LIVRE CINQUIÈME
SOMMAIRE
Suite d'.i récit. La cour va passt^r l'été a Baies. Naples. Maison d'Aglaé. Promenades d'Eudore, d'Augustin et de Jérôme. Leur entrelien au tombeau de Scipiou. Thr»séas, ermite du Vésuve- Son histoire. Séparation des trois amis. Eudore retourne à Rome avec la cour. Les catacombes. Aventures de 1 impératrice Prisca et de la princesse Valérie sa fille. Eudore, banni de la cour, est envoyé en e,\il a l'armée de Constance. 11 quitte Rome, il traverse l'Italie et les Gaules. Il arrive à Agrippina sur les bords du Rhin. II trouve l'armée romaine prête a porter la guerre chez les Francs. Il sert comme simple soldat parmi les archers crétois, qui coruposeut, avec les Gaulois, lavant-garde de l'armée de Constance.
a L'impression que laissa dans mon esprit ce jour fatal , à présent si vive et si profonde , fut alors promptement effacée. Mes jeunes amis m'entourèrent; ils se moquèrent de mes terreurs et de mes remords; ils riaient des anathèmes d'un obscur pontife sans crédit et sans pouvoir.
« La cour, qui dans ce moment se transporta de Rome à Raies, en m'nrrachanl du théâtre de mes erreurs, m'enleva au souvenir de leur châtiment; et, me croyant perdu sans retour auprès des chrétiens, je ne songeai qu'à m'abaiidonncr aux plaisirs.
« Je compterais, seigneurs, parmi les beaux jours de ma vie l'été que je passai près de Naplçs, avo: Augustin et Jérôme, s'il pouvait
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y avoir de beaux jours dans l'oubli de Dieu et les mensonges des p.'issions.
« La cour était pompeuse et brillante : tous les princes, amis ou enfants des O'^sars, s'y trouvaient rassemblés. On y voyait Licinius^ etSévère% compajinons d'armes de Galérius; Daia *, nouvellement sorti de ses bois, et neveu du. même César; Maxence*, fils de Maximicii-Augusle. Mais Constantin préférait noire société à celle de ces pi'inces jaloux de sa verlu, de sa valeur, de sa haute renommée, et publiquement ou secrètement ses ennemis.
« Nous fréqueiilioiis surtout à Naples le palais d'Acflaé, dame romaine dont je vous ai déjà prononcé le nom. Elle était de race de sénateurs, et fille du proconsul Arzace. Ses richesses étaient immenses : soixante-treize intendants goavernaieat son bien, et elle avait donné trois fois les jeux publies à ses dépens. Sa beauté é^^alait ses talents et ses grâces; elle réunissait autour d'elle tout ce qui conservait encore l'élégance des manières et le goût des lettres et des arts. Heureuse si, dans la décadence de Rome, elle eût mieux aimé devenir une seconde Cornélie, que de rappeler le souvenir des femmes trop célèbres chantées par Ovide, Properce et Tibulle !
a Sébastien ^ et Pacôme ®, cenlurions dans les gardes de Constantin; Génès facteur fameux, héritier des talents des Rosciue; Boniface *, premier intendant du palais d'Aglaé, et peut-èlre trop cher à. sa maîtresse embellissaient de leur esprit et de leur gaieté les fêles de la voluptueuse Romaine. Mais Boniface, homme abandonné aux délices, avait trois qualités excellentes : rhospitaUlé, la libéralité, la compassion. En sortant des orgies et des festins, il allait par
Devenu Auguste à la mort de Sévère.
* César à l'abdicaiion de Diociéiien, et Auguste à la mort de Constance,
* César à l'abdicalion de Dioctétien.
* Le tyran qui prit la pourpre, et que Constantin vainquit aux portes de Rome.
* Le martyr militaire, surnommé le Défenseur de fÉ^^lise romaine.
* Le solitaire de la Thébaïde, qui porta d'abord les armes sous Constantin.
* Le martyr.
* Idem.
les places secourir les voyaireur?, les étrangers, et les pauvres. Aglaû elle-même, au milieu de ses désordres, portait un grand respect aux fidèles, et une foi simple aux reliques des martyrs. Gênés, ennemi déclaré des chrétiens, la raillait de sa faiblesse.
— « Eh Dien, disait-elle, j'ai aussi mes superstitions. Je crois à la vertu des cendres d'un chrétien mort pour son Dieu, et je veux que Boniface m'aille chercher des reliques. »
— « Illustre patronne, répondait en riant Boniface, je prendrai de l'or et des parfums. J'irai chercher des reliques de martyrs ; je vous les apporterai : mais si mes propres reliques vous viennent sous le nom de martyr, recevez-les. »
a Nous passions toutes les nuits au milieu de celte compagnie séduisante et dangereuse; j'habitais avec Augustin et Jérôme la ville de Constantin, bâtie sur le penchant du mont Pausilippe. Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, je me rendais sous un portique qui s'étendait le long de la mer. Le soleil se levait devant moi sur le Vésuve : il illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, l'azur de la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs, les îles de Caprée, d'CEnaria et de Prochyta^, la mer, le cap Miséne, et Baies avec tous ses enchantements.
« Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J'étais toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord de la mer; car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure d'une fontaine. En extase devant ce tableau, je m'appuyais contre une colonne, et sans pensée, sans désir, sans projet, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si profond, qu'il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le firmament comme un pur esprit. Dieu lout-
' Iscbia et Procida.
putssant! que j'étais loin d'être cette intelligence céleste dégagée des chaînes des passions! Combien ce corps grossier m'attachait à la poussière du monde, et que j'étais misérable d'être si sensible aux charmes de la création, et de penser si peu au Créateur ! Ah ! tandis que libre en apparence, je croyais nager dans la lumière, quelque chrétien chargé de fers, et plongé pour la foi dans les cachots, était celui qui abandonnait véritablement la terre, et montait glorieux dans les rayons du soleil éternel !
« Hélas ! nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir s'avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des flots ; voguer avec elle sur la mer dont nous semions la surface de fleurs; suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les champs heureux où Virgile plaça l'Elysée : telle était l'occupation de nos joiirs, source intarissable de larmes et de repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté. Et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d'une syrène? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température de l'air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les sens, que tout repose, et que rien ne blesse. Le Napolitain demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d'ua ciel propice, refuse de travailler aussitôt qu'il a gagné l'obole qui suffit au pain du jour. Il passe la moitié de sa vie immobile aux rayons du soleil, et l'autre à se faire traîner dans un char, en poussant des cris de joie; la nuit il se jette sur les marches d'un temple, et dort sans souci de l'avenir aux pieds des statues de ses dieux.
« Pourriez-vous croire, seigneurs, que nous étions assez insensés pour envier le sort de ces hommes, et que cette vie sans prévoyance et sans lendemain nous semblait le comble du bonheur ? C'était souvent l'objet de nos entretiens, lorsque, pour éviter les ardeurs du midi, nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer.
Co'ichés sur des lits d'ivoire, ifDus entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes. Si quelque orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves allumaient des lampes plemes du nard le plus précieux d'Arabie. Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de Pœslum dans des vases de Nola; tandis que les flots mugissaient au dehors, elles chantaient, en formant devant nous des danses tranquilles qui me rappelaient les mœurs de la Grèce : ainsi se réalisaient pour nous les fictions des poètes; on eût cru voir les jeux des Néréides dans la grotte de Neptune.
« Aussitôt que le soleil, se retirant vers le tombeau de la nourrice d'Énée, mettait une partie du golfe de Naples à l'ombre du mont Pausilippe, les trois amis se séparaient. Jérôme, qu'entraînait l'amour de l'étude, allait consulter le rivage où Pline fut la victime du même amour, interroger les cendres d'Herculanum, chercher la cause des bruits menaçants de la solfatare. Augustin, uu Virgile à la main, parcourait les bords que chanta ce poète immortel, le lac Averne, la grotte de la Sibylle, l'Achéron, le Styx, l'Elysée; il se - plaisait surtout à relire les malheurs de Didon, au tombeau du tendre et beau génie qui raconta la touchante histoire de cette reine infortunée.
« Plein de la noble ardeur de s'instruire, le prince Constantin m'iiivitait à le suivre aux monuments consacrés par les souvenirs de l'histoire. Nous faisions dons un esquif le tour du golfe de Baies : nous retrouvions les ruines de la maison de Cicéron, nous reconnaissions le lieu du naufrage d'Agrippine, la plage où elle se sauva, le palais où son fils attendait le succès du parricide, et pitis loin la demeure où cette mère tendit aux meurtriers les flancs qui avaient porté Néron. Nous visitions à Caprée les souterrains témoins de la honte de Tibère. « Ah ! q.i'on est malheureux, disait Constantin, d'être le maître de l'univers, et d'éire forcé, par la conscience de ses crimes, à s'exiler soi-même sur ce rocher ! »
« Dos seiitinienis si généreux dans l'htritier de Constance, et >TCUt-êlre de l'Empire romain, me rendaient pius cher le prince pro-
lecteur et compagnon de ma jeunesse. Aussi ne Inissais-je échapper aucune occasion de réveiller les idées ambitieuses au fond de so» cœur; car l'ambition de Constantin me semble être l'espérance du monde.
« Un bain voluptueux nous attendait après ces courses. Aglaé nous offrait au milieu de ses jardins un repas long et délicat. Le banquet du soir était préparé sur une terrasse au bord de la mer, parmi des orangers en fleurs. La lune nous prêtait son flambeau ; elle paraissait sans voile au milieu des astres comme une reine au milieu de sa cour; sa vive clarté faisait pâlir la flamme qui brille au sommet du Vésuve, et, peignant d'azur la fumée rougie du volcan, elle dessinait un arc-en-ciel dans la nuit. Le beau phénomène, la face du paisible luminaire, les côtes de Surrentum ', de Pompéia et d'Héraclée 2, se réfléchissaient dans ies vagues , et l'on entendait au loin, sur la mer, la chanson du pêcheur napolitain.
a Nous remplissions alors nos coupes d'un vin oxi;;ns trouvé dans les celliers d'îlorace, et nous buvions aux trois sœurs de l'Amour, filles de la Puissance et de la Beauté. Le front couronné d'achc toujours verte, et de roses qui durent si peu , nous nous excitions à jouir de la vie par la considération de sa brièveté :
« Il faudra quitter cette terre , cette maison chérie , cette maî- « tresse adorée. De tous les arbres plantes de nos maiiiS, nul, hor- « mis l'odieux cyprès, ne suivra dans lu tombe son maitre d'un « jour. »
a Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles :
« Loin d'ici , bandelettes sacrées , ornements de la pudeur, et « vous, longues robes, qui cachez les pieds des vier„TS, je veux « célébrer les larcins et les heureux dons de Vénns! Qu'un autre « traverse les mers, qu'il amasse les trésors de l'ilerrans et du a Gange, ou qu'il cherche de vains hoaneurs dans les pi Ti1^ de la o guerre : pour moi, je mets toute ma renommée à vivi'c esclave de
« Sorrenle.
«Ou Herculanum.
« h beaulc qui m'enchante. Quej'aime le séjour deschamps, les prés « émaillés, le bord des fleuves ! Qui me laissera passer ma vie sans « gloire au fond des forêts ! Quel plaisir de suivre Délie dans nos « campagnes, de lui porter dans mes bras l'agneau qui vient de « naître ! Si pendant la nuit les vents ébranlent ma chaumière, si la « pluie tombe en torrent sur mon toit... »
« Mais pourquoi , seigneurs, continuerais-je à vous peindre le désordre de trois insensés? Ah ! parlons plutôt des dégoûts attachés à ces choses si vides de bonheur! Ne croyez pas que nous fussions heureux au milieu de ces voluptés trompeuses. Une inquiétude indéfinissable nous tourmentait. Notre bonheur eût été d'être aimés aussi bien que d'aimer; car on veut trouver la vie dans ce qu'on aime. Mais, au lieu de vérité et de paix dans nos tendresses, nous ne rencontrions qu'imposture, larmes, jalousie, indifférence. Tour à tour infidèles ou trahis, la femme que nous devions bientôt aimer devait être celle que nous aimerions toujours. Il manquait à l'autre certaine gnice du corps ou de l'a me , qui avait empêché notre attachement d'être durable. Et quand nous avions trouvé l'idéal objet de nos songes, notre cœur se lassait de nouveau , nos yeux s'ouvraient sur des défauts inattendus, et bientôt nous étions réduits à . regretter noire première victime. Tant de sentiments incomplets ne nous laissaient que des images confuses, qui troublaient nos plaisirs du moment, en ramenant au milieu de nos jouissances une foule de souvenirs qui les combattaient. C'est ainsi qu'au milieu de nos félicités nous n'étions que misère , parce que nous avions abandonné CCS pensées vertueuses qui sont la vraie nourriture de l'homme, et celte beauté céleste qui peut seule combler rimmensilé de nos désirs.
« La bonté de la Providence fit tout à coup briller un éclair de la grâce au milieu des ténèbres de nos âmes : le ciel permit que la première pensée de religion nous vînt de l'excès même de nos plaisirs, tant les voies de Dieu sont inexplicables!
« Un jour, errant aux environs de Baies, nous nous trouvâmes
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auprès de LUcrnc ^ Lo tombo;m de Scipion l'Africain frappa tout à coup nos regards : nous approcliàmesavec respect. Le monument s'élève au bord de la mer. Une tempête a renversé la statue qui le couronnait. On lit encore cette inscription sur la table du sarcophage :