‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 205 sur 219 · PLAN DE L'OUVRAGE · texte numérisé non relu

PLAN DE L'OUVRAGE

L'auteur ne peut pas parler d'après Im-méme du plan de son ou- Trage, comme il a parlé du fond de son sujet ; car un plan est une chose de l'art, qui a ses lois, et pour lesquelles on est obligé de s'en rapporter à la décision des maîtres. Ainsi , en rappelant les critiques qui désapprouvent le plan de son livre, l'auteur sera forcé de compter aussi les voix qui lui sont favorables.

Or, s'il se fait une illusion sur son plan , et qu'il ne le croie pas tout-à-fait défectueux , ne doit-on pas excuser un peu en lui cette illusion , puisqu'elle semble être aussi le partage de quelques écrivains dont la supériorité en critique n'est contestée de personne? Ces écrivains ont bien voulu donner leur approbation publique à l'ouvrage -, M. de la Harpe l'avait pareillement jugé avec indulgence. Une telle autorité est trop précieuse à l'auteur pour qu'il manque à s'en prévaloir, dùt-il se faire accuser de vanité. Ce grand critique avait dune repris pour le Génie du Christianisme le projet qu'il avait eu longtemps pour Atala - ; il voulait composer la Dé-

» Alhalie.

' Je toiinaiNS lis à peine M. de la Harpe dans rc temps-là : mais, ay.mt entendu parler de son dcs>ein, je le fis prier par ses amis de ne point repondre à la ciilique de M. l'abbé Morclb t. Toule {glorieuse qu eùl eic pour moi une défense iVAtali par M. de la Harpe, je crus avec raison que j «lais trop peu de chose pour exciter une coniroverse entre deux écrivams célèbres.

/(?«îe que l'auteur est réduit à composer lui-même aujourd'hui : celuici eût été sûr de triompher, s'il eût été secondé par un homme aussi habile j mais la Providence a voulu le priver de ce puissant secours et de ce glorieux suffrage.

Si l'auteur passe des critiques qui semblent l'approuver aux critiques qui le condamnent , il a beau lire et relire leurs censures , il n'y trouve rien qui puisse l'éclairer : il n'y voit rien de précis , rien de déterminé; ce sont partout des expressions vagues ou ironiques. Mais, au lieu de juger l'auteur si superbement, les critiques ne devraient-ils pas avoir pitié de sa faiblesse , lui montrer les vices de son plan, lui enseigner les remèdes? «Ce qui résulte de tant de critiques amères, dit M. de Montesquieu dans sa Défense, c'est que l'auteur n'a point fait son ouvrage suivant le plan et les vues de ses critiques , et que si ses critiques avaient fait un ouvrage sur le même sujet , ils y auraient mis un grand nombre de choses qu'ils savent ^ » .

Puisque ces critiques refusent (sans doute parce que cela n'en vaut pas la peine) de montrer l'inconvénient attaché au plan ou plutôt au sujet du Génie du Christianisme , l'auteur va lui-même essayer de le découvrir.

Quand on veut considérer la religion chrétienne ou le génie du christianisme sous toutes ses faces , on s'aperçoit que ce sujet offre deux parties très-distinctes :

1® Le christianisme proprement dit, à savoir ses dogmes, sa doctrine et son culte ; et sous ce dernier rapport se rangent aussi ses bienfaits et ses institutions morales et politiques -,

2° La poétique du christianisme , ou l'influence de cette religion sur la poésie, les beaux-arts, l'éloquence, l'histoire, la philosophie, la littérature en général -, ce qui mène aussi à considérer les changements que le christianisme a apportés dans les passions de l'homme et dans le développement de l'esprit humain.

* Défeme de l'Esprit des Lois.

L'inconvénient du sujet est donc le manque d'unité, et cet inconvénient est inévitable. En vain, pour le faire disparaître, l'auteur a essayé d'autres combinaisons de chapitres et de parties dans les deux éditions qu'il a supprimées. Après s'être obstiné longtemps à chercher le plan le plus régulier, il lui a paru en dernier résultat qu'il s'agissait bien moins, pour le but qu'il se proposait, de faire un ouvrage extrêmement méthodique, que de porter un grand coup au cœur et de frapper vivement l'imagination. Ainsi, au lieu de s'attacher à l'ordre des sujets, comme il l'avait fait d'abord, il a préféré l'ordre des preuves. Les preuves de sentiment sont renfermées dans le premier volume, où l'on traite du charme et de la grandeur des mystères, de l'existence de Dieu, etc. 5 les preuves pour l'esprit et l'imagination remplissent le second et le troisième volume, consacrés à la poétique; enfin, ces mêmes preuves pour le cœur, l'esprit et l'imagination, réunies aux preuves pour la raison, c'est-à-dire aux preuves de fait, occupent le quatrième volume, et terminent l'ouvrage. Celte gradation do preuves semblait promettre d'établir une progression d'Intérêt dans le Génie du Christianisme ; il paraît que le jugement du public a confirmé cette espérance de l'auteur. Or, si l'intérêt va croissant de volume en volume, le plan du livre ne saurait être toul-à-fail vicieux.

Qu'il soit permis à l'auteur de faire remarquer une chose de plus. Malgré tes écarts de son imagination, perd-il souvent de vue son sujet dans son ouvrage? 11 en appelle au critique impartial : quel est le chapitre, quelle est, pour ainsi dire, la page où l'objet du livre ne soit pas reproduit ' ? Or, dans une apologie du chrislianisrae, où l'on ne veut que montrer au lecteur la beauté de celte religion, pcul-on dire que le plan de cette aiK)logie est essentiellement défectueux, si, dans les choses les plus directes comme dans les plus éloignées, on a fait reparaître partout la grandeur de

• Celle vériié a été reconnue par le crilique même qui s'est le plus élevé contre l'ouvrage.

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su DÉFENSE

Dieu, les merveilles de la Providence, l'influence, les charmes et }es bienfaits des dogmes, de la doctrine et du culte de Jésus- Christ?

En général, on se hâte un peu trop de prononcer sur le plan d'un livre. Si ce plan ne se déroule pas d'abord aux yeux des critiques comme ils l'ont conçu sur le titre de l'ouvrage, ils le condamnent impitoyablement. Mais ces critiques ne voient pas ou ne se donnent pas la peine de voir que si le plan qu'ils imaginent était exécuté, il aurait peut-être une foule d'inconvénients qui le rendraient encore moins bon que celui que l'auteur a suivi.

Quand un écrivain n'a pas composé son ouvrage avec précipitation \ quand il y a employé plusieurs années -, quand il a consulté les livres et les hommes, et qu'il n'a rejeté aucun conseil, aucune critique j quand il a recommencé plusieurs fois son travail d'un bout à l'autre-, quand il a livré deux fois aux flammes son ouvrage tout imprimé, ce ne serait que justice de supposer qu'il a peut-être aussi bien vu son sujet que le critique qui, sur une lecture rapide, condamne d'un mot un plan médité pendant des années. Que l'on donne toute autre forme au Génie du Christianisme, et l'on ose assurer que l'ensemble des beautés de la religion, l'accumulation des preuves aux derniers chapitres, la force de la conclusion générale, auront beaucoup moins d'éclat et seront beaucoup moins frappants que dans l'ordre où le livre est actuellement disposé. On ose encore avancer qu'il n'y a point de grand monument en prose dans la langue française (le Télémaque et les ouvrages historiques exceptés) dont le plan ne soit exposé à autant d'objections que l'on en peut faire au plan de l'auteur. Que d'arbitraire dans la distribution des parties et des sujets de nos livres les plus beaux et les plus utiles ! Et certainement (si l'on peut comparer un chef-d'œuvre à une œuvre très-imparfaite), l'admirable Esprit des Lois est une composition qui n'a peut-être pas plus de régularité que l'ouvrage dont on essaie de justifier le plan dans cette défense. Toutefois la méthode était encore plus nécessaire au sujet traité par Montesquieu qu'à

celui dont l'auteur du Génie du Chrislianisme a tenté une si faible ébauche.

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