SUR
LA SECONDE ÉDITION DE L'OirVllAGE DE MADAME DE STAËL *.
J'attendais avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre de madame de Staël sur la Littérature. Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle dirait pour la défense de hperfectibilité. Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu dans ma solitude, je me suis liâlé délire la préface et les notes-, mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections 2. On a seulement tâché d'expliquer le mot sur lequel roule tout le système. Ilélas ! il serait fort doux de croire que nous nous perfectionnons d'âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que son père. Si quoique chose pouvait prouver celte excellence du cœur humain , ce serait de voir que madame de Staël a trouvé le principe de cette illusion dans son propre cœur. Toutefois, j'ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfeciibililé, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à l'idole dont ils encensent les autels.
Je vous dirai aussi, mon cher ami, qu'il me semble tout-à-fait indigne d'une femme du mérite de l'auteur d'avoir cherché à vous répondre en élevant des doutes sur vos opinions politiques. Et que font ces prétendues opinions à une querelle purement littéraire? Ne pour-
• De la littérature dans set rapports avec lamorale, etc. (1801). ' M. de Fontant'S avait fait trois extraits d une excellente critique sur la première édition de l'ouvrage de madame de Slaél.
rait-on pas rétorquer l'argument contre madame de Staël, et lui dire qu'elle a bien l'air de ne pas aimer le gouvernement actuel', et de regretter les jours d'une plus grande liberté? Madame de Staël était trop au-dessus de ces moyens pour les employer.
A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau cours de littérature -, mais, en combattant le système qu'il renferme, je vous paraîtrai peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire. Vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout, comme madame de Staël la perfectihilité. J'ai le malheur de croire, avec Pascal, que la reUgion chrétienne a seule exprimé le problème de l'homme. Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique. Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage 2- mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il ? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais donc vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les beautés de la religiott chrétienne. 11 sera divertissant pour vous de voir comment deux esprits partant de deux points opposés sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. Madame de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion ; et en commençant par la littérature ancienne, je vois bien, avec l'ingénieux auteur que vous avez réfuté, que notre théâtre est supérieur au théâtre ancien \ je vois bien encore que celte supériorité découle d'une plus profonde élude du cœur humain. Mais à quoi devons-nous celte connaissance des passions? — Au christianisme, et non à la philosophie. Vous. riez, mon ami -, écoutez-moi :
S'il existait une reUgion dont la qualité essentielle fût de poser une barrière aux passions de l'homme, elle augmcnlerait nécessai-
* Lecoosubl. en 1801.
' Génie du Christianisme.
rement le jeu de ces passions dans le drame et dans l'épopée ; elle serait, par sa nature même, beaucoup plus favorable au développement des caractères que toute autre institution religieuse qui, ne se mêlant point aux affections de l'âme, n'agirait sur nous que par ies scènes extérieures. Or, la religion cbrétienne a cet avantage sur les cultes de l'antiquité : c'est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu, et multiplie les orages de la conscience autour du vice.
Toutes les bases du vice et de la vertu ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Évangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité était une bassesse, et l'orgueil une qualité. Parmi nous, c'est tout le contraire : l'orgueil est le premier des vices, et Thumilité la première des vertus. Cette seule mutation de principes bouleverse la morale entière. Il n'est pas difficile de voir que c'est le christianisme qui a raison, et que lui seul a rétabli la véritable nature. Mais il résulte de là que nous devons découvrir dans les passions des choses que les anciens n'y voyaient pas, sans qu'on puisse attribuer ces nouvelles vues du cœur humain à une perfection croissante du génie de l'homme.
Donc, pour nous, la racine du mal est la vanité, et la racine du bien la charité ^ de sorte que les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un composé d'amour. Avec ces deux termes extrêmes, il n'est point de termes moyens qu'on ne trouve aisément dans l'échelle de nos passions. Le christianisnic a été si loin en morale, qu'il a, pour ainsi dire, donné les abstractions ou les règles mathématiques des émotions de l'âme.
Je n'entrerai point ici, mon cher ami, dans le détail des caractères dramatiques, tels que ceux du père, de l'époux, etc. Je ne traiterai point auss: de chaque sentiment en particulier : vous verrez tout cela dans mon ouvrage. J'observerai seulement, à propos de l'amitié, en pensant à vous, que le christianisme en développe sin- I. lu 41
gulièrement les charmes, parce qu'il est tout en contrastes comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, iU doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'un genre différent; des opinions opposées, des principes semblables-, des haines et des amours diverses, mais au fond la même dose de sensibilité; des humeurs tranchantes, et pourtant des goûts pareils-, en un mot, de grands contrastes de caractère, et de grandes harmonies de cœur.
En amour, madame de Staël a commenté Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte. Mais si ce n'est que dans les siècles modernes que s'est formé ce mélange des sens et de l'âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale , n'est-ce pas encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné? N'est-ce pas lui qui, tendant sans cesse à épurer le cœur, est parvenu à répandre de la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible? Et combien n'en a-t-il pas redoublé l'énergie en le contrariant dans le cœur de l'homme? Le christianisme seul a établi ces terribles combats de la chair et de l'esprit, si favorables aux grands effets dramatiques. Voyez, dans Héloïse, la plus fougueuse des passions luttant contre une religion menaçante. Héloïse aime, Héloise brûle-, mais là s'élèvent des murs glacés-, là, toul s'éteint sous des marbres insensibles ; là, des châtiments ou des récompenses éternelles attendent sa chute ou son triomphe. Didon ne perd qu'un amant ingrat: oh! qu'Héloïse est travaillée d'un tout autre soin ! Il faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle. Et qu'elle n'espère pas détourner secrètement, au profit d'Abeilard, la moindre partie de son cœur : le Dieu qu'elle sert est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence ; il punit jusqu'à l'ombre d'une pensée, jusqu'au songe qui s'adresse à d'au- U'es qu'à lui.
Au reste, on sent que ces cloîtres, que ces voûtes, que ces mœurs
austères, en contraste avec l'amour malheureux, en doivent augmenter encore la force et la mélancolie. Je suis fâché que madame de Staël ne nous ait pas développé religieusement le système des passions. La perfectibilité n'était pas, du moins selon moi, l'inslrument dont il fallait se servir pour mesurer des faiblesses. J'en aurais plutôt appelé aux erreurs mêmes de ma vie : forcé de faire l'histoire des songes, j'aurais interrogé mes songes*, et si j'eusse trouvé que nos passions sont réellement plus délices que les passions des anciens, j'en aurais seulement conclu que nous sommes plus parfaits en illusions.
Si le temps et le lieu le permettaient, mon cher ami, j'aurais bien d'autres remarques à faire sur la littérature ancienne -, je prendrais la liberté de combattre plusieurs jugements littéraires de madame de Staël.
Je ne suis pas de son opinion touchant la métaphysique des anciens : leur dialectique était plus verbeuse et moins pressante que la nôtre-, mais en métaphysique ils en savaient autant que nous.
Le genre humain a t-il fait un pas dans les sciences morales? Non ; il avance seulement dans les sciences physiques : encore, combien il serait aisé de contester les principes de nos sciences! Certainement Aristote, avec ses dix catégories, qui renfermaient toutes les forces de la pensée, était aussi savant que Bayle et Condillac en idéologie; mais on passera éternellement d'un système à l'autre sur ces matières : tout est doute, obscurité, incertitude en métaphysique. La réputation et l'influence de Locke sont déj.^ tombées en Angleterre. Sa doctrine, qui (lovait prouver si clairement qu'il n'y a point d'idées innées, n'est rien moins que certaine, puisqu'elle échoue contre les vérités mathématiques, qui ne peuvent jamais être entrées dans l'àmo par les sons. Est-ce Todorat, le goût, le toucher, l'ouïe, la vue, qui ont démontré à Pythagore que, dans un triangle rectangle, le carré de l'hypolhénuse est égal h la somme des carrés faits sur les deux autres côtés? Tous les arithméticiens et tous les géomètres diront à madame de Staël que les nombres
et les rapports des trois dimensions de la matière sont de pures abstractions de la pensée, et que les sens, loin d'entrer pour quelque chose dans ces connaissances, en sont les plus grands ennemis. D'ailleurs, les vérités mathématiques, si j'ose le dire, sont innées en nous, par cela seul qu'elles sont éternelles. Or, si ces vérités sont éternelles, elles ne peuvent être que les émanations d'une source de vérité qui existe quelque part. Cette source de vérité ne peut être que Dieu. Donc l'idée de Dieu, dans l'esprit humain, est à son tour une idée innée j donc notre âme , qui contient des vérités éternelles, est au moins une immortelle substance.
Voyez, mon cher ami, quel enchaînement de choses, et combien madame de Staël est loin d'avoir approfondi tout cela. Je serai obligé, malgré moi, de porter ici un jugement sévère. Madame de Slaël, se hâtant d'élever un système, et croyant apercevoir que Rousseau avait plus pensé que Platon, et Sénèque plus que Tite- Live, s'est imaginé tenir tous les fils de l'àme et de l'intelligence humaine; mais les esprits pédantesques, comme moi, ne sont point du tout contents de cette marche précipitée. Ils voudraient qu'on eût creusé plus avant dans le sujet, qu'on n'eût pas été si superficiel, et que dans un livre où l'on fait la guerre à l'imagination et aux préjuges, dans un livre où l'on traite de la chose la plus grave du monde, la pensée de l'homme, on eût moins senti l'imagination, le goût du sophisme, et la pensée inconstante et versatile de la femme.
Vous savez , mon cher ami, ce que les philosophes nous reprochent, à nous autres gens religieux -, ils disent que nous n'avons pas la tête forte. Ils lèvent les épaules de pitié quand nous leur parlons du sentiment moral. Ils demandent : Qu'est-ce que tout cela prouve? En vérité, je vous avouerai, à ma confusion, que je n'en sais rien moi-même, car je n'ai jamais cherché à me démontrer mon cœur-, j'ai toujours laissé ce soin à mes amis. Toutefois, n'allez pas abuser de cet aveu, et me trahir auprès de la philosophie. L faut que j'aie l'air de m'entendre, lors même que je ne m'entends
pas du tout. On m'a dit, dans ma retraite, que cette manière réussissait. Mais il est bien singulier que tous ceux qui nous accablent de leurs mépris pour notre défaut d'argumentation , et qui regardent nos misérables idées comme les habilités de la maison *, oublient le fond même des choses dans le sujet qu'ils traitent , de sorte que nous sommes obligés de nous faire violence, et depejiser, au péril de nos jours, contre notre tempérament religieux, pour rappeler à ces penseurs ce qu'ils auraient dû penser.
N'est-il pas tout-à-fait incroyable qu'en parlant de l'avilissement des Romains sous les empereurs, madame de Staël ait négligé de nous faire valoir Tinfluence du christianisme naissant sur l'esprit des hommes? elle a l'air de ne se souvenir de la religion , qui a changé la face du monde, qu'au moment de l'invasion des barbares. Mais, bien avant cette époque, des cris de justice et de liberté avaient retenti dans l'empire des Césars. Et qui est-ce qui les avait poussés , ces cris? les chréliens. Fatal aveuç^loment des systèmes! madame de SU'.ël appelle la folie du martyre des actes que son cœur généreux louerait a ileurs avec transport : je veux dire déjeunes vierges préférant la mort aux caresses des tyrans , des hommes refusant de sacrilier aux idoles , et scellant de leur sang , aux yeux du monde étonné, le dogme de l'unité d'un Dieu et de l'immortalité de l'âme; je pense que c'est là de la philosophie.
Quel dut être l'étonnement de la race humaine, lorsqu'au milieu des superstitions les plus honteuses, lorsque tout était Dieu, excepté Dieu même, comme parle Bossuet, Tertullien fit tout-à-coup entendre ce symbole d-:* la foi chrétienne. « Le Dieu que nous adorons est « un seul Dieu , qui a rréé l'univers avec les éléments , les corps et • les esprits qui le composent, et qui par sa parole, sa raison et sa « toute-puissance , a transformé le néant en un monde , pour être « l'ornement de sa grandeur... Il est invisible, quoiqu'il se monlrb « partout impalpable, quoique nous nous en fassions une image,
' Phrase de madame de Siaël.
« incompréhensible, quoique appelé par toutes les lumières de la « raison... Rien ne fait mieux comprendre le souverain Être que « l'impossibilité de le concevoir : son immensité le cache et le clé « couvre à la fois aux hommes K »
Et quand le même apologiste osait seul parler la lang'ue de la liberté au milieu du silence du monde , n'était-ce point encore de la philosophie? Qui n'eût cru que le premier Brutus, évoqué de la tombe, menaçait le trône des Tibères, lorsque ces tiers accents ébranlèrent les portiques où venaient se perdre les soupirs de Rome esclave :
« Je ne suis point l'esclave de l'empereur. Je n'ai qu'un maître, a c'est le Dieu tout-puissant et éternel, qui est aussi le maître de « César 2... Voilà donc pourquoi vous exercez sur nous toutes a sortes de cruautés ! Ah ! s'il nous était permis de rendre le « mal pour le mal, une seule nuit et quelques flambeaux suffi- « raient à notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et nous « remplissons tout : vos cités, vos îles, vos forteresses, vos « camps , vos colonies, vos tribus , vos décuries, vos conseils, le a palais, le sénat, le forum ^^ nous ne vous laissons que vos a temples. »
Je puis me tromper, mon cher ami -, mais il me semble que madame de Staël , en faisant l'histoire de l'esprit philosophique, n'aurait pas dû omettre 'de pareilles choses. Cette littérature des Pères, qui remplit tous les siècles , depuis Tacite jusqu'à saint Bernard , offrait une carrière immense d'observations. Par exemple, un des noms injurieux que le peuple donnait aux premiers chrétiens était celui de philosophe^. On les appelait aussi alhées s, et on les forçait d'abjurer leur religion en ces termes : jJfi roW isievsy Confusion
* Tertull., Apologet., cap. xvii.
^ Cœtcrum liber sum illi. Domitius enim meux unus est, Deus omnipoletu, et œternus, idem qui et ipxius. {Apologet., cap. xxxiv.)
* Ai.-ologct., cap. xxxvu.
* Saint .lusT., Apologet.; TF.m.. Apnlogpt., ri ,
t Atuenagor., Légat, pro Christ, i ARiNub., nb. i.
aux athées *. Étrange destinée des chrétiens ! Brûlés, sous Néron , pour cause d'athéisme \ guillotinés , sous Robespierre , pour cause de crédulité : lequel des deux tyrans eut raison? Selon la loi de la perfeclibilité, ce doit être Robespierre.
On peut remarquer, mon cher ami , d'un bout à l'autre de l'ouvrage de madame de Staël , des contradictions singulières. Quelquefois elle paraît presque chrétienne, et je suis prêt à me réjouir. Mais l'instant d'après la philosophie reprend le dessus. Tantôt, inspirée par se sensibilité naturelle , qui lui dit qu'il n'y a rien de touchant, rien de beau sans la religion, elle laisse échapper son âme. Mais tout-à-coup V argumentation se réveille, et vient contrarier les élans du cœur-, l'analyse prend la place de ce vague infini où la pensée aime à se perdre; et Ventendement cite à son tribunal des causes qui ressortissaient autrefois à ce vieux siège de la vérité, que nos pères gaulois appelaient les entrailles de l'homme. Il résulte que le livre de madame de Staël est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs. Ainsi, lorsqu'elle attribue au christianisme la mélancolie qui règne dans le génie des peuples modernes , je suis absolument de son avis^ mais quand elle joint à celte cause je ne sais quelle maligne influence du Nord , je ne reconnais plus l'auteur qui me paraissait si judicieux auparavant. Vous voyez, mon cher ami, que je me tiens dans mon sujet, et que je passe maintenant à la littérature moderne.
-La religion des Hébreux , née au milieu des foudres et des éclairs, dans les bois d'Horeb et de Sinai, avait je ne sais quelle tristesse formidable. La religion chrétienne, en retenant ce que celle de Moïse avait de sublime, en a adouci les autres traits. Faite pour les misères et pour les besoins de notre cœur, elle est essentiellement tendre et mélancolique. Elle nous représente toujours l'homme comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes , et qui ne se repose qu'au tombeau. Le Dieu qu'elle offre à nos
* EuSEB., hb. IV, cap. iv.
adorations est le Dieu des infortunés 5 il a souffert lui-même , les enfants et les faibles sont les objets de sa prédilection , et il chérit ceux qui pleurent.
Lesperséculions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent sans doute leur penchant aux méditations sérieuses. L'invasion des barbares mit le comble à tant de calamités, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s'est jamais effacée. Tous les liens qui attachent à la vie étant brisés à la fois , il ne reste plus que Dieu pour espérance, et le désert pour refuge. Comme au temps du déluge, les hommes se sauvèrent sur le sommet des montagnes, emportant avec eux les débris des arts et de la civilisation. Les solitudes se remplirent d'anachorètes qui , vêtus de feuilles de palmier, se dévouaient à des pénitences sans fin pour fléchir la colère céleste. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de l'existence que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Une prodigieuse mélancolie dut être le fruit de cette vie monastique 5 car la mélancolie s'engendre du vague des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un cœur solitaire.
Ce sentiment s'accrut encore parles règles qu'on adopta dans la plupart des communautés. Là , des religieux bêchaient leurs tombeaux , à la lueur de la lune , dans les cimetières de leurs cloîtres ^ ici, ils n'avaient pour lit qu'un cercueil : plusieurs erraient comme des ombres sur les débris de Memphis et de Babylone, accompagnés par des lions qu'ils avaient apprivoisés au son de la harpe de David. Les uns se condamnaient à un perpétuel silence j les autres répétaient , dans un éternel cantique , ou les soupirs de Job , ou les plaintes de Jércmie, ou les pénitences du roi -prophète. Enfin les monastères étaient bâtis dans les sites les plus sauvages : on les trouvait dispersés sur les cimes du Liban , au milieu des sables de l'Egypte , dans l'épaisseur des forêts des Gaules , et sur les grèves des mers britanniques. Oh ! comme ils devaient être tristes , les tin-
tements de la cloche religieuse qui, dans le calme des nuits, appelaient les vestales aux veilles et aux prières, et se mêlaient, sous les voûtes du temple, aux derniers sons des cantiques et aux faibles bruissements des flots lointains! Combien elles étaient profondes les méditations du solitaire qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, rêvait à l'aspect de la mer, peut-être agitée par l'orage ! la tempête sur les flots, le calme dans sa retraite ! des hommes brisés par des écueils au pied de Pasile de la paix ! l'infini de l'autre côté du mur d'une cellule, de même qu'il n'y a que la pierre du tombeau entre l'éternité et la vie!... Toutes ces diverses puissances du malheur, de la religion, des souvenirs, des mœurs, des scènes de la nature, se réunirent pour faire du génie chrétien le génie même de la mélancolie.
Il me paraît donc inutile d'avoir recours aux barbares du Nord pour expliquer ce caractère de tristesse que madame de Staël trouve particulièrement dans la littérature anglaise et germanique, et qui pourtant n'est pas moins remarquable chez les maîtres de l'école française. Ni l'Angleterre, ni rAlIcmagne, n'a produit Pascal et Bossuet, ces deux grands modèles de la mélancolie en sentiments et en pensées.
Mais Ossian, mon cher ami, n'est-il pas la grande fontaine du Nord où tous les bardes se sont enivrés de mélancolie, de même que les anciens peignaient Homère sous la figure d'un grand fleuve, où tous les petits fleuves venaient remplir leurs urnes? J'avoue que cette idée de madame de Staël me plaît fort. J'anne à me représenter les deux aveugles, l'un sur la cime d'une montagne d'Ecosse, la tête chauve, la barbe humide, la harpe à la main, et dictant ses lois, du milieu des brouillards, à tout le peuple poétique de la Germanie ; l'autre, assis sur le sommet du Pinde, environné des Muses qui tiennent sa lyre, élevant son front couronné sous le beau ciel de la Grèce, et gouvernant, avec un sceptre orné de lauriers, la patrie du Tasse et celle de Racine.
« Vous abandonnez donc ma cause ? » allez- vous vous écrier ici.
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Sans cloute, mon clier ami -, mais il faut que je vous en dise la raison secrète : c'est qu'Ossian lui-même est chrétien, Ossian chrétien! Convenez que je suis bien heureux d'avoir converti ce barde, et qu'en le faisant entrer dans les rangs de la religion, j'enlève un des premiers héros à l'âge de la mélancolie.
Il n'y a plus que les étrangers qui soient encore dupes d'Ossian. Toute l'Angleterre est convaincue que les poëmes qui portent ce nom sont l'ouvrage de M. Macpherson lui-même. J'ai été longtemps trompé par cet ingénieux mensonge : enthousiaste d'Ossian comme un jeune homme que j'étais alors, il m'a fallu passer plusieurs années à Londres, parmi les gens de lettres, pour être entièrement désabusé. Mais enfin je n'ai pu résister à la conviction, et les palais de Fingal se sont évanouis pour moi, comme beaucoup d'autres songes.
Vous connaissez toute l'ancienne querelle du docteur Johnson et du traducteur supposé du barde calédonien. M. Macpherson, poussé à bout, ne put jamais montrer le manuscrit de Fingaly dont il avait fait une histoire ridicule, prétendant qu'il l'avait trouvé dans un vieux coffre chez un paysan -, que ce manuscrit était en papier et en caractères runiques. Or Johnson démontra que ni le papier ni l'alphabet runiques n'étaient en usage en Ecosse à l'époque fixée par M. Macpherson. Quant au texte qu'on voit maintenant imprimé avec quelques poëmes de Smith, ou à celui qu'on peut imprimer encore*, on sait que les poëmes d'Ossian ont été traduits de l'anglais dans la langue calédonienne ; cùt plusieurs montagnards écossais sont devenus complices de la fraude de leur compatriote. C'est ce qui a trompé.
Au reste, c'est une chose fort commune en Angleterre que tous ces manuscrits retrouvés. On a vu dernièrement une tragédie de Shakespeare, et, ce qui est plus extraordinaire, des ballades du temps
* Quelques journaux anglais ont dit, et des journaux français ont répété, que !e texte véritable d'Ossian allait enlin paraître ; mais ce ne peut être que la version écossaise faite sur le texte même de Macpherson.
de Chaucer, si parfaitement imitées pour le style, le parchemin et les caractères antiques, que tout le monde s'y est mépris. Déjà mille volumes se préparaient pour développer les beautés et prouver l'authenticité de ces merveilleux ouvrages, lorsqu'on surprit Véditeur écrivant et composant lui-même ces poèmes saxons. Les admirateurs en furent quittes pour rire, et pour jeter leurs commentaires au feu 5 mais je ne sais si le jeune homme qui s'était exercé dans cet art singulier ne s'est point brûlé la cervelle de désespoir.
Cependant il est certain qu'il existe d'anciens poëmes qui portent le nom d'Ossian. Ils sont irlandais ou erses d'origine : c'est l'ouvrage de quelque moine du treizième siècle. Fingal est un géant qui ne fait qu'une enjambée d'Ecosse en Irlande ; et les héros vont en terre sainte pour expier les meurtres qu'ils ont commis.
Et, pour dire la vérité, il est même incroyable qu'on ait pu se tromper sur l'auteur des poëmes d'Ossian. L'homme du dix-huitième siècle y perce de toutes parts. Je n'en veux pour exemple que l'apostrophe du barde au soleil : « 0 soleil, lui dit-il, qui es-tu? d'où viens-tu? où vas-tu? no tomberas-tu point un jour, etc.*?»
Madame de Staël, qui reconnaît si bien l'histoire de l'entendement humain , verra qu'il y a là-dedans tant d'idées complexes sous les rapports moraux, physiques et métaphysiques, qu'on ne peut presque sans absurdité les attribuer à un Sauvage. En outre, les notions les plus abstraites du temps, de la durée, de Vélendue, se trouvent à chaque page d'Ossian. J'ai vécu parmi les Sauvages de l'Amérique, et j'ai remarqué qu'ils parlent souvent des temps écoulés, mais jamais des temps à naître. Quelques grains de poussière au fond du tombeau leur restent en témoignage de la vie dans le néant du passée mais qui peut leur indiquer l'existence dans le néant de l'avenir? Cette anticipation du futur, qui nous est si familière, est néanmoins une des plus fortes abstractions où la pensée
* J'écris de mémoire, cl je puis me tromper sur quelques mots j mais c'est 1« &ens, et cela me suflii.
de l'homme soit arrivée. Heureux toutefois le Sauvage qui ne sait pas, comme nous, que la douleur est suivie de la douleur, et dont l'âme, sans souvenir et sans prévoyance, ne concentre pas en ellemême, par une sorte d'éternité douloureuse, le passé, le présent et l'avenir !
Mais ce qui prouve incontestablement que M. Macplierson est l'auteur des poëmes d'Ossian, c'est la perfection, ou le beau idéal de la morale dans ces poëmes. Ceci mérite quelque développement.
Le beau idéal est né de la société. Les hommes très-près de la nature ne le connaissent pas. Ils se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu'ils voient. Mais comme ils vivent au milieu des déserts, leur tableaux sont toujours grands et poétiques. Voilà pourquoi vous ne trouvez point de mauvais goût dans leurs compositions. Mais aussi elles sont monotones, et les sentiments qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme.
Le siècle d'Homère s'éloignait déjà de ces premiers temps. Qu'un Sauvage perce un chevreuil de sa flèche -, qu'il le dépouille au milieu de toutes les forêts ^ qu'il étende la victime sur les charbons du tronc d'un chêne, tout est noble dans cette action. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des couteaux. Un instrument de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions allemandes ; ou bien il fallait qu'il cherchât le beau idéal physique, en commençant à cacher. Remarquez bien ceci. L'explication suivante va tout éclaircir.
A mesure que la société multiplia les besoins et les commodités de la vie, les poètes apprirent qu'ils ne devaient plus, comme par le \ ipassé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du ta- J3leau. Ce premier pas fait, ils virent encore qu'il fallait choisir : ensuite, que la chose choisie était susceptible d'une forme plus belle et d'un plus bel effet dans telle ou telle position. Toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant, ils se trouvèrent peu-à-peu dans des formes qui n'étaient plus naturelles, mais qui étaient plus belles que celles de la nature -, et les artistes appelèrent
ces formes le beau idéal. On peut donc définir le beau idéal Vart de choisir et de cacher.
Le beau idéal moral se forma comme le beau idéal physique. On déroba à la vue certains mouvements de l'àme, car l'âme a ses honteux besoins et ses bassesses comme le corps. Et je ne puis m'empcchcr de remarquer que l'homme est le seul de tous les êtres vivants qui soit susceptible d'être représenté plus parfait que nature , et comme approchant de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le beau idéal d'un aigle, d'un Mon, etc. Si j'osais m'élever jusqu'au raisonnement ^ mon cher ami , je vous dirais que j'entrevois ici une gi'andc pensée de l'Auteur des êtres, et une preuve de notre immortalité.
La société où la morale atteignit le plus vite tout son développement dut atteindre le plus tôt au beau idéal des caractères. Or c'est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la reUgion chrétienne. C'est une chose étrange , et cependant rigoureusement vraie, qu'au moyen de l'Évangile la morale avait acquis chez nos pères son plus haut point de perfection , tandis qu'ils étaient de vrais barbares dans tout le reste.
Je demande à présent où Ossian aurait pris celte morale parfaite qu'il donne partout à ses héros? Ce n'est pas dans sa religion , puisqu'on convient qu'il n'y a point de religion dans ses ouvrages. Serait-ce dans la nature même? Et comment le sauvage Ossian , sur un rocher de la Calédonie, tandis que tout était cruel, barbare, sanguinaire, grossier autour de lui , serait-il arrivé en quelques jours à des connaissances morales que Socrate eut à peine dans les siècles les plus éclairés de la Grèce, et que l'Évangile seul a révélées au monde, comme le résultat de quatre mille ans d'observations sur le caractère des hommes? La mémoire de madame de Staël l'a trahie, lorsqu'elle avance que les poésies Scandinaves ont la môme couleur que les poésies du prétendu barde écnssais. Chacun sait que c'est tout le contraire. Les premières ne respirent que brutalité et vengeance. M. Macpherson lui-même a bien soin de remarquer
celte différence , et de mettre en contraste les guerriers de Morven et les guerriers de Lochlin. L'ode que madame de Staël rappelle dans une note a même été citée et commentée par le docteur Blair, en opposition aux poésies d'Ossian. Cette ode ressemble beaucoup à la chanson de mort des Iroquois : « Je ne crains point la mort , je « suis brave : que ne puis-je boire dans le crâne de mes ennemis et « leur dévorer le cœur ! etc. » Enfin M. Macpherson a fait des fautes en histoire naturelle, qui suffiraient seules pour découvrir le mensonge. Il a planté des chênes où jamais il n'est venu que des bruyères, et fait crier des aigles où l'on n'entend que la voix de la harnache et le sifflement du courlieu.
M. Macpherson était membre du parlement d'Angleterre. Il était riche-, il avait un fort beau parc dans les montagnes d'Ecosse, où, à force d'art et de soin, il était parvenu à faire croître quelques arbres-, il était en outre très-bon chrétien , et profondément nourri de la lecture de la Bible * -, il a chanté sa montagne, son parc, et le génie de sa religion.
Cela , sans doute, ne détruit rien du mérite des poëmes de Temora etdeFingal; ils n'en sont pas moins le vrai modèle d'une sorte de mélancolie du désert , pleine de charmes. J'ai fait venir la petite édition qu'on vient de publier dernièrement en Ecosse-, et, ne vous en déplaise, mon cher ami, je ne sors plus sans mon Homère de Westein dans une poche , et mon Ossian de Glascow dans l'autre. Mais cependant il résulte de tout ce que je viens de vous dire que le système de madame de Staël , touchant l'influence d'Ossian sur la littérature du Nord , s'écroule -, et quand elle s'obstinerait à croire que le barde écossais a existé, elle a trop d'esprit et de raison pour
* PIu>icurs morceaux dOssian sont visiblement imités de la Bible, et d'autres traduits d'Homère, tels que la belle expiession the joy of grief j xfuepoîo T£TapTCù){Ae(i83c -jocio. [Od., lib. XI, V. 212, le plaisir de la </ou/cur.) J'ubservi rai qu'Homère a une tciiiie iiiélancoliiiue, dans le grec, que toutes les tiaduclions ont lait disparaître. Je ne crois pas, comme madame de Siaël, qu'il y ait un âge particulier de la mélancolie; mais je crois que tous les grands génies ont été mélancoliques.
ne pas sentir que c'est toujours un mauvais système que celui qui repose sur une base aussi contestée *. Pour moi , mon cher ami , vous voyez que j'ai tout à gagner à la chute d'Ossian , et que , chassant h perfectibililé mc\anco\\q\ie des tragédies de Shakespeare, des Nuils d'Young, de VUéloïse de Pope, de la Clarisse de Piichardson , j'y rétablis victorieusement la mélancolie des idées religieuses. Tous ces auteurs étaient chrétiens , et l'on croit même que Shakespeare était catholique.
Si j'allais maintenant, mon cher ami , suivre madame de Staël dans le siècle de Louis XIV, c'est alors que vous me reprocheriez d'être tout-à-fait extravagant. J'avoue que , sur ce sujet , je suis d'une superstition ridicule. J'entre dans une sainte colère quand on veut rapprocher les auteurs du dix-huitième siècle des écrivains du dixseptième ; et même, à présent que je vous en parle, ce seul souvenir est prêt à m'eraporter la raison hors des gonds, comme dit Biaise Pascal. Il faut que je sois bien séduit par le talent de madame de Staël pour rester muet dans une pareille cause.
Mon ami, nous n'avons pas d'historiens, dit-elle. Je pensais que Bossuet était quelque chose ! Montesquieu lui-même lui doit son livre de la Grandeur et de la décadence de l'empire romain, dont il a trouvé l'abrégé sublime dans la troisième partie du Discours sur l'hisloire universelle. Les Hérodote, les Tacite, les Tilc-Live sont petits, selon moi, auprès de Bossuet 5 c'est dire assez que les Guichardin, les Mariana, les Hume, IcsRobertson, disparaissent devant lui. Quelle revue il fait de la terre ! il est en mille lieux à la fois : patriarche sous le palmier de Tojjhel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Alliéncs et à Rome, il change de temps et de place à son gré-, il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main , avec une auto-
* D'ailleurs, quand ces pnêmcs auraicnl existé avant Macplierson ^ce qui est sans vraisemljlance), ils nï-laicnl iioinl rassonib es, cl les poclcs tcicbrcs de l'Anglelerrc ne les connaiss:ii.nt pas. Gray lui-niènic, si voisin de nous, dans 60D ode du Barde, ne rappelle pas une seule fois le nom d Ossian.
rite incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui et Juifs et Gentils au tombeau ^ il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations, et, marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain.
Sans religion on peut avoir de l'esprit -, mais il est presque impossible d'avoir du génie. Qu'ils me semblent petits la plupart de ces hommes du dix-huitième siècle, qui, au lieu de l'instrument infini dont les Racine et les Bossuet se servaient pour trouver la note fondamentale de leur éloquence, emploient l'échelle d'une étroite philosophie, qui subdivise l'âme en degrés et en minutes, et réduit tout l'univers, Dieu compris, à une simple soustraction du néant !
Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu, auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'àme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il enferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne saurait plus sortir. Il ne voit plus rien de noble dans la nature : tout s'y opère par d'impurs moyens de corruption et de régénération. Le vaste abîme n'est qu'un peu d'eau bitumineuse; les montagnes sont de petites protubérances de pierres calcaires ou vitrescibles. Ces deux admirables flambeaux des cieux, dont l'un s'éteint quand l'autre s'allume, afin d'éclairer nos travaux et nos veilles, ne sont que deux masses pesantes, formées au hasard par je ne sais quelle agrégation fortuite de matière. Ainsi, tout est désenchanté, tout est mis à découvert par l'incrédule : il vous dira même qu'il sait ce que c'est que l'homme, et si vous voulez l'en croire il vous expliquera d'où vient la pensée, et ce qui fait que votre cœur se remue au récit d'une belle action : tant il a compris facilement ce que les plus grands génies n'ont pu comprendre ! Mais approchez, et voyez en quoi consistent les hautes lumières de la philosophie ! Regardez au fond de ce tombeau ; contemplez ce cadavre enseveli, cette statue du néant, voilée d'un linceul : c'est tout l'homme de l'athée.
Voilà une lettre bien longue, mon cher ami; et cependant je ne vous ai pas dit la moitié des choses que j'aurais à vous dire.
On m'appellera capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les capucins. Quant à vous, en votre qualité de poète, pourquoi seriezvous effrayé d'une barbe blanche ? Il y a longtemps qu'Homère a réconcilié les Muses avec elle. Quoi qu'il en soit, il est temps de mettre fin à celte épître. Mais comme vous savez que nous autres papistes avons la fureur de vouloir convertir notre prochain, je vous avouerai en confidence que je donnerais beaucoup de choses pour voir madame de Staël se ranger sous les drapeaux de la religion. Voici ce que j'oserais lui dire, si j'avais l'honneur de la connaître :
«Vous êtes sans doute une femme supérieure : votre tête est forte, « et votre imagination quelquefois pleine de charmes, témoin ce que « vous dites d'Herminie déguisée en guerrier. Votre expression a « souvent de l'éclat et de l'élévation.
« Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin « d'être ce qu'il aurait pu devenir. Le système en est monotone, « sans mouvement, et trop mêlé d'expressions métaphysiques. Le « sophisme des idées repousse, l'érudition ne satisfait pas, et le cœur a surtout est trop sacrifié à la pensée. D'où proviennent ces défauts? « de votre philosophie. C'est la partie éloquente qui manque essen- « tiellemcnt à votre ouvrage. Or, il n'y a point d'éloquence sans « religion. L'homme a tellement besoin d'une éternité d'espérance, « que vous avez été obligée de vous en former une sur la terre par a votre système d^Q perfectibilité^ pour remplacer cet infini^ que vous « refusez de voir dans le ciel. Si vous êtes sensible à la renommée, « revenez aux idées religieuses. Je suis convaincu que vous avez « en vous le germe d'un ouvrage beaucoup plus beau que tous ceux « que vous nous avez donnes jusqu'à présent. Votre talent n'est « qu'à demi développé ^ la philosophie l'étouffé-, et si vous demeurez € dans vos opinions, vous ne parviendrez point à la hauteur où vous « pouviez atteindre en suivant la roule qui a conduit Pascal, Bosc suet elRacine à l'immortalité.»
Voilà comme je parlerais à madame de Staël sous les rapports de la gloire. Quand je viendrais à Tarlicle du bonheur, pour rendre mes T. u. 43
sermons moins ennuyeux, je varierais ma manière. J'emprunterais cette langue des forêts qui m'est permise en ma qualité de Sauvage. Je dirais à ma néophyte :
« Vous paraissez n'être pas heureuse : vous vous plaignez sou- « vent, dans votre ouvrage, de manquer de cœurs qui vous enten- « dent. Sachez qu'il y a de certaines âmes qui cherchent en vain « dans la nature les âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et « qui sont condamnées par le grand Esprit à une sorte de veuvage « éternel.
« Si c'est là votre mal, la religion seule peut le guérir. Le mot « philosophie^ dans le langage de l'Europe, me semble correspondre « au mot solitude dans l'idiome des Sauvages. Or, comment la phi- « losophie remplira-t-elle le vide de vos jours? Comble-t-on le désert « avec le désert?
« Il y avait une femme des monts Apalaches qui disait : Il n'y a « point de bons génies, car je suis malheureuse, et tous les habitants « des cabanes sont malheureux. Je n'ai point encore rencontré « d'homme, quel que fiit son air de félicité, qui n'entretînt une « plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au a puits naturel de la savane Alachua : la surface vous en paraît « calme et pure 5 mais lorsque vous regardez au fond du bassin « tranquille, vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit « dans ses ondes.
« La femme alla consulter le jongleur du désert de Scambre^ pour o savoir s'il y avait de bons génies. Le jongleur lui répondit : Ro- « seau du fleuve, qui est-ce qui t'appuiera s'il n'y a pas de bons gé- « nies ? Tu dois y croire par cela seul que tu es malheureuse. Que « feras-tu de la vie si tu es sans bonheur, et encore sans espérance! « Occupe-toi, remplis secrètement la solitude de tes jours par des a bienfaits. Sois l'astre de l'infortune, répands tes clartés modestes a dans les ombres -, sois témoin des pleurs qui coulent en silence, « et que les misérables puissent attacher les yeux sur toi sans être « éblouis. Voilà le seul moyen de trouver ce bonheur qui te manque.
A M. DE FONTÀNES. 339
€ Le grand Esprit ne l'a frappée que pour te rendre sensible aux « maux de tes frères, et pour que tu cherches à les soulager. Si notre c cœur est comme le puits du crocodile, il est aussi comme ces ar- « bres qui ne donnent leur baume pour les blessures des hommes « que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes.
€ Le jongleur du désert de Scamhre, ayant ainsi parlé à la femme « des monts Apalaches, rentra dans le creux de son rocher. »
Adieu, mon cher ami-, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. »
{L'Auteur du Génie du Christianisme.)
FIS de TOUE SECOND DU GÉNIE DU CHRISTIAMSKEè
NOTE 1, page 11;
Je répondrai par un seul fait à toutes les objections qu'on peut me faire contre rancienne censure. N'est-ce pas en France que tous les ouvrages contre la religion ont été composés, vendus et publiés, et souvent même imprimés? et les grands eux-mêmes n'étaient-ils pas les premiers à les faire valoir et à les protéger? Dans ce cas, la censure n'était donc qu'une mesure dérisoire, puisqu'elle n'a jamais pu empêcher un livre de paraître, ni un auteur d'écrire librement sa pensée sur toute espèce de sujets : après tout , le plus grand mal qui pouvait arri\er à un écrivain était d'aller passer quelques mois à la Bastille, d'où il sortait bientôt avec les honneurs d'une persécution, qui quelque-. fois était son seul titre à la célébrité.
NOTE 2 , page 29.
On jugera de l'éloquence de saint Chrysostome par ces deux morceaux tradiiiis ou extraits par Rollin, dans son Traité des Etudes, tom. il, chap. ii, pag. 493.
Extrait du discours de saint Chrysostome sur la disgrâce d'Eutrope.
Eutropc était un favori tout-puissant auprès de IVmpereur Arcade , et qui gouvernait absoIuuKMit l'esprit de son maître. Ce prince, aussi faible à soutenir ses ministres (luimprudeni à les élever, se vit obligé malgré lui d'abandonner son favori. En un niom 'iit Euirope tomba du comble de la grandeur dans rcxtrciiiitc de la inisére. 11 ne trouva de ressource que dans la pieuse générosité de sa lit Jean Cliryso^loiiie , qu'il avait souvent maltraité, et dans l'asile sacré des autels, qu'il s'était clforcé d abolir par diverses lois, et où il se réfugia dans son malin ur. Le leiuloniain , jour destiné à la célébration des saints mystères , le peuple accourut en foule à l'église, pour y voir dans Eutrope une image éclaianle de li labliSï-e des hommes et du néant des ^-rainleiiis humaines. Le saint évèqiie parla sur ce suj«t d'une manière si vive et si touchante, qu'il cbansca la haine et raver>ion qu'on avait pour Eutrope en compassion, et fil londic en larmes tout son auditoire. Il faut se souvenir que le caractère de saint Clirysoslomc était de parler aux grands et aux puissants, même dans le temps de leur plus grande prospérité, et avec une force et une libcric vraiment épiscopalcs.
a Si l'on a dû jamais s'écrier : Vanité des vanités , et tout n'est que vanité , « certainement c'est dans la conjoncture présente. Où est maintenant cet « éclat des plus hautes dignités? Où sont ces marques d'iionneur et de dis- « tinction ? Qu'est devenu cet appareil des festins et des jouis de réjouissante ces? Où se sont terminées ces acclamations si fréquent! s et ces flatteries si « outrées de tout un peuple assemblé dans le Cirque pour assister au spectacle? « Un seul coup de vent a dépouillé cet arbre superbe de toutes ses feuilles, a et, après l'avoir ébranlé jusque dans ses racines, l'a arraché en un moment « de la terre. Où sont ces faux amis , ces vils adulateurs , ces parasites si em» « pressés à faire leur cour, et à témoigner par leurs actions et leurs paroles « un servile dévouement? Tout cela a disparu et s'est évanoui comme un « songe, comme une fleur, comme une ombre. Nous ne pouvons donc que trop « répéter cette sentence du saint Esprit : Vanité des vanités, et tout n'est que « vanité. Elle devrait être écrite en caractères éclatants dans toutes les places « publiques , aux portes des maisons , dans toutes nos chambres : mais elle « devrait encore bien plus être gravée dans nos cœurs, et faire le continuel « sujet de nos entretiens.
« N'avais-je pas raison , dit saint Chrysostome en s'adressant à Eutrope, de a vous représenter l'inconstance et la fragilité de vos richesses? Vous con- « naissez maintenant, par votre expérience , que comme des esclaves fugitifs a elles vous ont abandonné, et qu'elles sont même, en quelque sorte, deve- « nues perfides et homicides à votre égard , puisqu'elles sont la principale « cause de votre désastre. Je vous répétais souvent que vous deviez faire plus « de cas de mes reproches, quelque amers qu'ds vous parussent, que de ces « fades louanges dont vos flatteurs ne cessaient de vous accabler, parce que « les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les baisers trompeurs « de celui qui hait. Avais-je tort de vous parler ainsi ? Que sont devenus tous « ces courtisans? Ils se sont retirés; ils ont renoncé à votre amitié : ils ne « songent qu'à leur sûreté, à leurs intérêts, aux dépens même des vôtres. Il « n'en est pas ainsi de nous. Nous avons souffert vos eu)portements dans votre « élévation ; et , dans votre chute, nous vous soutenons de tout notre pouvoir. « L'Église, à qui vous avez fait la guerre, ouvre son sein pour vous recevoir a et les théâtres , objet étemel de vos complaisances, qui nous ont si souveol « attiré votre indignation , vous ont abandonné et trahi.
« Je ne parle pas ainsi pour insulter au malheur de celui qui est tombé, ni a pour rouvrir et aigrir des plaies encore toutes sanglantes, mais pour soutenir o ceux qui sont debout, et leur faire éviter de pareils maux. Et le moyen de a les éviter, c'est de se bien convaincre de la fragilité et de la vanité des « grandeurs humaines. De les appeler une fleur, une herbe, un songe, ce n'est « pas encore en dire assez, puisqu'elles sont au-dessous même du néant. Nous « en avons une preuve bien sensible devant les yeux. Qui jamais est parvenu « à une plus haute élévation ? N'avait-il pas dos biens immenses! Lui man- « quait-il quelque dignité? N'éiait-il pas craint et redouté de tout l'empire? a Et maintenant, plus abandonné et plus tremblant que les derniers des mal- « heureux , que les plus vils esclaves , que les prisonniers enfermés dans de « noirs cachots, n'ayant devant les yeux que des épées préparées contre lui , « que les tourments et les bourreaux , privé de la lumière du jour au milieu « du jour même, il attend à chaque nionieni la mort, et ne la perd point de « vue.
« Vous fûtes témoins hier, quand on vint du palais pour le tirer d'ici par « force, comment il courut aux vases sacrés, tremblant de tout le corps, le vi- « sage pâle et défait, faisant à peine entendre une voix faible, entrecoupée de
tt sanglots, et plus mort que vif. Je le répète encore, ce n'est point pour in- M suller à sa chute que je dis tout ceci, mais pour vous attendrir sur ses « maux , et pour vous inspirer des sentiments de clémence et de compassion « à son égard.
(c Mais, disent quelques personnes dures et impitoyables, qiii même nous « savent mauvais gré de lui avoir ouvert l'asile de 1 Eglise, n'est-ce pas cet « homme-là qui en a été le plus cruel ennemi , et qui a fermé cet asile sacré « par diverses lois ? Cela est vrai , répond saint Chrysostome , et ce doit être « pour nous un motif bien pressant de glorifler Dieu de ce qu'il oblige un en- « nemi si lormidable de venir rendre lui-même h»mmage et à la puissance de « lEglise et à sa clémence : à sa puissance , puisijue c'est la guerre qu'il lui a « laiie qui lui a attiré sa disgrâce; à sa clémence, puisque, malgré tous les « maux qu'elle en a reçus , oubliant tout le passé, elle lui ouvre son sein , elle Il le caclie sous ses ailes, elle le couvre de sa protection comme d'un bouclier, a et le reçoit dans iasile sacré des autels, que lui-même avait plusieurs lois tt entrepris dabolir. Il n'y a point de victoires, point de trophées, qui pus- « sent faire tant d'honneur à lÉglise. Une tel!e générosité, dont elle seule est a capable, couvre de honte et les Juils et les infidèles. Accorder hautement « sa protection à un ennemi déclaré, tombé dans la disgrâce , abandonné de « tous, devejiu l'objet du mépris et de la haine publique ; montrer à son égard « une tendresse plus que maternelle ; s'oppos« r en même temps et à la colère « d'un prince , et à l'aveugle lureur du peuple : voilà ce qui fait la gloire de « noire sainte religion.
« Vous dites avec indignation qu'il a fermé cet asile par diverses lois. 0 u homme, qui que vous soyez, vous est-il donc permis de vous souvenir des a iijures qu'on vous a laites ? Ne sommes-nous pas les serviteurs d Un Dieu « crucifié, qui dit en expirant : Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent jt ce qu'ils font? El cet homme, prosterne au pied des autels, et exjiosé en « speciacle à lout l'univers , ne vient-il pas lui-n:ême abroger ses lois et en « reconnailie linjuslice? Quel honneur pour cet aulel , et cou. bien esi-il do- " \eiiu lerrible et lespcclable, depuis qu'à nés yeux il tient ce lion enchaîné! « C'est ainsi que ce qui rehausse l'éclat et l'image d'un prince n'est pas qu il « soit assis sur un trône , re\êlu de pourpre et ceint du diadème; mais qu il « foule aux pieds les barbares vaincus et c.ipiifs.
« Je vois dans noire temple une assemblée aussi nombreuse qu'à la grande a fêle de Piiiiues. Quelle h çon pour tous que le spectacle qui vous occujrc « maintenant ! et combien le silence même de cet homme, n'duit en relut <:rt « vous le voyez, est-il plus élo(|ueni jiour reconnaître la vérité de cette tt parole : Toute chair n'est que de l'herbe , et toute sa gloire est comme la a fleur des champs L'heibe s'est séchée , la fleur est tombée, parce qne le « Seigneur l'a f'uppcc de son souffle, tt le pauxre Mpiirend ici à jui^er de Sun « état tout aiilremeiit qu'il n • lait , et , loin de se plaindre, à savoir même bmi « gré à sa pauvreté, qui lui tient lieu d asile, de port , do citadelle, en le « metiani en lepos et en sur. té, le dt-livrant des craintes ei des alainies dont tt il voit que les richesses sont la cause et l'oii^'ino. »
Le bat qu'avait saint Chiysostome en tenant tout cedisconis n'émit pas seulemeni d'instruire si n peuple , mais de raîtcndiir par le récit des maux dont il lui f.iisait une peinture si vive. Aussi eut-il la ronsolaiion , comme ]<; l'ai dit, de fain; fondre en larmes tout son auditoire, qucUpie aversion qu'on eût pour Euiropc, qu'on regardait avec raison comme l'auteur de tous les nuux publics et particuliers. Quand il s'en aperçut, il ronlinua ainsi : « Ai-jc « calmé vos tspriis? Ai-jc chassé la colère? Ai-je éieinl l'inhumaoïlé ? Ai-jt
« excité la compassion? Oui , sans doute; et l'état oij je vous vois, et ccslara mes qui co^ilent de vos yeux , en sont de bons garants. Puisque vos cœurs « sont attendris , et qu'une ardente charité en a fondu la glace et amolli la « dureté , allons donc tous ensemble nous jeter aux pieds de l'empereur; ou a plutôt prions le Dieu de miséricorde de ladoucir, en sorte qu'il nous accorde « la grâce entière. »
Ce discours eut son effet , et saint Chrysostome sauva la vie à Eutrope. Mais quelques jours après, ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver, il fut pris, et banni en Chypre, d'où on le tira dans la suite pour lui faire son procès en Chalcédoine, et il fut décapité.
Extrait tiré du premier livre du Sacerdoce.
Saint Chrysostome avait un ami intime, nommé Basile, qui lui avait persuadé de quitter la maison de sa mère pour mener avec lui une vie solitaire et retirée. « Dès que celte mère désolée eut appris cette nouvelle, elle me prit la main, dit saint Chrysostome, me mena dans sa chambre ; et, m'ayant fait asseoir auprès d'elle sur le même lit où elle m'avait mis au monde, elle commença à pleurer, et à me parler en des termes qui me donnèrent encore plus de pitié que ses larmes : « Mon fils, me dit-elle. Dieu n'a pas voulu que je jouisse long- « temps de la vertu de votre père. Sa mort , qui suivit de près les douleurs que «j'avais endurées pour vous mettre au monde, vous rendit orphelin, et me « laissa veuve plus lôt qu'il n'eût été utile à l'un et à l'autre. J'ai souffert toutes « les peines et toutes les incommodités du veuv:ige, lesquelles, certes, ne peu- « vent être comprises par les personnes qui ne les ont point éprouvées. Il n'y « a point de discours qui puisse représenter le trouble et l'orage où se voit une « jeune femme qui ne vient que de sortir de la maison de son père, qui ne sait « point les affaires, et qui, étant plongée dans l'aflliction, doit prendre de « nouveaux soins, dont la faiblesse de son âge et celle de son sexe sont peu « capables. 11 faut qu'elle supplée à la négligence de ses serviteurs, et se garde « de leur malice ; qu'elle se défende des mauvais desseins de ses proches ; qu'elle « souffre constamment les injures des partisans, l'insolence et la barbarie qu'ils « exercent dans la levée des impôts.
« Quand un père en mourant laisse des enfants, si c'est une fille, je sais que « c'est beaucoup de peine et de soin pour une veuve : ce soin néanmoins est « supportable, en ce qu'il n'est pas mclc de crainte ni de dépense. Mais si c'est « un lils, l'éducation en est bien plus difficile, et c'est un sujet continuel d'ap- « préhensions et de soins, sans parler de ce qu'il coûte pour le faire bien ins- « truire. Tous ces maux pouiant ne m'ont point portée à me remarier. Je suis « demeurée ferme parmi ces orages et ces tempêtes ; et, me confiant surtout en « la grâce de Dieu , je me suis résolue de souffrir tous ces troubles que le veu- « vage apporte avec soi.
« Mais ma seule consolation dans ces misères a été de vous voir sans cesse , « et de contempler dans votre visage l'image vivante et le portrait fidèle de mon « mari mort : consolation qui a commencé dès votre enfance, lorsque vous ne « saviez pas encore parler, qui est le temps où les pères et les mères reçoivent « plus de plaisir de leurs enfants.
« Je ne vous ai point aussi donné sujet de me dire que, à la vérité, j'ai sou- « tenu avec courage Us maux de ma condition présente, mais aussi que j'ai « diminué le bien de votre père pour me tirer de ces incommodités , qui est un « malheur que je sais arriver souvent aux pupilles ; car je vous ai conservé
a. lout ce qu'il VOUS a laissé , quoique je n'aie rien épargné de tout ce qui vous « a éié nécessaire pour vol c c ucaiion. J';ii [ir s ces dépens s sur mon bien, « ei sur ce qut^ j';â eu de mon père en mar âge : ce que je ne vous dis pas, « mon fds , dans la vue de vous rcproclicr les obligations que vous nravez. « Pour loiitcela jo ne vous demande qu'une grâce : ne me rendi . ,i;is veuve « une seconde fois. Ne rouvrez pas une plaie qui commençait à se fermer. « Allendezau moins le joui' de ma iv.i it; pciit-cire n'esl-il pas éloigne. Ceux a qui sont jeunes peuvent espérer de \ieillir; mais, à mon àgo, je nai plus « que la moit à aliendr.'. Quami vous mauicz enseve'ie dans le tombeau de « votre père, et que vous auicz réuni mes os à ses cendres, entreprenez alors a d'aussi longs voyages, et naviguez sur telle mer que vous voudrez, perh sonne ne vous en euipèciiera. Mais, pendant que je lespire encore, suppor- « lez ma présence , et ne \ous ennuyez point de vivre avec moi. N'attirez pas « sur vous l'indigu tion de Di«u, en causant une douleur ;-i sensible à une mère « qui ne l'a point méritée. Si je songe à vous engager dans les soins ùji moi. do, « et que je veuille vous ohlii,or de prendre la conduite de uii's affaires, qui sont a les vôtres, u'aytz plus d'ég.rd , j'y consens, ni ans lois de la nature, ni « aux piiucs que j'ai essuyées pour vous élever, ni au lespecl quo vous deviz « à une mèie, ni à au un i.u re motif pareil : fuyez-moi comme l'ennemi de « voire repos, comme une personne qui vous tend des pièges dangereux. Mais « si je fais tout ce t|ui dipend de moi alin que vous puissiez vivre dans une «parfaite tran<iuillité, que ce te considéialion pour le moins vous retienne, « si toutes les autres sont inuiilcs. Quelque grand nonibre damis que vous « ayez, nul ne vous laissera vivre avec autant de hb.ilé que je fais. Ausji uy « en a-iii point (jui ailla même passion que moi pour votre avancement cl «c pour volie bien. »
Saint Cliiy-o.-ti.me ne put lésist. r à un tîiscoui s si louchant; et, quetijuc sollicitation que Basile son mni coulinuâl toujours à lui faire, il ne put se résoudre à quitter une mère si pleine de lendresse pour lui, cl si digne d'elle aiuiée.
L anli.juité païenne prul-clle nous fournir un discouis plus beau , plus vif, plus tendie, plus éloquent que cckii-ci, mais de cet,te éloquence simple el naturelle (|Ui passe iii!iii nient l<iul Ce (pie l'art le plus étudié iionrrait avoir de plus brillant ? Y a- i-il dans tout ce discours aucune pensée recberchée, aucun tour exiiaordinaire ou aflecié ? Ne voit-on pas que loul y coule de source , et que c'est la nature même (pii l'a irclé? ;\lais ce rpie j'admire le plus, c'est la retenue inconcevable d'uUti i»<irc sillligéc à l'excès, cl pénétrée de douleur, a qui , dans un état si violent , i! n'écbappe pas un seul moi. ni d'emportement , ni même de plainte coulre l'iMiteur de si s peines ( l de ses alarmes, soit par lespect pour !a veitu de Dasib' , so l pur la crainle d'irriter son lils, qu'elle nu sonj^eaii qu'à gai^ncr et à ali'.ndrir.
NOTE 3, page 31.
« C'est au grand lalenl, dit M. de la llarpo, qu'il est donné de i éveil! r la froideur et iL peindre riihliff.'.'cnce ; cl lorsque l'exemple s'y jo'iit !. un U9c^ niint encore tous nos prédicateurs illustres oui reçu cel avantage^ il csicerlaiii que le ministèie de la parole n a nidle part plus de puiss.iuei- et de dignité que dans lai bail e. P..itout ailleurs, c'est un Itouime qui 1 arle à dcsiioinmos: ici , c'est un être dune ;iutre espèce, élevé entre le ciel cl la terre ; c'csl un mé-' diaicur que D;cu place eulrc la créature «t lui. ludépeudaoïmcni des cunsidéra^' z. II. M
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lions tîi' siède, 11 annonce les oracles de rôlernilé. Le lieu même ëoù il parle, celui où on l'écoute, confond et (ait disparaître toutes les grande ui s, pour ne laisser sentir que la sienne. Les rois s'iiumilient comme le peuple devant son tribunal, et n'y viennent que pour être instruits. Tout ce qui l'environne ajoute un nouveau poids à sa parole : sa voix retentit dans l'étendue d'une enceinte sacrée, et dans le silence d'un recueillement universel. S'il atiesle Dieu , Dieu €si présent sur les autels ; s'il annonce le néant delà vie, la mort est auprès de lui pour lui rendre témoignage, et montre à ceux qui l'écoulent qu'ils sont assis sur des tombeaux.
« Ne douions pas que les objets extérieurs, l'appareil des temples et des cérémonies, n influent beaucoup sur les hommes , et n'agissent sur eux avant l'orateur, pourvu qu'il n'en détruise pas l'eflet. Représentons-nous Massillon dans la chaire , prêt à faire l'oraison funèbre de Louis XIV, jetant d'abord les yeux autour de lui , les fixant quelque temps sur cette pompe lugubre et imposante qui suit les rdis jusque dans les asiles de mort où il n'y a que des cercueils et des cendres, les baissant ensuite un moment avec l'air de la méditation , puis les relevant vers le ciel , et prononçant ces mots d'une voix ferme et grave : Dieu seul est grand, mes pères! Quel exorde renfermé dans une seule parole accompagnée de cette action ! comme elle devient sublime par le spectacle qui entoure l'orateur ! comme ce seul mot anéantit tout ce qui n'est pas Dieu ! »