‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 23 sur 165 · SUR LE TROISIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

SUR LE TROISIÈME LIVRE

Voici le livre le plus critiqué des Martyrs. J'ose dire pourtant que si j'ai jamais écrit dans ma vie quelques pages dignes de l'atlention du public, elles se trouvent dans ce même livre. Si l'on songe combien les deux premiers sont différents du troisième, et combien le quatrième diffère lui-même des trois premiers, peut-être jugerat-on que j'aurais mérité d'être traité avec moins d'indécence. La difficulté du sujet qui varie sans cesse n'a point été appréciée. Le tableau complet de l'empire romain, une grande action, des scènes dans un monde surnaturel, voila le fardeau qu'il ma fallu porter, sans que le lecteur s'aperçût de la longueur et des dangers du chemin.

Au reste, on a vu comment j'ai remplacé les discours des Puissances divines dans ce troisième livre. Les notes suivantes prouveront que les chicanes qu'on m'a faites étaient peu fondées en savoir et en raison.

PREMIERE REMARQUE

PAGE 53. Les dernières paroles de Cyrille montèrent au trône de l'Éternel. Le Tout-Puissant agréa le sacrilice.

Première transition de l'ouvrage. On a trouvé qu'elle liait naturellement la fin du second livre au commencement du troisième, et pourtant elle amène une scène nouvelle et produit un livre tout entier.

Il*

PAGE 53 .... flotte cette immense cité de Dieu, dont la langue d'un mortel ne saurait raconter les merveilles.

•' T\aptus est. in paradisum; et audivit arcana verba, qure non licel homini « loqui. » {Epist. n». ad Corinth. cap. xii, v. 4.) « Gloriosa dicta sunt de te, civitasDei. » {Ps. lxwvi, v. 3.)

III®

PAGE 53. L'Éternel en posa lui-même les douze fondements, .et l'environna de cette muraille de jaspe que le disciple bien-aimé vit mesurer avec une toise d'or.

Il est assez singulier qu'on ait pu croiie, ou plutôt qu'on ait feint de croire que j'étais l'inventeur de toutes les pierreries que l'on voit dans le troisième livre.

Un auteur ne peut employer que les matériaux ournis par son sujet. S'il avait à parler de l'Elysée des anciens, il ne pourrait y mettre que le Léthé, des bois de myrtes, une porte d'ivoire et une porte de corne; s'il décrit un ciel chrétien , il est encore plus strictement obligé de suivre les traditions de l'Écriture. Alors il ne rencontre que des images empruntées de l'or, du verre, des diamants, et de toutes les pierres précieuses : tout ce qu'on doit exiger de lui, c'est qu'il fasse un choix. Que l'on ouvre donc les Prophètes, l'Apocalypse, les Pères, et l'on verra ce que j'ai écarté, et les écueils sans nombre que j'ai évités. Jamais je n'ai fait un travail plus pénible et plus ingrat. Au reste, le Tasse et Milton ont rempli comme moi leur ciel de perles et de diamants. Ce sont, si j'ose m'exprimer ainsi, des richesses inévitables pour quiconque est obligé de peindre un ciel chrétien. Je vais rassembler ici sous un seul point de vue les autorités, et le lecteur jugera de bonne foi de la loyauté et des connaissances de mes ennemis.

« Et habebat (civitas Dei) murum magnum et altum, habenlem , portas « duotlecim...

« Et niurus civitatis habens fundair.enta duodecim... Et qui loquebalurme- « cum habebat mensuram arundineam auream ut metiretur civitalem.

« El erat structura mûri ejus ex lapide jaspide : ipsa vero civitas aurum « mundum, simile vitro munclo.

« Et fundamenta mûri civitatis omni lapide protioso ornala. Fundamenfum « primum, jaspis; secundum, sapphirus ; terlium, cakedonius; quarlum, sma- « ragdus.

« Quintum, sardonyx; sextum, sardius; septimum, chrysolithus; octavum, « beryllus; nonum, topazius; deciraum chrysoprasus ; undecimum , hyacio- « Ihus; duodecimum, amcthystus.

« Et duodecim portas : duodecim margaritae sunl persingulas... et plalca « civitatis aurum mundum, tanquam vitrum perlucidum. » (Ap^icaL, cap. x\i, V. 12, 14, 15, 18-21.)

« Et simililudo super capita anima iiim, firmament!, quasi aspertus cryslalli.

« Et super firmamontuin... quasi aspcctus lapidis sapjiliiii similitude « Ihroni. » (Ezfxh., cap. 1, v. 22, 26 )

Voyons maintenant les poètes :

Weigtis tiis spread wings Satan >, at leisure lo bcliold,

Farofftli' empyie:il lioav'ii, cxU'iiiled wide

In circuit, indelermin'd square or round

Witti opal towis, and biilllcnienls admn'd

0( living saphir, once liis native se, il;

And fast liy lian:.<inK in a go'dcn cliain

Tliis pendent woild, in l)ii;ness as a star.

Of siuullcsl HKitnilade clo.c by llic inoon.

(,MlLTON, Parai, {•il.book II, 1049.)

SUR LE LiYRE III. 29f

Now in loose garlands thick thrown off the bright ^ Pai vement, Ihat like a sea of jasper shone, Impui'pled wilb celestial roses sniird.

(Book m, soi.) Far distant he descries Ascending by degrees raagnificeut Up to the wall of heav'n a structure high ; At top whereof, but far more rich appear'd The woik as of a kingly palace gâte, With tVontispiece of dianiond and gold Enibellish'd; thick with spaïkiing orient gems The portai shone, inimitable on earth By model, or by shading pencil drawn.

(Book m, 501.)

Nous verrons le Tasse, dans une note plus bas, donner à Michel une armure de diamant.

Que deviennent donc les bonnes plaisanteries sur la richesse de mon ciel, et la pauvreté que prêche mon Dieu ? N'ai-je pas élé beaucoup plus avare de magnificence que 1 Écriture et les poêles qui ont décrit avant moi le séjour des justes? Il est probable, après tout, que ce n'est pas de moi dont on voulait rire ici : cela supposerait dans les critiques une trop profonde ignorance. Je les tiens pour habiles; l'impiété leur restera.

»AGE 53. Revêtue de la gloire du Très Haut, l'iavisible Jérusalem est parée comme une épouse pour son époux.

Veni, et ostendam tibi sponsatam uxorera Agni.

« Ostendit mihi civilalem sauctam Jcrusalem, descendentera de cœlo aDeo. » (Apocal., cap. xxi, v. 9, 10 )

PAGB 54. Cette architecture est vivante.

Milton dit aussi livhig saphir.

La cité de Dieu est l'épouse mystique .• elle descend du ciel, etc. Toutes ces pierres précieuses sont prises, et doivent être prises dans un sens allégorique. • Ces diverses beautés, dit Sacy, représentent les dons divers que Dieu « a mis dans ses élus, et les divers degrés de la gloire des saints, glusieurs

• inlerpièles appliquent les propriétés do chacune de ces pierres ani vertus

• de chaque apôtre. » (Apocal., cap. xxi.)

PAGE 54. Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant.

On lisait dans les premières édiliaiis giuitrc fleuves. J'avais voulu rappeler

le paradis terrestre. Je suis revenu à une image plus fidèle à la lettre de l'Écriture.

. Et ostendil mihi fluvium aquae vitae, splendidum tanquam crystallum, procedeutem de sede Dei et Agni. » {Apocal., cap. xxii, v. 1.)

vil*.

PAGE 54. Et font croître, avec la vigne immortelle, le lis semblable a l'épouse, et les fleurs qui parfument la couche de l'époux.

« Je suis la vraie vigne. » (nvang.)

• Bolrus Cypri dilectus meus mihi, in vineis Engaddi. » {Cant. , cap. i, v. 1 4.) « Sicut lilium inter spinas, sic arnica mea inter filias. » {Cant.^ cap. n, v. S."! « Lectulus noster floridus. » (Cant., cap. i, v. 16.)

viir.

FAGE 54. L'arbre de vie s'élève sur la colline de l'encens.

« In medio plateae ejus, et ex utraque parte fluminis lignum vitae afferens • fruclus. » {Apocal.^ cap. xxii, v. 2.)

La colline de l'encens.

« Ad montem myrrhsD, et ad collera thuris. » (Cant., it, v. 6.) Jespère qu'on ne me reprochera plus des descriptions où il n y a pas un mot sans une autorité : et pourtant il m'a fallu trouver, dans ces passages si courts de l'Écriture, le germe de ma composition et les couleurs de mes tableaux. C'est ce qu'une critique éclairée aurait remarqué, sans s'arrêter à me chicaner sur un fonds qui n'est pas à moi.

J'ai été bien mal attaqué : ce n'est pas comme cela que m'ont combattu les censeurs du Génie du Christianisme. Au moins étaient-ce des littérateurs éclairés, qui savaient distinguer l'œuvre de la matière de l'œuvre.

PAGE 54. Les deux grands ancêtres du genre humain Ceci est de moi, et on l'a trouvé bon.

PAGE 54. La lumière qui éclaire ces retraites fortunées.

Ce passage sur la lumière du ciel a été généralement approuvé. J'avais deuv comparaisons à craindre : l'une, avec les vers de Virgile sur les astres des

.Champs-Elysées ; l'autre avec le beau morceau de Télémaque sur la lumière qui nourrit les ombres heureuses, il fallait ne point ressembler à ces deux modèles, cl trouver quelque chose de nouveau dans un sujet épuisé. Au rcile, ,e ne ni'ocarle point des autorités sacrées •. on va le voir.

XI

PAGK 54. Aucun astre ne paraît sur l'horizon resplendissant.

« Et civiias non eget sole, neque luna, ul luccaiit in ea: nam clarilas Dei illuminaviteam, » {Apocal., cap. xxi, v. 23.)

xir

PAGE 55. C'est dans les parvis de la cité sainte.

Ici commence le morceau sur les fonctions des anges et le bonheur des élus, que plusieurs critiques regardent comme ce que j'ai écrit de moins faible jusqu'ici.

Quant aux fonctions des anges, je n'ai plus rien à ajouter à l'explication que j'ai donnée à celle admirable doctrine. Observons seulement que sur l'offiie des anges auprès des plantes, des moissons, des arbres, etc., on a l'opinion formelle d'Origène. {Cont. Cels., lib. vin, pag. 398-9.) Quant au bonl.eur des élus, mon imagination était plus à l'aise, et j'ai pu, sans blesser la religion, me livrer davantage à mes propres idées : encore va-t-on voir que je me liens dans les justes bornes des autorités.

xiir

PAGE 55. Nés du souffle de Dieu, à différentes époques.

Plusieurs Pères ont cru que les anges n'ont pas tous été créés à la fois, et j'ai suivi celle opinion : elle est conforme à la puissance de Dieu, toujours en action. Selon saint Jean Damoscène, il y a plusieurs sentiments sur le temps de la création des anges. (De Fide, lib. ii, cap. m.) Saint Grégoire de Nice croit que les anges se sont multipliés ou ont été multipliés par Dieu. {De Hominis opi/îcio, pag. 90,91, t. i.)

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