A MONSIEUR
londres, 1795.
Voilà le petit paysage que vous m'avez demandé. Je vous l'ai Mt attendre ; mais vous savez quels tristes soins m'appellent à d'autres éludes qui pourtant ne seront pas longues, s'il faut en croire les médecins ' ; je suis prêt quand et comment il plaira à Dieu. Ces mêmes études m'ont fait abandonner cette grande vue du Canada, qui me plaisait par le souvenir de mes voyages. Quelle dillérence de ce temps-là à ce temps-cil Lorsque mes pensées se reportent vers le passé, je sens si vivement le poids de mes peines, que je ne sais ce que je deviens. Pardonnez à cet épanchemeui de mon cœur. Il y a tant de charme à parler ie ses souffrances quand ceux qui vous écoulent peuvent vous comprendre ! Peu de gens me comprennent ici.
Le petit dessin que je vous envoie m'a fait faire quelques réflexions sur l'art du paysage : elles vous seront peut-être utiles. D'ailleurs nous sommes en hiver; vous avez du feu : grande ressource contre les barbouilleurs de papier.
Élevé dans les bois, les défauts de l'art et la sécheresse des paysages m'ont frappé presque des mon enfance, sans que je puisse dire ce qui constituait ces défauts. Lorsque je dessinais moi-même, je sentais que je
• Voyez la préface de VEssai historique.
LETTRE SUR L'ART DU DESSIN. 4i7
faisais mal en copiani des modèles; j'étais [iliis coulent de moi, lorsque je suivais mes propies idces. hiseusiblcmoiitccla lu'cnij^agea à rechercher es causes d'^ celle bizarrerie ; car eiiliu ce que je retraçais d'après les Irègles valait mieux que ce que je créais d'ai)rès ma tôle. Voici ce que l'exaiueu m'apprit et la solution la plus satisfaisante que j'aie pu donner de mou problème.
En général, les paysagistes n'aiment point assez la nature, et la connaissent peu. Je ne [)arle point ici des grands maîtres, dont au reste il y aurait encore beaucoup de choses à dire ; je ne parle que des maîtres ordinaires, et des amateurs comme nous. Un nous apprend à forcer ou à éclaircir les ombres, à rendre un trait nef, pur, et le reste ; mais on ne nous apprend poiut à étudier les objets mêmes qui nous flattent si agréablement dans les tableaux de la naiure ; on ne nous fait point remarquer que ce qui nous charme dans ces tableaux, ce sont les harmonies et les oppositions des vieux bois et des bocages, des rochers arides, et des prairies parées de toute la jeunesse des tleurs. 11 semblerait que l'étude du paysage ne consiste que dans l'élude des coups de crayon ou de pinceau ; que tout l'art se réduit à assembler certains traits, de manière à ce qu'il en résulte des apparences d'arbres, de maisons, d'animaux et d'autres objets. Le paysagiste qui dessine ainsi ne ressemble pas mal à une femme qui fait de la dentelle, qui passe de petits bâtons les uns sur les autres, en causant et en regardant ailleurs; il résulte de cet ouvrage des pleins et des vides qui forment un tissu plus ou moins varié : appelez cela un métier et non un art.
Il faut donc que les élèves s'occupent d'abord de l'étude même de l& nature : c'est au milieu des campagnes qu'ils doivent prendre leurs premières leçons. Qu'un jeune homme soit frappé de l'ellel d'une cascade qui tombe de la cime d'un roc, et dont l'eau bouillonne en s'enfuyant : le mouvement, le bruit, les jets de lumière, les mas?es d'ombres, les plantes échevelées, la neige de l'écume qui se forme au bas de la chute, les frais gazons qui bordent le cours de l'eau, tout se gravera dans la mémoire de l'élève. Ces souvenirs le suivront dans son atelier :il n'a pas encore touché le pinceau, et il brûle de reproduire ce qu'il a vu. Un croquis informe sort de dessous sa main : il se dépile ; il recommence son ouvrage et le déchire encore. Alors il s'aperçoit qu'il y a des principes qu'il ignore ; ii est forcé de convenir qu'il lui faut un maître ; mais un pareil élève ne demeupera pas longtemps aux principes, et il avancera à pas de géant dans une carrière où l'inspiration aura été son premier guide.
Le peintre qui représente la nature humaine doit s'occuper de l'étude des passions : si l'on ne connaît le cœur de l'homme, on connaîtra mai son visage. Le paysage a sa partie morale et intellectuelle, comme le portrait; il faut qu'il parle aussi, et qu'à travers l'exécution matérielle on éprouve ou les rêveries ou les sentiments que font naître les différeuts ejles. 11 n'est pas indiiïérent de peindre dans un paysage, par exemple». des chênes ou des saules : les chênes à la longue vie, duraiulo sœciùus vincit, aux écorces rudes, aux bras vigoureux, à la télé allière, imtno