‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 133 sur 219 · MASSILLON · texte numérisé non relu

MASSILLON

Si nous franchissons maintenant plusieurs siècles, nous arriverons à des orateurs dont les seuls noms embarrassent beaucoup certaines gens ; car ils sentent que des sophismes ne suffisent pas pour détruire l'autorité qu'emportent avec eux Bossuet, Fénelon, Massillon, Bourdaloue, Fléchier, Mascaron, l'abbé Poulie.

Il nous est dur de courir rapidement sur tant de richesses, et de ne pouvoir nous arrêter à chacun de ces orateurs. Mais comment choisir au milieu de ces trésors? Comment citer au lecteur des choses qui lui soient inconnues? Ne grossirions-nous pas trop ces pages en les chargeant de ces Illustres preuves de la beauté du christianisme? Nous n'emploierons donc pas toutes nos armes ; nous n'abuserons pas de nos avantages, de peur de jeter, en pressant trop l'évidence , les ennemis du christianisme dans l'obstination, dernier refuge de l'esprit de sophisme poussé à bout.

Ainsi nous ne ferons paraître à l'appui de nos raisonnements, ni Fénelon, si plein d'onclion dans les méditations chrétiennes; ni Bourdaloue, force et victoire de la doctrine évangéiique : nous n'appellerons à notre secours ni les savantes composilions do FK'chicT, ni la brillante imagination du dernier des orateurs chrétiens, l'abbé Poulie. 0 religion, quels onl élé tes liiomphes ! Qui pouvait douter

de ta beauté lorsque Fénelon et Bossuet occupaient tes chaires, lorsque Bourdaloue instruisait d'une voix grave un monarque alors heureux, à qui, dans ses revers, le ciel miséricordieux réservait le doux Massillon !

Non toutefois que l'évêque do Clerraont n'ait en partage que la tendresse dM génie ; il sait aussi faire entendre des sons mâles et vigoureux. Il nous semble qu'on a vanté trop exclusivement son Petit Carême : l'auteur y montre sans doute une gian'de connaissance du cœur humain, des vues fines sur les vices des cours, des moralités écrites avec une élégance qui ne bannit pas la simplicité ; mais il y a certainement une éloquence plus pleine, un style plus hardi, des mouvements plus pathétiques et des pensées plus profondes dans quelques-uns de ses autres sermons, tels que ceux sur la Mort, sur V Impénitence finale, sur le Petit nombre des élus, sur la Mort du pécheur, sur la Nécessité d'un avenir, sur la Passion de Jésus-Christ. Lisez, par exemple, cette peinture du pécheur mourant ;

« Enfin, au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entr'ouvre d'elle-même, tout son esprit frémit; et, par ce dernier effort, son âme s'arrache avec regret de ce corps de boue, et se trouve seule au pied du tribunal de la pénitence K »

A ce tableau de l'homme impie dans la mort, joignez celui des choses du monde dans le néant.

« Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui ; une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs : ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros, dans la vertu comme dans le vice, qui sont le sujet des louanges, des déri-

* Mass., Avent., hlort du fcdwur, prem. part.

sions, des censures publiques. Rien ne demeure, tout change, tout s'use, tout s'éteint : Dieu seul demeure toujours le même. Le torrent des siècles, qui entraîne tous les siècles, coule devant ses yeux, et il voit avec indignation de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant. »

L'exemple de la vani.é des choses humaines, tiré du siècle de Louis XIV, qui venait de finir (et cité peut-être devant des vieillards qui en avaient vu la gloire), est bien pathétique ! le mot qui termine la période semble être échappé à Bossuet, tant il est franc et sublime.

Nous donnerons encore un exemple de ce genre ferme d'éloquence qu'on paraît refuser à Massillon, en ne parlant que de son abondance et de sa douceur. Pour cette fois, nous prendrons un passage où l'orateur abandonne son style favori, c'est-à-dire le sentiment et les images, pour n'être qu'un simple argumentateur. Dans le sermon sur la Vérité d'un avenir, il presse ainsi l'incrédule :

a Que dirai-je encore? Si tout meurt avec nous, les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles ; l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus ; la religion des tombeaux, une illusion vulgaire; les cendres de nos pères et de nos amis, une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'appartient à personne; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier sou d'une machine qui se dissout; et, pour tout dire, en un mot, si tout meurt avec nous, les lois sont donc une servitude insensée; les rois et les souverains des fantômes que la fî\.iblesse des peuples a élevés ; la justice , une usurpation sur la liberté des hommes; la loi des mariages, un vain scrupule; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la probité, des chimères; les incestes, les parricides, les perlidies noires, des jeux de la nature, cl des noms que la politique des législaleurs a inventés?

« Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies; voilà cette force, celte raison, celle sagesse qu'ils nous vantent éternellement. T. it. 6

Convenez de leurs maximes, et l'univers entier retombe dans un affreux chaos, et tout est confondu sur la terre, et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées, et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent, et la discipline des mœurs périt, et le gouvernement des Étals et des empires n'a plus de règle, et toute Tharmonie des corps politiques s'écroule, et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus d'autres lois que la force, plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité, plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance, plus d'autres dieux qu'eux-mêmes: voilà le monde des impies ; et si ce plan de république vous plaît, formez, si vous le pouvez, une société de ces hommes monstrueux ; tout ce qui nous reste à vous dire, c'est que vous êtes digne d'y occuper une place. »

Que l'on compare Cicéron à Massillon, Bossuetà Démosthènes,et l'on trouvera toujours entre leur éloquence les différences que nous avons indiquées : dans les orateurs chrétiens , un ordre d'idées plus général, une connaissance du cœur humain plus profonde, une chaîne de raisonnements plus clairs, enfin une éloquence religieuse et triste, ignorée de l'antiquité.

Massillon a fait quelques oraisons funèbres ; elles sont inférieures à ses autres discours. Son Éloge de Louis XIV n'est remarquable que par la première phrase : « Dieu seul est grand , mes frères 1 « C'est un beau mot que celui-là , prononcé en regardant le cercueil de Louis le Grand (3).

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