DEUXIÈME PARTIE
DE JULIEN A THÉODOSE 1er.
Lorsque Julien fut relégué à Athènes par Constance, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze s’y trouvoient. Le dernier nous a laissé un portrait de l’apostat où se reconnoît l’inimitié du peintre. « 11 étoit de médiocre taille, le cou épais, les épaules larges, qu’il haussoit et remuoit souvent, aussi bien que la tête. Ses pieds n’étoient point fermes ni sa démarche assurée. Ses yeux étoient vifs, mais égarés et tournoyants ; le regard furieux, le nez dédaigneux et insolent, la bouche grande, la lèvre d’en bas pendante, la barbe hérissée et pointue; il faisoit des grimaces ridicules et des signes de tête sans sujet; rioit sans mesure et avec de grands éclats ; s’arrêtoit en parlant, et reprenoit baleine ; faisoit des questions impertinentes et des réponses embarrassées l’une dans l’autre, qui n’avoient rien de ferme et de méthodique1. »
Ammien Marcellin, qui voyoit Julien en beau, conserve pourtant dans le portrait de ce prince quelques traits de celui de Grégoire de Nazianze2 ; et Julien lui-même, dans le Misopogon, semble attester la fidélité malveillante du pinceau chrétien.
1 . Cette traduction n’est pas tout à fait exacte, et n’a pas surtout l’âpreté de l’original; mais il y a quelque chose de si simple, de si naturel, de si grave dans le style de Fleury, que je n’ai pas eu la témérité d’entreprendre de refaire ce qu’il a fait. Fleury et Tillemont sont deux hommes qui ne permettent pas qu’on retouche ce qu’ils ont touché. Le dernier a du génie à force de savoir, de conscience et d’exactitude. Il est en présence des faits et des hommes comme un chrétien des premiers
• siècles en présence de la vérité : il aimeroit mieux mourir que de faire un mensonge. Son style incorrect, sauvage et nu, est mêlé de choses qui étonnent. C’est ainsi que, peignant les derniers moments de Julien, il dit, dans le langage des Pères de l’Église : « 11 mourut dans la disgrâce de Dieu et des hommes. »
2. Mediocris erat staturœ , capillis tanquam pexisset mollibus, hirsuta barba in acutum clesinente vestitus, venustate oculorum micantium flagrans, qui mentis ejus angustias indicabant , superciliis decoris et naso rectissimo, ore paulo majore , labro
« La nature, comme je le présume, n’a pas donné beaucoup d’agréments à mon visage, et moi, morose et bizarre, je lui ai ajouté cette longue barbe pour lui infliger une peine, à cause de son air disgracieux. Dans cette barbe, je laisse errer des insectes', comme d’autres bêtes dans une forêt. Je ne puis boire ni manger à mon aise, car je craindrois de brouter imprudemment mes poils avec mon pain. Il est heureux que je ne me soucie ni de donner ni de recevoir des baisers... 1
(( Vous dites qu’on pourroit tresser des cordes avec ma barbe : je consens de tout mon cœur que vous en arrachiez les brins ; prenez garde seulement que leur rudesse n’écorche vos mains molles et délicates.
« N’allez pas vous figurer que vos moqueries me désolent : elles me plaisent; car enfin, si mon menton est comme celui d’un bouc, je pourrois en le rasant le rendre semblable à celui d’un beau garçon ou d’une jeune fille sur qui la nature a répandu sa grâce et sa beauté. Mais vous autres, de vie efféminée et de mœurs puériles, vous voulez jusque dans la vieillesse ressembler à vos enfants : ce n’est pas comme chez moi, aux joues, mais à votre front ridé, que l’homme se fait reconnoître.
« Cette barbe démesurée ne me suffit pas : ma tête est sale ; rarement je la fais tondre; je coupe mes oncles rarement, et j’ai les doigts noircis par ma plume.
« Voulez-vous Gonnoître mes imperfections secrètes? Ma poitrine est horrible et velue comme celle du lion, roi des animaux. Je n’ai jamais voulu la peler, tant mes habitudes sont brutes et abjectes. Je n’ai jamais poli aucune partie de mon corps : franchement, je vous dirois tout, quand j’aurois même un poireau comme Cimon2. »
inferiore demisso, opima et incurva cervice , humeris vastis et latis, ab ipso capite usque unguium summitates lineamentorum recta compagine, unde viribus valebatet cursu. ( Amm., lib. xxv, cap. iv.) D’après ce portrait, Julien avoit les cheveux doux, les sourcils charmants, le nez tout à fait grec; la beauté de ses yeux étincelants annonçoit que son âme étoit mal à l’aise dans l’étroite prison de son corps. Si on lit argutias au lieu d 'angustias dans le texte, on retrouveroit les yeux vifs, mais égarés et tournoyants , qu’attribue à Julien saint Grégoire de Nazianze.