‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 155 sur 165 · TRADUITS DU GALLIQUE EN ANGLAIS PAR JOHN SMITH · texte numérisé non relu

TRADUITS DU GALLIQUE EN ANGLAIS PAR JOHN SMITH

Le succès des poèmes d'Ossian en Angleterre fit naître une foule d'imitateurs de Macpherson. De toutes parts on prétendit découvrir des poésies erses ou galliques ; trésors enfouis que l'on déterrait, comme ceux de quelques mines de la Cornouaille, oubliées depuis le temps des Cannaginois. Les pays de Gulles et d'Irlande rivalisèrent de patriotisme avec l'Ecosse; toute la littérature se divisa : les uns soutenaient avec Blair que les poèmes d'Ossian étaient originaux ; les autres prétendaient avec Johnson qii'Ossian n'était autre que Macpherson. On se porta des défis; on demanda des preuves matérielles : il fut impossible de les donner, car les textes imprimés des chants du fils de fingal ne sont que des traduclions galliques des prétendues traductions anglaises d'Ossian.

Lorqu'en 1793 la Révolution me jeta en Angleterre, j'étais grand partisan du barde écossais : j'aurais, la lance au poing, soutenu son existence envers et contre tous, comme celle du vieil Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à mes yeux, du père d'Oscar tout aussi bien que les manuscrils runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de mon admiration et de mou zèle, tout malade et tout occupé que j'étais ', je traduisis quelques produclion's ossiam'ques de John Smâth. Smith n'est pas l'iuventour du genre; il n'a pas la noblesse et la verve épique de Macpherson; mais peut-être sou talent a-l-il quohiiie chose de plus élégant et de plus tendre, Au reste, ce pseudonyme, en voulant

' Voyez la préface de V E;<sai hisloriaue.

peindre des hommes barbares et des mœurs sauvages , trahit à tout moment, dans ses images et dans ses pensées, les mœurs et la civilisation des temps modernes.

J'avais traduit Smith presque en entier *. je ne donne que les trois poèmes de Dargo, de Duthona et de Gaul. C'est pour l'art une bonne étude que celle de ces auteurs ou de ces langues qui commencent la phrase par tous les bouts, par tous les mots, depuis le verbe jusqu'à la conjonction, et qui vous obligent à conserver la clarté du sens, au milieu des inversions les plus audacieuses. J'ai fait disparaître les redites et les obscurités du texte anglais : ces chants qui sortent les uns des autres, ces histoires qui se placent comme des parenthèses dans des histoires, ces lacunes opposées d'un manuscrit inventé, peuvent avoir leur mérite chez nos voisins ; mais nous voulons en France des choses qui se conçoivent bien et s'énoncent clairement. Notre langue a horreur de ce qui est confus, notre esprit repousse ce qu'il ne comprend pas tout d'abord. Quant à moi, je l'avoue, le vague et le ténébreux me sont antipathiques : un nominatif qui se perd, des relatifs qui embarrassent, des amphibologies qui se forment, me désolent. Je suis persuadé qu'on peut toujours dégager une pensée des mots qui la voilent, à moins que cette pensée ne soit un lieu commun guindé dans des nuages : l'auteur qui a la conscience de ce lieu commun n'ose le faire descendre du milieu des vapeurs, de crainte qu'il ne s'évanouisse.

Je répète ici ce que j'ai dit ailleurs : je ne crois plus à l'authenticité des ouvrages d'Ossian, je n'ai plus aussi pour eux le mémo enthousiasme; j'écoute cependant encore la harpe du barde, comme on écouterait une voix monotone, il est vrai, mais douce et plaintive. Macpherson a ajouté aux Chants des Muses une note jusqu'à lui inconnue; Œdipe et Antigone sont les types d'Ossian et de Malvina, déjà reproduits dans le Bai Léar. Les débris des tours de Morven, frappés des rayons de l'astre de la nuit, ont leur charme»; mais combien est plus touchante dans ses ruines la Grèce éclairée, pour ainsi dire, de sa gloire passée I

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