LE LÉVITE
La foudre.
moïse.
0 Justice incréée, Arbitre souverain,
Je n'ai donc plus l'espoir de désarmer ta main !
(Au peuple.)
Gui, vous serez punis : il faudra que l'épée Cherche encor parmi vous la victime échappée. Vous mourrez au désert, et vos jeunes enfants Dans Jéricho sans vous entreront triomphants. Caleb et Josué, sauvés par le Dieu juste. Seuls du sacré Jourdain passeront l'onde auguste. Moi-même, tout flétri de votre iniquité, Du pays de Jacob je serai rejeté.
Salut, mont Abarim, d'où les yeux de Moïse Découvriront les bords de la Terre-Promise; Abarim, où, chantant mon cantique de mort, Je bénirai ce peuple en un tendre transport.
(Il étend lei mains sur le peuple, qui s'incUo*.)
Tribus, je vous bénis comme à ma deriiière heure. Au sein de mes enfants que je vive et je meure. Et qu'après mon trépas un voyageur divin Des vrais champs d'Abraiiam leur montre le chemin!
FIN DE MOiSB.
Dans ravertissement placé à la tôte du premier volume des OEu- ▼res complètes (édition de 1829,) j'ai dit : « J'ai longtemps fait des « vers avant de descendre à la prose. Ce n'était qu'avec regret • que M. de Fontanes m'avait vu renoncer aHX Muses : moi-même f je ne les ai quittées que pour exprimer plus rapidement des vp- « rites que je croyais utiles. »
Dans la préface des ouvrages politiques j'ai dit . « Les Muses « furent l'objet du culte de ma jeunesse; ensuite je continuai d*i:~ « crire en prose avec un penchant égal sur des sujets d'imagination, € d'histoire, de politique, et même de finances. Mon premier ou- « vrage, V Essai historique, est un long traité d'histoire et de poii- « tique. Dans le Génie du Christianisme , la politique se trouve « partout, et je n'ai pu me défendre de l'inroduire jusque dans « l'Itinéraire et dans les Martyrs. Mais, par l'impossibilité où sont « les hommes d'accorder deux aptitudes à un même esprit, on ne « voulut sortir pour moi du préjugé commun qu'à l'apparition de « la Monarchie selon la Cherté. »
Vous avez fait beaucoup de vers, me dira-t-on : soit; mais sontfls bons? voilà toute la question pour le public.
Je sais fort bien que ce n'est pas à moi, mais au public, à trancher cette question. Je ne pourrais appuyer mes espérances que sur Une autorité grave, à la vérité, mais peut-être fascinée parles illusions de l'amitié. Je vais présenter quelques observations dont je ne prétends faire aucune application à ma personne : je le dis avec sincérité, et j'espère qu'on le croira.
Les grands poètes ont été souvent de grands écrivains en prose ; qui peut le plus peut le moins ; mais les bons écrivains en prose ont été presque toujours de méchants poêles. La diflicullé est de délerminsr, lorsqu'on écrit aussi facilement en prose qu'en vers, et en
vers qu'en prose, si la nature vous avait fait poète d'abord et prosateur ensuite, ou prosateur en premier lieu, et poète après.
Si vous avez écrit plus de vers que de prose, ou plus de prose que de vers, on vous range dans la catégorie des écrivains en vers ou en prose, d'après le nombre et le succès de vos ouvrages.
Si l'un des deux talents domine chez vous, vous êtes vite classé.
Si les deux talents sont à peu prés sur la même ligne, à l'instant on vous en refuse un, par cette impossibilité où sont les hommes d'accorder deux aptitudes à un même esprit, comme je l'ai déjà remarqué. On vous loue même excessivement de ce que vous avez, pour déprécier ce que vous avez encore, mais ce qu'on ne veut pas reconnaître 5 on vous élève aux nues, pour vous rabaisser au-dessous de tout. L'envie est fort embarrassée, car elle se voit obligée d'accroître votre gloire pour la détruire; et si le résultat lui fait plaisir, le moyen lui fait peine.
Répétez, par exemple, jusqu'à satiété que presque tous les grands talents politiques et militaires de la Grèce, de l'Italie ancienne, de l'Italie moderne, de l'Allemagne, de l'Angleterre, ont été aussi de grands talents littéraires ; vous ne parviendrez jamais à convaincre de cette vérité de fait la partie médiocre et envieuse de notre société. ' Ce préjugé barbare qui sépare les talents n'existe qu'en France, où l'amour-propre est inquiet, oîi chacun croit perdre ce que son voisin possède, où enfin on avait divisé les facultés de l'esprit comme les classes des citoyens. Nous avions nos trois ordres intellectuels, le génie politique, le génie militaire, le génie littéraire, comme nous avions nos trois ordres politiques, le clergé, la noblesse et le tiers état; mais dans la constitution des trois ordres intellectuels, il était de principe qu'ils no pouvaient jamais se trouver réunis dans la même chambre, c'est-à-dire dans la même tête
Le gouvernement public dont nous jouissons maintenant fera disparaître peu à peu ces notions dignes des Welches. Il était tout simple que dans une monarchie militaire, où l'on n'avait besoin ni de l'étude politique ni de l'éloquoncc de la tribune, les lettres parussent un amusement de cabinet ou une occupation de collège. Force sera aujourd'hui dcrocounaîtro que le consul Cicéron était non-sou Icmchl un grand oral(Mir, mais encore un grand écrivain, comme César était un grand historien et un grand poète.
De ces considérations (que, pour le dire encore une fois, je pré-
senfe dans un intérêt général , nullement dans celui de la vanité) je passe à Vjustorique de mes poésies.
Si j'avais voulu tout imprimer, le public n'en aurait pas été quitte à moins de deux ou trois gros volumes. Je faisais des vers au collège, et j'ai continué d'en faire jusqu'à ce jour : Je me suis gardé de les montrer aux gens. Les Muses ont été pour moi des divinités de famille, des lares que je n'adorais qu'à mes foyers.
Les poésies, en très petit nombre, que je me suis déterminé à conserver, sont divisées en deux classes, savoir : les poésies échappées à ma première jeunesse, et celles que j'ai composées aux différentes époques de ma vie. J'en ai marqué les dates autant que possible, afin qu'on pût suivre dans mes vers, comme on a suivi dans ma pros'e, l'ordre chronologique des idées, et 1& développement graduel de l'art.
Tous mes premiers vers, sans exception , sont inspirés par l'amour des champs; ils forment une suite de petites idylles sans moutons, et où l'on trouve à peine un berger. J'ai compris les vers de 1784 à 1790, sous ce titre : Tableaux de la nature. Je n'ai rien ou presque rien changé à ces vers : composés à une époque où Dorat avait gâté le goût des jeunes poètes, ils n'ont rien de maniéré, quoique la langue y soit quelquefois fortement invertie; ils sont d'ailleurs coupés avec une liberté de césure que l'on ne se permettait guère alors. Les rimes sont soignées, les mètres variés, quoique disposés à se former en dix syllabes. On retrouve dans ces essais de ma Muse des descriptions que j'ai transportées depuis dans ma prose.
C'est dans ces idylles d'une espèce nouvelle que le lecteur rencontrera les premières lignes qui aient jamais été imprimées de moi. Le neuvième tableau fut inséré dans VAlmanach des Muses de 1 791 ; il y figure à la page 205, sous ce litre que je lui ai conservé : l'Amour de la campagne, par le chevalier de C***. On en parla dans la société de Ginguené, de Je Brun , de Chamfort , de Parny, de Flins, de La Harpe et de Fonlanes, avec lesquels j'avais des liaisons plus ou moins étroites. Je prenais mal mon temps pour faire ma veille des armes dans VAlmanach des Muses ; on était déjà en pleine révolution, et ce n'était plus avec dds quatrains qu'on pouvait aller à la renommée.
Voici ce que je lis dans les Mémoires inédits de ma vie, au sujet
de mon début dans la carrière iiiléraire. Après avoir fait le tabionu des diverses sociétés de Paris à celle époque et le portrait des'principaux acteurs, je dis :
« On me demandera : Et l'histoire de votre présentation , que « devint-elle? — Elle resta là. — Vous ne chassâtes donc plus avec a le roi après avoir monté dans les carrosses? — Pas plus qu'avec « l'empereur de la Chine. — Vous ne retournâtes donc plus à la « cour? — J'allai deux fois jusqu'à Sèvres, et revins à Paris. — « Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position et de celle de « votre frère? — Aucun. — Que faisiez-vous donc? — Je m'en- « nuyais. — Ainsi vous ne sentiez aucune ambition? — Si fait : à a force d'intrigues et de soucis, je parvins, par la protection de « Delisle de Sales, à la gloire de faire insérer dans VAlmanach des « 3Iuses une idylle {l'Amour de la campagne) dont l'apparition me « pensa faire mourir de crainte et d'espéiauce. »
Au retour de l'émigration, mon ami M. de Fontnnes, qui connaissait mes secrets poétiques, m'engagea à laisser insérer dans le Mercure les vers intitulés la Forêt. Taudis que j'étais à Londres, M. Peltier avait publié dans son journal wmn imitation de l'élégie de Gray sur un Cimetière de campagne. Celte imitation a été réimprimée en 1828 dans les Annales romantiques. Les autres pièces ont été publiées pour la première fois en ISiS, dans l'édiliou de mes Œuvres complètes.