SUJET DE L'OUVRAGE
On a d'abord demandé si l'auteur avait le droit de faire cet ouvrage.
Cette question est sérieuse ou dérisoire. Si elle est sérieuse, le critique ne se montre pas fort instruit de son sujet.
Qui ne sait que, dans les temps difficiles, tout chrétien est prêtre et confesseur de Jésus-Christ * ? La plupart des apologies de la religion chrétienne ont été écrites par des laïques. Aristide, saint Justin, Minutius Félix, Arnobe et Lactance étaient-ils prêtres? Il est probable que saint Prosper ne fut jamais engagé dans l'état ecclésiastique-, cependant il défendit la foi contre les erreurs des semi-pélagiens : l'Église cite tous les jours ses ouvrages à l'appui de sa doctrine. Quand Nestorius débita son hérésie, il fut combattu par Euscbe, depuis évêque de Dorylée, mais qui n'était alors qu'un simple avocat. Origène n'avait point encore reçu les ordres lorsqu'il expliqua l'Écriture dans la Palestine, à la sollicitation nfème des prélats de cette province. Démétrius, évêque d'Alexandrie, qui était jaloux d'Origène, se plaignit de ces discours comme d'une nouveauté. Alexandre, évêque de Jérusalem, et Théoctiste de Césarée, répondirent o que c'était une coutume ancienne et générale dans l'Église de voir des évêques se servir indifféremment de ceux qui avaient de la piété et quelque talent pour la parole. » Tous les siècles offrent les mêmes exemples. Quand Pascal entreprit sa sublime apologie du christianisme ; quand la Bruyère écrivit si éloquemment contre les esprits forts; quand Lcibnitz défendit les principaux dogmes de la foi j quand Newton donna son explication d'un fivre saint-, quand Montesquieu fit ses beaux chapitres de V Esprit des lois en faveur du culte évangélique, a-t-on demandé s'ils étaient prêtres? Des poètes même ont mêlé leur voix à la voix de ces puissants apologistes, et le fils de Racine a défendu en vers harmonieux la religion qui avait inspiré Athalie à son père.
Mais si jamais de simples laïques ont dû prendre en main cette cause sacrée, c'est sans doute dans respôce d'apologie que l'auteur du Génie du Christianisme a embrassée-, genre de défense que
* S. HiERON., Dial. c. Lucif.
commandait impérieusement le genre d'attaque, et qui (vu l'esprit des temps) était peut-être le seul dont on pût se promettre quelques succès. En effet, une pareille apologie ne devait être entreprise que par un laïque. Un ecclésiastique n'aurait pu, sans blesser toutes les convenances, considérer la religion dans ses rapports purement humains, et lire, pour les réfuter, tant de satires calomnieuses, de libelles impies et de romans obscènes.
Disons la vérité : les critiques qui ont fait celte objection en connaissaient bien la frivolité 5 mais ils espéraient s'opposer, par cette voie détournée, aux bons effets qui pouvaient résulter du livre. Ils voulaient faire naître des doutes sur la compétence de l'auteur, afin de diviser l'opinion, et d'effrayer des personnes simples qui peuvent se laisser tromper à l'apparente bonne foi d'une critique. Que les consciences timorées se rassurent, ou plutôt qu'elles examinent bien, avant de s'alarmer, si ces censeurs scrupuleux qui accusent l'auteur de porter la main à l'encensoir, qui montrent une si grande tendresse, de si vives inquiétudes pour la religion, ne seraient point des hommes connus par leur mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dérision! Taies sunt hominum mentes.
La seconde objection que l'on fait au Génie du Christianisme a le même but que la première ^ mais elle est plus dangereuse, parce qu'elle tend à confondre toutes les idées, à obscurcir une chose fort claire, et surtout à faire prendre le change au lecteur sur le véritable objet du livre.
Les mêmes critiques, toujours zélés pour la prospérité de la religion, disent: ^
« On ne doit pas parler de la religion sur les rapports purement humains, ni considérer ses beautés littéraires et poétiques. C'est nuire à la religion même, c'est en ravaler la dignité, c'est toucher au voile du sanctuaire, c'est profaner l'arche sainte, etc., etc. Pourquoi l'auteur ne s'est-il pas contenté d'employer les raisonnements delà théologie? Pourquoi ne s'est-il pas servi de cette logique sévère qui ne met que des idées saines dans la tête des enfants,
DU GÉNIE DU CnRiSTIAMSME. 297
confirme dans la foi le chrétien, édifie le prêtre et satisfait le docteur?»
Cette objection est, pour ainsi dire, la seule que fassent les critiques : elle est la base de toutes leurs censures, soit qu'ils parlent du svj?t, du plan ou des d^étails de l'ouvrage. Ils ne veulent jamais entrer dans l'esprit de l'auteur, en sorte qu'il peut leur dire : « On cro'iait que le critique a juré de n'être jamais au fait de l'état de la question, et de n'entendre pas un seul des passages qu'il at* taque*.»
Toute la force de l'argument, quant à la dernière partie de l'objection , se réduit à ceci :
« L'auteur a voulu considérer le christianisme dans ses relations avec la poésie, les beaux-arts, l'éloquence, la littérature -, il a voulu montrer en outre tout ce que les hommes doivent à cette religion sous les rapports moraux, civils et politiques. Avec un tel projet, il n'a pas fait un livre de théologie-, il n'a pas défendu ce qu'il no voulait pas défendre ; il ne s'est pas adressé à des lecteurs auxquels il ne voulait pas s'adresser : donc il est coupable d'avo/r fait précisément ce qu'il voulait faire, t»
Mais, en supposant que l'auteur ait atteint son but, devait-il chercher ce but?
Ceci ramène h première partie de l'objection, tant de fois répétée, qu'/7 ne faut pas envisager la religion sons le rapport de ses simples beautés humaines, morales, poétiques ; c'est en ravaler la dignité, etc., etc.
L'auteur va tâcher d'éclaircir ce point principal de la question dans les paragraphes suivants.
L D'abord l'auteur n'attaque pas, il défend; il n'a pas cherché le but, le but lui a été offert : ceci change d'un seul coup l'état de la question et fait tomber la critique. L'auteur ne vient pas vanter de propos délibéré une religion chérie, admirée et respectée
« » Montesquieu, Défente de l'Esprit des Lois.
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de tous, maïs une religion haïe, méprisée et couverte de ridicule par les sophistes. Il n'y a pas de doute que le Génie du Christianisme eût été un ouvrage fort déplacé au siècle de Louis XIV •, et le critique, qui observe que Massillon n'eût pas publié une pareille apologie, a dit une grande vérité. Certes, l'auteur n'aurait jamais songé à écrire son livre s'il n'eût existé des poëmes, des romans, des livres de toutes les sortes, où le christianisme est exposé à la dérision des lecteurs. Mais puisque ces poëmes, ces romans existent, il est nécessaire d'arracher la religion aux sarcasmes de l'impiété 5 mais puisqu'on a dit et écrit de toutes parts que le christianisme est barbare, ridicule, ennemi des arts et du génie, il est essentiel de prouver qu'il n'est ni barbare, ni ridicule, ni ennemi des arts et du génie, et que ce qui semble petit, ignoble, de mauvais goût, sans charme et sans tendresse sous la plume du scandale, peut être grand, noble, simple, dramatique et divin sous la plume de l'homme religieux.
II. S'il n'est pas permis de défendre la religion sous le rapport de sa beauté, pour ainsi dire humaine ^ si l'on ne doit pas faire ses efforts pour empêcher le ridicule de s'attacher à ces institutions sublimes, il y aura donc toujours un côté de cette religion qui restera à découvert? Là, tous les coups seront portés; là, vous serez surpris sans défense j vous périrez par là. N'est-ce pas ce qui a déjà pensé vous arriver? N'est-ce pas avec des grotesques et des plaisanteries que Voltaire est parvenu à ébranler les bases mêmes de la foi? Répondrez- vous par de la théologie et des syllogismes à des contes licencieux et à des folies? Des argumentations en forme empêcheront-elles un monde frivole d'être séduit par des vers piquants, ou écarté des autels par la crainte du ridicule? Ignorez-vous que chez la nation française un bon mot, une impiété d'un tour agréable, felix culpa, ont plus de pouvoir que des volumes de raisonnement et de métaphysique? Persuadez à la jeunesse qu'un honnête homme peut être chrétien sans être un sot; ôtez-lui de l'esprit qu'il n'y a que des capucins et des imbéciles qui puissent croire à la re-
ligion, votre cause sera bientôt gagnée : il sera temps alors, pour achever la victoire, de vous présenter avec des raisons théologiques; mais commencez par vous faire lire. Ce dont vous avez besoin d'abord, c'est d'un ouvrage religieux qui soit pour ainsi dire populaire. Vous voudriez conduire votre malade d'un seul trait au haut d'une montagne escarpée, et il peut à peine marcher ! Montrez-lui donc à chaque pas des objets variés et agréables ; permettez-lui de s'arrêter pour cueillir les fleurs qui s'offriront sur sa route, et, de repos eu repos, il arrivera au sommet.
III. L'auteur n'a pas écrit seulement son apologie pour les écoliers, pour les chrétiens, pour lesprêlres, pour les docteurs * : il l'a écrite surtout pour \(^s gens de lettres et pour \e monde; c'est ce qui a été dit plus haut, c'est ce qui est impliqué dans les deux derniers paragraphes. Si l'on ne part point de cette base, que l'on feigne toujours de méconnaître la classe de lecteurs à qui le Génie du Christianisme est particulièrement adressé, il est assez clair qu'on ne doit rien comprendre à l'ouvrage. Cet ouvrage a été fait pour être lu de l'homme de lettres le plus incrédule, du jeune homme le plus léger, avec la même facilité que le premier feuillette un livre impie, le second un roman dangereux. Vous voulez donc, s'écrient ces rigoristes si bien intentionnés pour la religion chrétienne, vous voulez donc faire de la religion une chose de mode? Hé ! plût à Dieu qu'elle fût à la mode, cette divine religion, dans ce sens que la mode est l'opinion du monde ! cela favoriserait peutêtre, il est vrai, quelques hypocrisies particulières ; mais il est certain, d'une autre part, que la morale publique y gagnerait. Le riche ne mettrait plus son amour-propre à corrompre le pauvre, le maître à pervertir le domestique, le père à donner des leçons d'athéisme à ses enfants j la pratique du culte mènerait à la croyance
* El poijrlanl ce ne sont ni les vrais clirclions, ni les dncU'iir>; de Sor!)oiine, mais Iesp/it7o.<rt/j/i«(coiiinie luius l'avons déjà dit , qui se niunlrciil si scrupuleux sur I ouvrage ; c'est ce qu'il ne faut pas oublier.
{IS'ote de l'Auteur.)
du dogme, et l'on verrait renaître avec la piété le siècle des mœurs et des vertus.
IV. Voltaire, en attaquant le christianisme, connaissait trop bien les hommes pour ne pas chercher à s'emparer de cette opinioD qu'on appelle V opinion du monde; aussi employa-t-il tous ses talents à faire une espèce de bon ton de l'impiété. Il y réussit en rendant la religion ridicule aux yeux des gens frivoles. C'est ce ridicule que l'auteur du Génie du Christianisme a cherché à effacer ; c'est le but de tout son travail, le but qu'il ne faut jamais perdre de vue, si l'on veut juger son ouvrage avec impartialité. Mais l'auteur l'a-t-il effacé, ce ridicule ? Ce n'est pas là la question. Il faut demander : A-t-il fait tous ses efforts pour l'effacer? Sachez-lui gré de ce qu'il a entrepris, non de ce qu'il a exécuté. Permitte divis cœtera. Il ne défend rien de son livre, hors l'idée qui en fait la base. Considérer le christianisme dans ses rapports avec les sociétés hu maines : montrer quel changement il a apporté dans la raison et les passions de l'homme, comment il a civilisé les peuples gothiques, comment il a modifié le génie des arts et des lettres, comment il a dirigé l'esprit et les mœurs des nations modernes 5 en un mot, découvrir tout ce que cette religion a de merveilleux dans ses relations poétiques, morales, politiques, historiques, etc., cela semblera toujours à l'auteur un des plus beaux sujets d'ouvrage que l'on puisse imaginer. Quant à la manière dont il a exécuté son ouvrage, il l'abandonne à la critique.
V. Mais ce n'est pas ici le lieu d'affecter une modestie, toujours suspecte chez les auteurs modernes, qui ne trompe personne. La cause est trop grande, l'intérêt trop pressant, pour ne pas s'élever au-dessus de toutes les considérations de convenance et de respect humain. Or, si l'auteur compte le nombre des suffrages et l'autorilé de ces suffrages, il ne peut se persuader qu'il ait tout-à-fait manqué le but de son livre. Qu'on prenne un tableau impie, qu'on le place auprès d'un tableau religieux composé sur le même sujei, et tiré du Génie du Christianisme, on ose avancer que ce dernier
tableau, tout imparfait qu'il puisse être, affaiblira le dangereux effet du premier : tant a de force la simple vérité rapprochée du plus brillant mensonge! Voltaire, par exemple, s'est souvent moqué des religieux, eh bien ! mettez auprès de ses burlesques peintures le morceau des Missions, celui où l'on peint les ordres des hospitaliers secourant le voyageur dans les déserts-, le chapitre où l'on voit des moines se consacrant aux hôpitaux , assistant les pestiférés dans les bagnes, ou accompagnant le criminel à Téchafaud : quelle ironie ne sera pas désarmée, quel sourire ne se convertira pas en larmes? Répondez aux reproches d'ignorance que l'on fait au culte des chrétiens par les travaux immenses de ces religieux qui ont sauvé les manuscrits de l'antiquité -, répondez aux accusations de mauvais goût et de barbarie par les ouvrages de Bossuet et de Fénélon -, opposez aux caricatures des saints et des anges les effets sublimes du christianisme dans la Partie dramatique de la poésie, dans l'éloquence et les beaux-arts, et dites si l'impression du ridicule pourra longtemps subsister. Quand l'auteur n'aurait fait que mettre à l'aise l'amour-propre des gens du monde, quand il n'aurait eu que le succès de dérouler, sous les yeux d'un siècle incrédule, une série de tableaux religieux, sans dégoûter ce siè cle, il croirait encore n'avoir pas été inutile à la cause de la religion.
"VI. Pressés par cette vérité, qu'ils ont trop d'esprit pour ne pas sentir, et qui fait peut-être le motif secret de leurs alarmes, les critiques ont recours à un autre subterfuge -, ils disent : «Eh ! qui vous nie que le chriGlianisme, comme toute autre religion, n'ait des beaulés poétiques cl morales-, que ses cérémonies ne soient pompeuses, etc.?» Qui le nie? Vous, vous-mêmes, qui naguère encore faisiez des choses saintes l'objet de vos moqueries-, vous qui, ne pouvant plus vous refuser à l'évidence des preuves, n'avez d'autre ressource que de dire que personne n*attaque ce que l'auteur défend. Vous avouez maintenant qu'il y a des choses excellentes dans les institutions monastiques j vous vous attendrissez sur les moines du
Saint-Bernard, sur les missionnaires du Paraguay, sur les filles de la Charité-, vous confessez que les idées religieuses sont nécessaires aux effets dramatiques-, que la morale de TÉvangile, en opposant une barrière aux passions, en a tout à la fois épuré la flamme et redoublé l'énergie-, vous reconnaissez que le christianisme a sauvé les lettres et les arts de l'inondation des barbares -, que lui seul vous a transmis la langue et les écrits de Rome et de la Grèce-, qu'il a fondé vos collèges, bâti ou embelli vos cités, modéré le despotisme de vos gouvernements, rédigé vos lois civiles, adouci vos lois criminelles, policé et même défriché l'Europe moderne : conveniez-vous de tout cela avant la publication d'un ouvrage très-imparfait sans doute, mais qui pourtant a rassemblé sous un seul point de vue ces importantes vérités?
Vil. On a déjà fait remarquer la tendre sollicitude des critiques pour la pureté de la religion : on devait donc s'attendre qu'ils se formaliseraient des deux épisodes que l'auteur a introduits dans son livre. Cette délicatesse des critiques rentre dans la grande objection qu'ils ont fait valoir contre tout l'ouvrage, et elle se détruit par la réponse générale que l'on vient de faire à cette objection. Encore une fois, l'auteur a dû combattre des poëmes et des romans impies avec des poëmes et des romans pieux -, il s'est couvert des mêmes armes dont il voyait l'ennemi revêtu : c'était une conséquence naturelle et nécessaire du genre d'apologie qu'il avait choisi. Il a cherché à donner l'exemple avec le précepte : dans la partie théorique de son ouvrage, il avait dit que la religion embellit notre existence, corrige les passions sans les éteindre, jette un intérêt singulier sur tous les sujets où elle est employée \ il avait dit que sa doctrine et son culte se mêlent merveilleusement aux émotions du cœur et aux scènes de la nature, qu'elle est enfin la seule ressource dans les grands malheurs de la vie : il ne suffisait pas d'avancer tout cela, il fallait encore le prouver. C'est ce que l'auteur a essayé de faire dans les deux épisodes de son livre. Ces épisodes étaient, en outre, une amorce préparée à l'espèce de lecteurs pour qui l'ouvrage est
spécialement écrit. L'auteur avait-il donc si mal connu le cœur humain, lorsqu'il a tendu ce piège innocent aux incrédules? Et n'est-il pas probable que tel lecteur n'eût jamais ouvert le Génid du Christianisme, s'il n'y avait cherché René et Atala * ?
Sa che là corre il mondo, ove più versi Delle sue dolcczze il lusiiigliicr Parnaso, E che '1 veto, coiidilo in molli versi, 1 più sciiivi alloiuindo, lia persuaso.
Vin. Tout ce qu'un critique impartial, qui veut entrer dans l'esprit de l'ouvrage, était en droit d'exiger de l'auteur, c'est que les épisodes de cet ouvrage eussent une tendance visible à faire simer la religion et à en démontrer l'utilité. Or, la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie, et ceux-là même qui sont les plus grands; la puissance d'une religion qui peut seule fermer des plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir, ne sont-elles pas invinciblement prouvées dans l'histoire de René? L'auteur y combat, en outre, le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu'il est beau de se jeter ainsi dans le vague de la vie. Le roman de Wert/ier a développé depuis ce genre de poison. L'auteur du Génie du Christianisme, obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux pour l'imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau, et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude. Les couvents offraient autrefois des retraites à ces âmes contemplatives que la nature appelle impérieusement aux méditations. Elles y trouvaient auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu elles sentent en elles-mêmes, et souvent l'occasion d'exercer de
• Voyez, dans la paille nouvelle du Génie du Christianisme, page 2, ce qui « délei miné l'uuieur à placer ces épisodes dans un volume à part.
rares et sublimes vertus. Mais, depuis la destruction des monastères et les progrès de l'incrédulité, on doit s'attendre à voir se multiplier au milieu àe la société (comme il est arrivé en Angleterre) des espèces de solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, qui, ne pouvant ni renoncer aux vices du siècle, ni aimer ce siècle, prendront la haine des hommes pour de l'élévation de génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriront à l'écart des plus vaines chimères, et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort.
Afin d'inspirer plus d'éloignement pour ces rêveries criminelles, l'auteur a pensé qu'il devait prendre la punition de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme, et que les anciens attribuaient à la fatalité. L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre, s'il n'eût été traité par Racine : il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste * chez les Grecs, ou d'Ammon et de Thamar chez les Hébreux ^ 5 et bien que ce sujet ait été transporté sur notre scène 3, il est toutefois moins connu que le premier. Peut-être aussi s'applique-t-il mieux au caractère que l'auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal, et ses extravagances l'achèvent : par les premières, il égare l'imagination d'une faible femme j par les dernières, en voulant attenter à ses jours, il oblige cette infortunée à se réunir à lui : ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.
Il ne restait qu'à sanctifier, par le christianisme, cette catastrophe empruntée à la fois de l'antiquité païenne et de l'antiquité sacrée. L'auteur, même alors, n'eut pas tout à faire, car il trouva cette histoire presque naturalisée chrétienne dans une vieille ballade
* Sen., in Atr. et Th. Voyez aussi Canacc et Macarcus , etCaune et Byblis,' dans les Métamorphoses et dans les Héroïdcs d'OviDE.
' Reg. 13, 14.
• Dans VAbufar de Ducis.
DU GÉME DU CHRISTIANISIilE. 305
de pèlerin , que les paysans chantent encore dans plusieurs provinces ^ Ce n'est pas par les maximes répandues dans un ouvrage, mais par l'impression que cet ouvrage laisse au fond de l'âme , que l'on doit juger de sa moralité. Or, la sorte d'épouvante et de mys tère qui règne dans l'épisode de lîeiïé serre et contristc le cœur, sans y exciter d'émotion criminelle. Il ne faut pas perdre de vue qu'Amélie meurt heureuse et guérie, et que René finit misérablement. Ainsi le vrai coupable est puni , tandis que sa trop faible victime, remettant son âme blessée entre les mains de celui qui retourne le malade sur sa couche, sent renaître une joie ineffable du fond même des tristesses de son cœur. Au reste, le discours du père Souël ne laisse aucun doute sur le but elles moralités religieuses de l'histoire de René.
IX. A l'égard ô-'Afala, on en a tant fait de commentaires, qu'il serait superflu de s'y arrêter. On se contentera d'observer que Fes critiques qui ont jugé le plus sévèrement cette histoire ont reconnu toutefois qu'elle faisait aimer la religion chrélienne; et cela suffit à l'auteur. En vain s'appesantirait-on sur quelques tableaux j il n'est pas moins vrai que le public a vu sans trop de peine le vieux missionnaire, tout prêtre qu'il est, et qu'il a aimé dans cet épisode indien la description des cérémonies de notre culte. C'est AlaJa qui a annoncé, et qui peut-être a fait lire le Génie du Christianisme; cette Sauvage a réveillé dans un certain monde les idées chrétiennes, et rapporté pour ce monde la religion du père Aubry, des déserts où elle était exilée.
X. Au reste , cette idée d'appeler l'imagination au secours des principes religieux n'est pas nouvelle. N'avons-nous pas eu de nos jours /e Comte de Valmont , ou les Égarements de la raison? Le père Marin , minime , n'a-t-il pas cherché à introduire les vérités chrétiennes dans les cœurs incrédules, en les faisant entrer dégui-
C'esi le chevalier des Lnndcs, Mallicurcui chevalier, cic.
sées sous les voiles de la fiction * ? Plus anciennement encore, Pierre Camus, évêque de Belley, prélat connu par l'austérité de ses moeurs , écrivit une foule de romans pieux 2 pour combattre l'influence des romans de d'Urfé. Il y a bien plus : ce fut S. François de Sales lui-même qui lui conseilla d'entreprendre ce genre d'apologie , par pitié pour les gens du monde , et pour les rappeler à la religion , en la leur présentant sous des ornements qu'ils connaissaient. Ainsi Paul se rendait faible avec les faibles, pour gagner les faibles ^, Ceux qui condamnent l'auteur voudraient donc qu'il eût été plus scrupuleux que l'auteur du Comte de Valmont^ que le père Marin, que Pierre Camus, que saint François de Sales , qu'Héliodore ^, évêque de Tricca , qu'Amyot s, grand aumônier de France , ou qu'un autre prélat fameux , qui , pour donner des leçons de vertu à un prince , et à un prince chrétien , n'a pas craint de représenter le trouble des passions avec autant de vérité que d'énergie? Il est vrai que les Faydit et les Gueudeville reprochèrent aussi à Fénélon la peinture des amours A'Eucharis ; mais leurs critiques sont aujourd'hui oubliées : le Téléniaque est devenu un livre classique entre les mains de la jeunesse ; personne ne songe plus à faire un crime à l'archevêque de Cambrai d'avoir voulu guérir les passions par le tableau du désordre des passions \ pas plus qu'on ne reproche à saint Augustin et à saint Jérôme d'avoir peint si vivement leurs propres faiblesses et les charmes de l'amour.
XI. Mais ces censeurs qui savent tout sans doute , puisqu'ils ju-
* Nous avons de lui dix romans pieux fort répandus: Adélaïde de ffitzlnri/, ou la pieuse Pensionnaire ; Virginie, ou la Vierge chrétienne ; le baron de Van-Uesdcn, ou la République des incrédules j Farfalla , ou la Comédienne convertie, etc.
^ Dorothée, Alcine, Daphnide, Hyacinthe, etc. ' 1 Cor,, IX, 22.
* Auteur de Théagène et Chariclée. On sait que Thistoire ridicule, rapportée par Nicépiioie au sujet de ce roman, est dénuée de toute vérité. Socraie, Photius, et les autri s auteurs, ne disent pas un mot de la prétendue déposition de l'évéque de Tricca.
' Traducteur de Théagène et Chariclée, et de Dapknis et Chloé.
gent l'auteur de si haut, ont-ils réellement cru que cette manière de défendre la religion , en la rendant douce et touchante pour le cœur, en la parant même des charmes de la poésie, fût une chose si inouïe, si extraordinaire? «Qui oserait dire, s'écrie saint Augustin , que la vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge , et qu'il sera permis aux ennemis de la foi d'effrayer les iidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par des rencontres d'esprit agréables, mais que les catholiques ne doivent écrire qu'avec une froideur de st\ie qui endorme les lecteurs ? » C'est uû sévère disciple de Port-Royal qui traduit ce passage de saint Augustin; c'est Pascal lui-même-, et il ajoute, à l'endroit cité*, c qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion ; une beauté divine qui les rend aimables ^ et une sainte majesté qui les rend vénérables. » Pour démontrer que les preuves rigoureuses ne sont pas toujours celles qu'on doit employer en matière de religion , il dit ailleurs (dans ses Pensées) que le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point -, Le grand Arnauld , chef de celte école austère du christianisme, combat à son tour ^ l'académicien Dubois , qui prétendait aussi qu'on ne doit pas faire servir l'éloquence humaine à prouver les vérités de la religion. Ramsay, dans sa Vie de Fénélon, parlant du Traité de l'Existence de Dieu par cet illustre prélat , observe « que M. de Cambrai savait que la plaiei de la plupart de ceux qui doutent vient , non de leur esprit , mais de leur cœur, et qu'il faut donc répandre partout les sentiments pour toucher 1 pour intéresser, pour saisir le cœur K » Raymond de Sebonde a laissé un ouvrage écrit à-peu-près dans les mêmes: viies que le Génie du Christianisme; Montaigne a pris la défense de cet auteur contre coux qui avancent que les chrétiens se font tort d$ vouloir appuyer leur créance par des raisons humaines^. « C'est la
' Lettres provinciales, lolire xi*, p.ig. 154-98.
' Pensées de Pascal, rliap xwili, |)n{;. 179.
' D.ms un polii iraiiu iiiiiinlc : Rrjlexions sur l'éloquence des Prédieatettrf»
* Hisl. delà Vie de Fénélon, p:if. 193.
* Essais de Mqstaig.ne, loai. iv, liv. ii, cliap. xii, fi\^. 173.
foi seule , ajoute Montaigne, qui embrasse vivement et certainement les hauts mystères de notre religion. Mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une très belle et très louable entreprise d'accommoder encore au service de nostre foi les outils naturels et humains que Dieu nous a donnez... Il n'est occupation ni desseins plus dignes d'un homme chrestien que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la vérité de sa créance. * »
L'auteur ne finirait point s'il voulait citer tous les écrivains qui ont été de son opinion sur la nécessité de rendre la religion aimable, et tous les livres où l'imagination , les beaux-arts et la poésie ont été employés comme un moyen d'arriver à ce but. Un ordre tout entier de religieux connus par leur piété, leur aménité et leur science du monde , s'est occupé pendant plusieurs siècles de cette unique idée. Ah ! sans doute aucun genre d'éloquence ne peut être interdit à cette sagesse qui ouvre la bouche des muets^, et qui rend diserte la langue des petits enfants. Il nous reste une lettre de saint Jérôme, où ce Père se justifie d'avoir employé l'érudition païenne à la défense de la doctrine des chrétiens (23). Saint Ambroise eùt-il donné saint Augustin à l'Église, s'il n'eût fait usage de tous les charmes de l'élocution ? « Augustin , encore tout enchanté de l'éloquence profane , dit RoUin , ne cherchait dans les prédications de saint Ambroise que les agréments du discours, et non la solidité des choses-, mais il n'était pas en son pouvoir de faire cette séparation. » Et n'est-ce pas sur les ailes de l'imagination que saint Augustin s'est élevé à son tour jusqu'à la Cité de Dieu? Ce Père ne fait point de difficulté de dire qu'on doit ravir aux païens leur éloquence , en leur laissant leurs mensonges , afin de l'appliquer à la prédication de l'Évangile, comme Israël emporta l'or des Égyptiens sans toucher à leurs idoles , pour embellir l'arche sainte '. C'était une vérité si unanimement reconnue des Pères,
* Essais de Montaigne, lom. iv, liv. xii, pag. 174.
' Sapientia apcruit os mutorum, et linguas in/antium fecit disertas,
• De Doct. chr , lib. ii, n" 7.
qu'il est bon d'appeler l'imagination au secours des idées religieuses, que ces saints hommes ont été jusqu'à penser que Dieu s'était servi de la poétique philosophie de Platon pour amener l'esprit humain à la croyance des dogmes du christianisme.
XII. Mais il y a un fait historique qui prouve invinciblement la méprise étrange où les critiques sont tombés lorsqu'ils ont cru l'auteur coupable d'innovation dans la manière dont il a défendu le christianisme. Lorsque Julien, entouré de ses sophistes, attaqua la religion avec les armes de la plaisanterie, comme on l'a fait de nos jours, quand il défendit aux Galiléens d'enseigner * et même d'apprendre les belles - lettres ; quand il dépouilla les autels du Christ, dans l'espoir d'ébranler la fidélité des prêtres, ou de les réduire à l'avilissement de la pauvreté, plusieurs fidèles élevèrent la voix pour repousser les sarcasmes de l'impiété, et pour défendre la beauté de la religion chrétienne. Apollinaire le père, selon l'historien Socrate, mit en vers héroïques tous les livres de Moïse , et composa des tragédies et des comédies sur les autres livres de l'Écriture. Apollinaire le fils écrivit des dialogues à l'imitation de Platon , et il renferma dans ses dialogues la morale de l'Évangile et les préceptes des apôtf^es (24). Enfin , ce père de l'Église , surnommé par excellence le Ihéologàii, Grégoire de Nazianze, combattit aussi les sophistes avec les armes du poète. Il fit une tragédie de la mort de Jésus-Christ , que nous avons encore. 11 mit en vers la morale, les dogmes et les mystères mêmes de la religion chrétienne ^ . L'historien de sa vie affirme positivement que ce saint illustre ne se hvra à son talent poétique que pour défendre le christianisme contre la dérision de l'impiété ' ; c'est aussi l'opinion du sage Fleury. « Saint Grégoire, dit-il, voulait donner à ceux qui aiment la poésie et la
* Nous avons encore l'cdit de Julien. Jll., p. 42. Vid. Grec. Naz., or. m, cap. IV; Amm., lib. XXII.
" L'abbé de Billy a recueilli cent quaranle-sepl potMnes de ce Père, à qui gainl Jérôme el Suidas aiuibueni plus de ireule utilte vois pieux.
» Naz. Fit., pag. 13.
musique des sujets utiles pour se divertir, et ne pas laisser aux païens Tavantage de croire qu'ils fussent les seuls qui pussent réussir dans tes belles-lettres (25). »
Cette espèce d'apologie poétique de la religion a été continuée , presque sans interruption , depuis Julien jusqu'à nos jours. Elle prit une nouvelle force à la renaissance des lettres : Sannazar écrivit son poëme de partu Virginis (26), et Vida son poëme de la Vie de Jésus-Christ {Christiade)^-^ Buchanan donna ses tragédies de JephU et de Saint Jean-Baptiste. La Jérusalem délivrée^ le Paradis perdu, Polyeucte, Esther^ Athalie, sont devenus depuis de véritables apologies en faveur de la beauté de la religion. Eniin Bossuet, dans le second chapitre de sa préface intitulée De grandiloquentia et snavitate Psalmorum; Fleury, dans son traité des Poésies sacrées; RoIIin, dans son chapitre de V Éloquence de V Écriture; Lowth, dans son excellent livre De sacra poesi Hehrœorum; tous se sont complu à faire admirer la grâce et la magnificence de la religion. Quel besoin d'ailleurs y a-t-il d'appuyer de tant d'exemples ce que le seul bon sens suffit pour enseigner ? Dès lors que l'on a voulu rendre la religion ridicule , il est tout simple de montrer qu'elle est belle. Hé quoi ! Dieu lui-même nous aurait fait annoncer son Église par des poètes inspirés 5 il se serait servi, pour nous peindre les grâces de V Épouse, des plus beaux accords de la harpe du roi prophète : et nous, nous ne pourrions dire les charmes de celle qui vient du làban 2, qui regarde les montagnes de Sanir et d'Hermon 5, qui se montra comme l'aurore *, qui est belle comme la lune , et dont la taille est semblable à un palmier ^ ? La Jérusalem nouvelle que saint Jean vit s'élever du désert était toute brillante de clarté.
* Dont on a retenu ce vers sur le dernier soupir du Christ:
Supremamqueaurani, ponens caput, cxpiravit. ■
' Veni de Libano, sponxa mea. {Cant., cap. iv, pag. 8.) ' De vertiee Sanir et Hermon. (fd.,ibid.)
• Quasi aurora consurgens, pulchra ut iuna, fld., cnp, Vf, p^g. d.) t Statura tuaassimilata est palmw. {Cant., cap. vi, png. 7.)
Peuples lie la terre, chantez!
Jc'rusalem renaît plus charmante et plus belle *.
Oui , chantons-la sans crainte, cette religion sublime ; défendonsla contre la dérision , faisons valoir toutes ses beautés, comme au temps de Julien -, et puisque des siècles semblables ont ramené à nos autels des insultes pareilles, employons contre les modernes sophistes Je même genre d'apologie que les Grégoire et les Apollinaires employaient contre les Maxime et les Libanius.