CÉNIE
et cet accident inévitable de la mort, qui lui est arrivé comme à la plus misérable des femmes; c'est parce que ce verbe faire^ appliqué à la mort qui défait tout, produit une contradiction dans les mots et un choc dans les pensées, qui ébranlent l'âme ; comme si, pour peindre cet événement malheureux, les termes avaient changé d'acception, et que le langage fût bouleversé comme le cœur.*
Nous avons remarqué qu'à l'exception de Pascal, de Bossuet, de Massillon, de La Fontaine, les écrivains du siècle de Louis XIV, faute d'avoir assez vécu dans la retraite, ont ignoré cette espèce de sentiment mélancolique dont on fait aujourd'hui un si étrange abus.
Mais comment donc l'évêque de Meaux , sans cesse au milieu des pompes de Versailles, a-t-il connu cette profondeur de rêverie? C'est qu'il a trouvé dans la religion une solitude ; c'est que son corps était dans le monde et son esprit au désert ; c'est qu'il avait mis son cœur à l'abri dans les tabernacles secrets du Seigneur ; c'est , comme il l'a dit lui même de Marie-Thérèse d'Autriche, « qu'on le voyait courir aux autels pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, où malgré le tumulte de la cour, il trouvait le Carmel d'Élie, le désert de Jean, et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus. »
Les Oraisons funèbres de Bossuet ne sont pas d'un égal mérite, mais toutes sont sublimes par quelque côté. Celle de la reine d'Angleterre est un chef-d'œuvre de style et un modèle d'écrit philosophique et politique.
Celle de la duchesse d'Orléans est la plus étonnante, parce qu'elle est entièrement créée de génie. Il n'y avait là ni ces tableaux de troubles des nations, ni ces développements des affaires publiques qui soutiennent la voix de l'orateur. L'intérêt que peut inspirer une princesse expirant à la fleur de son âge semble se devoir épuiser vile. Tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur et de la mort ; et c'est pourtant sur ce fonds stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de l'éloquence; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de l'homme
par son côté périssable, et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au sépulcre, pour le peindre ensuite glorieux avec la vertu dans des royaumes incorruptibles.
On sait avec quel génie, dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine, il est descendu , sans blesser la majesté de l'art oratoire , jusqu'à l'interprétation d'un songe, en même temps qu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour les abstractions philosophiques.
Si, pour Marie-Thérèse et pour le chancelier de France , ce ne sont plus les mouvements des premiers éloges, les idées du panégyriste sont-elles prises dans un cercle moins large , dans une nature moins profonde ? — « Et maintenant, dit-il, ces deux âmes pieuses (Michel le Tellier et Lamoignon ), touchées sur la terre du désir de faire régner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées , et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle. »
Au miUeu de cette théologie, combien d'autres genres de beautés, ou sublimes, ou gracieuses, ou tristes, ou charmantes ! Voyez le tableau de la fronde : « La menarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu en dedans et au dehors... Était-ce là de ces tempêtes par oîi le ciel a besoin de se décharger quelquefois?... ou bien était-ce comme un travail de la France, prèle a enfanter le règne miraculeux de Louis' ? » Viennent des réflexions sur l'illusion des amitiés de la terre, qui « s'en vont avec les années et les intérêts, « et sur l'obscurité du cœur de l'homme, a qui ne sait jamais ce qu'il voudra , qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut , et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur ù lui-même qu'aux autres^. »
' Orais. fim. d'Anno de Gonz.
^ Ibid.
Mais la trompette sonne, et Gusiave paraît : « Il paraît à la Pologne surprise tt trahie , comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces armes guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vîtes, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur*. »
Je passe, et mon oreille retentit de la voix d'un prophète. Est-ce Isaïe , est-ce Jérémie qui apostrophe l'île de la Conférence , et les pompes nuptiales de Louis ?
« Fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies, vos pompes, avec ces pompes funèbres , et le comble des grandeurs avec leurs ruines ' !
Le poëte ( on nous pardonnera de donner à Bossuet un titre qui fait la gloire de David) , le poëte continue de se faire entendre; il ne touche plus la corde inspirée ; mais baissant sa lyre d'un ton jusqu'à ce mode t' mt Salomon se servit pour chanter les troupeaux du mont Galaad, il soupire ces paroles paisibles : « Dans la solitude de Sainte -Fare, autant éloignée des voix du siècle qiie sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde j dans cette sainte montagne que Dieu avait choisie depuis mille ans ; oîi les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours ; où les joies de la terre étaient inconnues ; où les vestiges des hommes du monde , des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts, les commencements delà princesse Anne étaient hcureux^ »
Cette page, que l'on diraitcxtraile duUvredeRuth,n'apointépuJsé
' Orais. fun. d'Anne de Gonz.
* Orais. fun. de Marie-Tliér. d'Aiiir,
3 Orais. fun. d'Anne de Gunz.
le pinceau de Bossuet ; il lui reste encore assez de cette antique et douce couleur pour peindre une mort heureuse. « Micliol le Tellier, di!-il, commença l'hymne des divines wwencorf/e^ .• misericordus DoMiN! IN .ETERNUM CANTABO : Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique. »
Nous avions cru pendant quelque temps que l'oraison funèbre du prince de Condé, à l'exceplion du mouvement qui la termine, était généralement trop louée; nous pensions qu'il était plus aisé, comme il l'est en effet, d'arriver aux formes d'éloquence du commencement de cet éloge, qu'à celles de l'oraison de madame Henriette : mais quand nous avons lu ce discours avec attention, quand nous avons vu l'orateur emboucher la trompette épique pendant une moitié de son récit, et donner, comme en se jouant, un chant d'Homère; quand se retirant à Chantilly avec Achille en repos, il rentre dans le ton évangélique et retrouve les grandes pensées, les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres; lorsque après avoir mis Condé au cercueil, il appelle les peuples, les princes, les prélats, les guerriers, au catafalque du héros; lorsque, enfin, s'avançant lui-même avec ses cheveux blancs, il fait entendre les accents du cygne, montre Bossuet un pied dans la tombe, et le siècle de Louis, dont il a l'air de faire les funérailles, prêt à s'abîmer dans l'éternité; à ce dernier effort de l'éloquence humaine, les larmes de l'admiration ont coulé de nos yeux, et le livre est tombé de nos mains.
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