FIN DU TOME PREMIER DU GÉNIE DU CHRISTIÂNISHE
NOTE I, page 5.
VEncyclopédie est un fort mauvais ouvrage ; c'est l'opinion de Voltaire luimême.
« J'ai vu par hasard quelques articles de ceux qui se font , comme moi , « les garçons de celle grande boutique : ce sont, pour la plupart, des disser- « talions sans méthode. On vient d'imprimer dans un journal l'arlicle Femme, « qu'on tourne horriblement en ridicule. Je ne peux croire que vous ayez « souffert un tel article dans un ouvrage si sérieux : Chloé presse du genou a un petit-maître, et chiffonne les dentelles d'un autres il semble que cet « article soii fait pour le laquais de Gil Bias.
« J'ai vu Enthousiasme , qui est meilleur; maison n'a que faire d'un si « long discours pour savoir que l'enthousiasme doit être gouverné par la rai- « son. Le lecteur veut savoir d'où vient ce nom, pourquoi les anciens le con- « sacrèri'ni à la divination, à la poésie, à l'éloquence , au zèle de la supcrsti- « lion ; le lecteur veut des exemples de ce transport secret de l'âme , appelé « enthousiasme ; ensuite il est perntis de dire que la raison, qui préside à tout, « doit aussi conduiro ce transport. Enfin, je ne voudrais, dans votre Diction- « naire, que vérité et nuithode. Je ne me soucie pas qu'on me donne son avis « particulirr sur la comédie; je veux qu'on m'en apprenne la naissance et les «iprogrès chez cbaque nation : voilà ce qui plaît, voilà ce qui instruit. On ne « lit point ces petites déclamations dans lesquelles un auteur ne donne que «c ses propres id'o*, qui ne sont qu'un sujet de dispute. » Correspondance de Voltaire et de d'Alembert, vol. ^^, pag. 19, édit. in-S", de Beaumarchais. Lettre du 13 novombie 1756. )
Page 95. « Vous meucouragez à vous représenter en général ([u'on se plaint « de la longueur drs dissertations vagues et sans méiliodo que plusieurs per- « sonnes vous fournissent pour se faite valoir ; il faut songer à l'ouvrage , et « non à soi. Pour(|uui n'.uez-vouspas recommandé une espèce de protocole à « ceux qui vous siTvcnt : étymologie, définitions, exemples, raison, clarté et M brièveté? Je n'ai vu qu'une douzaine d'articles, mais je n'y ai rien trouvé de « tout cela. » (22 décembre 1756. )
Page 62. « Je cherche, dans les articles dont vous me chargez, à ne rien dire « que de nécessaire, cl je crains de n'en pas dire assez; d'un autre côté , je « crains de tomber dans la déclamation.
« 11 me parjjt qu'on vous a donné plusieurs articles remplis de ce défaut; il « me revient toujours qu'on s'en plaint beaucoup. Le lecteur ne veut qu'étra
a instruit, et il ne l'est point du tout par les disserfaiinns vogues et puériles ; a qui, pour la plupart, renferment des p;iradoxes, des idces liasardccs, dont le « contraire est souvent vr;ii, des phiases ampouiccs , dis excliiniuiions qu'on a sifflerait dans une académie de province. » ( 29 décerni^re 1757.)
D'Aîenibert, dans le discours à la icte du lioisicme volume de YEncydopédie , et Didcrtjt, dans ie cinqu cmi" volume , aiiide Encydoyédie , ont lait eux-mêmes la satire la plus amerc de leur ouvrage.
NOTE 2, page 38.
II est curieux de rapprocher de ce fragment de Y Apologie de saint Justin le tableau des mœurs des chrétiens que r<.n tiouve dans b iam use leliie de Pline le jeune à Trajan. Celle lettre, ainsi qno, la réponse de l'empereur, prouve que Tinnocence des chrétiens était itaifaiienient reconnue, et que leur foi était leur seul crime. On y voit aussi la n;erveil!euse rapidité de la propagation de rtvangile, puisque dès lois, dans une pait-ede l'cmpiie, les temples étaient presque déserts. Pline écriva't cette leltie un an ou deux après la mort de saint Jean l'évangéliste, et environ quai ante ans avant que saint Justin publiât son Apologie.
Quoique cetie lettre soit extrêmement connue, on a cru qu'il ne serait pas hors de propos de l'insérer ici.
Pline, proconsul dans la Bitlxynie et le Pont, à Vempereur Traj.vN.
« Je me fiiis une religion, seigneur, de vous exposer mes scrupul's; c.ir « qui peut mieux m<* dcierminer ou m'instruire ? Je n'ai jamais assisté à lin- « struction ei au jugement du procts d'aiicnn chrétien ; ainsi, je ne sais sur « quoi tombe Tinfoimalion que l'on f;!it contre ei:x , ni jusqu'où on doit porter « leur puiiitidu. J hésite beaucoup sur la différence des âges. Faui-il les assu- « jettir tous à la peine, sans disiiniiuer les plus jeunes des plus âgés ? Doit- « on pardonner à celui qui se rtpeni ? ou cst-il inutile de renoncer an chris- « tianisuic quand une fois on l'a eiubiasséi' £si-te le nom Seul que Ion punit « en eux, ou sont-ce les crimes îMiachés à ce nom ? Ccj)endant, voici la règle « que jai suivie dans les accnsati. ns inleniéts devant moi conire les chié- « tiens. Je les ai interrogés s'ils éuiienl chréicns : ceux qui l'ont avoiié, je a lésai interrogés une seconde etui;e iioi>ième fois, et les ai menacés du « supplice : quand ils ont persité, je les y ai envoyés ; car , de quelque naa ture que fût ce qu ils confessr.ient, j ai c: u qr.e Ion ne pcuvaii nianquerde « punir en eux leur désobéissance et leur invincible opiniàiieié. Il y on a eu a d'autres, entélé^^ delà même folie, que jai réservés pour «envoyer à Rome, « parce qu'ils sont citoyens romains. L>.îus la suite, ce crime venant à se ré- « pandre, comme il arrive ordinairenieni , il s'en est prés.nté de plusieurs « espèces. On m'a mis eniie lesma'ns un mémoire sans nom d'auteur, oùi'on « accuse d'être ciiiéliens diîïéient s pcrso.ines qui nient de lélreel de i avoir m jamais été. Us ont , en ma pésenco, ei dans les termes que je le ur prescri- « vais, invoqué les dieux, et oil'erl de i'em.oos et ««u vin à vul'e iniuge, que « j'avais tait ajqiorler exprès, avec i\C:A sial.i.'S de nos divinités; .Is se Sont « encore oinporiéscn imprécations eontre le Ciirisi; c'est à quoi, dit-on, l'on « ne peut j.uuais forcer ceux ipii sont vérilaLlement chrétiens. J';ii donc cru « quilles fallait absoudre. D'auues, déférés par un dciioneiaieur, ont d abord
«reconnu qu'ils élaient chrétiens ; el aussitôt après ils l'ont nié , déclarant a que véritablcnienl ils l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'élrej les uns il « y avait plus de trois ats, les autres depuis un plus grand nombre d'années, « quelques-uns depuis plus de vingt ans. Tous ces gens-!à ont adoré votre a image et les siatiiesdes dieux; tous ont chargé le (Jluist de malédictions. « lis assuraient que toute leur erreur ou leur faute avait él!^ rcntetmée dans « ces points : qu'à un jour marqué ils s'assemblaient avant le lever du soleil, K et chantaient tour-à-tour des vers à la louange du Christ, comme s'il eût « été Dieu; quils s'engageaient par serment, non à quelque crime , mais à « ne point commetire le vol ni radulière, à ne point manquer à Kur pro- « messe, à ne point nier un dépôt ; qu'après cela ils avaient coutume de se « séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mcis ina nocents ; qu'ils avaient cessé de le lairc depuis mon édit, par lequel, selon « vos ordres, j'avais défendu toute sorte d'assemblées. Cela m'a fait juger o d'autant plus nécessaire d'arracher la vérité par la force des tourments à « des filles esclaves qu'ils disaient être dans le ministère de leur culte ; niais « je n'y ai découvert qu'une mauvaise superstition portée à l'excès, et par « cette raison j'ai lotit suspendu pour vous demander vos ordres. L'atïaire « m'a paru digne de vos réflexions, par la multitude de ceux qui sont enve- « loppés dans te péril; car un très-grand nombre de personnes de tout àgô, a de tout ordre , de tout sexe, sont et seront tous les jours impliqués dans « cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a a gagné les villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut rcmé- « dicr, cl qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples a qui étaient presque déserts sont lroi|ueuiés , et que les sacr lices longtemps « négliges recommencent : on viud partout des victimes (jui trouvaient aupa- « ravaut peu d'acheteurs. De là on peut juger quelle quantité de gens peuvent o être ramenés de leur égarement, si l'on l'ail grâce au repentir. » L'empereur lui lit cette réponse :
Trajax a Pline.
« Vous avez, mon très-cher Pline, suivi la voie que vous deviez dans l'in- « siruelion du procès des clirélieus qui vous ont été dé'érés; car il n'est pas « possible d'établir une forme certaine et générale dans celte sone d'allaiie : a il ne faut pas en faire perquisition. S'ils sont accusés el convaincus, il les « faui puhir : si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien, et qu'il le prouve par « sa conduite, je veux diieen invoquant les dieux, il faut pardonner à son o repentir, de (piehiue soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au reste, dans a nul geinc de crime, Ton ne doit recevoir des dénoneiaiions qui ne sont soua scriies de personne, car cela est d'un pernicieux exemple, el irès-éloigné de a nos maximes. »
NOTE 3, page 40.
On peut encore voir un ré««ltai bien effroyable de l'excès dépopulation à la Chine, nîi l'on esl obligé de jeter pour ainsi dire les enfants aux pourceaux. Plus on examine la question, p'us on est porté à croire que .1. sus-Chriiilii un acte digne du législaleiir uui\erstîl, en invitant quel(|ues hoiiiuies , iiar son exeD>ple, à vivre dans la chasteté. Le libertinage a pu sans doute pruJùer du
conseil de saint Paul, pour voiler des excès atlentatoires'à la société ; et des esprits superficiels ont pu prendre l'abus pour le défaut du conseil même : mais de quoi la corruption n'abuse-t-elle pas? et de quelle insiiiuiion un génie médiocre, qui n'embrasse pas toutes les parties d'un objet, no peut-il pas trouver à médire? D'ailleurs, sans les solitaires cbréiiens qui parurent dans le inonde trois cents ans après le Messie, que seraient devenus les lettres, les sciences et les arts? Enfin , les économistes modernes confirment eux-mêmes l'opinion que j'ai avancée, puisqu'ils prétendent (et entre autres V'iiur Young) que les grandes propriétés sont plus favorables que les petites à tous les genres de culture, la vigne peut-être exceptée. Or, dans tout pays peu livré au commerce et essentiellement agricole, si la population est excessive, les propriétés seront nécessairement très-divisées , ou bien ce p;iys sera exposé à d'éternelles révolutions ; à moins toutefois que le paysan ne soit esclave comme cbez les anciens, ou serf comme en Russie et dans une partie de l'Allemagne.
NOTE 4, page 57.
M. de Ramsay, Écossais, passa de la religion anglicane au socinianisme, de là au pur dc'isme, et il tomba enfin dans un pyjriionisme univorsel. H vint chercher la vérité auprès de Fénélon, qui le convertit au chrisiiaiiisme et à la religion catholique. C'est M. de Ramsay lui-même qui nous a conservé le précieux entrelien dont sa conversation fut le fruit. Njus en citerons la partie dans laquelle Fénélon fixe les bornes de la raison et de la foi. Il avait prouvé à M. de Ramsiiy Tauthenticiié des livres saints, et lui avait montré la beauté de la morale qu'ils contiennent. « Mais , monseigneur , reprit M. de Ramsay « ( c'e- 1 lui-même qui parle), pourquoi trouve-t-on dans la Bible un contraste si « choquant de vérités lumineuses et de dogmes obscurs ? Je voudrais bien sé- « parer les idées sublimes, dont vous venez de me parler , d"avec ce que les « prêtres appellent mystères, n II me répondit ainsi : « Pourquoi rejeter tant « de lumières qui cor<solent le cœur, parce qu elles sont mêlées d'ombres qui « humilient l'esprit? La vraie religion ne doit-elle pas é'evereiaiiattre l'homme, « lui montrer tout ensemble sa grandeur et sa faiblesse ? Vous navez pas en- « core une idée assez étendue du christianisme. 11 nest j'as seulement une loi « sainte qui purifie le cœur, il est aussi une sagesse mystérieuse qui dompte « l'esprit. C'est un sacrifice continuel de tout soi-même en hommage à la sou- « veraine raison. En pratiquant sa morale, on renonce aux plaisirs pour la- « mour de la beauté suprême. En croyant ses mj/s/eres, on immole ses idées « par respect pour la vérité éternelle. Sans ce double sacrifice des pensées et « désaxassions , Iholocausle est imparfait, notre victime est défectueuse. C'est « par là que l'homme tout entier disparait et s'évanouit devant l'Etre des êtres. K Une s'agit pas d'examiner s'il est nécessaire que Dieu nous révèle ainsi ades mystères pour humilier notre esprit; il s'agit de savoir s'il en a ré' « vêlé ou non. S'il a parlé à sa créature , l'obéissance et Vamour sont insé^ tiparables. Le christianisme est un fait. Puisque vous ne'^ doutez plus des « preuves de'^ce fait , il ne s'agit plus de choisir ce qu'on croira et ce qu'on « ne croira pas. Toutes les diCficultés dont vous avez rassemblé des exemples « s'évanouissent dès qu'on a l'esprit guéri de la présomption. Alors ou n'a ft nulle peine à croire qu'il y ait dans la nature divine, et dans la conduite de « sa providence, une profondeur impénétrable à notre faible raison. L'Être in- « fini doit être incompréhensible à la créature. Duu coté, on voit un législa-
« leur dont la loi est lout-à-fait divine, qui prouve sa mission par des faits mi- « raculeux, dont on ne saurait douter par des raisons auss' Çortes que celles « qu'on a de les croire. D'un autre côte, on trouve plusieurs mystères qui nous « choquent. Que faire entre ces deux extrémités embarrassantes d'une révé- « lation claire et d'un obscur incompréhensible? On ne trouve de ressources « que dans le sacrifice de l'esprit, et ce sacrifice est une pariie du culte dû au a souverain Etre.
« Dieu n'a-t-il point des connaissances infinies que nous n'avons point ? m. Quand il en découvre quelques-unes par une voie naturelle , il ne s'agit « plus d'examiner /é?coniiiient de ces mystères, mais la cerûtude de leur révé~ il lation. Ils nous paraissent incompaiibKs, sans lélre en effet; et cette ina compatibilité apparente vient de la peliiesse de notre esprit, qui n'a pas de « connaissances assez étendues pour voir la liaison de nos idées naturelles M avec ces vérités surnaturelles. »
NOTE 5, page 65.
La Polyglotte d'Antoine Vitré donne, Vulgate:
Ego sum Dominus Deus tuus.
Septante :
È'^ia EÎal Kûpicç 5 ©eiç ffCJ.
Latin du texte chaUlaïque :
Ego Dominus tuu^.
La Polyj^loite de Wallon porte,
Vulgate et Septante, comme ci-dessus.
Latin de la version syriaque :
Ego sum Dominus Deus tuus.
Version haine inie:lii;néc sur Ihébreu:
Et e terra /Egypti eduxi te, qui tuus Dominus Deus ego. Latin de l'hébreu samaritain :
Ego sum Dominus Deus tuus.
Latin de la version arabe :
Ego sum Dominus Deus tuus.
NOTE 6, page 68.
Les vérités de l'Écriture se retrouvent jusque chez les Sauvages du Nouveau-MoHile.
« Vous avez pu voir, dit Charlcvoix, dans la fable d'Alahcnsic chassé du ciel, qu( li|nes vertigos de l'histoire de la première femme exilée du paradis terrestre en punition de sa liésobéissance, et la tradition du déluge, aussi bien que l'arche dans laquelle Noé «e sauva avec sa famille. Celte circonstance m'empêche d'adhérer ausenliment du père d'Acosta.qui prétend (|ue cette tradition ne regarde pas le déluge universel, mais un déluge particulier à l'Amérique. I^n etlel, le^ Algonq'iius , et pres(|ue tous les peuples qu. parlent leur langue, supposant la crr-aiicui du premier homme, disent que sa postérité ;iy. ml péri presciue tout entière par une inondation générale, un nommé Mcssou^ d'autres l'appellent Salulchack , qui vil toute la terre abîmée sous les eaux par le débordement d'un lac, envoya un corbeau au fond de cet abime , pour lui en rapporter de la terre; que ce corbeau ayant mai fait sa commission , il
y envoya un rat musqué qui y réussit mieux , que de ce peu de terre que l'animal lui avait apporté il rétablit le monde dans son premier état ; qu'il tira des flèches contre les troncs des arbres qui paraissaient encore , et que ses flèches se changèrent en branches; qu'il fit plusieurs autres merveilies , et que, par reconnaissance du service que lui avait rrndu le rat musqué, il épousa une femelle de son espèce, dont il eut des enfanis qui rcpeuplèreni le monde; qu'il avait communiqué son immoi taillé à un certain Sauvage, et la lui avait donnée dans un petit paquet, en lui défendant de l'ouvrir, sous peine de perdre un don si précieux. »
Le père Bouchet , dans sa lettre à l'évcque d'Avranches , donne les détails les plus curieux sur les rapports des fables indieni es avec les i)iincipa!es vérités de notre rcligiun eties traditions de rÉerilure : les Mémoires de la Société anglaise de Calcutta conflrment tout ce que dit ici le savant missionnaire français.
« La plupart des Indiens assurent que ce grand nombre de divinités qu'ils adorent aujourd'hui ne sont que des dieux suliailernes , et soumis au souverain Eire, qui est également le Seigneur des dieux et des hommes. Ce gr.md Dieu, disent-ils, est infiniment élevé au-dessus de tous les éires ; et celle distance infinie empêchait qu'il eût aucun commerce avec de faibles créatures. Quelle proportion en effet, continuent-ils , entre un cire infiniment parfait et des êtres créés, remplis comme nous d imperfections et de faiblesses ? C'est pour cela mjême , selon eux, que Parabaravastou (c'est le Dieu suprême ) a créé trois dieux inférieurs, savoir : Bruma, Wishnou et Routren. Il a donné au premier la puissance de créer , au second le pouvoir de conserver, et au troisième le droit de détruire.
« Mais ces trois dieux qu'adorent les Indiens sont, au sentiment de leurs savanis, les enfants d'une femme qu'ils appcl'enl Farachatti, c'est-à-dire la Puissance suprême. Si l'on réduisait cette fable à ce qu'elle était dans son origine, on y découvrait ai^ément la vérité , tout obscurcie qu'elle est par les idées ridicules que l'esprit de mensonge y a ajoutées.
«Les premiers Indiens ne voulaient dire autre chose, sinon que tout ce qui «e lait dans le monde, soit par la ciéaiion , qiiilsatlsibuenl à Btuma, soit par Ja conservation, qui est le partage de iFishnou, soit esifin pir les différents changements, qui sont l'ouvragede/JoM/ren, vient uniquenient de la puissance absolue du Parabaravastou , ou Dieu suprême. Ces espriis Lbariiels ont fait ensuite une femme de leur Parachatti , et lui ont donné trois enfants , qui ne sont que les principaux elTets de la toute-puissance. En efî^'t, challi, en langue indienne, signifie puissance, etpara suprême ou absolue.
« Colle idée qu'ont les Indiens d'un être infiniment supérieur aux autres divinités marque au moins que leurs anciens n'adoraient ellectlvement qu'un Dieu, et que le polythéisme ne s'est iniroduit parmi eux que de la manière dont il s'est répandii dans tou'> les pays idolâtres.
■ Je ne prétends pas, monseigneur, qu^ celte première connaissance prouve d'une manière bien évidente le commerce des Indiens avec les Egyptiens ou «vcc les Juifs. Je sais que, sans un tel secours, l'auteur de la nature a gravé cette vérité fondamentale dans l'esprit do tous les hommes, et qu'elle ne s'altère chez eux que parle dérèglement et la corruption de leur cœur. C'est pour la même raison que je ne vous dis rien de ce que les Indiens ont pensé sur l'immorlalite de nos âmes, et sur plusieurs autres verilos semblables.
« Je m'imagine cependant que vous ne serez pas fàehé de savoir comment nos Indiens ti ouvent expliquée, dans leurs auteurs, la ressemblance de l'homme ftvec le souverain Être. Voici ce qu'un savant brame m'a assuré avoir
• tiré , sur ce sujet, d'un de leurs plus anciens livres. Imaginez-vons , dit cet auteur, un million de grands vases tous remplis d'e;iu, sur lesquels le soleil répand les rayons de sa lumière : ce bel astre , quoique unique, se multiplie en quelque sorte et se peint tout entier, en un moment, d.ms chacun de ces vases; on en voit pariout une image très-ressemblante. Nus corps sont ces vases rem|)lis d'eau ; le soleil est la ligure du souverain Être ; et l'image du soleil, peinte dans cliacun de ces vases, nous représente assez naturellement notre âme, créée à la ressemblance de Pieu même.
a Je passe, monseigneur, à quelques traits plus marqués, et plus propres à satisfaire un discernoim-nt aussi exquis que le votre : trouvez bon que je vous raconte ici simplement les choses telles (jue je les ai apprises ; il me serait fort inutile, en écrivant à un aussi savant prélat que vous, d'y mêler des réflexions particulières.
<i Les Indiens, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, croient que Bruma est celui des trois dieux su!>;ilt('iMes qui a reçu du Dieu suprême la puissance de créer. Ce luldiuic Bruma qui créa le premier homme; m;iis ce qui fait à mon sujet, c'est que Uruma loriiia l'iionime du limon de la terre encore toute récente. !l eut , à la vérité , quol(|ue peine à finir son ouvrage : il y revint à plusieurs fois, et ce ne lut qu'à la ti oisii'ine tentative que ses mesures se trouvèrent justes. La table a ajouté cette dernière circonstance à la vérité; et il n'est pas surprenant (juun Dieu du second ordre ait eu besoin crapprenlissage pour créer l'iiomme dans l.i parfuitc proportion de toutes les parties où nous le voyons. ÎVLii-; si les liulien-; s'en eUiienl tenus à ce que la nature, et probablement le Commerce des Juifs, leur avaient enseigné de l'unité de Dieu, ils se seraient aussi conienlés de ce qu'ils avaient appris , par la même voie, de la création de Ih »mme. Ils se seraient bornés à dire, connue il> font après l'Ecriture sainîe , que rhomme fut formé du limon de la terre , tout nouvellement sortie des niains du Créateur.
« Ce n'est pas tout, monseigneur; 1 hommo une fois créé par Bruma, avec la peine dont je vous ai parlé, le nouveau créateur fut d'auianl plus charmé de sa créature, quelle lui avait plus coûté à perfeclionncr. Il s'agit maintenant de la placer dans une habitation digne d'elle.
« L'Ecriture est magnilique dans la description qu'elle nous fait du paradis terrestre. Les Indiens ne le sont guère moins dans les peintuies qu'ils nous tracent de leur ( horcam : c'est, selon eux . un jardin de délices , où tous les fruits se toui t-nl > n ab(mdance ; on y v -it m -me un arlue dont les fruits communiqueraient i'imi.iortalilé, s'il élail permis d'en manger. Il serait bien étrange que des gensqui n'auraient jamaisentendu parler du paradis terrestre en eussent fait. san> le savoir, une peinture si ressemblante.
« Ce qu il y a de merveilleux , monseigneur, c'e-t que les dieux inférieurs , qui, des la en ation «lu monde, se multiplurenl a l'inlini, n'avaient pas ou du moins n'etuniii pas sûrs d'avoir le pnviléçe de rimuiiutalité , «hmi ils se seraient cependani lort accommodés. Voii i unehi.Ntoireque les Indiens racontent à cette occasion Cette histoire, toute f.bnleuse quelle est, na point assurément d'autre origine que la doctrine de^. Hébreux, et peut-être même celle des cbrétiens.
<c Les dieux, disent nos Indiens , lenièrent toutes sortes de voies pour parvenir à l'iuimoilalilé. A force du chercher ils s'avisèrent d'avoir recours à l'arbre de vie i|ui était d.ins le Chorcam. Ce moyen leur réussit; et , en mangeant de tcinis en temps des fruits de cetaibre, il se conseivèrent le précieux trésor qu'ils ont tant d intérêt de ne pas perdre. Un fameux ser|>eiii. nommé Cheien, s'apciçul que l'arbre de vie avait été découvert i»ar les dieux du se- T. I. 61
cond ordre : comme apparemment on avait confiée ses soins la garde de cet arbre, il conçut une si }};raiide colère de la surprise qu'on lui a? ait faiie , qu'il rcpaudii sur-le-cliainp une grande (juaniilé de poison : toute la terre s'en resseniit. cl pas un homme ne devait éciiapper aux atteintes de ce poison moriei. Miiis le dieu CAtccnenl piliéde la nature humaine: il paruisousia l'orme d'un boniuic, et avala sans laçun tout le venin dont le malicieux seruent avait infecté l'uiiivors.
«Vous voyez, monseigneur, qu a mesure que nous avançons , les choses s'éclaucisseni toujours un peu. Ayez la patience d'écouter une nouvelle f.ible qnejc vais vous raconier; car certainement je me tromperais, si je m'engageais à vous dire queUpie clio>e de plus sérii-nx : vous n'aurez pas de peine à y démêler Ihisioire du déluge, et les principales circonstances que nous en rapporte rÉcniure.
a Le dieu Roulien (c'est le grand destructeur des êtres créés ) prit un jour la résolution de noyer tous les hommes, dont il prétendait avoir lieu de n'être pas conienl. Son dessein ne put être si secret qu'il ne fût pressenti par ^t«Anow. conservateur des créatures Vous veirez, monseigneur, qu'elles lui enrrni, dans celle rencontre, une oh igaiion bien essentielle. Il découvrit donc préciséni< ni le j(»nr auqirel le déluge devait arriver. Son pi.'uvoir ne s'étendait p.is jusqu'à su>|M ndie l'exécutiou des projets nu di< u Routren , mais aussi en sa qualité de dieu conservateur des choses créées lui donnait dr-oit d'en empêcher, s'il y avait moyen, l'eirei le plus pernicieux; et voici la manière dont il s'y prit :
« 11 apparut un jour à Sattaviarti, son grand confident, et l'avertit en secra qu'il y aurait bientôt un déluge universel, que la terro serarl inondée , et que Routren ne préteirdait rien moins que d'y faire périr tous les hommes et tons les animaux ; il l'assura cependant qu'il n'y avait rien à craindre pour lui , < t qu'en dépit de Routren, il trouverait bien moyen de le conserver, et de se ménager à soi-même ce <|ui lui serait nécessaire pour repeupler le monde. Srn dessein était de faire paraite une barbue nurvcilbuse au moment que Routren s'y attendrait le moins, d'y enferiner une borrne provision d'au moins huit ceni quarante millions d'ârnes et de semences d'êtres. Il fallait au reste que Sattaviarti se trouvât, au temps du déluge, sur une certaine montagne fort haute, qu'il eut soin de lui faire, bi n reconnaître. Quelque temps après, Sattaviarti, Comme on le lui avait prédit, aperçut une muitiiude inlinic de nuages qui s'assemblaient : il vit avec triinquillité l'oiagc se former sur la tête des hommes coufiables; il tomba du ciel la plus horrible pluie qu'on vit jamais. Les rivières s'endèr cnt, et se répandirent avec rapidité sur toute la surface de la terre ; la niiT franchit ses bornes, et, se mêlant avec I- s fleuves débordés, coirvrii eu peu de temps les uioniagnes les plus élevées; arbres, animaux, hommes, villes, royaumes, tout fut submergé; tous les êtres animés périrent et fureirl détruits.
« Ceperrdant Sattaviarti, avec qnelqnes-uns de ses pénitents, s'était retiré sur la iiioniagne; il y atiendait le secours dont le dieu l'avait assuré : Il ne laissa pas davoir qucbiucs moments de frayeur. L'eau , qui pr-enait toujours de nouvelles forces, et qui s'approchait insensiblement de sa retraite, lui dorna i deicmps en temps de terribles alarmes ; mais, dans l'instant qu'il secroy.iit perdu, il vil paraître la bar(pie (jni devait le sauver. Il y entra irrcontiuent avec les dévots de sa suite : les huit cent quarante millions d ànres el de semences d'elles -'y trouvèrent rcnf nues.
« l,a drllieulté était de conduire la barque, et de la contenir contre i'impë» tuositc des flots , qui étaient dans une lurieuse agitation. Le dieu ffishnou
eut soin d'y pourvoir; car sur-le-clianip il so fil poisson , ei il se servit de sa quelle, comme d'un gouvt ni.iil, puur diriger le vaisse;iu. Le dieu poisson et pijele lil une manœuxre si habile, que Sallaviard aiiendil fort en repos dans soiv asile <|ne les <Mi\ s écouhisseni iie dessus la surfarede la lerre.
* La clioie esl claire, connue vous voy.z , monseigneur; et il ne fani pas être bieu ponétranl pour api rcevoir dans ce réeit, n)èlé de fables et des |>lus bizarres imaginaiions, ce que les livies sacrés nous apprennenl du déluge, de l'arclie, ei de la conservation de Noé avec sa famille.
« Nos Indiens n'rn sont pas demeurés là; et, après avoir défiguré Noé sous le uiojtt Ae Satlaviarti, ils pourraient bien avoir mis sur le compte de Hruma les aventures les [dus singulières de l'Iiisloire d'Abraham. En voici quelques traits, niooseigneur, qui me paraissent lort res<i mhianis.
« La conltirmilé du nom pourrait li'aboid appuyer mes conjectures: il est vbible que de Bruina à Abraham il n'y a pas beaucoup de chemin à faire ; et il serait à souhaiter que nos savants en maiièie d'ctymolog e n'en eussent point ailupté de moins raisonnables t-t de plus forcées.
« Ce Bruma, dont le nom est si semblable à celui d'Abraham, était marié à une iemme que tons les indiens non)meiit5(/ra5radi. Vousjuiiercz , monseigneur, du poids que le nom de celle femme ajome a ma première conjeciiire. Les deux dernièics syllabes du mol Sarasvadi sont, dans la langii- indicntit^ , ime lerunnaison honorifii|ue ; ainsi radi ré|»onil assez bien à nolie mol fr;.nçais madame. Celte terminaison se trouve dans plusii nrs iiums de femmes distinguées : p r exemple, dans celui de Parvadi, femme de RouUen ; il est dès lors é\ident(|Ut: bs deux premières syllabes du UMd Sanifvadi, qui font pro- {Ncmenlle nom loin entier de la femme de liiuma, se réduiseni a Sara, qui ebl le nom de Sura, femme d'Aliraham.
«Il y a c« pendant quelque chose de plus singulier : Bruma, chez les In- (liijis, comme Abr.diam chez les Juifs , a été le chef de plusieurs castes , ou tribus difTeremes. Les deux peuples se renconiniii même fort juste sur le nombre de ces tribus. A TUhirapali, où est maintenant le plus lanienx temple di": l'Inde, on célèbre tous les ans une fêle dans la(]neile un vénérable vieillard mène devant soi douze enf;in(s, qui représentent, disent les Indiens, les douze Ciiels des principales castes. Ilcstviai que quelques ilocteurs croient que ce *iedl.ird tient, dans celte céiémonie, la il.ice de Wishnou; mais ce n'est itas ro|»iniuii comnmoe des savants ni du peuple , qui disent communément que Jfriiina est le eh. f de toutes les tribus.
» Quoi qu'il en soit, nioiiseigin ur, je ne crois pas que, pour reeonnaîire dans U doctrine des Indiens celle des anciens Hebi eux, il soit nécessaiie que icmiI se BKUcutjirc pirfailcmenl confomie de pan et d'iiulre. Les Indiens piiiai;ent «ouvent à difféi entes personnes ce que l'Eci ilure nous raconte d'une seule, ou kieu r.issi'ii.blenl dans une seule ce (|ue rÉcrilnre di\ ise dans plusieurs ; mais çetle difféience, loin de détruire nos conjeetures, doit servir, ce me semble, à ks appuyei ; cl je crois qu une ressemblance trop all'ectée ne serait bonne ^M'a les lenilre suspectes.
«Cela .Miiqio>é, monseigneur, je continue à vous raconter ce que les Indiens 001 lire de IhisUtire d'Abraham, soient qu'ils l'altiibuenl à Bruma , soil qu'ils en lassent lionn< ur à qui Iqiic antre de leurs dieux ou de leurs héros.
« Les indiens lionin eut la mémoire d'un de leurs pénitents qui, comme le patriarche Abrahaui, se mit en de\oir de sacrifier son (ils à un des dieux dn pays. (À ùicu lui ;)\ait demandé celle victime; mais il se contenla de la bonne xolonlé d'jjjcro^ et uesoullrit pas qu'il en vint jusqu'à rexécuiion. H y en a pourunl qui ^seol que l'enfant fut mis à mort, mais que ee dieu le ressuscita.
«J'ai iroiivd une couiunie qui m'a surpris, dans une des castes qui sont aux îndes : c'est celle qu on noninie la ca-le des voleurs. N'allez pas croire, monseigneur, que parce <iu'il y a parmi ces peuples une tribu cniière de voleurs, tous (eux qui fout cet honoiab'e métier soient rassemblés dans un corps particulier, et qu'ils aient pour voler un privilège à l'exclusion de tout autre : cela veut dire seulement que tous les indiens de cette caste volent cireclivement avec une extrême licence; m;iis, par malheur, ils ne sont pas les seuls dont il faille se défier.
« Après cet éclaircissement, qui m'a paru nécessaire, je reviens à mon histoire. J'ai donc trouvé que, dans une caste, on garde la cérémonie de la circoncision ; mais elle ne se fait pas dès l'enfaiice. c'est environ à l'âge de vingt ans; tous même n'y sont pas sujets, et il n'y a que les principaux de la caste qui s'y soumettent: cet usage esi fort ancien, et il serait dillicile de découvrir d'où leur est venue celte coutume, au milieu d'un peuple euiièremeDt idolâtre.
« Vous avez vu, monseigneur, l'histoire du déluge et de Noé dans IFishnou et dans Sallaviarti ; celle d'Abraham, dans Bruina et dans fVishnou; vous verrez encore avec plaisir celle de iVloise dans les mêmes dieux . et je suis persuadé que vous la trouverez encore moins altérée que les piécédenies.
te Rien ne me païaît plus ressemblant à Moïse que le Jf'ishnou des Indiens , métamorphosé en Ciichnen ; car d'abord ciichnen, en langue indienne, signifie noir : c'est pour faire entendie que Crichncn est venu d un pays où les habitants sont de cette couleur. Les Indiens ajoutent qu'un des plus proches parents de Crichnen fut exposé, dès son enfance , dans un petit berceau sur une grande rivière, où ri fut dans un danger évident de périr; on l'en tira; et comme c'était un fort bel enlani, on l'apporta à une grande princesse, qui le fit nourrir avec soin, et qui se chargea ensuite de son éducatiorr.
« Je ne sais pourquoi les Indiens se sont avisés d'appli'juer cet événement à un des parerns de Crichnen plutôt qu'à Crichnen même. Que faire à cela, monseigneur? Il faut bien vous dire les choses telles qu'el es sorri; et pour rendre les aventures plus ressemblantes, je n'irai pas vous déguiser la vérité. Ce ne fut donc point Crichnen, mais un de ses parenis, qui fut élevé au palais d'une glande princesse ; en cila la compai-aison avec Moïse se trouve défectueuse ; voici de quoi répar-er' un peu ce défaut.
« Dès que Crichnen fut né, on l'exposa aussi sur un grand fleuve afin de le soustrair-e h la colère du roi, (jui attendait le moment de sa naissance pour le faire mourir : le fleuve s'enir'ouvi it par respect, et ne voulut pas iiieommoder de ses eaux un dépôt si précieux. On retira l'enfant de cet endiort périlleux, et il fut élevé i)armi des bergers ; il se maria dans la suite avec les filles de ces bergers, et il garda longtemps les trou|ieaux de ses beaux-pères. Il se distingua bientôt parmi tous ses conrpagnons, qui le choisirent pour leur chef. Il fit alors des choses ruerveillcuscs en faveur des ti oupeaux et de ceux qui les gardaient : il fil mourir le roi qui leur avait déclai'é une cruelle guerre; il fut poursuivi par ses ennemis ; et, comme il ne se tr-ouva pas en élai de résister, il se relira vers la mer, elle lui ouvrit un chemin à travers son sein, dans lequel elle enveloppa ceux qui le poursurvaient: ce fut par ce moyen qu'il échappa aux tourments qu'on lui préparait.
« Qui pourrait doirter après cela, monseigneur, que les Indiens n'aient connu I^Jo'ise sous le nom de Ifishnou, métamorphosé eu Crichnen P iMais, à la connaissance de ce lameiix conducieur du peuple de Dieu, ils ont joint celle de plusieurs coutumes «ju'il a décrites dans ses livres, et plusieurs lois qu'il a publiées, et dont l'observaiion s'est conservée après lui.
ET ÉCLAIRCISSKVtEXTS. 405
«Parmi ces conlnmes, que les Indi'ns ne peuvcni avoir tirées que des Juifs, et qui persivcreni en<oro niiioiird'lini dan- le pnys, je comple, monseigneur, los bains Irëqnenl-;, les pmificilioiis, une liorreui exitètnc pour les cadavres, p:tr railouciit'Mient des(]iM'ls is se cro eni souillés ; l'ordre dillérent et la di^linciion des casies ; la loi inviol. ibl<'. qui déliiid les mariages liots de sa tribu ou de sa oasie parliculière. Je i.e liuiiais point, uioiiseiiineur, si je voulais épuiser ce détail : je ni'atl che à qneli|ues remarques qui ne soûl pas loul-à-: fait si cuMiuiunes dans les livies dessaNauis.
«J'ai Connu un brame liès-liMbile parmi les Intiiins, qui ma raconté l'histoire suivante, dont il ne C(unpren;iil pas lui-même le sens lundis qu'il est den)euré dans les icuèbies di' lidolàlric. Les Indiens lont un sacr lice nommé Ekinm (c'esi le pus célèbre de tous eciix qui se font aux Indes,: on y sacrifie un niouiou ; ou y récite une espèce de prière, dans laquelle on dit à baule voix ces paroles : Quand sera-ce que le Sauveur naîtra? Quand sera-ce que le Rédempteur paruiha ?
«Ce saiiiifice dun mouion me paraît avoir beaucoup de rapport avec celui de l'agneau pascal ; car il laul remarquer sur cela, monseigneur, que conme les Juifs étaient tons obligés de manger leur part de la viciime, aiis-i le-- brames, quoiqu'ils ne puissent m iiger de viande, soûl ceprndani dispensés de leur abstinence au jour du sacrifiée de VEkiam, et sont obligés par la loi de manger du mouton qu'on immole, ei que les brames partagent entre eux.
«Plusieurs Indiens adorent le feu: leurs dieux mênu' ont immolé des victimes à cet elémenl : il y a un précepte iiariiculier pour le sacrifice d'O/nan, par lequel il est ord<uiné de C(U>server toujours le feu, et de ne le laisser jamais éteindre; celui qui assiste a VEkiam tioit, tous les matins et tous les soirs, meure du b 'is au feu pour renlrelcnir. Ce soin si rupuleux répond assez juste au commandement porté dans le Léviiique, cap vi, v. 12 ci l3 : Ignis in aitare semper ardel)it,quem nutriet sacerdos, subjiciens lignamane persirigulos dies. Les Indiens ont lait quelque chose de plus eu considération du feu : ils se précipitent eux-mêmes au mdieu des llammes. Vi us jugerez comme moi, monseigneur, qu'ils auraient beaueoup mieux fait de ne poirU ajouter celle cruelle cérémonie à ce que les Juifs leur avaient appris sur cette matière.
« Les Indiens ont encore une loit gnnde idée des serpents : ils croient que ces animaux ont quelque chose de divin, et que leur vue poi te bonheur. Amsi pliisirurs adoieniles serpents, et leur rendent les plus profonds respects, mais ces animaux, peu reconnaissants, ne laissent pas de mordre cruellement leurs adorateurs. Si le serpent d'airain ([ue Moïse montra au peuple de Dieu, et qui guérissait par sa seule vue, eût été aussi cru' I que b s serpents animés des Indes, je doute fort que les Juifs eussent jamais été tentés de iadoier.
«Ajoutons enfin, monseigneur, la charité i|uc les Indiens ont pour leurs esclaves: ils les traiienl presque comme leurs propres enlants; ils ont grand soin de les bien élever; ils les pourvoent de tout liliéi;ilement ; rien ne leur manque, soit pour leur vètemeni, soit piuir la nourriture; ils les maiienl, et presipie toujours ils leur rendent la libi-rié. Ne semble-t- il |ias (jue ce soit aux Indiens, comme aux Isr aeliles, que Moïse ait adressé sur cet ai li> le les préceptes que nous li>ous dans li'Li'viti(|(u-?
« Quelle appareni e y a-t-il d(mc. monsi igneur, que les Indiens n'aient pas eu autrefois ipichpie cmiuaissance de la loi de Moise? Ce qu'ils disent encore de leur loi et de Bruina, leur législateur, détruit, ce me sendile, d'une manière évidi ntc, ce ipii pourrait rester de doute sur cet e uialièrc.
« Hruma a donné la loi aux hoinuics. C'est ce Vedum ou Lii-re de la loi que Us Indiens regardent comme infaillible : c'est, selon eux, la pure parole
406 «OTIiS
(le Dieu dictée par VAbadam, c'osl-à-ilire pai celui qui ne peut se tromper, et qui dit essenliellenicnt \.\ vérité. Le Verlam ou la loi des Indiens est divisa en ijiiatre paitics; mais, au scntimeul de pliisieu;s docles indiens, il y eu avait ancieniii-meu/ une cin(|uiènie qui a péri par l'injure des temps, et qu'il a été impossible de recouvrer.
« Les Indiens ont une esiiuie inconcevable pour la loi qu'ils ont reçue de leur Bruma. Le pntfond respect avec l quel ils l'entendent prononcer, le clioix des personnes propres à en l'aire la lecture, les piéparaiifs qu'on y doit ai'poner, cent autres circonstnites scmMables, sont parlaiiemi nt conloriiies à ce que nous savons des Juifs par rapport à la loi s.nnie, el à Moïse qui la leur a annoncée.
a Le ma'lieur est. monsei-neiir, que le respect des Indiens pour la loi và jusqu'à nous en faire un myslèic inpi-nélrab'e : j'tn ai cependant .issez appris par quelques docteurs pour faire voir que les livres de la loi du prétend* Bruma sont une imilation «lu Penl.ileiique de Moïse.
«La première partie du Vedam, qu ils appellent Inoucoiiredam, traite de la première cause, cl de l.t manière doul le nuuide a cl" créé. Ce qu'ils m'en ont dit de plus singulier, par rapporl à n' ue sniet, i"e>t qW-m i ommi ncemeni il n'y avaii (|ue Dieu <t l'eau, el ipie Dit".i éiail porté sur les eaux. La ressemblance de ce irait avec le premier chapitre de la Genèse n'est pas diflicile à remarquer.
« J'ai appris de plusieurs brames que dans le iroisicmi' livre, qu'ils nomment Samavedam, il y a qiianiité de préceples de morale. Cel enseigminem a paru avoir be.iuconj) de rappoit avec les préceptes ni' lanx rt'pandus dans l'Exode.
«Le quatrième livre, (|u ils appellent Adarnavedam. CDnlienl les dilférents sacrifices qu'on doit olî ir, les qualités requises dans les vi. limes, la manière de bâtir les leniples, el les diverses fêtes que l'on doii célébrer. Ce peut élre là, sans trop deviner, une iuée prise sur les livres du Lévitique et du Deutéroiiome.
« Enlin, monseigneur, de peur qu'il ne m mque que'que chose au para'lèle, coniine te lui sui la fameuse uionlagne de Sinaï (pie Moïse jeçiit la loi, ce fut au^si sur la célèbre nionlagne de Hlahamerou que B'uma se trouva avec le Vedam des Indiens. Celle mnniagn' des liidi s esl celle que les Grecs ont appelée Mews, où ils liisenl qne Bai ehiis est né, cl qu' a été le séjour des dieux. Les Indiens disent eneoic aujourd hui que c lie montagne est l'endroit où sont placés leurs Chorcaim, ou les difléren s paradis qu'ils reconnaissent.
«N'esi-il pas juste, nMiiseign ur, qu'après avoir parlé assez longtemps de .Moïse Cl de l.i loi, nous disions aii-si quelques mots île Marie, sœur de ce grand prophète"'^ Je me trompe beaucoup, ou son bis.oire n'a pas été toni-à-lait inconnue à nie^ Indiens.
«L'Éeri.iiie nous dit ;de Marie qu'après le lassa.e miraculeux de la mer Rouiie, elle assembla les femmes Israélite-, elle pi il des insliumenis de musique, el se ni'l à danser avec ses coinp ignes, el à chanter les louan;:es du Tout-Puissant. Voici un Irnii assez semblable que les Indiens raconienl de leur fameuse Lakcoumi. Celle femme, ans i bien (pie .Maiie. sœur de Moïse, soi lit de la nierpar une espèce de miracle Elle ne lui pa-; plutôt éeh.ipjiéeau danger où elle avait été de périr, (pi'elle lit un bal maguiiiipie, dans lequel lous les dieux el toutes les déesse^ dansèrent au son des inst unnnis.
«Il me serait aise, munseigneur, en qiiittanl les livres de Moïse, de parcourir les autres livres bisioinpies de rÉerilnre, cl <le liouvcr «laiis la tradition de no^ Indiens de (juoi eonlinuer ma compaiaison; mais je craindrais qu'une trop grande exactitude ne vous faiigu.ài : je me contenierai de vous
raconter f ncore une ou deux hisloires qui m'oiil !e plu» frappé, et qui font le plus à mon sujet.
« La première qui se présente à moi est celle que les Iniliens dcbileiiisous le nom d'Arichandircn. C'est un roi de l'Inde, fort inicic ), et qui, au nom el à quelques circnnstaiices près, est, à le bien itrendre, le Job de rEcrilnrc.
«Les dieux se réunirent un jour dms It ur Chorcam, ou, si nous l'aimons mieux, dans le paradis des délices. Devendiien, le di n de la jiloire, présidait à cette illustre asseniblée : il s'y trouva une luule de dieux et de déesses; les plus fanieux pénitents y eurent aussi leur place, et surtout les sept principaiii anachorètes.
« Après quelques discours indifférents, on i)rnposa cette question : Si parmi les houmies il se trouve un prince sans défaut? Presque tous oniinrint qu'il n'y en avait pas un seul qui ne fût sujet à de pjrands vices, et Vichouca-Mow iren se mit à la lêie de ce parti -. mais le célèbre Vachichlm prit un sentiment contraire, et soutint fortement que le roi Aruhandiren, son diseiple, était un prince parfait. Vichouva-iMoutren, qui, du j^énie impérieux dont il est, n'aime pas à se voir couiredit. se mil en grande colère, el assura les dieux qu'il saurait bien leur faire cotmaitre les défauts de ce prétendu prince parfait, si on voulut le lui aiiandonner.
a Le défi fut accepté par Vachichten, et l'on convint que celui des deux qui buraii le dessus céderait à l'auire tous les n)ériies qu'il avait pu acquérir par une longue pénitence. Le pauvre roi Arichundiren fut la viriiuie de colle dispute. Vichouva-iVoutren le mit à toutes ."«orles d'épreuves : il le réduisit à la plus exlrémc pauvreté ; il le dépouilla de son royaume ; il lit périr le seul iils qu'il eut, il lui enleva sa femme Chandiiomdi.
a Malgré tant de disgrâces, le prime se souiinl toujours dans la pratique de la vertu, avec une égaiilé d'àme donl n'auraient pas été cap ibles les dieux mêmes qui l'éprouvaient avec si p' u de ménagement : aussi len récompensèrent-ils avec la plus grande maj;m(icence. Les dieux l'embrassèreni l'un après l'autre; il n'y eut pas jusqu'aux tkessts qui lui firent leurs conq>limenls. Ou lui rendit sa femme et ou ressusriia son fi!s. Ainsi Ftc/iouva/Wou/r/n céda, suivant la convention, tous ses mérites a Vachichten, qui ci: lit |trésenl au roi Arichandiren ; et le vaincu alla, fort à regret, recommencer une longue pénitence pour faire, s'il y avait moyen, bonne provision de nouveaux mérites.
« La seconde histoire qui me reste à voiin raconter, n»on>eiiiiieiir. a ijueltiue chose de plus funeste, el res-emblc encore mieux à un iraii de l'insiuir^ de Samson que la lable d'/trichandircn ne lesseinble à lliistoiie de Job.
« Les Indiens assurent ilonc que leur «'ieu Rumen cnirepril un jour de conquérir Ccylan, et »oici le stralagèine doni ce coiiqu»'rat.l, tnui <1 eu (|u'il éttait, jugea à propos de se servir. Il leva une arni< e de singes, et leur •lonua f»uiir général un s n:c distingué, qu'ils noinmeiil Anouman : il lui fil envel»p|Mir ia queue de plusieurs pièces de toile, sur IvsquelKs ou versa de grands vas<s d huile ; on y mil le feu ; et ce si ge conranl p ir les campagn s. au milieu des blés, des bois, des bour-adrs et de-, ville^, poiia fin. en lie parlout : il bi ùlà tout ce qui se trouva sur sa route, ei rednisii en cemlies I ilc pie.S(|ue tout entière. Après ui e telle expéd Imu, la oinquéie n'. n devait pas elre lurl diificile, et il n était p.is nécessaire d'être un dieu bien piiisiaul pour eu \euir à bout.
« Je me suis peul-rtre trop arrêté, monsei'.'neur, sur la conformité de la doctrine des Indiens avec celle du peuide «le Dieu, j'eu seiai qniiic piuir ahrégcr un peu ce qui me nslerail à vous dire sur un second pnim .|ue j élais résolu desoumelre, comme le premier, à vus luuiicies cl à voiru péuiUalioii ; jette
408 NOTJ'S
bornerai à qiKlqnes réflexions assez coiirle>, qui me persuadent que les ïndieiis les plus avaucés <l;jis les terres oui eu, tics les premiers it inps de lÉglise, la coiniiiissaiicc de la religion • lirt-lii^une ; et qu'eux, aussi bien que les haliilanis de la co(e. ont reçu les instructions de saint Thomas et des premiers disciples des a|iôires.
«Je CdMiUifiice par l'idée confuse que les Indiens conservent encore de l'adorable Triiiilé ipii bur fut aurefuis piêcliéo. Je vous ai pailé, monscifrnour, des trois principaux dieux diS Indiens, B'uma, JVishnou et Rnutrcn. La plupart drs gt mils disent, à la vénlé, que ce sont iiois diviniiés difli'renles, et effeciivenii m réparées. Mais plusieurs P/iamgneuls, ou hommes spritu^-ls, assuieiil que ces trois dieux, séparés «n apparence, ne font réellement qu'un seul dieu; que ce dieu s appelle Biuma lorsqu'il ciée <t qu'il exerce sa loulepuissance; qu'il s'appelle Wishnou lor-qti'il conserve b'S êtres cré' s, et qu'il donne les maïqufs de sa lionié j et qu'enlin ii piemi le nom de Routrcn lorsqu'il déuiiii les villes, qu'il cbàiie les coupables, et qu'il fait sentir les clTeis de sa just- colère.
« Il n y a (pie quelques années qu'un brame expliquait ainsi ce qu'il concevait de la faiu> use Trinité des païens. Il faut, disait-il, se représeiiUT Dieu et ses trois ikuiis diflérents ipii lépondeiil à ses tiois pruuipaux altiibuts, à peu près soîis ridée de ces pyramides triangul.iires qu'on voit élevées devant la porie de qne'ques icniples.
«Vous jugerez bien, nion^eiiïnenr, que je ne prétends pas vous dire que celte imagination des Indiens r('i)onde lurl jnsie à la véiilé ipie I s chrétiens reconnaissent; mais au moins fait elle (oniprendre qu'ils oui eu autrefois des lumières plus pures, et quelles se sont obscurcies par la diiïicullé que renlerme un uiystèic si fort au-dessus de la laible raison des hoiiinies.
« Les f ib;e> ont enenre plus de pai l dans ce (jui regarde le mystère de l'iucarnaiion ; mais, du re-te, tous les Indiens convi nnent que Dieu s'est incarné plusieurs ois. l'resrpietuus s'accordent à allriliuer ces incariialionsà JVishnou, le second dieu de leur Tiiuiié. Et jamais ce dieu ne s'est incarné, selon eux, qu'en qualité de sauveur et de libérateur des bommes.
«J'abiége, comme vous le vuyez, immseii^neur, auiantquil m'est possible, et je passe à ce (|ui regarde nos sacrements. Les Imlrens disent que le bain pris dans certaines rivières efface enlièreimnl les péchés, et que celte eau mystérieuse lave non-seulement les corps, mais (luiifieaus i les âmes dune manière admirable. Me serait ce point là un reste de l'nlée qu'on leur aurait donnée du saint bapléine ?
«Je n'avais r en remarqué sur la divine Eucharistie; mais un brame converti me lit faire attention, il y a quel()ues aiuiées, à une circnnslance assez considérable pdur avo.r rei sa place. Les restes des s;icii(i( es, et le riz qu'on disti ibiie à mani^er dans le-> tem|)les, cnnsi'i vent chez les Indiens le lOin de Pra adam. Ce nidt indien sign fie en langue (/ivine ^/dte, et c'est ce que nous exprimons par le leiine grec Eucharistie.
« 11 y a (piebpie chose de plus marqué sur la confession, et je crois, monseigneu'', devoir y donner un peu plu> d'élemlue.
«C'est une espèce de maxime parmi les Indiens, que celui qui confessera son péché en recevra le pardon. Cheira param chounal Tiroum. Ils eélèbient une fêle tous Us ans. pcndinrt laquelle ils vont se confesser, sui le boid dune rivière, afin <pre feur s pecliés soient eiiliérement eU'.tcés Dans le lameux sacrdice Ekiam, la lemnie de celui qui y préside est obligée de se confesser, de descendre dans le détail des fautes les plus humiliâmes, cl de déclarer jusqu'au nombre de ses péchés. "