‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 9 sur 165 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

S»OMMAIRE.

Suite du récit. Marche de l'armée romaine en Batavie. Elle rencontre l'armée des Francs. Champ de bataille. Ordre et dénombrement de l'armée romaine. Ordre et dénombrement de l'armée des Francs. Pharamond, Clodion, Mérovée, Chants guerriers. Bardits des Francs. L'action s'engage. Attaque des Gaulois contre les Francs. Combat de cavalerie. Combat singulier de Yercingétorix, chef des Gaulois, et de Mérovée, fils du roi des Francs. Yercingétorix est vaincu. Les Romains plient. La légion chrétienne descend d'une colline et rétablit le combat. Mêlée. Les Francs se retirent dans leur camp. Eudore obtient la couronne civique, et est nommé chef des Grecs par Constance. Le combat recoraraence au lever du jour. Attaque du camp des Francs par les Romains. Soulèvement des flots. Les Romains fuient devant la mer. Eudore, après avoir combattu longtemps, tombe percé de plusieurs coups. 11 est secouru par un esclave des Francs, qui le porte dans une caverne.

« La France est une contrée sauvage et couverte de forets, qui commence au delà du Rhin, cl occupe l'espace compris entre la Batavie à l'occident, le pays des Scandinaves au nord, la Germanie a l'orient, et les Gaules au midi. Les peuples qui habitent ce désert sont les plus féroces des Barbares : ils ne se nourrissent que de la chair des bôtcs sauvages; ils ont toujours le fer à la main ; ils regardent la paix comme la servitude la plus dure dont on puisse leur imposer le joug. Les vents, la neige, les frimas, font leurs délices; ils bravent la mer, ils se rient des tempêtes, et l'on dirait qu'ils ont vu le fond de l'Océan à découvert, tant ils connaissent et

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méprisent ses écueils. Cette nation inquiète ne cesse de désoler les frontières de l'empire. Ce fut sous le règne de Gordien le Pieux qu'elle se montra pour la première fois aux Gaules épouvantées. Les deux Décius périrent dans une expédition contre elle ; Probus, qui ne fit que la repousser, en prit le titre glorieux de Francique, Elle a paru à la fois si noble et si redoutable, qu'on a fait en sa faveur une cxccplion à la loi qui défend à la famille impériale de s'allier au sang des Barbares; enfin, ces terribles Francs venaient de s'emparer de l'ile de Batavie, et Constance avait rassemblé son armée, afin de les chasser de leur conquête,

a Après quelques jours de marche , nous entrâmes sur le sol marécageux des Bataves , qui n'est qu'une mince écorce de terre flottant sur un amas d'eau. Le pays , coupé par les bras du Rhin , baigné et souvent inondé par l'Océan , embarrassé par des forêts de pins et de bouleaux, nous présentait à chaque pas des difficultés insurmontables.

< Épuisé parles travaux delà journée, je n'avais durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune; et lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon , répétée par l'écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les faisceaux d'armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui , pour résisîiM' au sommeil, tenait un doigt levé dans l'altitude du silence; le cavalier qui traversait le flouve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyj sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau.

« Ceftevie des camps ne me fit point tounier les yeux avec regret vers les délices de Napleset de Rome, mais elle révei'lu eu moi une autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l'automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l'arméel Tandis que je contemplais les feux réguliers des lignes romaines , et les feux épars des hordes des Francs; tandis que, l'arc à demi tendu, je prêtais l'oreille au murmure de l'armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans l'obscurité, je réfléchissais sur ma bizarre destinée. Je songeais que j'étais là, combattant pour des Barbares, tyrans de la Grèce, contre d'autres Barbares dont je n'avais reçu aucune injure. L'amour de la patrie se ranimait au fond de mon cœur; l'Arcadie se montrait à moi dans tous ses charmes. Que de fois durant les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de laBatavie; que de fois à l'abri des huttes dés bergers où nous passions la nuit; que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la tête du camp; que de fois, dis-je, avec de jeunes Grecs exilés comme moi , je me suis entretenu de notre cher pays ! Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantait les arts et la politesse d'Athènes, un Spartiate demandait la préférence pour Lacédémone , un Macédonien mettait la phalange bien au-dessus de la légion , et ne pouvait souffrir que l'on comparât César à Alexandre. « C'est à ma patrie que vous devez Homère, » s'écriait un soldat de Smyrne, et à l'instant même il chantait ou le dénombrement des vaisseaux, ou le combat d'Ajax et d'Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers ù Syracuse , redisaient autrefois les vers d'Euripide, pour se consoler de leur captivité.

« Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumières qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur; quand nous vciiions à MOUS rappeler les paysages éclatants de la Grèce , la

îiailte et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l'azur velouté d'un ciel où se joue ime lumière dorée, alors il nous prenait un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d'abandonner les aigles. Il n'y avait qu'un . Grec parmi nous qui blàraàt ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs, et à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche : quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous.apprîmes qu'il était chrétien.

« Les Francs avaient été surpris par Constance : ils évitèrent d'abord le combat; mais aussitôt qu'ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils vinrent audacieusement au-devant de nous, et nous offrirent la bataille sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et d'autre, et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent en présence.

« La légion de Fer et la Foudroyante occupaient le centre de l'armée de Constance.

« En avant de la première ligne paraissaient les vexillaires , distingués par une peau de lion qui leur couvrait la tête et les épaules. Ils tenaient levés les signes militaires des cohortes, l'aigle, le dragon, le loup, le minotaure. Ces signes étaient parfumés et ornés de branches de pin, au défaut de fleurs.

a Les hastati, chargés de lances et de boucliers formaient la première ligne après les vexillaires.

« Les princes, armés de l'épée, occupaient le second rang et les triarii venaient au troisième. Ceux-ci balançaient le pihim de la main gauche; leurs boucliers étaient suspendus à leurs piques plantées devant eux , et ils tenaient le genou droit en terre, en attendant le signal du combat.

« Des iiilervallos ménagés dans la ligne des légions étaient remplis p:ir des machines de guerre.

« A l'aile gauche de ces légions, la cavalerie des alliés déployait son rideau mobile. Sur des coursiers tachetés comme des tigres,

et prompts comme des aigles, se balançaient avec grâce les cavaliers de Numance, de Sagonte et des bords enchantés du Bétis. Un léger chapeau de plume ombrageait leur front, un petit manteau de laine noire flottait sur leurs épaules , une cpée recourbée retentissait à leur côté. La tête penchée sur le cou de leurs chevaux , les rênes entre les dents , deux courts javelots à la main , ils volaient à l'ennemi. Le jeune Viriate entraînait après lui la fureur de ces cavaliers rapides. Des Germains d'une taille gigantesque étaient entremêlés çà et là, comme des tours, dans le brillant escadron. Ces Barbares avaient la tête enveloppée d'un bonnet; ils maniaient d'une main une massue de chêne, et moiilaient à cru des étalons sauvages. Auprès d'eux, quelques cavaliers numides, n'ayant pour toute arme qu'un arc, pour tout vêtemcat qu'une chlamyde , frissonnaient sous un ciel rigoureux,

« A l'aile opposée de l'armée se tenait immobile la troupe superbe des chevaliers romains : leur casque était d'argent, surmonté d'une louve de vermeil ; leur cuirasse étincelait d'or, et un large baudrier d'azur suspendait à leur flanc une lourde épée ibérienne. Sous leurs selles ornées d'ivoire s'étendait une housse de pourpre, et leurs mains, couvertes de gantelets , tenaient les rênes de soie qui leur servaient à guider de hautes cavales plus noires que la nuit.

« Les archers crétois, les vélites romains et les différents corps des Gaulois étaient répandus sur le front de l'armée. L'instinct de la guerre est si naturel chez ces derniers, que souvent, dans la mêlée , les soldats deviennent des généraux , rallient leurs compagnons dispersés, ouvrent un avis salutaire , indiquent le poste qu'il faut prendre. Rien n'égale l'impétuosité de leurs attaques : tandis que le Germain délibère, ils ont franchi iCS torrents et les monts; vous les croyez au pied de la citadelle , et ils sont au haut du re- Iranchcmont emporté. En vain les cavaliers les plus légers voudraient les devancer à la charge , les Gaulois rient de leurs efforts, voltigent à la tête des chevaux , et semblent leur dire : « Vous sai-

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« si riez plutôt les vents sur la plaine, ou les oiseaux dans les « airs. »

« Tous ces Barbares avaient la tête élevée, les couleurs vives, les yeux bleus, le regard farouche et menaçant; ils portaient de larges braies, et leur tunique était chamarrée de morceaux de pourpre ; un ceinturon de cuir pressait à leur côté leur fidèle épée. L'épée du Gaulois ne le quitte jamais : mariée, pour ainsi dire, à son moîlre, elle l'accompagne pendant la vie, elle le suit sur le bûcher funèbre, et descend avec lui au tombeau." Tel était le sort qu'avaient jadis les épouses dans les Gaules, tel est aussi celui qu'elles ont encore au rivage de l'Indus.

« Enfin, arrêté comme un nuage menaçnnt sur le penchant d'une colline, une légion chrétienne, surnommée la Pudicpie, formait derrière l'armée le corps de réserve et la garde de César. Elle remplaçait auprès de Constance la légion thcbaine égorgée par Maximilien. Victor', illustre guerrier de Marseille, conduisait au combat les milices de cette religion, qui porte aussi noblement la casaque du vétéran que le cilice de l'anachorète.

Cependant l'œil était frappé d'un mouvement universel : on voyait les signaux du porte-étendard qui plantait le jalon des lignes, la course impétueuse du cavalier, les ondulations des soldats qui se nivelaient sous le cep du centurion. On entendait de toutes parts les grêles hennissements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les soiu"ds roulements des balistes et des catapultes, les pas réguliers de rnifanlerie, la voix des chefs qui répétaient l'ordre, le bruit des piques qui s'élevaient et s'abaissaient au commandement des tribuns. Les Romains se formaient en bataille aux éclats de la trompette, de la corne et du lituusj et nous Cretois, fidèles à la Grèce au milieu de ces peuples baibares, nous prenions nos rangs au son de la lyre.

• Mais tout l'appareil de l'armée romaine ne servait qu'à rendre

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l'armée des ennemis plus formidable, par le contraste d'une sauvage simplicité.

« Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courlc et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas les genoux. Les yeux de ces Barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine, et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'an -dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue tramée, et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon, où s'enfoncent deux fers recourbés; mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier ; arme funeste que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.

« Ces Barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques tic servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Clinqiu-^ chef, dans ce vaste corps, était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se dislingipil par des abeilles ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharnmond, conduisait l'armée entière, cl laissait une partie du

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commandement à son petit- fils Mérovée. Les cavaliers fraiiCS, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanloiie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombraj^ées de deux ailes de vautour ; à leurs corcelets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pliaramond et père de Mérovée, brillait à la tète de ces cavaliers menaçants.

« Sur une grève derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp, semblable à un marché de laboureurs et de pécheurs; il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston promettait la victoire. La mer d'un côté, des forêts de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.

« Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules-César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :

« Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne « vaincrons-nous pas de millions de Perses ! »

« Les Grecs répétèrent en chœur le Pœan, et les Gaulois l'hymne des Druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un

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rocher; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit à la louange de leur héros :

0 Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

« Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur 0 tombait du front des guerriers et ruisselait !e long de leurs bras. « Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de « joie; le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan a n'était qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps !

« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avecl'épée.

« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en « ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des « épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le a cœur de nos fils. Pharamon'd, le bardit est achevé, les heures de « la vie s'écoulent, nous sourirons quand il faudra mourir ? »

Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boupliers blancs en cadence; et à chaque refrain, ils frappaient du fer d un javelot leur poitrine couverte de fer.

0 Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères. Les deux armées s'arrêtent. Il se fait un profond silence. César, du milieu de la légion chrétienne, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s'élève du fond des légions : « Victoire à l'empereur ! » Les Barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l'Apennin, l'Ktna gronde avec moins de violence lorsqu'il verse au sein des mers des torrents de feu, l'Océan bat ses rivages avec moins de fracas quand un tourbillon, descendu par l'ordre de l'Éternel, a déchaîné les cataractes de l'abîme.

« Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs, mettent l'épée à la main et courent à l'ennemi. L'ennemi

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les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse : tel un grand vaisseau, voguant par un vent contraire, rejette de ses deux bords les vagues qui fuient'et murmurent le long de ses flancs. Non moins braves, et plus habiles que les Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les Sicambrcs une grêle de flèches ; et reculant peu à peu, sans rompre nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle de l'ennemi. Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large, poitrine, supporte avec impatience la piqûre du taon, sous les ardeurs du midi, ainsi les Francs, percés de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d'une aveugle rage, ils brisent le trait dans leur sein, se roulent par terre et se débattent dans les angoisses de la douleur.

« La cavalerie romaine s'ébranle pour enfoncer le Barbares. Clodion se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras de Pharamond. Les Barbares prétendaient qu'elle était de la race de Rinfax, cheval de la Nuit, à la crinière gelée, et de Skinfax, cheval du Jour, à la crinière lumineuse. Lprsque, pendant l'hiver, elle emportait son maître sur son chard'écorce sans essieu et sans roues, jamais ses pieds ne s'enfonçaient. dans les frimas; et plus légère que la feuille de bouleau roulée par le vent, elle effleurait à peine la cime des neiges nouvellénïent tombées.

« Un combat violent s'engage entre les cavaliers sur les deux ailes des armées.

« Cependant la masse effrayante de l'infanterie des Barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s'ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de piques les deux côtés du triangle de l'ennemi. Les vélites, les Grecs et les Gaulois se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés

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comme une vaste forteresse. La mêlée s'échauffe; un tourbillon de poussière rougie s'élève et s'arrête au milieu des combattants. Le sang coule comme les» torrents grossis par les pluies de l'hiver, comme les flots de l'Euripe dans le détroit de l'Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paraissent avec plus d'éclat sur la blancheur d'un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument, et rugissant au milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L'haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d'un glaive, comme le trait brillant de la foudre dans la livide clarté d'un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups des javelots, du sifflement des' flèches et des dards, du gémissement des machines de guerre, on n'entend plus la voix des chefs.

« Mérovée avait fait un massacre épouvantable des Romains. On le voyait debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d'armes, appelés ses douze pairs, qu'il surpassait de toute la tête. Au-dessus du chariot flottait une enseigne guerrière, surnommée l'oriflamme. Le chariot, chargé d'horribles dépouilles, était traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttaient de sang, et dont les cornes portaient des lambeaux affreux. L'héritier de l'épée de Pharamond avait l'âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace, qui n'allume le feu de ses autels qu'au feu des villes embrasées. Mérovée passait parmi les Francs pour être le fruit merveilleux du commerce secret de l'épouse de Clodion et d'un monstre marin ; les cheveux blonds du jeune Sicambre, ornés d'une couronne de lis, ressemblaient au lin moelleux et doré qu'une bandeleile virginale rattache à la quenouille d'une reine de Baibares. On cûl dit que ses joues étaient peintes de vermillon de ces b;iies d'églanliers qui brillonl au milieu dos neiges, dans les forJls de la Gcr-

manie. Sa mère avait noué autour de son cou un collier en coquillages, comme les Gaulois suspendent des reliques aux rameaux du plus beau rejeton d'un bois sacré. Quand de sa main droite Mérovée agitant un drapeau blanc appelait les fiers Sicambres au champ de l'honneur, ils ne pouvaient s'empêcher de pousser des cris de guerre et d'amour-, ils ne se lassaient point d'admirer à leur tête trois générations de héros : l'aïeul, le père et le fils. •

« Mérovée, rassasié de meurtres, contemplait, immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. Ainsi se repose un lion de Numidie après avoir déchiré un troupeau de brebis ; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l'odeur du carnage^ il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatigi^ée qu'embarrassent des flocons de laine^ enfin il se couche au milieu des agneaux, égorgés-, sa crinière, humectée d'une rosée de sang, retombe des deux côtés de son cou^ il croise ses griffes puissantes; il allonge la tête sur ses ongles-, et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de lui.

a Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et superbe. Sa fureur s'allume; il s'avance vers le fils de Pharamond; il lui crie d'un ton ironique :

« Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement sur le trône d'Hercule le Gaulois. Jeune brave, tu rbérites d'emporter la marque du fer au palais de Tentâtes. Je ne veux point te laisser languir dans une honteuse vieillesse. »

— « Qui es-tu? répondit Mérovée avec un sourire amer: Es-tu d'une race noble et antique? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée?

— « Je ne crains qu'une chose, repartit le Gaulois frémissant de courroux, c'est que le ciel tombe sur ma tèle. »

— « Cède-moi la terre, » dit l'orgueilleux Sicambre.

— « La terre que je le céderai, s'écria le Gaulois, tu la garderas éternellement. » •

« A ces mots, Mérovée s'appuyanl sur su IVamOe, s'élance du

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char par-dessus les taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente au Gaulois qui venait à lui.

« Toute l'armée s'arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le Gaulois fond l'épée à la main sur le jeune Franc , le presse , le frappe, le blesse à l'épaule, et le contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux. Mérovée à son tour lance son angon , qui, par ses deux fers recourbés, s'engage dans le bouclier du Gaulois. Au même instant le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir , l'infortuné Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part, siffle, vole et s'enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un pin. «La tête du guerrier se partage; sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre. Son corps reste encore un moment debout , étendant des mains convulsives, objet d'épouvante et de pitié.

a A ce spectacle les Gaulois poussent un cri de douleur. Leur chef était le dernier descendant de ce Vercingétorix qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il semblait que par cette mort l'empire des Gaules, en échappant aux Romains, passait aux Francs : ceux-ci, pleins de joie, entourent Mérovée, l'élèvent sur nu bouclier, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L'épouvante commence à s'emparer des légions. Constance, qui, du milieu du corps de réserve, suivait de l'œil les mouvements des troupes, aperçoit le découragement des cohortes. Il se tourne vers la légion chrétienne : « Braves soldats , la fortune « de Rome est entre vos mains. Marchons à l'ennemi !»

« Aussitôt les fidèles abaissent devant César leurs aigles surmontées de l'étendard du salut. Victor commande : la légion s'ébranle et descend en silence de la colline. Ciiaque soldat porte sur son bouclier une croix entourée de ces mots : « Tu vaincras par ce signe. » Tous les centurions étaient des martyrs couverts de cicatrices du fer et du feu. Que pouvait contre de tels hommes la crainte des blessures

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et de la mort! 0 touchante fidélité ! ces guerriers allaient répandre pour leurs princes les restes d'un sang dont ces princes avaient presque tari la source ! Aucune frayeur, mais aussi aucune joie ne paraissait sur le visage des héros chrétiens. Leur valeur tranquille était pareille à un lis sans tache. Lorsque la légion s'ava;'v;a dans la plaine, les Francs se sentirent arrêtés au milieu de leur vjclofre. Ils ont conté qu'ils voyaient à la tête de cette légion une colonne de feu et de nuées, et un cavalier vêtu de blanc, armé d'une lance et d'un bouclier d'or. Les Romains qui fuyaient tournent le visage ; l'espérance revient au cœur du plus faible et du moins courageux : ainsi, après un orage de nuit, quand le soleil du mutin parait dans l'orient, le laboureur rassuré admire l'astre qui répand un doux éclat sur la nature; sous les lierres de la cabane antique, le jeune passereau pousse des cris de joie; le vieillard vient s'asseoir sur le seuil de la porte : il entend des bruits charmants au- dessus de sa tête, et il bénit l'Éternel.

« A l'approche des soldats du Christ, les Barbares serrent leurs rangs, les Romains se rallient. Parvenue sur le champ de bataille, la légion s'arrête, met un genou en terre, et reçoit de la main d'un ministre de paix la bénédiction du Dieu des armées. Constance lui-même ôte sa couronne de laurier et s'incline. La troupe sainte se relève, et sans jeter ses javelots, elle marche l'épée haute à l'ennemi. Le combat recommence de toutes parts. La légion chrétienne ouvre une large brèche dans les rangs des Barbares; Romains, Grecs et Gaulois, nous entrons tous à la suite de Victor dans l'enceinte des Francs rompus. Aux attaques d'une armée disciplinée, succèdent des combats à la manière des héros d'Ilion. Mille groupes de guerriers se heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent ; partout règne la douleur, le désespoir, la fuite. Filles des Francs, c'est en vain que vous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir ! L'un est frappé au cœur du fer d'une javeline, et sent s'échapper de ce cœur les images chères et sacrées de la patrie ; l'autre a les deux bras brisés du coup d'une massue, et ne

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pressera plus sur son sein le fils qu'une épouse porte encore à la mamelle. Celui-ci regrette son palais, celui-là sa chaumière; le premier ses plaisirs, le second ses douleurs; car l'homme s'attache à la vie par ses misères autant que par ses prospérités. Ici, environné de ses compagnons, un soldat païen expire en vomissant des imprécations contre César et contre lés dieux. Là, un soldat chrétien meurt isolé, d'une main retenant ses entrailles, de l'autre pressant un crucifix, et priant Dieu pour son empereur. Les Sicambres, tous frappés par-devant et couchés sur le dos, conservaient dans la mort un air si farouche, que le plus intrépide osait à peine les regarder.

« Je ne vous oublierai pas, couple généreux, jeunes Francs que je rencontrai au milieu du champ du carnage! Ces fidèles amis, plus tendres que prudents, afin d'avoir dans le combat la même destinée, s'étaient attachées ensemble par une chaîne de fer. L'un était tombé mort sous la flèche d'un Cretois ; l'autre, atteint d'une blessure cruelle mais encore vivant, se tenait à demi soulevé auprès de son frère d'armes. Il lui disait : « Guerrier, tu dors après les fatigues de « la bataille. Tu n'ouvriras plus les yeux à ma voix, mais la chaîne € de notre amitié n'est point rompue ; elle me relient à tes côtés. •

« En achevant ces mots, le jeune Franc s'incline et meurt sur le corps de son ami. Leurs belles chevelures se mêlent et se confondent comme les flammes ondoyantes d'un double trépied qui s'éteint surun autel, comme des rayons humides et tremblants de l'étoile des Gémeaux qui se couche dans la mer. Le trépas ajoute ses chaînes indestructibles aux liens qui unissaient les deux amis.

« Cependant les bras fatigués portent des coups ralentis; lesclameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt une grande partie des blessés, expirant à la fois, laisse régner un affreux silence; tantôt la voix de la douleur se ranime et monte en longs accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui bondissent ou s'abattent sur des cadavres; quelques madiines de guerre abandonnées brûlent çà et là comme les torches de ces immenses funérailles.

« La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines. Les Francs vaincus, mais toujours redoutables, se retirèrent dans l'enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'alarmes • à chaque instant nous craignions d'être attaqués. Les Barbares jetaient des cris qui ressemblaient aux hurlements des bêtes féroces r ils pleuraient les braves qu'ils avaient perdus, et se préparaient eux-mêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains frémissaient, se cherchaient dans les ténèbres ; ils s'appelaient, ils se demandaient un peu de pain ou d'eau ; ils pansaient leurs blessures avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondaient en se renvoyant de l'une à l'autre le cri des veilles.

Tous les chefs des Cretois avaient été tués. Le sang de Philopœmen paraissant à mes compagnons d'un favorable augure, ils m'avaient nommé leur commandant. En atliranl sur moi les efforts de l'ennemi, j'avais eu le bonheur de sauver la légion de Fer d'une entière destruction. La confipmalion de mon grade, une couronne de chêne et les éloges de Constance avaient été le prix de ce hasard heureux. A la tète des troupes légères, je touchais presque au camp des Barbares, et j'attendais avec impatiente le retour de l'aurore ; mais celte aurore nous découvrit un spectacle qui surpassait en horreur tout ce que nous avions vu jusqu'alors.

« Les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les têtes des cadavres romains, et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de chevaux et de boucliers brisés, s'élevait au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles, et livrant au souffle du matin sa longue chevelure blanche, était assis au haut du bûcher. Au bas paraissaient Clodion et Mérovée : ils tenaient à la main, en guise de torches, l'haste enflammée de deux piques rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchement des chariots.

a Nous restons muets d'étonnement et de douleur; les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité! Les larmes coulent de nos yeux à la vue des têles sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié ! Bientôt, à ce mouvement de regret succède la soif delà vengeance. On n'attend point le signal de l'assaut; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s'y précipite. Alors se présente un nouvel ennemi : les femmes des Barbares, vêtues de robes noires, s'élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à les arracher de nos mains : les unes arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat; les autres, comme des bacchantes enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères; plusieurs étouffent leurs enfants et les jettent sous les pieds des hommes et des chevaux; plusieurs, se passant au cou un lacet fatal, s'attachent aux cornes des bœufs, et s'étranglent en se faisant traîner misérablement. Une d'entre elles s'écrie du milieu de ses compagnes : « Romains, tous vos présents n'ont point été « funestes ! Si vous nous avez apporté le fer qui enchaîne, vous nous « avez donné le fer qui délivre! » Et elle se frappe d'un poignard.

a C'en était fait des peuples de Pharamond, si le ciel, qui leur garde peut-être de grandes destinées, n'eût sauvé le reste de leurs guerriers. Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant ; les flots s'avancent sur les grèves ; on voit venir, écumante et limoneuse, une de ces marées de l'équinoxe, qui, dans ces climats, semblent jeter l'Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié des Barbares, entre dans le camp des Francs pour en chasser les Romains. Les Romains reculent devant l'armée des flots; les Francs reprennent courage; ils croient que le monstre marin, père de leur jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils prolUont de notre désordre, ils nous repoussent, ils nous pressent, ils secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les yeux de toutes parts : là, les bœufs épou-

vantés nagent avec les chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées , et ressemblent à une multitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan; ici, les Saliens mettent à flotteurs bateaux de cuir, et nous frappent à coups de rames et d'avirons. Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier ; porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs, qui bondissaient autour de lui comme des tritons. Pleines d'une joie insensée, les femmes battaient des mains et bénissaient les flots libérateurs. Partout la lame croissante se brise et jaillit contre les armes : partout disparaît le cavalier qui se noie, le fantassin qui n'a plus que son épée hors de l'eau ; des cadavres qui paraissent se ranimer roulent avec les algues, le sable et le limon. Séparé du reste des légions, et réuni à quelques soldats, je combattis longtemps une multitude de Barbares; mais enfin, accablé par le nombre, je tombai, percé de coups, au milieu de mes compagnons étendus morts à mes côtés.

« Je demeurai plusieurs heures évanoui. Quand je rouvris les yeux à la lumière, je n'aperçus plus qu'une grève humide abandonnée par les flots, des corps noyés, à moitié ensevelis dans le sable, la mer retirée dans un lointain immense, et traçant à peine une ligne bleuâtre à l'horizon. Je voulus me soulever, mais je ne pus y parvenir, et je fus contraint de rester couché sur le dos, les regards attachés au ciel. Tandis que mon âme flottait entre la mort et la vie, j'entendis urte voix prononcer en latin ces mots : « Si « quelqu'un respire encore ici, qu'il parle. » Je tournai la tète avec effort, et j'entrevis un Franc, que je reconnus pour esclave à sa saye d'écorce de bouleau. îl aperçut mon mouvement, accourut vers moi , et reconnaissant ma patrie à mon vêlement : « Jeune Grec, me « dil-il, prenez courage. » Et il se mit à genoux à mes côtés, se pencha sur moi, examina mes blessures. « Je ne les crois pas mor- « telles, » s'écria-l-il après un moment de silence. Aussitôt il tira d'un sac de peau du chevreuil de baume, des simples, uu vase plein

d'une eau pure. Il lava mes plaies, les essuya légèrement, les banda avec de longues feuilles de roseaux. Je ne pouvais lui léraoignerma leconnaissance que par un mouvement de tète elpar l'aûmiralion qu'il devait lire dans mes yeux presque éteints. Quand il fallut me transporter, son embarras devint extrême. Il regardait avec inquiétude autour de nous : il craignait, comme il me l'a dit, depuis , d'être découvert par quelque parti de Barbares. L'heure du flux approcbait ; mon libérateur tira du danger même le moyen de mon salut : il aperçut une nacelle des Francs échouée sur le sable; il commença par me soulèvera moitié; puis, se couchant presque à terre devant moi, il m'attira doucement à lui, me chargea sur ses épaules, se leva, et me porta avec peine au bateau voisin ; car il était déjà sur l'âge. La mer ne tarda pas à couvrir ses grèves. L'esclave arracha du sable une pique dont le fer était rompu, et lorsque les flots soulevèrent la nacelle, il la dirigea avec son arme brisée, comme aurait fait le pilote le plus habile.. Chasses par le flux, nous entrâmes bien avant dans les terres, sur les rives d'un fleuve bordé de forêts.

« Ces lieux étaient connus du Franc, Il descendit dans l'eau, et me prenant de nouveau sur ses épaules, il me déposa dans une espèce de souterrain où les Barbares ont coulume de cacher leur blé pendant la guerre, Là il me fit un lit de mousse, et me donna un peu de vin pour me ranimer.

a Pauvre infortuné, me dit-il en me parlant dans ma propre langue, il faut que je vous quitte, et vous serez obligé de passer la nuit seul ici. J'espère vous apporter demain matin de bonnes nouvelles :en attendant, lâchez dégoûter un peu de sommeil.

« En disant ces mots, il étendit sur moi sa misérable saye, dont il se dépouilla pour me couvrir, et il s'enfuit dans les bois. »

LTVRE SEPTIEME.

SOMMAIRE

Suite du récit- Eudore devient esclave de Pharamond. Histoire de Zacharie. Clothilde, femme de Pharamond. Commencement du christianisme chez les Francs. Mœurs des Francs. Retour du printemps. Chasse. Barbares du Nord. Tombeau d'Ovide, Eudore sauve la vie à Mérovée. Mérovée promet la liberté à Eudore. Retour des chasseurs au camp de Pharamond. La déesse Hertha. Festin des Francs. On délibère sur la paix et sur la gurre avec les Romains. Dispute de Camulogènes et de Chlodéric. Les Francs se décident à demander la paix. Eudore, devenu libre, est chargé par les Francs d'aller proposer la paix n Constance. Zacharie conduit Eudore jusque sur la frontière de la Gaule. Leurs adieux.

« Par Hercule, s'écria Démodocus en interrompant le récit d'Eudore, j'ai toujours aimé les enfants d'Esculape ! ils sont pieux envers les hommes, et connaissent les choses cachées. On les trouve parmi les dieux, les centaures, les héros et les bergers. Mon fils, quel était le nom de ce divin Barbare, pour qui Jupiter, hélas ! ne me«emblepas avoir puisé dans l'urne des biens? Le maître des nuées dispose à son gré du sort des mortels : il donne à l'un la prospérité, il fait tomber l'autre dans toute sorte de malheurs. Le roi d'Ithaque fut réduit à sentir un mouvement de joie en se couchant sur un lit de feuilles séchées qu'il avait amoncelées de ses propres mains. Jadis, chez les hommes plus vertueux, un favori du dieu d Épkiaurceûtélél'amiclle compagnon dos guerriers ; aujourd'hui T. I. 47

il est esclave chez une nation inhospitalière. Mais hâte-toi, fils de Lasthénès, de m'apprendre le nom de ton libérateur; car je veux l'honorer comme Nestor honorait Machaon. »

— 0 Son nom, parmi les Francs, était Harold, reprit Eudore en souriant. Il vint me retrouver aux premiers rayons du jour, selon sa promesse. Il était accompagné d'une femme vêtue d'une robe de fil teinte de pourpre; elle avait le haut de la gorge et les bras découverts, à la manière des Francs. Ses traits offraient, au premier coup d'œil, un mélange inexplicable de barbarie et d'humanité : c'était une expression de physionomie naturellement forte et sauvage, corrigée par je ne sais quelle habitude étrangère de pitié et de douceur. »

« Jeune Grec, me dit l'esclave, remerciez Clothilde, femme de Pharamond mon maître. Elle a obtenu votre grâce de son époux : elle vient elle-même vous chercher pour vous mettre à l'abri des Francs. Quand vous serez guéri de vos blessures, vous vous montrerez sans doute esclave reconnaissant et fidèle. »

« Plusieurs serfs entrèrent alors dans la caverne. Ils m'étendirent sur des branches d'arbres entrelacées, et me portèrent au camp de mon maître.

« Les Francs, malgré leur valeur et le soulèvement des flots, avaient été obligés de céder la victoire à la discipline des légions; heureux d'échapper à une entière défaite, ils se retiraient devant les vainqueurs. Je fus jeté dans les chariots avec les autres blessés. On marcha quinze jours et quinze nuits en s'enfoaçant vers le Nord, et Ton ne s'arrêta que quand on se crut à l'abri de l'armée de Constance.

0 Jusqu'alors j'avais à peine senti l'horreur de ma simalion ; mais aussitôt que le repos commenta à cicatriser mes plaies, je jetai les yeux autour de moi avec épouvante. Je me vi^ au milieu df's forêts, esclave chez les Barbares, et prisonnier dans une hutte qu'entourait, comme un rempart, un cercle de jeunes arbres qui devaient s'entrelacer en croissant. Une boisson grossière, faite de

froment, un peu d'orge écrasée entre deux pierres, des lambeaux de daims et de chevreuils qu'on me jetait quelquefois par pitié, telle était ma nourriture. La moitié du jour j'étais abandonné seul sur mon lit d'herbes fanées; mais je souffrais encore beaucoup plus de la présence que de l'absence des Barbares. L'odeur des graisses mêlées de cendres de frêne dont ils frottent leurs cheveux, la vapeur des chairs grillées, le peu d'air de la hutte, et le nuage de fumée qui la remplissait sans cesse, me suffoquaient. Ainsi une juste Providence me faisait payer les délices de Naples, les parfums et les voluptés dont je m'étais enivré.

0 Le vieil esclave occupé de ses devoirs, ne pouvait donner que quelques moments à mes peines. J'étais toujours étonné de la sérénité de son visage, au milieu des travaux dont il était accablé.

« Eudore, me dit-il un soir, vos blessures sont presque guéries. Demain vous commencerez à remplir vos nouveaux devoirs. Je sais que l'on doit vous envoyer avec quelques serfs chercher du bois au fond de la forêt. Allons, mon fils et mon compagnon, rappelez votre vertu. Le ciel vous aidera si vous l'implorez. »

« A ces mots, l'esclave s'éloigna, et me laissa plongé dans le désespoir. Je passai la nuit dans une agitation horrible, formant et rejetant tour*à tour mille projets. Tantôt je voulais attenter à mes jours, tantôt je songeais à la fuite. Mais comment fuir, faible et sans secours? Comment trouver un chemin à travers ces bois? Hélas ! j'avais une ressource contre mes maux, la religion ; et c'était le seul moyen de délivrance auquel je ne songeais pas ! Le jour me " surprit au milieu de ces angoisses, et j'entendis tout à coup une voix qui me cria :

« Esclave romain, lève-toi ! »

« On me donna une peau de sanglier pour me couvrir, une corne de bœuf pour puiser de l'eau, un poisson sec pour ma nourriture, et je suivis les serfs qui me montraient le chemin.

« Lorsqu'ils furent arrivés à la foret, ils commencèrent par ramasser parmi la neige et les feuilles flétries les branches d'arbres

brisées par les vents. Ils on formaient çà et là des monceaux qu'ils liaient avec des ccorces. Ils me firent quelques signes pour m'engagcr à les imiter; et voyant que j'ignorais leur ouvrage, ils se conlenlèrent de mettre sur mes épaules un paquet de rameaux desséchés. Mon front orgueilleux fut forcé de s'humilier sous le joug de la servitude; mes pieds nus foulaient la neige, mes cheveux étaient hérissés par le givre, et la bise glaçait les larmes dans mes yeux. J'appuyais mes pas chancelants sur une branche arrachée de mon fardeau ; et, courbé comme un vieillard, je cheminais lentement entre les arbres de la forêt.

« J'étais prêt à succomber à ma douleur, lorsque je vis tout à coup auprès de moi le vieil esclave, chargé d'un poids plus pesant que le mien, et me souriant de cet air paisible qui ne l'abandonnait jamais. Je ne pus me défendre d'un mouvement de honte.

« Quoi ! me dis-je en moi-même, cet homme, accablé par les ans, sourit sous un fardeau triple du mien ; et moi, jeune et fort, je pleure!

« Eudore, me dit mon libérateur en m'abordant, ne trouvez-vous pas que le premier fardeau est bien lourd? Mon jeune compagnon, l'habitude et surtout la résignation rendront les autres plus légers. Voyez quel poids je suis venu à bout de portera mon âge. »

— 0 Ah! m'écriai-je, chargez-moi de ce poids qui fait plier vos genoux. Puissé-je expirer en vous délivrant de nos peines ! »

— « Eh ! mon fils, repartit le vieillard, je n'ai point de peines. Pourquoi désirer la mort? Allons, je veux vous réconcilier avec la vie. Venez vous reposer ù quelques pas d'ici ; nous allumerons du feu et nous causerons ensemble. »

« Nous gravîmes des monticules irréguliers, formés, comme je le vis bientôt, par les débris d'un ouvrage romain. De grands chênes croissaient dans ce lieu, sur une autre génération de chênes tombés à leurs pieds. Lorsque nous fûmes arrivés au sommet des monticules, je découvris l'enceinte d'un camp abandonné.

« Voilà, me dit l'esclave, le bois de Teuleberg et le camp de

Varus. La pyramide de terre que vous apercevez au milieu est la tombe où Germanicus fit renfermer les restes des légions massacrées. Mais elle a été rouverte par les Barbares; les os des Romains ont été de nouveau semés sur la terre, comme l'attestent ces crânes blanchis, cloués aux troncs des arbres. Un peu plus loin vous pouvez remarquer les autels sur lesquels on égorgea les centurions des premières compagnies, et le tribunal de gazon d'où Arminius harangua les Germains. »

a A ces mots le vieillard jeta sa ramée sur la neige. Il en tira quelques branches dont il fît un peu de feu; puis m'invitanl à m'asseoir auprès de lui et à réchauffer mes mains glacées, il me raconta son histoire •

« Mon fils, vous plaindrez-vous encore de vos malheurs ? Oseriez- « vous parler de vos peines à la vue du camp de Varus? Ou plutôt « ne reconnaissez-vous pas quel est le sort^ tous les hommes, et « combien il est inutile de se révolter contre des maux inséparables « de la condition humaine? Je vous offre moi-même un exemple « frappant de ce qu'une fausse sagesse appelle les coups de la for- « tune. Vous gémissez de votre servitude ! Et que direz-vous donc « quand vous verrez ©n moi un descendant de Cassius, esclave, et 0 esclave volontaire?

« Lorsque mes ancêtres furent bannis de Rome pour avoir dé- « fendu la liberté, et qu'on n'osa mémo plus porter leurs images « aux funérailles, ma famille se réfugia dans le christianisme, asile « de la véritable indépendance.

. « Nourri des préceptes d'une loi divine, je servis longtemps « comme simple soldat dans la légion thébaine, où je portais le « nom deZacharie. Celte légion chrétienne ayant refusé de sacrifier « aux faux dieux. Maximien la fit massacrer près d'Agaune, dans « les Alpes. On vit alors un exemple à jamais mémorable de l'esprit « de douceur de l'Év^angile. Quatre raille vétérans, b'anchisdansle « métier des armes, pleins de force, et ayant à la main la pique et « l'épée, tendirent, comme des agneaux paisibles, la gorge aux

« bourreaux. La pensée de se défendre ne se présenta pas même à « leur esprit, tant ils avaient gravées au fond du cœur les paroles « de leur Maître, qui ordonne d'obéir et défend de se venger ! Mau ' « rice, qui commandait la légion, tomba le premier. La pluporl « des soldats périrent par le fer. On m'avait attaché les mains der- « rière le dos. Assis parmi la foule des victimes, j'attendais le coup « fatal ; mais je ne sais par quel dessein de la Providence je fus « oublié dans ce grand massacre. Les corps entassés autour de moi « me dérobèrent à la vue des centurions; et Maximien, ayant ac- « compli son œuvre, s'éloigna avec l'armée.

« Vers la seconde veille de la nuit, n'entendant que le bruit d'un a torrent dans les montagnes, je levai la tête et je fus à l'instant « frappé d'un prodige. Les corps de mes compagnons semblaient « jeter une vive lumière et répandre une agréable odeur. J'adorai « le. Dieu des miracles^qui n'avait pas voulu accepter le sacrifice « de mes jours; et comme je ne pouvais donner la sépulture à tant « de saints, je cherchai du moins le grand Maurice. Je le trouvai à « demi recouvert delà neige tombée pendant la nuit. Animé d'une a force surnaturellQ, je me dégageai de mes liens, et avec le fer « d'une lance je creusai à mon général une fosse profonde. J'y réu- 0 nis le tronc et le chef de Maurice, en priant le nouveau Machabée « d'obtenir bientôt pour son soldat une place dans la milice céleste, a Ensuite je quittai ce champ de triomphe et de larmes; je pris le f. chemin des Gaules, et me relirai vers Denis, premier évéque de « Lutèce.

« Ce saint prélat me reçut avec des pleurs de joie, et m'admit a au nombre de ses disciples.. Quand il me crut 'capable de le sea condor dans son ministère, il m'imposa les mains, et, me créant a prêtre de Jésus-Christ, il me dit: « Humble Zacharie, soyez chari- « table; voilà toutes les instructions que j'ai à vous donner. » « Hélas! j'étais toujours destiné à perdre mes amis, et toujours « par la mémo main! Maximien fil trancher la tète à Denis et à t ses compagnons, Rustique et Éleuthère. Ce fut son dernier

« exploit dans les Gaules , qu'il céda bientôt après à Constance.

a J'avais sans cesse devant les yeux le précepte de mon saint a évéque. Je me sentis pressé du désir de rendre quelque service à « des misérables , et j'allais souvent prier Dieu de m'obtenir ce-tte « faveur, par son intercession auprès du Fils de Marie.

« Les chrétiens de Lutèce avaient enseveli leur évêque dans une a grotte, au pied de la colline sur laquelle il avait été décapité. Celte a colline s'appelait le Mont de Mars , et elle était séparée de la Se- « quana par des marais. Un jour, comme je traversais ces marais, 0 je vis venir à moi une femme chrétienne tout éplorée, qui s'écria : 0 0 Zacharie ! je suis la plus infortunée des femmes ! Mon époux « a été pris par les Francs; il me laisse avec trois enfants en bas « âge, et sans aucun moyen de les nourrir! » Une rougeur subite « couvrit mon front; je compris que Dieu m'envoyait cette grâce « pour les prières du généreux martyr que j'allais implorer. Je ca- « chai cependant ma joie, et je dis à cette femme : « Ayez bon « courage , Dieu aura pitié de vous. » Et , sans m'arrêter, je me « mis en route pour la colonie d'Agrippina.

« Je connaissais le soldat prisonnier. Il était chrétien , et j'avais « été quelque temps son frère d'acmes. C'était un homme simple et « craignant Dieu pendant la prospérité; mais les revers le décou- « rageaient aisément , et il était à craindre qu'il ne perdît la foi « dans le malheur. J'appris à Àgrippina qu'il était tombé entre les « mains du chef des Saliens. Les Romains venaient de conclure « une trêve avec les Francs. Je passai chez ces Barbares. Je mepré- « sentai à Pharamond et m'offris en échange du chrétien : je ne « pouvais payer autrement sa rançon , car je ne possédais rien au « monde. Comme j'étais fort et vigoureux , et que l'autre esclave « était faible, ma proposition fut acceptée. J'y mis pour seule con- « dition que mon maître renverrait son prisonnier sans lui dire a par quoi moyen il était racheté. Cela fut fait ainsi , et ce pauvre « père de famille rentra plein de joie dans ses foyers, pour nourrir « ses enfants et consoler son épouse.

136 LLS MARTYRS.

a Depuis ce temps, je suis demeuré esclave ici. Dieu m'a bien « récompensé ; car, en habitant parmi ces peuples , j'ai eu le bon- « heur d'y semer la parole de Jésus -Christ. Je vais surtout le long a des fleuves réparer, autant qu'il est en moi , le malheur d'une « expérience funeste : les Barbares, afin d'éprouver si leurs enfants « seront vaillants un jour, ont coutume de les exposer aux flots sur « un bouclier. Ils ne conservent que ceux qui surnagent, et laissent « périr les autres. Quand je puis réussir à sauver des eaux ces « petits anges, je les baptise au nom du Père, du Fils et du Saint- « Esprit, pour leur ouvrir le ciel.

« Les lieux où se livrent les batailles m'offrent encore une abon- « dante moisson. Je rôde comme un loup ravissant, dans les lénè- « bres, au milieu du carnage et des morts. J'appelle les mourants, « qui croient que je les viens dépouiller; je leur parle d'une meil- « leure vie; je tâche de les envoyer dans le repos d'Abraham. S'ils « ne sont pas mortellement blessés, je m'empresse de les secourir, 0 espérant les gagner par la charité au Dieu des pauvres et des « misérables.

« Jusqu'à présent ma plus belle conquête est la jeune femme de « mon vieux maître Pharamond. Clothilde a ouvert son cœur à tt Jésus-Christ. De violente et cruelle qu'elle était, elle est devenue « douce et compatissante. Elle m'aide à sauver tous les jours quela ques infortunés. C'est à elle que vous devez la vie. Lorsque je « courus lui apprendre que je vous avais trouvé parmi les morts, ' « elle songea d'abord à vous tenir caché dans la grotte, afin de vous 0 soustraire à l'esclavage. Elle découvrit ensuite que les Francs « allaient continuer leur retraite. Alors il ne lui resta plus qu'à ré- « vêler le secret à son époux, et à obtenir votre grâce de Phara- « mond ; car si les Barbares aiment les esclaves sains et vigoureux, « leur impatience naturelle et le mépris qu'ils ont eux-mêmes pour Œ la vie leur font presque toujours sacrifier les blessés.

« Mon fils , telle est l'histoire de Zacharie. Si vous trouvez qu'il « a fait quelque chose pour vous, il ne vous demande en récom-

LES MAr.TYRS. 137

• ponsc que de ne pas vous laisser abattre \k)v les chagrins et de « souffrir qu'il sauve votre âme après avoir sauvé votre corps. 0 Eudore, vous êtes né dans ce doux climat voisin de la terre des « miracles, chez ces peuples polis qui ont civilisé les hommes, dans « cette Grèce où le sublime Paul a porté la lumière de la foi : que « d'avantages n'avez-vous donc pas sur les hommes du nord, dont 0 l'esprit est grossier et les mœurs féroces ! Seriez-vous moins sen- 0 sible qu'eux à la charité évangélique? »

« Les dernières paroles de Zacharie entrèrent dans mon cœur comme un aiguillon. L'indigne secret de ma vie m'accablait. Je n'osais lever les yeux sur mon libérateur. Moi qui avais soutenu sans trouble les regards des maîtres du monde, j'étais anéanti devant la majesté d'un vieux prêtre chrétien esclave chez les Barbares ! Retenu par la honte de confesser l'oubli que j'avais fait de ma religion, poussé par le désir de tout avouer, mon désordre était extrême. Zacharie s'en aperçut. Il crut que mes blessures étaient rouvertes. Il me demanda la cause do mon agitation avec inquiétude. Vaincu par tant de bonté, et les larmes malgré moi se faisant un passage, je me jetai aux pieds du vieillard :

« 0 mon père! ce ne sont pas les blessures de mon corps qui saignent ; c'est une plaie plus profonde et plus mortelle ! Vous qui faites tant d'actes sublimes au nom de votre religion, pourrez-vous croire, en voyant entre nous si peu de ressemblance, que j*ai la même religion que vous?

— « Jésus-Christ! s'écria le saint levant les mains vers le ciel; Jésus-Christ ! mon divin maître, quoi! vous auriez ici un autre serviteur que moi !

— « Je suis chrétien, » répondis-je.

« L'homme de charité me prend dans ses bras, m'arrose de ses larmes, me presse contre ses cheveux blancs, en disant avec des sanglots de joie :

« Mon frère! mon cher frère! J'ai trouvé un frère ! »

« Et je répétais :

« Je suis chrétien, je suis chrétien.

« Pendant cette conversation, la nuit était descendue. Nous reprîmes nos fardeaux, et nous retournâmes à la hutte de Phararaond, Le lendemain Zacharie vint me chercher à la pointe du jour. Il me conduisit au fond d'une forêt. Dans le tronc d'un vieux hèlre, où Ségovia, prophétesse des Germains, avait jadis rendu ses oracles, je vis une petite image qui représentait Marie, mère du Sauveur. Elle était ornée d'une branche de lierre chargée de ses fruits mûrs, et nouvellement placée aux pieds de la Mère et de l'Enfant, car la neige ne l'avait point encore recouverte.

« Cette nuit même, me dit Zacharie, j'ai appris à l'épouSe de notre maître que nous avions on frère parmi nous. Pleine de joie, elle a voulu venir au milieu des ténèbres parer notre autel, et offrir cette branche à Marie en signe d'allégresse. »

« Zacharie avait à peine achevé de prononcer ces mots, que nous vîmes accourir Clothilde. Elle se mit à genoux sur la neige, au pied du hêtre. Nous nous plaçâmes à ses côtés, et elle prononça à haute voix l'oraison du Seigneur dans un idiome sauvage. Ainsi je vis commencer le christianisme chez les Francs. Religion céleste, qui dira les charmes de votre berceau? Combien il parut divin dans Bethléem aux pasteurs de la Judée! Qu'il me sembla miraculeux dans les catacombes, lorsque je vis s'humilier devant lui une puissante impératrice! Et qui n'eiit versé des larmes en le retrouvant sous un arbre de la Germanie, entouré, pour tout adorateur, d'un Romain esclave, d'un prisonnier, et d'une reine barbare !

Qu'attendais-je pour retourner au bercail? Les dégoûts avaient commencé à m'avertir de la vanité des plaisirs; l'ermite du Vésuve avait ébranlé mon esprit, Zacharie subjuguait mon cœur ; mais il était écrit que je ne reviendrais à la vérité que par une suite de malheurs et d'expériences.

a Zacharie redoubla de zèle et de soins auprès de moi. Je croyai?, en l'écoutant, entendre une voix sortie du ciel. Quelle leçon n'offrait point la seule vue de l'héritier chrétien de Cassius et de Brulus !

Le sloïqiie meurtrier de César, après une vie courte , libre , puissante et glorieuse, déclare que la vertu n'est qu'un fantôme; le charitable disciple de Jésus- Christ, esclave, vieux, pauvre, ignoré, proclame qu'il n'y a rien de réel ici-bas que la vertu. Ce prêtre, qui ne paraissait savoir que la charité, avait toutefois l'esprit de science, et un goût pur des arts et des lettres. Il possédait les antiquités grecques, hébraïques et latines. C'était un charme de l'entendre parler des hommes des anciens jours en gardant les troupeaux des Barbares. II m'entretenait souvent des coutumes de nos maîtres; il me disait :

« Quand vous serez retourné dans la Grèce, mon cher Eudore, on « s'assemblera autour de vous pour vous ouïr conter les mœurs 0 des rois à la longue chevelure. Vos malheurs présents vous dea viendront une source d'agréables souvenirs. Vous serez parmi « ces peuples ingénieux un nouvel Hérodote , arrivé d'une contrée « lointaine pour les enchanter de vos merveilleux récits. Vous leur « direz qu'il existe dans les forêts de la Germanie un peuple qui « prétend descendre des Troyens (car tous les hommes , ravis des « belles fables de vos Hellènes, veulent y tenir par quelque côté); « que ce peuple, formé de diverses tribus de Germains, les Sicam- « bres, les Bructères, les Saliens, les Cattes, a pris le nom de Franc, « qui veut dire libre, et qu'il est digne de porter oe nom.

« Son gouvernement est pourtant essentiellement monarchique. « Le pouvoir partagé entre différents rois se réunit dans la main « d'un seul lorsque le danger est présent. La tribu des Saliens, dont « Pharamond est le chef, a presque toujours l'honneur de comman- « der, parce qu'elle passe parmi les Barbares pour la plus noble. « Elle doit cette renommée à l'usage qui exclut chez elle les femmes a de la puissance, et ne confie le sceptre qu'à un guerrier.

« Les Francs s'assemblent une fois l'année, au mois de mars, 0 pour délibérer sur les affaires de la nation. Ils viennent au ren- « dez-vous tout armés. Le roi s'assied sous un chèiio. On lui ap- « porte des présents qu'il reçoit avec beaucoup de joie. Il écoute

« la plainte de ses sujets, ou plutôt de ses compagnons, et rend la « justice avec équité.

« Les propriétés sont annuelles. Une famille cultive chaque an- « née le terrain qui lui est assigné par le prince , et après la ré- € coite le champ moissonné rentre dans la possession commune.

« Le reste des mœurs se ressent de celte simplicité. Vous voyez e que nous partageons avec nos maîtres la saye, le lait, le fromage, « la maison de terre, la couche de peaux.

« Vous fûtes hier témoin du mariage de Mérovée. Un bouclier, « une francisque , un canot d'osier, un cheval bridé, deux bœufs 0 accouplés, ont été les présents de noces de l'héritier de la cou- 0 ronne des Francs. Si, dans les jeux de son âge , il saute mieux a qu'un autre au milieu des lances et des épées nues, s'il est « brave à la guerre, juste pendant la paix, il peut espérer après « sa mort un bûcher funèbre et même une pyramide de gazon « pour couvrir son tombeau. »

« Ainsi me parlait Zacharie.

« Le printemps vint enfin ranimer les forêts du Nord. Bientôt tout changea de face dans les bois et dans les vallées : les angles noircis des rochers se montrèrent les premiers sur l'uniforme blancheur des frimas; les flèches rougeàlres des sapins parurent ensuite, et de précoces arbrisseaux remplacèrent par des festons de fleurs les cristaux glacés qui pendaient à leurs cimes. Les beaux jours ramenèrent la saison des combats.

« Une partie des Francs reprend les armes , une autre se prépare à aller chasser l'uroch et les ours dans les contrées lointaines. Mérovée se mit à la tête des chasseurs, et je fus compris au nombre des esclaves qui devaient l'accompagner. Je dis adieu à Zacharie , et me séparai pour quelque temps du plus vertueux des hommes, a Nous parcourûmes avec une rapidité incroyable les régions qui s'étendent depuis la mer de Scandie jusqu'aux grèves du Pont- Euxin. Ces forêts servent de passage à cent peuples barbares qui roulent tour à tour leurs torrents vers l'empire romain. On dirait

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qu'ils ont entendu quelque ciiosc au midi qui les appelle du septentrion et de l'aurore. Quel est leur nom , leur race , leur pays? Demandez-le au ciel qui les conduit , car ils sont aussi inconnus aux hommes que les lieux d'où ils sortent et où ils passent. Ils viennent; tout est préparé pour eux : les arbres sont leurs tentes, les déserts sont leurs voies. Voulez-vous savoir où ils ont campé? Voyez ces ossements de troupeaux égorges, ces pins brisés comme par la foudre , ces forêts en feu , et ces plaines couvertes de cendres.

« Nous eûmes le bonheur de ne rencontrer aucune de ces grandes migrations; mais nous trouvâmes quelques familles errantes auprès desquelles les Francs sont un peuple policé. Ces infortunés, sans abri, sans vêtement, souvent môme sans nourriture, n'ont, pour consoler leurs maux, qu'une liberté inutile et quelques danses dans le désert. Mais, lorsque ces danses sont exécutées au bord d'un fleuve, dans la profondeur des bois; que l'écho répète pour la première fois les accents d'une voix humaine; que l'ours regarde du haut de son rocher ces jeux de l'homme sauvage, on ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de grand dans la rudesse même du tableau, de s'attendrir sur la destinée de cet enfant de la solitude, qui naît inconnu du monde, foule un moment des vallées où il ne repassera plus, et bientôt cache sa tombe sous la mousse des déserts, qui n'a pas même conservé l'empreinte de ses pas.

« Un jour, ayant passé l'Ister vers son embouchure, et m'étaut un peu écarté de la troupe des chasseurs, je me trouvai à la vue des flots du Pont-Euxin. Je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissait un laurier. J'arrachai les herbes qui couvraient quelques lellres latines, et bien loi je parvins à lire ce premier vers des élégies d'un poète infortuné :

« Mon livre, vous irez à Rome , et vous irez à Rome sans moi. »

« Je ne saurais vous peindre ce que j'éprouvai en retrouvaal au fond de ce désert le tombeau d'Ovide. Quelles tristes rénoxions ne lis-je point sur les peiues de l'exil, qui étaient aussi les inicmiL^,

et surTinulilité des talents pour le bonheur? Rome qui jouit aujourd'hui des tableaux du plus ingénieux de ses poètes; Rome a vu couler vingt ans d'un œil sec les larmes d'Ovide. Ah! moins ingrats que les peuples de l'Ausonie , les sauvages habitants des bords de l'Ister se souviennent encore de l'Orphée qui parut dans leurs forêts! Ils viennent danser autour de ses cendres; ils ont même retenu quelque chose de son langage : tant leur est douce la mémoire de ce Romain , qui s'accusait d'être le Barbare , parce qu'il n'était pas entendu du Sarmate!

« Les Francs n'avaient traversé de si vastes contrées qu'afin de visiter quelques tribus de leur nation transportées autrefois par Probusaubord du Pont-Euxin. Nous apprîmes, en arrivant , que ces tribus avaient disparu depuis plusieurs mois , et qu'on ignorait ce qu'elles étaient devenues. Mérovée prit à l'instant la résolution de retourner au camp de Pharamond.

« La Providence avait ordonné que je retrouverais la liberté au tombeau d'Ovide. Lorsque nous repassâmes auprès de ce monument, une louve , qui s'y était cachée pour y déposer ses petits , s'élança sur Mérovée. Je tuai cet animal furieux. Dès ce moment, mon jeune maître me promit de demander ma liberté à son père. Je devins son compagnon pendant le reste de la chasse. Il me faisait dormir à ses côtés. Quelquefois je lui parlais de la bataille sanglante où je l'avais vu traîné par trois taureaux indomptés , et il tressaillait de joie au souvenir de sa gloire. Quelquefois aussi je l'entretenais des coutumes et des traditions de mon pays ; mais de tout ce que je lui racontais, il n'écoutait avec plaisir que l'histoire des travaux d'Hercule et de Thésée. Quand j'essayais de lui faire comprendre nos arts, il brandissait sa framée, et me disait avec impatience : « Grec, Grec, je suis ton maître. »

« Après une absence de plusieurs mois, nous arrivâmes au camp de Pharamond. La hutte royale était déserte. Le chef à la longue chevelure avait eu des hôtes : après avoir prodigué en leur honneur tout ce qu'il possédait de richesses, il était allé vivre dans la cabane

d'un chef voisin, qui, ruiné à son lour par le monarque barbare, s'était établi avec lui chez un autre chef. Nous trouvâmes enfin Pharamond goûtant, assis à un grand repas, les charmes de cette hospitalité naïve, et il nous apprit le sujet de ces fêtes.

« Au milieu de la mer des Suèves se voit une île appelée Chaste, consacrée à la déesse Hertha. La statue de celte divinité est placée sur un char toujours couvert d'un voile. Ce char, traîné par -des génisses blanches, se promène à des temps marqués au milieu des nations germaniques. Les inimitiés sont alors suspendues, et pour un moment les forêts du Nord cessent de retentir du bruit des armes. La déesse mystérieuse venait de passer chez les Barbares, et nous étions arrivés au milieu des réjouissances que cause son apparition. Zacharie eut à peine un moment pour me serrer dans ses bras. Tous les chefs étaient convoqués au banquet solennel : on devait y traiter de la conclusion de la paix, ou de la continuation de la guerre avec les Romains. Je fus chargé du rôle d'échanson, et Mérovée prit sa place au milieu des guerriers

« Ils étaient rangés en demi-cercle, ayant au centre le foyer où s'apprêtaient les viandes du festin. Chaque chef, armé comme pour la guerre, était assis sur un faisceau d'herbes, ou sur un rouleau de peaux ; il avait devant lui une petite table séparée des autres, sur laquelle on lui servait une portion de la victime, selon sa vaillance ou sa noblesse. Le guerrier reconnu pour le plus brawî (et c'était Mérovée) occupait la première place. Des affranchis, armés de lances et de boucliers, portaient çà et là des trépieds chargés de viande, et des cornes d'uroch pleines de liqueur de froment.

a Vers la fin du repas, on commença à délibérer. Il y avait dans la ligne des Francs un Gaulois appelé C.imulogènes, descendant du fameux vieillard qui défendit Lulèce contre Labiénus, lioulenaut de Jules. Élevé parmi les quarante mille disciples des écoles d'Augiislodunum', il avait perfectionné une éducation brillante sous les rhé-

'Aulun.

H'ii LES MARTYRS.

leurs les plus célèbres de Marseille et de Burdigalie^; mais l'inconstance naturelle aux Gaulois et un caractère sauvage l'avaient jeté d'abord dans la révolte des Bagaudes. Ces paysans soulevés furent domptés par Maximien, et Camulogènes passa chez les Francs, qui l'adoptèrent à cause de sa valeur et de ses richesses. Les prêtres du banquet de Pharamond ayant fait faire silence, le Gaulois se leva, et^ peut-être lassé secrètement d'un long exil, il proposa d'envoyer des députés à César. Il vanta la discipline des légions romaines, les vertus de Constance, les charmes de la paix, et la douceur de la société.

a Qu'un Gaulois nous parle de la sorte, répondit Chlodéric, chef d'une tribu des Francs, cela ne doit pas nous surprendre : il attend quelques récompenses de ses anciens maîtres. J'avoue que le cep de vigne d'un centurion est plus facile à manier que ma framée, et qu'il est moins périlleux d'adorer César sur la pourpre au Capitole, que de le mépriser dans cette hutte sur une peau de loup. Je les ai vus dans Rome même, ces avides possesseurs de tant de palais, qui sont assez à plaindre pour désirer encore une cabane dans nos forêts : croyez-moi, ils ne sont pas si redoutables que la frayeur d'un Gaulois vous les représente. Conquis par cette nation de femmes, les Gaulois peuvent demander la paix s'ils le veulent; pour Chlodéric, il sent en lui quoique chose qui le porte à brûler le Capitole, et à «ffacer le nom romain de la terre. »

« L'assemblée applaudit à ce discours, en agitant les lances et en frappant sur les boucliers.

« Allez, allez donc à Rome, repartit le Gaulois avec impétuosité. Que faites-vous ici cachés dans vos forêts ? Quoi ! braves, vous parlez de passer le Tibre, et vous n'avez pu encore franchir le Rhin! Les serfs gaulois, conquis par une nation de femmes, n'étaient pas assis tranquillement à un repas lorsqu'ils ravageaient celte ville que vous menacez de loin. Ignoroz-vous que l'épée de fer d'un Gaulois

■Bordeaux.

a seule servi de contre-poids à l'empire du monde? Partout où il s'est remué quelque chose de grand, vous trouverez mes ancêtres. Les Gaulois seuls ne furent point étonnés à la vue d'Alexandre. César les combattit dix ans pour les soumettre, et Yercingétorix aurait soumis César si les Gaulois n'eussent été divisés. Les lieux les plus célèbres dans l'univers ont été assujettis à mes pères. Ils ont ravagé la Grèce, occupé Byzance, campé sur les ruines de Troie, possédé le royaume de Mithridate, et vaincu au delà du Taurus ces Scythes qui n'avaient été vaincus par personne. Le destin de la terre paraît attaché à mes ancêtres, comme à une nation fatale et marquée d'un sceau mystérieux. Tous les peuples semblent avoir ouï successivement cette voix qui annonça l'arrivée de Brennus à Rome, et qui disait à Céditius, au milieu de la nuit : « Cédi. « tins, va dire aux tribuns que les Gaulois seront demain ici. »

« Caraulogènes allait continuer, lorsque Chlodéric l'interrompant par de bruyants éclats de rire, frappant du pommeau de son épéela table du festin, et renversant son vase à boire, s'écria :

« — Rois chevelus, avez-vous compris quelque chose aux longs propos de cette prophétesse des Gaulois? Qui de vous a entendu parler de cet Alexandre, de ce Mithridate? Camulogènes, si tu sais faire de grands discours dans la langue de tes maîlres, épargne-toi la peine de les prononcer devant nous. Nous défendons à nos enfants d'apprendre à lire et à écrire, cet art de la servitude : nous ne voulons que du fer, des combats, du sang. »

« Des cris tumultueux s'élevèrent dans le conseil des Barbares. Le Gaulois, se vengeant de l'insulte par le mépris :

« — Puisque le fameux Chlodéric ne connaît pas Alexandre et n'aime pas les longs discours, je ne lui dirai qu'un mot : Si les Francs n'ont pas d'autres guerriers que lui pour porter la llnnime au Capitole, je leur conseille d'accepter la paix à quelque prix que ce puisse être. »

— 0 Traître, s'écria le Sieanibre éeuniaiU de ra;r«', nv;îtW '"|';o yim 4'aunées se soient écoulées, j'espère que la nation changera de

4i6 LES MARTYRS.

maîire. Tu reconnaîtras, en cultivant la terre pour les Francs, quelle est la valeur des rois chevelus. »

« — Si je n'ai que la tienne à craindre, repartit ironiquement le Gaulois, je ne me donnerai pas la peine de recueillir l'œuf du serpent à la lune nouvelle, afin de me meltre>à l'abri des malheurs que me prépare Teuialès. »

« A ces mots, Chlodéric furieux tendit à Camulogênes la pointe de sa framée, en lui disant d'une voix étouffée par la colère :

a — Tu n'oserais seulement y porter la vue. »

I — ,Tu mens, repartit le Gaulois tirant son épée et se précipitant sur le Franc. »

« On se jeta entre les deux guerriers. Les prêtres firent cesser ce nouveau festin des Centaures et des Lapiihes. Le lendemain, jour où la lune avait acquis toute sa splendeur, on décida dans le calme ce qu'on avait discuté dans l'ivresse, alors que le cœur ne peut feindre, et qu'il est ouvert aux entreprises généreuses.

« On se détermina à faire des propositions de paix aux Romains; et comme Mérovée, fidèle à sa parole avait déjà obtenu :ma liberté de son père, il fut résolu que j'irais à l'instant porter les paroles du conseil à Constance. Zacharie et Clothilde vinrent m'annoncer ma délivrance. Ils me conjurèrent de me mettre en roule sur-le-champ, pour éviter l'inconstance naturelle aux Barbares. Je fus obligé de céder à leurs inquiétudes. Zacharie m'accompagna jusqu'à la frontière des Gaules. Le bonheur de recouvrer ma liberté était balancé par le chagrin de me séparer de ce vieillard. En vain je le pressai de me suivre, en vain je m'attendris sur les maux dont il était accablé. Il cueillit en marchant une plante de lis sauvage, dont la cime commençait à percer la neige, et il me dit :

« Cette fleur est le symbole du chef des Saliens et de sa Iribu; elle croît naturellement plus belle parmi ces bois que dans un sol moins exposé aux glaces de l'hiver, elle efface la blancheur des frimas qui la couvrent, et qui ne font que la conserver d;n»s leur sein, au lieu de la flétrir. J'cspùre que celle rude saison de ma

vie, passée auprès de la famille de mon maître, me rendra un jour comme ce lis aux yeux de Dieu : l'âme a besoin, pour se développer dans toute sa force, d'être ensevelie quelque temps sous les rigueurs de l'adversité. »

o En achevant ces mots, Zacharie s'arrêta, me montra le ciel, où nous devions nous retrouver un jour ; et, sans me laisser le temps de me jeter à ses pieds, il me quitta après m'avoir donné sa dernière leçon. C'est ainsi que Jésus-Christ, dont il imite l'exemple', se plaisait à instruire ses disciples en se promenant au bord du lac de Génésareth, et faisait parler l'herbe des champs et les lis de la vailée. »

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