INGRATE PATRIE , TU N'AURAS PAS MES OS
« Nos yeux s'humectèrent de larmes au souvenir de la vertu et de l'exil du vainqueur d'Annibal. La grossièreté même du sépulcre, si frappante auprès des superbes mausolées de tant d'hommes inconnus qui couvrent l'Italie , servait à redoubler notre attendrissement. Nous n'osâmes pas nous reposer sur le tombeau même , mais nous nous assîmes à sa base, gardant un religieux silence, comme si nous eussions été au pied de l'autel. Après quelques moments de méditation, Jérôme éleva la voix et nous dit :
« Amis, les cendres du plus grand des Romains me font vivement sentir notre politesse et l'inutilité d'une vie dont je commence à être accablé. Je sens qu'il me manque quelque chose. Depuis longtemps je ne sais quel instinct voyageur me poursuit : vingt fois le jour je suis prêt à vous dire adieu, à porter mes pas errants sur la terre. Le principe de cette inquiétude ne serait-il point dans le vide de nos désirs? La vie entière de Scipion nous accuse. Ne versez-vous pas des pleurs d'admiration, ne sentez-vous pas qu'il est un bonheur différent de celui que nous cherchons, quand vous voyez l'Africain rendre une épouse à son époux , quand Cicéron vous peint ce grand honime parmi les esprits célestes , montrant à l'Émilien, dans un songe, qu'il existe une autre vie où la vertu est couronnée? »
— « Jérôme, répondit Augustin, vous avez fait ma propre histoiio : comme vous , je suis tourmenté d'un mal dont j'ignore la
Palria.
cause; je n'ai pas toutefois, comme vous, le besoin de m'agiter : je ne soupire au contraire qu'après le repos, et je voudrais, à l'exemple de Scipion, placer mes jours dans la suprême région de la tranquillité. Une langueur secrète me consume ; je ne sais de quel côté chercher le bonheur; plus je considère la vie, moins je m'y attache. Ah! s'il était quelque vérité cachée, s'il existait quelque part une fontaine d'amour inépuisable, intarissable, sans cesse renouvelée, où l'on pût se plonger tout entier; Scipion, si ton songe n'était pas iftie erreur divine... »
— « Avec quel transport , s'écria impétueusement Jérôme , je m'élancerais vers cette source ! Rivage du Jourdain, grotte de Bethléem, vous me verriez bientôt au nombre de vos anachorètes! 0 montagnes de la Judée , l'avenir ne pourrait plus séparer l'idée de vos déserts et de ma pénitence ! »
« Jérôme prononça ces mots avec une véhémence qui nous surprit. Sa poitrine se soulevait : il était comme un cerf altéré qui désire l'eau des fontaines.
— « Votre confession, ô mes amis, dis-je alors , a cela d'étrange qu'elle est aussi la mienne. Mais je réunis en moi seul les deux plaies qui vous tourmentent, l'inslincl voyageur et la soif du repos. Quelquefois ce mal bizarre me fait tourner les yeux avec regret vers la religion de mon enfance. »
— « Ma mère, qui est chrétienne , reprit Augustin , m'a souvent entretenu de la beauté de son culte, où je trouverais, disait-elle, le bonheur de ma vie. Hélas ! cette tendre mère habite de l'autre côté de ces flots ; peut-être qu'en ce moment elle les contemple du rivage opposé, en songeant à son fils !»
« Augustin avait à peine achevé de prononcer ces mo ts ,qu'un homme vêtu de la robe des philosophes d'Épictète sortit du tombeau de Scipion. Il paraissait être dans l'âge mûr, mais plus prés de la jeunesse que de la vieillesse. Un air de gaieté angélique était répandu sur son visage; on eût dit que ses lèvres ne pouvaient s'ouvrir que pour prononcer les choses les plus aimables.
« — Jeunes seigneurs , dit-il en se hâtant de nous tirer de notre surprise, me le pardonnerez-vous? J'étais assis dans ce monument lorsque vous êtes arrivés , et j'ai entendu malgré moi vos discours. Puisque je sais maintenant votre histoire je veux vous raconter la mienne; elle pourra vous être utile; peut-être y trouverez-vous un remède aux maux dont vous vous plaignez. »
« Sans attendre notre réponse, l'étranger, avec une noble familiarité, prit place au milieu de nous , et parla de la sorte :
« — Je suis le solitaire chrétien du Vésuve , dont vous pouvez « avoir entendu parler, puisque je suis l'unique habitant du sommet « de cette montagne. Je viens quelquefois visiter le tombeau de l'Afri- « cain ; en voici la raison : lorsque ce grand homme , retiré à Literne, « se consolait par la vertu de l'injustice de sa patrie , des pirates des- « cendirent sur ce rivage; ils attaquèrent la maison de l'illuslre « exilé, sans savoir quel en était le possesseur. Déjà ils avaient csca- « ladé les murs , quand des esclaves, accourus au bruit, se mirent en « devoir de défendre leur maître. «Comment, s'écrièrent-ils, vous tt osez violer la maison de Scipion! » A ce nom, les pirates, saisis « de respect, jetèrent leurs arm.es , et, demandant pour toute grâce « qu'il leur fût permis de contempler le vainqueur d'Annibal , ils se « retirèrent pleins d'admiration après l'avoir vu.
« Thraséas , mon aïeul , d'une noble famille de Sicyone , se trou- « vait avec ces pirates. Enlevé par eux dans son enfance, il avait « été contraint de servir sur les vaisseaux. Il se cacha dans la « maison de Scipion; et quand les pirates se furent éloignés, il se « jeta aux pieds de son hôte, et lui conta son aventure. L'Africain , « touché de son sort, le renvoya dans sa patrie; mais les parents « de Thraséas étaient morts pendant sa captivité , et leur fortune « avait été dissipée-. Mon aïeul revint trouver son libérateur, qui lui « donna une petite terre auprès de sa maison de campagne, et le « maria à la lillc d'un pauvre chevalier romain. Je suis descendu « de cette famille: vous voyez que j'ai une raison légitime d'honoa rer le tombeau de Scipion.
« Ma jeunesse fut orageuse. J'essayai de tout, et je me dégoûtai « de tout. J'étais éloquent, je fus célèbre, et je me dis : Qu'est-ce « que cette gloire des lettres, disputée pendant la vie, incertaine « après la mort, et que l'on partage souvent avec la médiocrité et « le vice? Je fus ambitieux, j'occupai un poste éminent, et je me « dis : cela valait-il la peine de quitter une vie paisible, et ce que je « trouvé remplace-t-il ce que je perds? Il en fut ainsi du reste. « Rassasié des plaisirs de mon âge, je ne voyais rien de mieux « dans l'avenir, et mon imagination ardente me privait encore du « peu que je possédais. Jeunes seigneurs, c'est un grand mal pour « l'hôinme d'arriver trop tôt au bout de ses désirs, et de parcourir « dans quelques années les illusions d'une longue vie.
a Un jour, plein des plus sombres pensées, je traversais un quar- « tier de Rome peu fréquenté des grands, mais habité par un peuple « pauvre et nombreux. Un édifice d'un caractère grave et d'une « construction singulière frappa mes regards. Sous le portique, « plusieurs hommes debout et immobiles paraissaient plongés dans « la méditation.
« Tandis que je cherchais à deviner quel pouvait être ce monu- « ment, je vis passer à mes côtés un homme originaire de la Grèce, o comme moi naturalisé Romain. C'était un descendant de Persée, « dernier roi de Macédoine. Ses aïeux, après avoir été traînés au « char de Paul-Émile, devinrent simples greffiers à Rome. On m'a- « vail jadis fait remarquer au coin de la rue Sacrée, sons un chétif « abri, cette grande dérision delà fortune -.j'avais causé quelquefois « avec Pcrséus. Je l'arrêtai donc pour lui demander à quel usage « était destiné le monument que je considérais. — C'est, me ro- « pondit-il, le lieu où je viens oublier le trône d'Alexandre: je suis « chrétien. Perséus franchit les marches du portique, passa au mi- « lieu des catéchumènes, et pénétra dans l'enceinte du temple. Je « l'y suivis plein d'émotion.
« Lus mêmes disproportions qui régiiaient au dohurs de l'édilice « se faisaient remarquer au dedans ^ mais ces défauts élaieut ra-
« chetés par le style hardi des voûtes et l'effet religieux de leurs a ombres. Au lieu du sang des viclimes et des orgies qui souillent « l'autel des faux dieux, la pureté et le recueillement semblaient « veiller au tabernacle des chrétiens. A peine le silence de l'assem- « blée était-il interrrompu par la voix innocente de quelques enfants « que des mères portaient dans leurs bras.
« La nuit approchait; la lumière des lampes luttait avec celle « du orépuscule, répandue dans la nef et le sanctuaire. Des chré- « tiens priaient de toutes parts à des autels retirés : on respirait « encore l'encens des cérémonies qui venaient de finir, et l'o- « deur de la cire parfumée des flambeaux que l'on venait d'é- « teindre.
a Un prêtre, portant un livre et une lampe, sortit d'un lieu secret, « et monta dans une chaire élevée. On entendit le bruit de l'assem- « blée qui se mettait à genoux. Le prêtre lut d'abord quelques « oraisons sacrées; puis il récita une prière à laquelle les chrétiens < répondaient à demi-voix de toutes les parties de l'édifice. Ces ré- « penses uniformes, revenant à des intervalles égaux, avaient quel- « que chose de touchant, surtout lorsqu'on faisait attention aux « paroles du pasteur et à la condition du troupeau.
« Consolation des affligés, disait le prêtre, ressource des in- « firmes... »
« Et tous les chrétiens persécutés, achevant le sens suspendu, « ajoutaient :
« Priez pour nous ! priez pour nous ! »
« Dans cette longue énumération des infirmités humaines, cha- « cun, reconnaissant sa tribulation particulière, appliquait à srs a propres besoins quelques-uns de ces cris vers le ciel. Mon tour « ne tarda pas à venir. J'entendis le lévite prononcer disliiicleminU « ces paroles :
« Providence de Dieu, repos du cœur, 'calme dans la tem- « pél^... »
« Il s'arrêta : mes yeux se remplirent de larmes; il me sembla
« que les regards se fixaient sur moi, et que la foule charitable « s'écriait :
« Priez pour lui ! priez pour lui ! »
« Le prêtre descendit de la chaire, et l'assemblée se retira. Tou- « ché jusqu'au fond du cœur, j'allai trouver Marcellin, pontife su- 0 prême de cette religion qui console de tout : je lui racontai les « peines de ma vie : il m'instruisit des vérités de son culte : je me « suis fait chrétien, et depuis ce moment mes chagrins se sont évao nouis. »
« L'histoire de l'anachorète, et l'aimable ingénuité de ce philosophe chrétien nous charmèrent. Nous lui fîmes plusieurs questions auxquelles il répondit avec une parfaite sincérité. Nous ne nous lassions point de l'entendre.* Sa voix avait une harmonie qui remuait doucement les entrailles. Une éloquence fleurie, et pourtant d'un goût simple, découlait naturellement de ses lèvres; il donnail aux moindres choses un tour antique qui nous ravissait : il se répétait comme les anciens ; mais cette répétition, qui eût été un défaut chez un autre, devenait, je ne sais comment, la grâce même de ses discours. Vous l'eussiez pris pour un de ces législateurs do la Grèce, qui donnaient jadis des lois aux hommes en chantant sur une lyre d'or la beauté de la vertu et la toute-puissance des dieux.
« Son départ mit un terme à cet entretien dans lequel trois jeunes hommes sans religion avaient conclu que la religion était le seul remède à leurs maux. Ce fut, sans doute, la tombe de l'Africain qui nous inspira cette pensée : les cendres d'un grand homme persécuté élèvent les sentiments vers le ciel. Nous quittâmes à regret le village de Literne; nous nous embrassâmes : un secret presen timent attristait nos cœ^irs; nous avions l'air de nous dire un dernier adieu. De retour à Naples, nos plaisirs ne nous offrirent plus le môme attrait. Sébastien et Pacème allaient partir pour l'armée ; Génèscl Boniface semblaient avoir perdu leur gaieté; Aglaé paraissait mélancolique et comme troublée de remords. La cour quitta
Baies : Jérôme et Auguslia retournèrent à Rome, et je suivis Constantin à son palais de Tibur. Ce fut là que je reçus une lettre d'Augustin. Il me marquait que, vaincu par les larmes de sa mère, il l'allait rejoindre à Carthage ; que Jérôme se préparait à visiter les Gaules, la Pannonie et les déserts habités par les solitaires chrétiens.
« Je ne sais, ajoutait Augustin en finissant sa lettre, si nous a nous reverrons jajnais. Hélas î mon ami, telle est la vie : elle « est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons « commencées et rompues Par une étrange fatalité, ces liaisons « ne sont jamais faites à l'heure oii elles pourraient devenir dura- 0 blés : on rencontre l'ami avec qui l'on voudrait passer ses jours « au moment oîi le sort va le fixer loin de nous ; on découvre le 0 cœur que l'on cherchait, la veille du jour où ce cœur va cesser 0 de battre. Mille choses, mille accidents séparent les hommes qui « s'aiment pendant la vie ! puis vient cette séparation de la moi1, 0 qui renverse tous nos projets. Vous souvenez-vous de ce quo 0 nous disions un jour, en regardant le golfe de Naples? Nous « comparions la vie à un port de mer, où l'on voit aborder et d'où « l'on voit sortir des hommes de tous les langages et de tous les « pays. Le rivage retentit des cris de ceux qui arrivent et de ceux « qui partent : les uns versent des larmes de joie en recevant des « amis; les autres, en se quittant, se disent un éternel adieu, car 0 une fois sorti du port de la vie, on n'y rentre plus. Supportons « donc, sans trop nous plaindre, mon cher Eudore, une séparation « que les années auraient nécessairement produite, et à laquelle « l'absence ne nous eût pas préparés. »
Comme Eudore allait continuer son récit, les serviteurs de Lasthénès revinrent avec le repas du matin : ils déposèrent 3ur le gazon du blé nouveau, légèrement grillé dans l'épi, des glands de phagus, et des laitages qui portaient encore l'empreinte des corbeilles. Les cœurs étaient diversement agités : Cyrille admirait, mais sans en rien montrer au dehors, le jeune homme qui, comme le roiprophète, criait du fond de l'abime :
« Seigneur, ayez pitié de moi, selon les grandeurs de votre miséricorde. »
Dcmodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudorc : il ne trouvait là ni Polyplième, ni Circé, ni enchantemenis, ni naufrages; et, dans cette harmonie nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre d'Homère. Cymodocée, au contraire, avait merveilleusement entendu le fils de Laslhénès ; mais elle ne savait pourquoi elle se sentait si, triste en pensant qu'Eudore avait beaucoup aimé; et qu'il se repentait d'avoir aimé. Penchée sur le sein de son père, elle lui disait tout bas :
a Mon père, je pleure comme si j'étais chrétienne!
Le repas fini, Démodocus prit la parole :
a Fils de Lasthénès, ton récit m'enchante, bien que je n'en comprenne pas toute la sagesse. Il me semble que le langage des chrétiens est une espèce de poésie de la raison, dont Minerve ne m'a donné aucune intelligence. Achève de raconter ton histoire : si quelqu'un verse ici des larmes en l'écoutant, cela ne doit pas t'arrêter, car on a déjà vu de pareils exemples. Lorsqu'un fils d'Apollon chantait les malheurs de Troie à la table d'Alcinoiis, il y avait un étranger qui enveloppait sa tête dans son manteau, et qui pleurait. Laissons donc s'attendrir ma Cymodocée : Jupiter a confié à la pitié le cœur de la jeunesse. Nous uutres vieilkirds, accablés du fardeau de Saturne, si nous avons pour nous la paix et la justice, nous sommes privés de cetle compassion et de ces sentiments délicats, ornement des beaux jours de la vie. Les dieux ont fait la vieillesse semblable à ces sceptres héréditaires qui, passant du père au fils chez une antique race, paraissent tout chargés de la majesté des siècles, mais qui ne se couvrent plus de fleurs depuis qu'ils se sont dessèches loin du tronc maternel. »
Eudorc reprit ainsi son diig:ours :
« Privé de mes amis, Rome ne m'offrit plus qu'une vaste solitude. L'inquètude régnait à la cour : Maximien avait été obligé de se transporter de Milan en Pannoaie, menacée d'une invasion des
Carpiens et des Gotlis, les Francs s'étaient emparés de la Batavie, défendue par Constance; en Afrique, les Quinqueyentiens, peuple nouveau, venaient tout à coup de paraître en armes; on disait que Dioclélien lui-même passerait en Egypte, où la révolte du tyran Achillée demandait sa présence; enfin, Galérius se disposait à partir pour aller combattre Narsès. Cette guerre des Parlhes effrayait surtout le vieil empereur, qui se souvenait du sort de Valérien. Galérius, se prévalant du besoin que l'empire avait de son bras, et toujours livré aux inspirations d'Hiéroclès, cherchait à s'emparer entièrement de l'esprit de Dioclétien; il ne craignait plus de laisser éclater sa jalousie contre Constance, dont le mérite et la belle naissance l'importunaient, Constantin se trouvait naturellement enveloppé dans cette jalousie; el moi, comme l'ami de ce jeune prince, comme le plus faible, et comme l'objet particulier de l'inimitié d'IIiéroclés, je portais tout le poids de la haine de Galérius.
« Un jour, tandis que Constantin assistait aux délibérations du sénat, j'étais allé visiter la fontaine Égérie. La nuit me surprit : pour regagner la voie Appienne, je me dirigeai sur le tombeau de Cécilia Métella, chef-d'œuvre de grandeur et d'élégance. En traversant des champs abandonnés, j'aperçus plusieurs personnes qui se glissaient dans l'ombre, et qui toutes, s'arrèlant au même endroit, disparaissaient subitement. Poussé par la curiosité, je m'avance, et j'entre hardiment dans la caverne où s'étaient plongés les mystérieux fantômes : je vis s'allonger devant moi des galeries souterraines, qu'à peine éclairaient, de loin à loin, quelques lampes suspendues. Les murs des corridors funèbres étaient bordés d'un triple rang de cercueils placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des lampes, rampant sur les parois des voûtes, el se mouvant avec lenteur le long des sépulcres, répandait une mobilité effrayante sur ces objets éternellement immobiles. En vain, prêtant une oreille attentive, je cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abîme de silence, je n'entends que le ballement de
mon cœur dans le repos absolu de ces lieux. Je voulus retourner en arrière, mais il n'était plus temps : je pris une fausse route, et au lieu de sortir du dédale, je m'y enfonçai. De nouvelles avenues, qui s'ouvrent et se croisent de toutes parts, augmentent à chaque instant mes perplexités. Plus je m'efforce de trouver un chemin, plus je m'égare; tantôt je m'avance avec lenteur, tantôt je passe avec vitesse : alors, par un effet des échos, qui répétaient le bruit de mes pas, je crois entendre marcher précipitamment derrière moi.
a II y avait déjà longtemps que j'errais ainsi ; mes forces commençaient à s'épuiser : je m'assis à un carrefour solitaire de la cité des morts. Je regardais avec inquiétude la lumière des lampes presque consumées qui menaçaient de s'éteindre. Tout à coup une harmonie semblable au chœur lointain des esprits célestes sort du fond de ces demeures sépulcrales : ces divins accents expiraient et renaissaient tour à tour; ils semblaient s'adoucir encore en s'égarant dans les routes tortueuses du souterrain. Je me lève, et je m'avance vers ces lieux d'où s'échappent ces magiques concerts : je découvre une salle illuminée. Sur un tombeau paré de fleurs, Marcellin célébrait le mystère des chrétiens : des jeunes filles, couvertes de voiles blancs, chantaient au pied de l'autel; une nombreuse assemblée assistait au sacrifice. Je reconnais les catacombes ^' Un mélange de honte, de repentir, de ravissement, s'empare de mon àme. Nouvelle surprise ! Je crois voir l'impératrice et sa fille, entre Dorothée et Sébastien, à genoux au milieu de la foule. Jamais spectacle plus miraculeux n'a frappé l'œil d'un mortel ; jamais Dieu ne fut plus dignement adoré, et ne manifesta plus ouvertement sa grandeur. 0 puissance d'une religion qui contraint l'épouse d'un empereur romain de quitter furtivement la couche impériale comme une femme adultère, pour courir au rendez-vous des infortunés, pour venir chercher Jésus-Christ à l'autel d'un obscur martyr, parmi des tombeaux et des hommes proscrits ou méprisés! Tandis
• Les catacombes de Saint-Sébastien.
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que je m'abandonne à ces réflexions, un diacre se penche à l'oreille du pontife, dit quelques mots, fait un signe : soudain les chants cessent, les hampes s'éteignent, la brillante vision disparaît. Emporté par les flots du peuple saint, je me trouve à l'entrée des catacombes.
« Cette aventure fit prendre un cours nouveau à ma destinée. Sans avoir rien à me reprocher, je fus accusé de toutes parts : ainsi nos fautes ne sont pas toujours immédiatement punies; mais, afin de nous rendre le châtiment plus sensible. Dieu nous fait -échouer dans quelque entreprise raisonnable, ou nous livre à l'injustice des hommes.
« J'ignorais que l'impératrice Prisca et sa fille Valérie étaient chrétiennes : les fidèles m'avaient caché cette importante victoire à cause de mon impiété. Les deux princesses, craignant la fureur de Galérius, n'osaient paraîtra à l'église : elles venaient prier la nuit aux catacombes, accompagnées du vertueux Dorothée. Le hasard me conduisit au sanctuaire des morts : les prêtres qui m'y découvrirent crurent qu'un sacrilège, exclu des lieux saints, n'y pouvait être descendu que dans la vue de pénétrer un secret qu'il importait à l'Église de cacher. Ils éteignirent les lampes, afin de me dérober la vue de l'impératrice, que j'avais eu toutefois le temps de reconnaître.
« Galérius faisait surveiller l'impératrice, dont on soupçonnait le penchant à la nouvelle religion. Des émissaires, envoyés par Hiéroclès, avaient suivi les princesses jusqu'aux catacombes, d'où ils me virent sortiravec elles. Le sophiste n'eut pas plutôt entendu le rapport des espions, qu'il courut en instruire Galérius : Galérius vole chez Dioclétien.
« Eh bien ! s'écria-t-il, vous n'avez jamais voulu croire ce qui
se passe sous vos yeux : rimpératrice et votre fille Valérie sont
chrétiennes! Cette nuit même elles se sont rendues à la caverne
que ia secte impie souille de ses exécrables myslèrer. Et savez-
vous quel est le guide de ces princesses ? C'est ce Grec sorli d'une T. i. H
race rebelle au peuple romain; ce traître qui, pour mieux masquer ses projets, feint d'avoir abandonné la religion des séditieux, qu'il sert en secret ; ce perfide qui ne cesse d'empoisonner l'esprit du prince Constantin. Reconnaissez un vaste complot dirigé contre vous par les chrétiens, et dans lequel on cherche à faire entrer votre famille même. Ordonnez que l'on saisisse Eudore, et que la force des tourments lui arrache l'aveu de ses crimes, et le nombre de ses complices.
« Il le faut avouer, les apparences me condamnaient. En horreur à tous les partis, je passais parmi les chrétiens pour un apostat et pour un traître. Hiéroclès, qui les voyait dans celte erreur, disait hautement que j'avais dénoncé l'impératrice. Les païens, de l'autre côté, me regardaient comme l'apôtre de ma religion, et le corrupteur de la famille impériale. Quand je passais dans les salles du palais, je voyais les courtisans sourire d'un air de mépris; les plus vils étaient les plus sévères : le peuple même me poursuivait dans les rues avec des insultes ou dos menaces. Enfin, ma position devint si pénible, que, sans l'amilié de Constantin, je crois que j'aurais attenté à ma vie. Mais ce généreux prince ne m'abandonna point dans mon malheur; il se déclara hautement mon ami; il affecta de se montrer avec moi en public; il me défendit courageusement contre César devant Auguste, et publia partout que j'étais victime de la jalousie d'un sophiste attaché à Galérius.
a Rome et ia cour n'étaient occupées que de cette affaire, qui, compromettant les chrétiens elle nom de l'impératrice, semblait de la plus haute importance. On attendait avec anxiété la décision de rempereur; mais il n'était pas dans le caractère de Dioclétien de prendre une résolution violente. Le vieil empereur eut recours à un moyen qui peint admirablement son génie politique. Il déclara tout à coup que les bruits, répandus dans Rome n'étaient qu'un mensonge ; que les princesses n'étaient pas sorties du palais la nuit même où on prétendait les avoir vues aux catacombes; que Prisca et Valérie, loin d'être chrétiennes, venaient de sacrifier aux dieux
de l'empire; qu'enfin il punirait sévèrement les auteurs de ces faux rapports, et qu'il défendait de parler plus longtemps d'une histoire aussi ridicule que scandaleuse.
a Mais, comme il fallait bien qu'un seul fût sacrifié pour tous , selon l'usage des cours, je reçus ordre de quitter Rome, et de me rendre à l'armée de Constance, campée sur les bords du Rhin.
0 Je me préparai à passer dans les Gaules, content d'embrasser le parti des armes et d'abandonner une vie incompatible avec mon caractère. Cependant, telle est la force de l'habitude, et peut-être le charme attaché à des lieux célèbres, que je ne pus quitter Rome sans quelques regrets. Je partis au milieu de la nuit , après avoir reçu les derniers embrassements de Constantin. Je traversai des rues désertes, je passai au pied de la maison abandonnée que j'avais naguère habitée avec Augustin et Jérôme. Sur le Forum tout était silencieux et solitaire : les nombreux monuments qui le couvrent, les Rostres, le temple de la Paix , ceux de Jupiter Stator et de la Forlune, les arcs de Titus et de Sévère se dessinaient à demi dans les ombres, comme les ruines d'une ville puissante dont le peuple aurait depuis longtemps disparu. Quand je fus à quelque distance de Rome, je tournai la tête : j'aperçus, à la clarté des étoiles , lé Tibre qui s'enfonçait parmi les monuments confus de la cité, et j'entrevis le faîte du Capitole, qui semblait s'incliner sous le poids des dépouilles du monde.
« La voie Cassia , qui me conduisait vers l'Étrurie, perd bientôt le peu de monuments dont elle est ornée, et passant entre une antique forêt efrle lac de Volsinium , elle pénètre dans des montagnes noires, couvertes de nuages et toujours infestées de brigands. Un mont de qui le sommet est planté de roches aiguës, un torrent qui se replie vingt-deux fois sur lui-même, et déchire son lit en s'ècoulant, forment de ce côté la barrière de l'Étrurie. A la grandeur de la campagne romaine succèdent ensuite des vallons étroits et des monticules tapissés de bruyères , dont la pâle verdure se confond avec celle des oliviers. J'abandonnai les Apennins pour descendre
dans la Gaule Cisalpine. Le ciel devint d'un bleu plus pur, et jô cherchai vainemciU sur les montagnes cette espèce de pluie de lumière qui enveloppe les monts de la Grèce et de la haute Italie. J'aperçus de loin la cime blanchie des Alpes; je gravis bientôt leurs vastes flancs. Tout ce qui vient de la nature dans ces montagnes me parut grand et indestruclible ; tout ce qui appartient à l'homme me semble fragile et misérable : d'une part, des arbres centenaires, des cascades qui tombent depuis des siècles, des rochers vainqueurs du temps et d'Annibal; de l'autre, des ponts de bois, des parcs de brebis, des huttes de terre. Serait-ce qu'à la vue des masses éternelles qui l'environnent, le chevrier des Alpes , vivement frappé de la brièveté de sa vie, ne s'est pas donné la peine d'élever des monuments plus durables que lui?
« Je sortis des Alpes à travers une espèce de portique creusé sous un énorme rocher. Je franchis cette partie de la Viennoise habitée par les Voconces \ et je descendis à la colonie de Lucius ^. Avec quel respect ne verrais-je point aujourd'hui le siège de Pothin et d'Irénée, et les eaux du Rhône teintes du sang des martyrs ! Je remontai l'Arar ^ , rivière bordée de cotçaux charmants; sa fuite est si lente, que l'on ne saurait dire de quel côté coulent ses flots. Elle lient son nom d'un jeune Gaulois qui s'y précipita de désespoir après avoir perdu son frère. De là je passai chez les Treveri *, dont la cité est la plus belle et la plus grande des trois Gaules; et, m'abandonnant au cours delà Moselle et du Rhin, j'arrivai bientôt à Agrippina '.
« Constance me reçut avec bonté :
« Eudore, me dit-il, dès demain les légions se mettent en marche; « nous allons chercher les Francs. Vous servirez d'abord comme « simple archer parmi les Cretois; ils campent à l'avant -garde de
• Le Daiiphiné.
' LjOD.
3 La S:inne.
' Le pays do Trêves.
* Colujne.
« l'autre côté du Rhin. Allez les rejoindre; distinguez-vous par « votre conduite et par votre courage ; si vous vous montrez digne « de l'amitié de mon Dis, je ne tarderai pas à vous élever aux pre- « niières charges de l'armée. »
« C'est ici, seigneurs, qu'il faut remarquer la seconde de ces révolutions soudaines qui ont continuellement changé la face de mes jours. Des paisibles vallons de l'Arcadie j'avais été transporté à la cour orageuse d'un empereur romain ; et maintenant, du sein de la mollesse et de la société civilisée , je passais à une vie dure et périlleuse, au milieu d'un peuple barbare. »
4\0 LES MAUTYRS.