‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 156 sur 165 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Dargo est appuyé contre un arbre soliiaire ; il écoute le vent qui murmure tristement dans le feuillage : l'ombre de Crimoïna se lève sur les flots azurés du lac. Les chevreuils l'aperçoivent sans en être effrayés, et passent avec lenteur sur la colline; aucun chasseur ne trouble leur paix , car Dargo est triste , et les ardents compagnons de ses chasses aboient inutilement à ses côtés. El moi aussi , ô Dargo ! je sens tes infortunes. Les larmes tremblent dans mes yeux comme la rosée sur l'herbe des prairies, quand je me souviens de tes malheurs.

Comhal était assis au lieu où les daims naissent maintenant sur sa tombe : un chêne sans feuillage , et trois pierres grisâtres rongées par la mousse des ans, marquent les cendres du héros. Les guerriers de Comhal étaient rangés autour de lui : penchés sur leurs boucliers, ils écoutaient la chanson du barde. Tout à coup ils tournèrent les yeux vers la mer : un nuage paraît parmi les vagues lointaines; nous reconnaissons le vaisseau d'Inistiiil ; au haut de ses mâts est suspendu le signal de détresse. « Déployez mes voiles ! s'écrie Comhal ; volons pour secourir nos « amis ! »

La nuit nous surprit sur l'abîme. Les vagues enflaient leur sein écumant, et les vents mugissaient dans nos voiles : la nuit de la tempête est sombre, mais une ile déserte est voisine, et ses bras se courbent comme mon arc lorsque j'envoie la mort à l'ennemi. Nous abordons à cette île; là nous attendons le retour de la lumière ; là les matelots rêvent aux dangers qui ne sont plus.

*Nous sommes dans la baie de Bolha. L'oiseau des morts crie; une voix triste sort du fond d'une caverne. « C'est l'ombre de Dargo qui « gémit, dit Comhal; de Dargo que nous avons perdu en revenant des « guerres de Lochlin. •

« Les vagues confondaient leurs sommets blanchis parmi les nuages, « et leurs lianes bleuâtres s'élevaient entre nous et la terre. Dargo monte « au haut du mal pour découvrir Morven, mais il ne voit point .Morven. « Les cuirs humides glissent dans ses mains ; il tombe et s'ensevelit dans « les flols; un tourbillon chasse au loin nos r.avires; noîre chef échappe T. II. 50

394 DARGO.

a à nos yeux. Nous chantâmes un chant à sa gloire ; nous invitâmes les « ombres de ses pères à le recevoir dans leur palais de nuages : ils n'é- « coulèrent point nos vœux. L'ombr& de Dargo habite encore les rochers: « elle n'est point errante sur les blondes collines , dans les détours verte doyants des vallées. Chante, ô UUin ! les louanges du héros, il recoa- « naîtra ta voix, et se réjouira au bruit de sa renommée. »

Ainsi parle Comhal, et le barde saisit sa harpe : « Paix à ton ombre, toi « qui as soutenu quelquefois seul les efforts de toute une armée ! paix à a ton ombre, ô Dargo ! que ton sommeil soit profond , enfant de la ca- « verne, sur un rivage étranger ! »

A peine UUin a-t-il cessé ses chants , qu'une voix se fait entendre : « M'ordonnes-tu de demeurer sur ces roches désertes, ô barde de Com- « hal? les guerriers de Morven abandonnent-ils leurs amis dans l'infor- « tune? » Ainsi disait Dargo lui-même en descendant de la colline.

Galchos, ancien ami de Dargo , reconnaît sa voix ; il y répond par les cris joyeux dont jadis il appelait son ami à la poursuite des hôtes des forêts : il est déjà dans les bras de Dargo ; les étoiles virent entre les nuages brisés le bonheur des deux guerriers. Dargo se présente à Comhal. « Tu « vis ! s'écria Comhal ; comment échappas-tu à l'Océan lorsqu'il roula a ses flots sur ta tête?

» — La vague , répondit Dargo , me jeta sur ces bords. Depuis ce « temps, la lune a vu sept fois s'éteindre et sept fois se rallumer sa lu- « mière; mais sept années ne sont pas plus longues sur la cime rem- « brunie de Morven. Toujours assis sirr le rocher, en murmurant les a chants de nos bardes, je prêtais l'oreille, ou au bruit des vagues, ou « au cri de l'oiseau qui planait sur leurs déserts, en jetant des voix « plaintives. Ce temps marcha peu, car lents sont les pas du soleil, et pa- « resseuse la lumière de la lune sur cette rive solitaire. »

Dargo s'interrompit tout à coup, o Pourquoi , reprit-il en regardant « Comhal , pourquoi ces larmes silencieuses, pourquoi ces regards atlen- « dris? Ah ! ils ne sont pas pour le récit de mes peines, ils sont pour la « mortd'Évella! Oui, je le sais, Évella n'est plus; j'ai vu son ombre « eliï^ser dans la vapeur abaissée, lorsque l'astre des nuits brillait à tra- « vers le voile d'une légère ondée, sur la surf;ice unie de la mer. J'ai vu « mon amour, mais son visage était pâle, des gouttes humides tom- « baient de ses beaux cheveux, comme si elle eût sorti du sein de l'O- « céan ; le cours de ses larmes était tracé sur ses joues. J'ai reconnu « Évella, j'ai presque senti son malheur. En vain j'ai appelé mon amante; « les ombres des vierges de Morven me l'ont ravie ; elles chantaient au- « tour d'elle: leurs voix ressemblaient aux derniers soupirs du vent 0 dans un soir d'automne, lorsque la nuit descend par degrés dans la « vallée de Cona, et que de faibles murmures se font entendre parmi les « roseaux qui bordent les ondes. Évella suivit les gracieux fantômes; « mais elle me jeta un regard douloureux sur mon rocher. La suave « mur ique cessa, la belle vision s'évanouil. Depuis ce temps, je n'ai 0 cessé de pleurer au" lever du soleil, de pleurer au coucher du soleil.

Page 1