L’HISTOIRE EN ANGLETERRE ET EN ITALIE
Auprès de nous, tandis que nous fondions notre école politique, l’Allemagne établissoit ses nouvelles doctrines, et nous devançoit dans les hautes régions de l’intelligence: elle faisoit entrer la philosophie dans l’histoire, non cette philosophie du xvmc siècle, qui consistoit à rendre des arrêts moraux ou antireligieux, mais cette philosophie qui tient à l’essence des êtres, qui, pénétrant l’enveloppe du monde sensible, cherche s’il n’y a point sous cette enveloppe quelque chose de plus réel, de plus vivant , cause des phénomènes sociaux.
Découvrir les lois qui régissent l’espèce humaine; prendre pour base d’opérations les trois ou quatre grandes traditions répandues chez tous les peuples de la terre; reconstruire la société sur ces traditions, de la même manière qu’on restaure un monument d’après ses ruines; suivre le développement des idées et des institutions chez cette société; signaler ses transformations; s’enquérir de l’histoire s’il n’existe pas dans l’humanité quelque mouvement naturel , lequel , se manifestant à des époques fixes dans des positions données, peut faire prédire le retour de telle ou telle révolution, comme on annonce la réapparition des comètes dont les courbes ont été calculées, ce sont là d’immenses intérêts. Qu’est-ce que l’homme? D’où vientil? Où va-t-il? Qu’est-il venu faire ici-bas? Quelles sont ses destinées? Les archives du monde fournissent-elles des réponses à ces questions? Trouvet-on à chaque origine nationale un âge religieux? De cet âge passe-t-on à un âge héroïque , de cet âge héroïque à un âge social , de cet âge social à un âge proprement dit humain, de cet âge humain à un âge philosophique?
Y a-t-il un Homère. qui chante en tous pays, dans différentes langues, au berceau de tous les peuples? L’Allemagne se divise sur ces questions en deux partis : le parti philosophique-historique, et le parti historique.
PRÉFACE
Le parti philosophique-historique, à la tôte duquel se met M. Hegel, prétend que l’âme universelle se manifeste dans l’humanité par quatre modes * l’un substantiel, identique, immobile : on le trouve dans l’Orient; l’autre individuel, varié, actif : on le voit dans la Grèce; le troisième se composant des deux premiers dans une lutte perpétuelle : il étoit à Rome; le quatrième sortant de la lutte du troisième pour harmonier ce qui étoit divers ; il existe dans les nations d’origine germanique.
Ainsi l’Orient, la Grèce, Rome, la Germanie, offrent les quatre formes et les quatre principes historiques de la société. Chaque grande masse de peuples, placée dans ces catégories géographiques, tire de ses positions diverses la nature de son génie, le caractère de ses lois, le genre des événements de sa vie sociale.
Le parti historique s’en tient aux seuls faits, et rejette toute formule philosophique. M. Niebuhr, son illustre chef, dont le monde lettré déplore la perte récente, a composé l’histoire romaine qui précéda Rome; mais il n’a point reconstruit son monument cyclopéen autour d’une idée. M. de Savigny, qui suit l’histoire du droit romain depuis son âge poétique jusqu’à l’âge philosophique où nous sommes parvenus, ne cherche point le principe abstrait qui semble avoir donné à ce droit une sorte d’éternité.
L’école philosophique-historique de nos voisins procède, comme on le voit, par synthèse , et l’école purement historique par Y analyse. Ce sont les deux méthodes naturellement applicables à Vidée et à la forme. L’école philosophique soutient que l’esprit humain crée les faits; l’école historique dit que le fait met en mouvement l’esprit humain : cette dernière école reconnoit encore un enchaînement providentiel dans l’ordre des événements. Ces deux écoles prennent en Allemagne le nom de système rationnel et de système supernaturel.
De concert avec les deux écoles historiques marchent deux écoles théologiques, qui s’unissent aux deux premières selon leurs diverses affinités. Ces écoles théologiques sont chrétiennes; mais l’une fait' sortir le christianisme de la raison pure, l’autre de la révélation. Dans ce pays, où les hautes études sont poussées si loin, il ne vient à la pensée de personne que l’absence de l’idée chrétienne dans la société soit une preuve des progrès de la civilisation.
Les Idées sur la philosophie de ï histoire de V humanité , par Ilerder, sont trop célèbres pour ne les pas rappeler ici. Un passage de l’introduction de M. Quinet suffira pour les faire connoître.
PRÉFACE
* L’histoire, dans son commencement comme dans sa fin, est le spectacle de la liberté, la protestation c\a genre humain comme le monde qui l’enchaîne, le triomphe de l’infini sur le fini, l’affranchissement de l’esprit, le règne de Pâme : le jour où la liberté manqueroit au monde seroit celui où l’histoire s’arréteroit. Poussé par une main invisible, non-seulement le genre humain a brisé le sceau de l’univers et tenté une carrière inconnue jusque là, mais il triomphe de lui-même, se dérobe à ses propres voies, et changeant incessamment de formes et d’idoles, chaque effort atteste que l’univers l’embarrasse et le gêne. En vain l’Orient, qui s’endort sur la foi de ses symboles, croit-il l’avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves : sur le rivage opposé s’élève un peuple enfant qui se fera un jouet de ses énigmes, et l’étouffera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout dévorer; au milieu de ce silence de l’empire, est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des forêts du Nord, et qui n’est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de l’aigle, ni le mugissement des bêtes sauvages? Ainsi, captif dans les bornes du monde, l’infini s’agite pour en sortir, et l’humanité qui l’a recueilli , saisie comme d’un vertige, s’en va, en présence de l’univers muet, cheminant de ruine en ruine, sans trouver où s’arrêter. C’est un voyageur pressé, plein d’ennui, loin de ses foyers; parti de l’Inde avant le jour, à peine a-t-il reposé dans l’enceinte de Babylone, qu’il brise Babylone; et resté sans abri, il s’enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d’Égypte. Un siècle, une heure , et il brise Palmyre, Ecbatane et Memphis, et, toujours renversant l’enceinte qui l'a recueilli, il quitte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Étrusques pour les Romains, les Romains pour les Gètes, les Gèles... Mais que sais-je ce qui va suivre! Quelle aveugle précipitation! Qui le presse? Comment ne craint-il pas de défaillir avant l’arrivée? Ah ! si dans l’antique épopée nous suivons de mer en mer les destinées errantes d’Ulysse jusqu’à son île chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cefc étrange voyageur et quand il verra de loin fumeries toits de son Ithaque?
«Ainsi, nous touchons aux premières limites de l’histoire. Nous quittons les phénomènes physiques pour entrer dans le dédale des révolutions qui marquent la vie de l’humanité. Adieu ces douces et paisibles retraites, ce repos immuable , cette fraîcheur et cette innocence dans les tableaux ; l’air que nous allons respirer est dévorant, le terrain que nous foulons aux pieds est souillé de sang, les objets y vacillent dans une éternelle instabilité : où reposer mes yeux? Le moindre grain de sable battu des vents a en lui plus
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d’éléments de durée que la fortune de Rome ou de Sparte. Dans tel réduit solitaire je connois tel petit ruisseau dont le doux murmure, le cours sinueux et les vivantes harmonies surpassant en antiquité les souvenirs de Nestor et les annales de Babylone. Aujourd’hui, comme aux jours de Pline et de Columelle, la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance, et pendant qu’autour d’elles les villes ont changé de maîtres et de nom, que plusieurs sont rentrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges, et se sont succédé Pune à l’autre jusqu’à nous, fraîches et riantes comme aux jours des batailles.
« Cette permanence du monde matériel ne doit-elle donc ici qu’exciter de vains regrets, et cette masse imposante n’est-elle là que pour mieux faire sentir ce qu'il y a d’éphémère et de tumultueux dans la succession des civilisations! A Dieu ne plaise! Tout au contraire, elle se réfléchit dans le système entier des actions humaines et les marques d’un profond caractère de paix et de sérénité. Quand il a été établi que les vicissitudes de l’histoire ne naissent pas d’un vain caprice des volontés, mais qu’elles ont leurs fondements dans les entrailles mêmes de l’univers, qu’elles en sont le résultat le plus élevé, et que c’étoit une condition du monde que nous voyons de faire naître à telle époque telle forme de civilisation, tel mouvement de progression; que ces divers phénomènes entrent en rapport avec le domaine entier de la nature et participent de son caractère, ainsi que toute autre espèce de production terrestre , les actions humaines se présentent alors comme un nouveau règne, qui a ses harmonies, ses contrastes et sa sphère déterminés. »
Ainsi s’exprime Herder par la voix de son éloquent interprète.
Au surplus, ces nobles systèmes appliqués à l’histoire ne sont pas aussi nouveaux qu’ils le paroissent. Un homme patiemment endormi pendant un siècle et demi dans sa poussière vient de ressusciter pour réclamer sa gloire ajournée : il avoit devancé son temps; quand l’ère des idées qu’il représentoit est arrivée, elles ont été frapper à sa tombe et le réveiller : je veux parler de Yico.
Dans son ouvrage de la Science nouvelle , Yico, laissant de côté l’histoire particulière des peuples, posa les fondements de l’histoire générale de l’espèce humaine.
« Tracer l’histoire universelle éternelle, » dit M. Michelet dans sa traduction abrégée et son analyse précise et bien sentie du système de Vico, « tracer l’histoire universelle éternelle qui se produit dans le temps sous la forme des
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histoires particulières ; décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la Science nouvelle ; elle est tout à la fois la philosophie et l’histoire de l’humanité.
« Elle tire son unité de la religion, principe producteur et conservateur de la société. Jusque ici on n’a parlé que de théologie naturelle, la Science nouvelle est une théologie sociale, une démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets par lesquels, à l’insu des hommes et souvent malgré eux, elle a gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans l’uniformité des idées divines? »
Selon Yico, les fondateurs de la société furent les géants ou les cvclopes. Les géants étoient sans lois et sans Dieu : le tonnerre gronda , ils s’effrayèrent, ils reconnurent une puissance supérieure à la leur, origine de l’idolâtrie : née de la crédulité et non de l’imposture. L’idolâtrie fut nécessaire au monde, dit Yico : elle dompta par les terreurs de la religion l’orgueil de la force ; elle prépara par la religion des sens la religion de la raison et ensuite celle de la foi. Ce fut là le premier âge, âge poétique de la société; à cette époque toutes les lois étoient religieuses. Vico , pour se débarrasser des questions théologiques, met à part le peuple de Dieu comme seul dépositaire de la vraie tradition, et raisonne librement sur tout le reste.
Avec la religion commence la société ; les premiers pères de famille deviennent les premiers prêtres, les premiers rois les patriarches (pères et princes) .
Ce gouvernement de famille est cruel, absolu ; le père a le droit de vie et de mort sur ses enfants, de même que sa vie et sa mort sont soumises au Dieu qui l’a créé, et qu’il a entendu dans le bruit de la foudre. De là les sacrifices humains, les rites, les cérémonies religieuses; loi primitive de l’espèce humaine, loi qui se prolongea jusque dans le droit civil successeur de cette première loi.
Bientôt des sauvages, qui étoient restés dans la promiscuité des biens et des femmes et dans l’anarchie qui en étoit la suite, se réfugièrent aux autels des forts, sur les hauteurs où les premières familles s’étoient rassemblées sous le gouvernement des pères de famille ou des héros.
Ces réfugiés devinrent les esclaves de leurs défenseurs ; ils ne jouirent d’aucune prérogative des héros, et particulièrement du mariage religieux ou solennel qui fonda la société domestique; mais les réfugiés se multiplièrent,
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et voulurent une part des terres qu’ils cultivoient. Partout où les héros ne furent pas assez puissants pour conserver la totalité des biens, ils cédèrent, à certaines conditions, des terres à leurs anciens esclaves. Telle fut la première loi agraire, l’origine des clientèles et des fiefs.
Alors commença la cité. Les pères de famille devinrent la classe des nobles , des patriciens ; les réfugiés composèrent la classe des plébéiens , compagnons, clients, vassaux: ils n’avoient aucuns droits politiques, ils ne possédoient que la jouissance des terres concédées par les nobles.
Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement ; elles étoient guerrières dans leur essence. Les habitants de ces cités, brigands ou pirates au dehors, étoient éternellement di\isés au dedans.
Peu à peu ces sociétés aristocratiques se transforment, par l’accroissement de la partie démocratique, en républiques populaires. Les États populaires se corrompent; le peuple, qui d’abord n’avoit réclamé que l’égalité, veut dominer à son tour. L’anarchie survient, et force le peuple à s’abriter dans la domination d’un seul. Le besoin de l’ordre fonde la monarchie comme le besoin de liberté avoit fondé l’aristocratie et le besoin d’égalité la démocratie.
« Si la monarchie n’arrète pas la fcorruption du peuple, ce peuple, dit Vico, devient esclave d’une nation meilleure qui le soumet par les armes et le sauve en le soumettant, car ce sont deux lois naturelles : Qui ne peut se gouverner obéira, et aux meilleurs l'empire du monde. » Maxime contestable.
La partie vraiment neuve du système de Vico est celle où il fait entrer l’histoire du droit civil dans l’histoire du droit politique. 11 avoit dirigé ses études de ce côté; ses premiers essais de jurisprudence et d’étymologie latine sont, à tout prendre, ses meilleurs ouvrages. Il démontre que la jurisprudence varie selon la forme des gouvernements, lesquels eux-mêmes sont nés des mœurs ; il observe que la première loi de la société, loi d’abord toute religieuse, pénétra et se prolongea dans l’ordre civil à travers les révolutions et les transformations politiques. Nul n’avoit vu avant lui que si la jurisprudence des Romains étoit entourée de solennités et de mystères, c’est qu’elle découloit de l’antique droit religieux, et que ces mystères n’ëtoient point une imposture, un moyen de pouvoir inventé par les prêtres et par les nobles. A Rome, les actes appelés par excellence actes légitimes étoient accompagnés des rites sacrés : pour que les mariages et les testaments fussent dits justes , c’est-à-dire supposant les droits de l’ordre politique le plus élevé, il falloit qu’ils eussent été légalisés par des cérémonies saintes.
Cette belle remarque de Vico se peut appliquer à notre société même: le
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christianisme, qui la fonda à part, au milieu de la société païenne de Rome et de la Grèce ou chez les peuples barbares, la soumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne furent solennels et légitimes parmi les fidèles qu’autant qu’ils furent chrétiennement autorisés ; le baptême fit de plus une chose solennelle et légitime de la naissance, comme P extrême-onction consacra la mort. Les sept sacrements de l’église furent des actes civils de la première société chrétienne.
Tel est le système de Vico, système où il faut reconnoître un homme d’un grand entendement, mais un homme dominé par l’imagination, et qui mêle à des vérités nouvelles deisjeux d’esprit que ne peuvent approuver l’histoire, la raison et la saine logique. Ses idées sur l’idolâtrie, utile selon lui aux hommes, sont insoutenables: quand il fait d’Hercule, d’Hermès, d’IIomère, d’Ésope, de Romulus, non des individus, mais un type idéal des moeurs et des idées d’une époque, il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de l’esprit humain. Le sauvage personnifie les arbres, les fleurs, les rochers, mais il nallégorise pas le temps. Lorsque Vico dit que les hommes reprirent la taille anté-diluvienne en redevenant sauvages après le déluge, il va contre la bonne physique : l’homme dans l’état bestial , comme tous les animaux, est chétif; c’est la société pour les hommes, et la domesticité pour les animaux capables d’éducation, qui développe la plus grande nature.
Vico tranche encore trop légèrement la question sur la parole humaine ; il suppose qu’elle se perdit après le déluge, et qu’il y eut une époque de mutisme pour le genre humain, qui ce cas arrivé n’auroit plus été qu’une espèce de famille de singes. Le verbe a-t-il été donné à l’homme avec la pensée ? Est-il né d’elle comme le fruit sort de la fleur ? La parole, au contraire, est-elle révélée ? Immense question que Vico a résolue d’un trait de plume, et que la rigueur de l’histoire ne permet pas d’adopter comme un fait incontestable.
De nos jours un écrivain françois a renouvelé, en l’améliorant, une partie du système de Vico. La philosophie de M. Ballanche est une théosophie chrétienne. Selon cette philosophie, une loi providentielle générale gouverne l’ensemble des destinées humaines, depuis le commencement jusqu’à la fin. Cette loi générale n’est autre chose que le développement de deux dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation, dogmes qui se retrouvent dans toutes les traditions générales de l’humanité, et qui sont le christianisme même. Le vif sentiment de ces deux dogmes produit une psychologie qui explique les facultés humaines en rendant compte de la nature intime de l'homme, et
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qui se révèle dans la contexture des langues anciennes. L’homme, durant sa laborieuse carrière, cherche sans repos sa route de la déchéance à la réhabilitation, pour arriver à l’unité perdue.
M. Ballanche a voulu faire pénétrer le génie historique dans la région qui a précédé l'histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de l’humanité . antérieurs aux temps historiques.
Il a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l’histoire romaine à une synthèse, laquelle est en même temps une trilogie poétique et une psychologie de l’humanité.
Je ne puis mieux achever de faire connoître la Palingénésie sociale qu’en empruntant ce passage d’un excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, homme dont l’esprit est marqué d’un de ces caractères distincts qui se font reconnoître à l’instant dans l’ordre littéraire ou politique1.
« Interrogeant tour à tour les Livres saints, les poésies primitives, l’histoire,
M. Ballanche a déduit de leurs réponses concordantes une analogie parfaite entre le principe.révélé et le principe rationnel; et c’est là toute la pensée palingénèsique. Il croit que la loi qui préside aux progrès de l’humanité, soit qu’on la contemple dans la sphère religieuse, soit qu’on l’étudie dans la sphère philosophique, est une. Le titre à inscrire sur le frontispice de ses Œuvres complètes pour en annoncer l’idée fondamentale pourroit donc être celui-ci r Identité du dogme de la déchéance et de la réhabilitation du genre humain avec la loi philosophique de la perfectibilité.
« Les Écritures nous montrent un homme succombant dans'l’épreuve de M l’obéissance, puis initié, par sa chute même, à la connoissance du bien et du mal, et plus tard rachetant sa faute par le sang d’une victime innocente et volontaire. Cet homme des Écritures, c’est à la fois Adam , le peuple juif et le genre humain. Le fils de Dieu, venant sur la terre pour y mourir, offre une
1. Cet extrait a paru dans le Journal des Débats du il juin 1830. M, Desmousseaux de Givré, attaché à mon ambassade à Londres, étoit mon second secrétaire d’ambassade à Ron\e. De tous les jeunes diplomates, c’est le seul qui ait donné sa démission lorsque M. de Polignac fut chargé du portefeuille des affaires étrangères; il se retira avec moi et malgré moi. Il désiroit reprendre du service après les journées de juillet; on lui a préféré des hommes tout à fait nouveaux dans la carrière, ou qui n’avoient d’autre mérite que d’avoir été placés auprès des ambassadeurs les plus opposés aux libertés constitutionnelles de la France. Notre corps diplomatique n’étoit vraiment pas assez riche (et je le connois à fond) pour se passer des services d’un homme comme M. de Givré, quand il vouloit bien faire le sacrifice de s’attacher à un ministère aussi déplorable.
PH ÉFACE
hl
triple expiation. Par Marie, sa mère, il est le fils d’Adam, le fds de David, le Fils de l’Homme , c’est-à-dire l’enfant du premier pécheur, l’enfant du peuple choisi, l’enfant du genre humain. Il y a donc, en un sens mystique, identité entre un homme, une nation et l'humanité tout entière. Pour ces trois unités vivantes, d’une nature semblable, quoique d’un ordre différent, il y a trois
degrés nécessaires avant d’arriver à la perfection dont le salut dépend , à savoir : l’épreuve, l’initiation, l’expiation.
« Eh bien , partout dans les croyances des peuples, partout dans les chants des poètes , partout dans les souvenirs de l’histoire le mythe chrétien se reproduit.
« Aux temps fabuleux , Prométhée ravit la flamme du ciel : initié au secret des dieux, il expie sa témérité dans les tourmepts. Aux temps héroïques, Orphée, initiateur des peuples, perd une seconde fois Eurydice, parce qu’il a voulu surprendre le secret des enfers. Aux temps historiques, Brutus. après avoir consulté l’oracle, affranchit le patriciat de l’autorité des rois, et le sang généreux de Lucrèce coule pour l’expiation. Plus tard, c’est Virginie sacrifiée par son père, pure victime dont la mort consacre l’émancipation de la plèbe, c’est-à-dire l’initiation d’un peuple à la liberté. Dans ces faits, choisis au hasard entre mille autres faits analogues , l’épreuve à subir, l’énigme à deviner, et le sacrifice d’une vie innocente, ces trois grands traits du mythe chrétien sont partout rcconnoissables.
« Rechercher, restaurer, rapprocher ces lambeaux défigurés d’une idée à la fois une et triple, n’a été que la partie matérielle d’un grand travail, la tâche de l’érudition et de la science; mais avoir appliqué aux phénomènes de la vie des nations le dogme chrétien, avoir retrouvé dans chaque peuple l’homme dont parle l’Écriture, voilà l’inspiration religieuse et en même temps la pensée philosophique. »
L’histoire vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelligences ; mais celles même qui se plaisent aux lectures faciles trouveront un charme particulier dans la Palingénésie sociale de M. Ballanche. Un style élégant et
harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semble ” voie
tous les secrets de la conscience calme et sereine de l’auteur, coèjme à la
tranquille et mystérieuse lumière de son imagination. Ce génie théosophique
ne nous laisse rien à envier à Allemagne et à l’Italie. Je ne sais si Yico, Herder et M. Ballanche, en appliquant leurs formules à l’histoire, ne confondent pas un peu des sujets et des genres divers; mais certainement ils agran¬
dissent l’homme : il est bon que l’historien ait une haute idée de l’espèce
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humaine, afin d’écrire avec plus de noblesse de ses droits et de ses libertés.
Tandis que le mouvement des esprits dans la France et l’Allemagne s’accroissoit, la Grande-Bretagne demeuroit stationnaire. L’école d’ Edimbourg a fait avancer les études philosophiques : les Esquisses de Philosophie morale de Dugald Stewart ont été traduites par M. Jouffrov, jeune professeur qui commence à battre en ruine avec une logique claire et puissante des systèmes dont l’esprit du jour est infatué. Mais sous les rapports historiques comme l’Angleterre jouit depuis longtemps de franchises considérables, comme elle s’est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité, sa paix et sa gloire, ses écrivains n’ont point été conduits à considérer les faits dans le but d’un meilleur avenir. La liberté aristocratique, qui jusque ici a dominé les libertés royales et populaires à Westminster, a jeté les idées dans un moule uniforme, dont elles n’ont point cherché à se dégager ; “cela se remarque jusque dans les écrivains économistes de la Grande-Bretagne; ils envisagent l’impôt, le crédit, la propriété de tous genres, dans le sens des institutions actuelles de leur pays.
Mais, par l’influence croissante de l’industrie, par l’importation des principes du continent, il se forme actuellement dans les trois royaumes-unis une classe d’hommes dont les idées ne sont plus angloises : on les distingue très-bien, ces idées, a leur couleur, dans les livres, dans les discours à la chambre des lords, à la chambre des communes; tôt ou tard elles renverseront la constitution de 1688. Le premier pas dans cette route a été l’émancipation de l’Irlande catholique, le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Angleterre aura ses révolutions et son histoire se renouvellera.
En ces derniers temps l’ Histoire d' Angleterre par le docteur Lingard s’est fait remarquer; elle ne (ÿpense point de lire les historiens des deux anciennes écoles wigh et tory. Il y a eu grand scandale lorsqu’on a vu un prêtre catholique anglois trouver Charles Ier coupable, et ne blâmer que la forme dans l’exécution de ce prince.
L’Angleterre n’étoit pas riche en mémoires ; ils commencent à s’y multiplier. M. Hallam me semble avoir mieux réussi dans son Histoire constitutionnelle d’ Angleterre que dans son Europe au moyen âge.
Le genie de l’Italie étoit sorti de son vieux temple au bruit de la commotion européenne. Maintenant ce génie est retourné à ses ruines, lieux de franchise pour les grandeurs tombées, la gloire persécutée et les talents malheureux. L 'Histoire des États-Unis par Botta ne peut être répudiée par la patrie des Villani, des Bentivoglio, des Giannone. des Davila, des Guicciardini
PRÉFACE. 43
et des Machiavel. Pour l’histoire ancienne, les Italiens seront toujours nos maîtres, parce qu'ils en sont eux-mêmes la suite, et qu’ils sont familiarisés avec sa langue et ses monuments.
J’écrivois que le génie de l’Italie étoit retourné à ses ruines, il me saisit la main et me force à me rétracter.
AUTEURS FRANÇOIS QUI ONT ECRIT l’ HISTOIRE DEPUIS LA REVOLUTION. MÉMOIRES, TRADUCTIONS ET PUBLICATIONS. THEATRE. ROMAN HISTORIQUE.