GLOIRE A DIEU
Au monastère de Sainte-Suzanne de N.-D. de la Trappe, le 28 du mois d'août de 1802.
Monsieur,
Nous vous envoyons, comme vous le demandez, un cerlificnt de la profession de monsieur votre frère dans ce monastère, légalisé par notre notaire royal : nous y en ajoutons un autre qui vous surprendra , et ne laissera pas de vous affliger, en vous apprenant que monsieur voire frère mourut neuf mois après sa profession, et que le bon Dieu le relira de ce misérable monde pour le couronner dans le ciel. Les sentiments de religion dont vous êtes péuiiré, monsieur, me donnent lieu d'espérer que votre première tristesse sera bientôt convertie en une vraie joie, quand vous saurez quelques circonstances de la vie sainte de monsieur votre frère, et de la mort précieuse qu'il a faiie. Non , monsieur, ne douiez pas un instant que Dieu ne lui ait fait miséricorde, et qu'il ne l'ait reçu dans le soin de ta gloire : ainsi , ne pleurez point sa mort, mais enviez plutôt son beu eux son, cl priez le d'éire votre protecteur auprès du Seigneur, pour vous obtenir le même bnnlicur. iMonsieiir votre frère vint dans ce monastère après avoir parcouru une partie de lEspagne : il se présenta à l'hôtellerie, et déclara son désir d'eiiiror parmi nous. La pauvreté de la maison, et le grand nombre de religieux qui la comi)Osaient , ne fious permettaient guère de recevoir de nouveaux suj( ts; on lui lit beaucoup de difficultés pour radmetiro, et on finit par lui dire qu'on ne pouvait pas le recevoir. îMais la main dr Dieu , qui l'avait conduit , le sontini dans toute ces éprouves, et lui donna le courage de tout vaincre, par sa patience et sa persévérance à demander son admission. Enfin, notre révérend pèie abbé, qui est plein de bonté et de tendresse, voyant sa constance, lui dit iju'il le lecevrait pour frère convers. Monsieur voire frère, qui ne clierciiait une Dieu cl le salut de son âme, accepta la condition , et de suite entra aux exercices de la conununauté. 11 a été l'exemple et l'édification de tous dans la maison. Son humilité était grande et profonde, son obéissance prompte, docile et aveugle, embrassant tous les commandements avec joie et avec une soumissiin d"enfanl. Sa patience «était à toute épreuve, et sa chariié à l'cgard de ses frères, tendre, consianto
ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 3g/|
et iirdenle. Il a pratiqué les autres vertus dons le même degré de perfection; la pauvreté éiaii son amie particulière ; il vivait dans un dépouillenionl entier de toutes choses : aussi le bon Dieu, qui voyait la bonne disposition de son coeur, couronna bientôt ses venus , et écouta les désirs ardents qu'il avait de mourir pour no plus loffenscr, disait-il, cl jouir plus lot de sa divine présence. Il fut iUiaqix' dune liydropisie, qui lui fit souffrir, pcndani environ quatre mois, luut ce que celle maladie a de plus douloureux et de plus ciuel ; mais avec quelle patience et quelle résigiiaiion à la sainte volonié de Dieu n'a-t-il pas s itiffert ses maux ! 11 voyait venir sa fin avec un grand conleniemcnt, et une paix d auie profonde, il ne cessait de témoigner sa reconnaipsancc au Seigneur de l'avoir conduit dans celle maison de pénitence, où il avait trouvé i;:nt de moyens de satisfaire à sa divine justice, pour tous ses péchés, et pour se préparer à recevoir ses miséricordes, dans lesquelles il avait une pleine confiance. Je me rappelle qu'étant couché sur la cendre et la paille, sur laquelle il consomma son sacrifice, il prenait la main de notre révérend père abbé, avec un amour qui attendrissait toute la Ciiumunaiité qui élaii présente. « Que mon bonheur est grand ! disait-il ; vous êtes l'auteur de mon salut, vous m'avez ouvert les portes du monastère, et par cela même celles du ciel ; sans vous je me serais perdu misérablement dans le monde : je prierai le bon Dieu de récompenser votre grande charité à mon égaid, » Il reçut tous les sacrements au milieu de l'église, selon l'usage de noire ordre : quelques jours avant sa mort, il demanda pardon aux frères de tout ce qui avait pu les offenser dans sa conduite , et les pria de lui obtenir une sainte mort par le secours de leurs prières.
Il vous aimait tous bien tendrement; il parlait souvent devons tous à son père maître : oelni-ci , le veillant la nuit qu'il mourut, le vil, un instant avant d'entrer dans lagonie, plus recueilli qu'à l'ordinaire; d lui demandant s'il allait plus ma! : « Mes moments s'avancent , dit- il ; je viens de prier pour tous mes frères ei sœurs , qui m'aiment beaucoup , » ajouia-t-il ; et bientôt après nous le remîmes sur la paille et la cendre , où , aprè^ six lieur«'S d'une agonie paisible cl tranquille, il remit son âme entre les mains de Ji-sus-Clirist, le 4 de janvier de la présente année. Unissons-nous enscmbli- , monsieur, pour bénir Dieu , ei le remercier des miséricord. s dont il a u>é à légard de monsieur vuire frère ; et prions-le sans cesse de nous arrorlcr les mêmes gi âces, afin de n.usunir à lui dans le ciel, pour l'adorer él niellcnicni avec ses anges. Amen, amen, amen.
NOTE 19, page 170.
laissions de Chine.
Lord Maraitni^y, malgn- ses préjug^-s religieux et nationaux, rend un témoignage bien reniarquabb; en laveur de nos mis'tionnaircs :
« Les missionnaires partagent avec zèle un soin si rempli d'Iiuiiianité (celui « de recueillir les enfants exposés apns leur naissance). Ils se hâtent de bapti- M ser ceux qui conservent le moindre signe de vie, afin, comme ils le disent, de « sauver lame de cesêlrcs innocents. Un de ces pieux ciclé''i.isiiques, qui n'a- « vail nul peut liant à exagérer le md , avoue qu'ù Pékin on exposait chaque « année environ deux mille enfants, dont un grand nombre périssait. Les mis- « siounaires prennent soin de tous ceux qu'ilspeuvcntconscrvcràlavie. Ils les
« élèvenldans les principes rigoureux et fervents du clirisiianisme, et quelqucs- « uns de ces disciples se rendent ensuite utiles à leur religion, en travaillant « à y convertir leurs compatriotes.
a Les conversions s'opèrent ordinairement parmi les pauvres, qui, dans tous « les pays , composent la classe la plus nombreuse. Les charités que les niis- « sionnaires font, autant qu'ils peuvent, préviennent en faveur de la doctrine « qu'ils prêchent. Quelques Chinois ne se confotmcnt peut-être qu'en appa- « rcnce à celte doctrine, h cause des bienfaits qu'elle U'uv vaut; mais leurs en- « fanls deviennent des chrétiens sincères. D'ailleurs on a toujours plus d'accès « auprès des pauvres, et ils sont plus touchés du zèle désintéressé des éiran- « gers qui viennent du bout de la terre pour les sauver.
« C'est un spectacle singulier, en effet; pour toutes les classes de specia- « leurs , que de voir des hommes, animés par des motifs différents de ceux de « la plupart des actions humaines, quittant pour jamais leur patrie et leurs « amis , et se consac ant pour le reste de leur vie au soin de travailler à chance ger le dogme d'un peuple qu'ils n'ont jamais vu. En poursuivant leurs des- « seins, ils courent toutes sortes de risques , ils souffrent toute espèce de perte sécuiions, et renoncent à tous les agréments. Mais à force d'adresse, de « talent, de persévérance, d'humilité , d'application à des études étrangères à «leur première éducation, et en cultivant des arts entièrement nouveaux « pour eux, ils parviennent à se faire connaître et protéger. Ils triomphent « du malheur d'être étrangers dans un pays oîi la plupart des étrangers sont « proscrits, et où c'est un crime que d'avoir abandonné le tombeau de ses « pères. Ils obtiennent enfin des établissements nécessaires à la propagation « de leur foi, sans employer leur influence à se procurer aucun avantage « personnel.
« Des missionnaires de différentes nations ont eu la permission de bâtir à « Pékin qu itre couvents, avec des églises qui y sont jointes ; il y en a même « quelqu'un dans les limites du palais impérial. Ils ont des terres dans le « voisinage de la ville; et on assure que les jésuites ont possédé, dans la cité « el dans les faubourgs, plusieurs maisons dont le revenu servait seulement « à favoriser l'objet de la mission. Ils ont souvent, par des actes charitables, « fait des prosélytes et secouru des maliieureux. i> [Voyage dajis l'intérieur ùe la Chine et en Tartane, fait dans les années 1792. 1793 etilQi. par lord liJacartney , ambassadeur du roi d'Angleterre auprès de l'empereur de Chine, tome ii, page 383.)
{Note de l'éditeur.)
NOTE 20, page 210;
Lorsque nous avons parlé, dans la Iroisicmc partie, des beaux sujets de l'iiisloirc moderne qui pourraient devenir intéressants s'ils étaient traités par une main habile, Vllistoire des Croisades, de M. Michaud, n'avait pas encore paru. Nous avons déjà oxprimé notre pensée ailleurs sur cet excelknt ouvrage ' ; en voici un fiagment qui vient à l'appui de ce que nousavonàdilsur les avantages que l'Europe a reiirés de l'insiituiion de la clievalerie :
« La chevalerie était connue dans l'Occident avant les croisades : ces
* Mélanges littéraires.
guerres, qui semblaient avoir le nit'ine but que !a clievnlerie, celui de défendre les opprimés , de servir la cause de Dieu cl de coniballre les inliilèics, d( nnèreni à celle insiiiuiion plus d'éclat et de consistance, une direclion plus étendue et plus salutaire
« La religion , qui se mêlait à toutes les insliiuiions cl à tontes les passions du moyen âge, épura li s seniiinents des chevaliers, et les éleva jusqu'à l'enihoiisia^me de la vertu. Le christianisme prèiait à la chevalerie ses cérémonies et ses emblèmes, et lempérail, par la douceur de ses maxiuies , l'aspériié des mœurs guerrières.
« La piéié, la bravoure, la modestie, étaient les qualités dislinciivos de la chevalei le : Servez Dieu , et il vous aidera ; soyez doux et coiolois à tout gentilhomme, en ôtantde vous tout ojgudl; ne soyez flat'.eur, 7ii rapporteur, car telle manière de gens ne viennent pas à grande perfection. Soyez loyal en faits et dires i tenez votre parole, soyez secourable àpauvres et orphelins, et Dieu vous le guerdonnera.
« Ce qu'il y avait de plus ailmirable dans l'c-prit de celle insiiiution , c'était l'enliére alnégalion de soi-mênie , celle loyauté qui faisait un devoir à chaque guerrier d'oublier sa propre gl'iiie pour ne publier que les hauts fails de ses compagnons d'armes. Les vaillances duji chevalier éiaieiit s.iforiune, sa viej et celui qui les taisait était ravisseur des biens d'autrui. Rien ne par.iissait plus répreheiisible que île se louer soi-même. Si l'escuyer, dit le code des preux , a vaine gloire de ce qu'il a fait , il n'est pas digne d'estrc chevalier. Un historien dos croisades nous oilre un exemple singulier de celte vertu, qui n'est pas loul-à-Jail l'Iumiililé, et qu'on pourrait ajipelcr la pudeur de la gloire, lorsqu'il nous représente Tancrède s'arrèiant sur le champ de bataille, et faisant juier à son écuyer de garder à jamais le silence sur ses exploits.
« La plus cruelle injure qu'on pût faire à un chevalier, c'était de l'accuser de mensonge. Le manque de fidélité, le parjure, passaient pour le plus honteux des crimes. Quand l'innocence opprimée implorait le secours d'un chevalier, malheur à qui ne répondait point à cet appel ! L'opprobre suivait touie ollcnie envers le laible, toute agression envers l'homme désarmé.
« L'esprit de la chevabrie enireienaii et fortifiait parmi les gui rricrs les senlimculs généreux qu'avait fait naîtie l'esprit militaire de la féodalité : le dévouement au souverain était la première vertu, ou plutôt le premier devoir d'un chevalier. Ainsi, dans chaque Éiat de l'Europe, s'élevait une j< une milice toujours prêle à condiaiire, toujours piéle à s'immoler pour le prince cl pour la patrie, couime pour la cause de l'innocence et de la justice.
« Un des caractères les plus remarquables de la chevalerie , celui qui excite aujourd'hui le plus noire curiosité et noire surprise, c'est ralliame des sentiments religieux et de la galant' rie. La dévotion et l'amour, lel était le mobile des cliev.lieis : Dieu et les dames, telle était leur devise.
« Pour avoir une idée »los mœurs de la chevalerie , il siilTil de jeler les yeux sur les tournois, (|ui lui durent leur origine, et qui étaient connue les écoles de la courtoisie et les fêies de la bravoure. A celle époque , la noblesse se trouvait dispersée, et restait isolée dans les chftieaux. Les tournois lui donnaient l'ociasion de se rassembler; et c'est dans ces réunions brillantes qu'on rappeLiil l.i mémoire dts:inciens preux, que la jeunesse les [ireiiaii [tour modèles , et se fermait aux vei lus chev.deiesques , en recevant le pi ix des mains du la beauté.
« Comme les dames étaient les juges des actions cl de la bravoure des cbtvalieis, elles exercèrent un empire absolu sur l'àuic des guerriers j cl je
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n'ai pas besoin de dire ce que cet ascendant du sexe le plus doux put donner de charme à Ihëroïsnie des preux et des paladins. L Europe comuiença à sortir de la barbarie du moment où le plus l'aiblc commanda au plus fort, où l'amour de la gloiiCj où les plus mobiles sentiments du cour, les plus tendres afleciions de iïime, tout ce qui constitue la force morale de la société, put ti iompher de toute autre lorce.
« Louis IX, prisonnier en Egypte, répond aux Sarrasins qu'il ne veut rien faire sans la leine Marguerite , qui est sa dame. Les Orientaux ne pouvaient comprendic une pareille déférence ; et c'est paice qu'ils ne comprenaient point cette délicatesse qu'ils soiu restés si loin des peuples dii l'Europe pour la noblesse des sentiments et l'élégance des mœurs et des manières.
« On avait vu dans l'antiquiié des béros qui couraient le monde pour le délivrer des fléaux et des monstres ; mais ces béros n'avaient pour mobile ni la religion qui élève l'ame, ni celte courtoisie qui adoucit les mœurs. Ils connaissaient l'amitié, témoin Thésée etPiritboùs, Hercule ei Lycas ; mais ils ne connaissaient point la délicatesse de l'amour. Les poètes anciens se plaisent à nous représenter les infortunes de quelques héroïnes délaissées par des guerriers; mais, dans leurs louchantes peintures, il n'échappe jamais à leur muse attendue la moindre expression de blâme contre les béros qui faisaient ainsi couler les larmes de la beauté. Dans le moyen âge, et d'après les mœurs de la chevalerie, un gueriier qui aurait imité la conduite de Thésée envers Ariane, celle du fils d'Anchise envers Didon, n'eùlpas manqué d'encourir le reproche de félonie.
« Une autre différence entre l'esprit de l'antiquité et les sentiments des modernes, c'est que, chez les anciens, l'amour passait pour amollir le courage des héros , et que , au temps de la chevalerie , les femmes , qui étaient juges de la valeur, rappelaient sans cesse dans lame des guerriers l'enthousiasme delà vertu et l'amour de la gloire. On trouve dans Alain Chartier une conversation entre plusieurs dames , exprimant leurs sentiments sur la conduite de leurs chevaliers qui s'étaient trouvés à la bataille d'Azincourt. Un de ces chevaliers avait cherché son salut dans la fuite; et la dame de ses pensées s'écrie : Selon la loi (Tamour, je l'aurais mieux aimé mort q.te vif. Dans la première croisade, Adèle, comtesse dfi Blois, écrivait à son mari, qui était parti pour l'Orient avec Godefroi de Bouillon : Gardex-vous bien de mériter les reproches des braves/ Comme le comte de Blois était revenu en Europe avant la reprise de Jérusalem, sa femme le fit rougir de cette déseition, et le força de repartir pour la Po'estine, où il combattit vaillamment, et trouva une mort glorieuse. Ainsi l'est)! it et les scniinvents de la chevalerie n'enfantaient pas moins de prodiges que le plus ardent patriotisme dans l'antique Lacédémone; et ces pro'iiges paraissaient si simples , si naturels, que les chroniqueurs du moyen âge ne les rapportent qu'en passant, et sans en témoigner la moindre surprise.
a Celle institution , si ingénieusement appelée Fontaine de courtoisie, et qui de Dieu vient, est bien plus admirable encore sous l'influence toute-puissante des idées religieuses. La charité chrétienne réclame toutes les affections du chevalier, et lui demande un dévouement perpétuel pour la défense des pèlerins et le soin des malades. Ce fut ainsi que s'établirent les ordres de Saint- Jean et du Temple , ceux des chevaliers temoniques , et plusieurs autres, tous institués pour combaiire les Sairasins et soulager les misères humaines. Les infidèles admiraient Icui s vertus amant qu'ils redouiaienileur bravoure. Rien n'est plus louchant que le spcciacle des nobles chevaliers qu'on voyait tour-àlour sur le champ do bataille et dans l'asile des douleurs , tantôt la terreur de
l'ennemi, tantôt la consolaiion de tous ceux qui souffroient. Ce que les paladins de l'Occident faisaient pour la beauté, les ckevaliers de la Palestine le faisaient pour la pauvreté et pour le malbeur. Les uns dévouaient leur vie à la dame de leurs pensées, les autres la dévouaient aux pauvres et aux inûr- Dies. Le grand maître de l'ordre militaire de Saint- Jean prenait le litre de gardien des pauvres de Jésus-Christ, et les chevaliers appelaient les malades et les pauvres nos seigneurs. Une chose plus incroyable, le grand maître de lt)rdre de Saint-Lazare, institué pour la guérison et le soulagement de la lèpre, devait être pris parmi les lépreux. Ainsi la charité des chevaliers, pour entrer plus avant dans les misères humaines, avait ennobli en quelque sorte ce qu'il y a de plus dégoûlaiit dans les maladies de l'houiuie. Ce grand niaiire de Saint-Lazare, qui doit avoir lui-même les infirmités qu'il est appelé à soulager dans les autres, n'imite-i-il pas, auiaiii qu'on peut le faire sur la terre, l'exemple du Fils de Dieu, qui revêtit une forme humaine pour délivrer Ihumanité?
«On pourrait croire qu'il y avait de l'osleniation dans une si grande charité; mais le christianisme, comme nous l'avons déji dit, avait dompté l'orgueil des guerriers, et ce fut là sans douie un des plus beaux miracles de la religion au moyen âge. Tous ceux qui visitaient alors la terre sainte ne pouvaient se lassi r d'admirer, dans les chevaliers du Temple, de Saint-Jean, de Saint-Lazare, leur résignation à souffrir toutes les peines de la vie, leur soumission à toutes les rigueurs de la discipline, et leur docilité à la moindre volonté de leur chef. Pendant le séjour de saint Louis en Palestine, les Hospitaliers ayant eu une querelle avec quelques croisés qui chassaient sur le montCarnjel, ceux-ci porièrent leur plainte au grand maître. Le chef de l'Hôpital manda devant lui les fières qui avaient fait outrage aux croisés, et, pour les pimir, les condamna à niangi r à terre sur leurs manteaux. Advint, dit le sire de Joinville, que je me trouvai présent avec les chevaliers qui s'csloient plaints, et requismes du maislre qu'il fini lever les Jiercs de dessus leurs manteaux, ce qu'il cuida refuser. Ainsi la rigueur des cloîtres et l'humilité austère des cénoliites n'avais ni rien de repoussant pour des guerriers : tels étaient les héros qu'avaient formés la religion et l'esprit des croisades. Je sais qu'on peut tourner en ridicule icite s.'Umission et celte humiliio dans des hommes accoutumés à manier les armes ; mais une philosophie éclairée se plaît à y recoimaître l'heureuse influence des idées religieuses sur les mœurs dune société livrée à des pass ons baibares. Dans un s;èelc où la colère et l'orgueil auraient pu poiier des guerriers à tous les excès, quel pins iloux spectacle pour Ihumanité que celui de la valeur qui s humiliait, et de la force qui s'oubliait elleinème !
« Nous savons qu'on abusa quelquefois de l'espiit de la chevaleiie, et que ses belles maximes ne dirigèi eut pas la conduite de lous les chevaliers Nous avons raconté, dans VJJisloire des Croisa'les, les lonf;ucs discordesque suscita la jalousie entre les deux ordres de Saini-Jean et du Temple : nous avons pai lé des vices qu'on repiochait aux templiers vers la lin dis guéries saintes ; nous pourrions parler encoie des travers de la chevalerie errante : mais notre lâche esl ici de faire l'histoire des institutions, et non point celle des pass ons humaines. Quoi qu'on puisse penser de la corruption des hommes, il sera toujours vrai de dire que la chevalerie, alliée à lespril de courtoisie d à l'esprit du christianisme, a réveillé dans le cœur humain des vt rlus et des sentiments ignorés des anciens. Ce qui piouvcrail que dans le moyen jge loui n'était pas barbare, c'est que l'insiiiulion de la chevalerie obtint, dès 6a naissance, l'csiiiue ei l'admiraiioD de toute la chréiienic. il n'était point de i.ii. ♦»
genlilhomme qui ne voulût être chevalier : les princes et les rois s'honoraient d'appartenir à la chevalerie. C'est là que des guerriers venaient prendre des leçons de politesse, de bravoure et d'humaniié : admirable école, où la vicloire déposait son orgueil, la grandeur ses superbes dédains, où ceux qui avaient la richesse et le pouvoir venaient apprendre à en user avec modéiaiion et générosité!
« Comme l'éducation des peuples se formait sur l'exemple des premières classes de la société, les généreux scniiments de la chevalerie se répandirent peu à peu dans tous les rangs, et se mêlèrent au caractère des nations européennes ; peu à peu il s'élevait, contre ceux qui manquaient à leuis devoirs de chevaliers, une opinion générale plus sévère que les lois elles-mêmes, qui était comme le code de l'honneur, comme le cri de la conscience publique. Que ne devait-on pas espérer d'un état de société où tous les discours qu'on tenait dans les camps, dans les tournois, dans toutes les assemblées de guerriers, se réduisaient à ces paroles : Malheur à qui oublie les promesses qu'il a faites à la religion, à la patrie, à l'amour vertueux ! Malheur à qui trahit son Dieu, son roi, ou sa dame /
a Lorsque l'insiilution de la chevalerie tomba par l'abus qu'on en fit, et surtout par une suite de changements survenus dans le système militaire de l'Europe, il resta encore aux sociétés européennes quelques seniinients qu'elle avait inspirés, de même qu'il reste, à ceux qui ont oublié la religion dans laquelle ils sont nés, quelque chose de ses préceptes, ei surtout des profondes impressions qu'ils en reçurent dans leur ent';ince. An temps de la chevalerie, le prix des bonnes actions était la gloire et Ihonneur. Celte monnaie, qui est si mile aux peuples et qui ne leur coùie rien, n'a pas laissé d'avoir quelque cours dans les siècles suivants : tel est l'effet d'un glorieux souvenir, que les marques et les distinctions de la chevalerie servent encore de nos jours à récompenser le mérite et la bravoure
« Pour faire mieux sentir tout le bien que devaient apporter avec elles les guerres saintes, nous avons examiné ailleurs ce qui serait arrivé si elles avaient eu tout le succès qu'elles pouvaient avoir: qu'on fasse maintenant une autre hypothèse, et que notre pensée s'arrête un moment sur Téiat où se serait trouvée l'Europe sans les expéditions quel Occident renouvela tant de fois contre les nations de l'Asie et de l'Afrique. Dans le onzième siècle, plusieurs contrées européennes étaient envahies ; les autres étaient menacées par les Sarrasins. Quels moyens de défense avait alors la république chrétienne, où les Étals étaient livrés à la licence, troublés p;ir la discorde, plongés dans la barbarie? Si la chrétienté, connue le remarque M. de Donald, ne fût sortie alors par toutes ses portes, cl à plusieurs reprises, pour attaquer un ennemi formidable, ne doit-on pas croire que celte ennemi eût profité de l'inaction des peuples chrétiens, qu'il les eût surpris au milieu de leurs divisions et les eût subjugués les uns après les autres? Qui de nous ne frémit d'horreur en pensant que la France, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie pouvaient éprouver le sorl delà Grèce et de la Palestine? »
( Histoire des Croisades j Paris, 1822 ; t. v, p. 239-51, 328.)
Note 21, page 236.
« Le sommet du Saint-Gothard est une plate-forme de granit, nue, entourée de quelques rochers médiocrement élevés, de formes très-irrcgulières, qui
arrélenl la vue en tous sens, et la bornent à la plus affreuse des solitudes. Trois petits lacs et le triste hospice des capucins inierroiupent seuls l'uniformité de ce désert, où l'on ne trouve pas la moindre trace de végélaiion ; c'est une chose nouvelle et surprenante, pour un habitant de la plaine, que le silence absolu qui règne sur cette plateforme : on n'entend pas le moindre murmure; le vent qui traverse les cieux ne rencontie point ici un feuillage : seulement, lorsqu'il est impétueux , il gémit d'une manière lugubre contre les pointes des rochers qui le divisent. Ce serait en vain qu'en gravissant les sommets abordables qui environnent ce désert, on espérerait se transporter parla vue dans des contrées habitables : on ne voit au-dessous de soi qu'un chaos de rochers et de torrents : on ne dislingue au loin que des pointes arides cl couvertes de neiges éternelles, perçant le nuage qui Hotte sur les vallées et qui les couvre d'un voile souvent impénétrable; rien de ce qui existe au delà ne parvient aux regards, excepté un ciel d'un bleu noir, qui, descendant bien au-dessous de l'horizon, termine de tous côtés le tableau , et semble être une mer immense qui environne cet amas de montagnes.
a Les malheureux cupucins qni habitent l'hospice sont, pendant neuf mois de l'année, ensevelis dans les neiges qui souvent, dans l'espace d'une nuit, s'élèvent à la hauteur de leur loii , et bouchent toutes les entrées du couvent. Alors il faut se frayer un passage par les fenèlres supérieures, qui servent de portes. On juge que le froid cl la faim sont des fléaux auxquels ils sont fréquemment exposés, et que s'il existe des cénobites qui aient droit aux aumônes , ce sont ceux-là. »
Note de la traduction des lettres de Coxe sur la Suisse, par Rauond.
Les hôpitaux militaires viennent originairement des bénédictins. Chaque couvent de cet ordre nourrissa t un ancien soldat , et lui donnait une retraite pour le reste de ses jours. Louis XIV, en réunissant ces diverses fondations en une seule, en forma IHôiel dos Invalides. Ainsi, c'est encore la religion de paix qui a fonde l'asile de nus vieux guerriers.
C'est cette corruption de l'empire romain qui a attiré du fond de leurs dé" terts les barbares, qui , sans connaître la mission qu'ils avaient de détruire, s'étaient appelés par instinct le fléau de Dieu.
Salvien, prêtre de Marseille ', qu'on a appelé le Jérémie du cinquième siècle, écrivit ses livres de la Providence ^ pour prouver à ses couteuiporaios qu'ils
* Il paraît certain, d'aprt'S les Iciires qui nous restent de Salvien, qu'il était de Trêves, et d'une des premières familles Je celte ville. A l'époque de l'invasion des barbares, il alla s'établir a l'autre extrémité des Gaules avec sa femme Palladie et sa fille Auspiciole ; il se fixa a Marseille, où il perdit son épouse, else lit prêtre. Saint Uilaire d'Arles, son conteoiporaia, le qualifiait d'Aomme excellent, et de irtt'r heureux serviteur de Jisus-Clurisi.
^ De GuUrnationeDei, et dejusto Dei proeseniique judicio.
avai'.rit tort d'accuser le ciel , et qu'ils méritaient tous les malheurs dont ils éiaient accablés.
« Quel cliàiimenl , dit-il , ne mérite pas le corps de l'empire dont une partie « oi!!r:ige Dieu par le débordement de ses mœurs, et l'autre joint l'erreur ans « plus honteux excès ?
« Puiir ce qui est des mœurs , pouvons-nous le disputer aux Goths et aux « Vandales? Et , p^'ur coinii»oncer par la reine des vertU'?, la ch irité , tous les «barbares, au moins de la même nation, s'aiment réciproquement; au lieu « que les Romains sentre-déchirent... Aussi voit-on tous les jours des sujets « de l'empire aller chercher chez les barbares un asile contre Ihumanité des « Romains. Malgré la différence des mœurs, la diversité du langage, et, si j'ose « le dire , malgré l'odeur infecte qu'exhalent le corps et les habits de ces « peuples étrangers*, ils prennent le parti de vivre avec eux, et de se sou- « mettre à leur domination , plutôt que de se voir continuellement exposés aaxx « injustes et tyranniques violences de leurs compatriotes.
« ... Nous ne gardons aucune des lois de l'équité, et nous trouvons mauvais « que Dieu nous rende justice. En quel pays du monde voit-on des désordres « pareils à ceux qui régnent aujourd'liui parmi les Romains? Les Francs ne « donnent pas dans ces excès, les Huns en ignorent la pratique ; il ne se passe « rien de semblable ni chez les Vandales ni chez les Goths... Que dire davan - « tage? Les richesses d'autrefois nous ont échappé des mains , et, réduits à la « dernière misère, nous ne pensons qu'à de vains amusements. La pauvreté « range enfin les prodigues à la raison , et corrige les débauchés; mais pour « nous, nous sommes des prodigues et des débauchés d'une espèce toute parti- « culière : la disette n'empêche pas nos désordres.
« ... Qui le croirait? Carthage est investie, déjà les barbares en battent les « murailles; on n'entend autour de celte malheureuse ville que le bruit dos a armes, et, durant ce temps-là, les habitants de Carthage sont au cirque, « tout occupés à goûter le plaisir insensé de voir s'enlre-égorger des athlètes « en fureur; d'autres sont au théâtre, et là ils se repaissent d'infamies. Tandis « qu'on égorge leurs concitoyens hors de la ville, ils se livrent au-dedans à la « dissolution... Le bruit des combattants ;et des applaudissements du cirqr.e, « les tristes accents des mourants et les clameurs insensées des spectateurs « se mêlent ensemble ; et, dans cette étrange confusion , à peine peut-on dis- « tinguer les cris lugubres des malheureuses victimes qu'on immole sur le « champ de bataille, d'avec les huées dont le reste du peuple fait retentir « les amphithéâtres. N'est-ce pas là forcer Dieu , et le contraindre à punir ? « Peut-êire ce Dieu de bonté voulait-il suspendre l'effet de sa juste indi- « gnation , et Carthage lui a fait violence pour l'obliger à la perdre sans res- « source.
« Mais à quoi bon chercher si loin des exemples ? N'avons-nous pas vu , « dans les Gaules, presque tous les hommes les plus élevés en dignité deve- « nir, par l'adversité, pires qu'ils n'étaient auparavant? N'ai-je pas vu moite même la noblesse la plus distinguée de Trêves, quoique ruinée de fond en « comble, dans un état plus déplorable par rapport aux mœurs que par rap- « port aux biens de la vie ? car il leur restait encore quelque chose des débris
• Et quamvis ah his ad quos confugiunt discrepent rilu, discrepent lingua, ipso etiam, ut lia dicam, corporum aique induviarum barharicarum fetore dissetUiant, malunt iamen in harbarif pâli cultum dissimilem, quam in Romanis injustitiam savieniem. {De Guù. Dei, lib. y.)
«de leur fortune, au lieu qu il ne leur rcsiaii plus rien des mœurs chré- « tiennes '.
«... N'est-ce pas la destinée des peuples soumis à l'empire romain de prier « plutôt que de se corriger? Il faut qu'ils cessent d'être , pour cesser d'être o vicieux. En faut il d'autres preuves que l'exemple delà capitale des Gaules'? « Ruinée jusqu'à trois fois de fond en comble, n'est-elle pas plus débordée que «jamais? J'ai vu moi-même, pénétré d horreur, la terre jonchée de corps « morts. J'ai vu les cadavres nus, déchirés, exposés aux oiseaux et aux chiens : o lair en était infecté , et la mort s'exhalait, pour ain>i dire , de la mort « même. Qu'arriva-t-il pourtant? O prodige de folie, et qui pourrait se l'ima- « giner ? une partie de la noblesse, sauvée des ruines de Trêves, pour remédier « au mal demanda aux eurpereurs d'y rétablir les jeux du cirque...
« ... Pense-t-on au cinjuc, quand on est menacé de la servitude? ne songe- « t-on qu'à rire, quand on n'aiiend que le coup de la mort?... Ne dirait-on pas « que tous les sujets de lempire ont mangé de cette espèce de poison qui fait a rire et qui tue ? Ils vont rendre lame, et ils rienl ! Aussi nos ris sont-ils par- « tout suivis de larmes , et nous semons dès à présent la vérité de ces paroles « du Sauveur : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » (Luc, VI, 25.)
{De la Providence, liv. v, vi et vu.)
Le cardinal Bellarmin fait remarquer que le zèle de Salvien pour la réformation des mœurs lui avait fait trop généraliser la peinture qu'il fait des vices de son siècle. Tillenioni fait une observation semblable : il dit que la corruption ne pouvait pas être si universelle dans un temps où il y avait encore tant de saints évoques. Le livre de Salvirn parut en 439. Douze ans auparavant, saint Augustin av;iit publié, sur le même sujet, son grand ouvrage de la Cité de Dieu, qu'd avait commencé en 413, après la prise de Rome par Alaric. A la proloudeur des pensées, à la parfiiite jnstesse des vues, on reconnaît dans ce livie le plus beau génie de l'anliquiié cliréiieune.
Les païens attribuaient les malheurs de l'empire à l'abandon du culte des dieux , et les chrétiens faibles ou cnrronquis en prenaient occasion d'accuser la Providence. Saint Augustin remplit le double objet de répondre aux reproches des uns, d'éclairer et de consoler les autres. Il montre aux païens, en parcourant I histoire depuis la ruine de Troie , que les anciens empires, comme c<ux des Assyriens et des Égyptiens , avaient péri , quoiqu'ils n'eussent pas cessé d'être fidèles au culte des dieux; il rappelle pariiculièrenient aux Romains ce que leurs pères avaient souffert lors de l'incendie de Rome p;ir les Gaulois pendant la secondi; guerre punique , et surtout du temps des proscriptions de Marius et de Sylia. Il fait voir que ce damier av.iii été bien pins cruel (pie les Goths ; que ceux-ci avaient du moins épargné tous ceux qui s"ét;iienl réfugiés dans les basiliques des apôtres et les tombeaux des martyrs, proteclioii qu'on n'avait jamais vue, dans toute rantiquilé, piocuréepar les lemplos lies dieux, et
* Sed quid ego loquor de longe positit et qitati in alio orbe suhmolis, cum sciam ellam in $olo patrio nf'^»e in civiintibiis Galliranis ovines ft-re prœcelfiorei viros calamitaiiliuf iuis fados fuisse pejore<i? f^idi siqnidcm ego ipse Treveros donii nobiles, digiiilaie tubliines, liceljaynspolialos alque vn^iatos, miniti lainen eversos rébus fuisse qnam moribus. Quamvis etiam dfpopuluti* jam nique iiuilntisaliqitid supererat de subsianiia, niliil tamen de disciplina. {De Gnb. Dei, lib. vi, in-8"», cd. lert. cum nolis llaluz., pag. 139.)
' Trêves. Celle ville était la ré.MJence du préfet des Gaules, ri les ♦•mpereiirs y faisaient leur séjour ordinaire quand ils s'arrêtaient daos les provinces en deçà du RbiQ et des Alpes.
qu'ainsi, en accusant la religion chrélienne, ils se rendaient encore coupables d'ingraiilude. Il leur dit ensuite que leur perle avaii pour principe la corruption de leurs moeurs , dont il fait remonter l'époque à la construction du premier aiiiphiihcâlre, que Scipion Nasica voulut en vain empêcher; corrupiion que Sailusie a peinte avec tant de force, et qui faisait dire à Cicéron, dans son ti ailé de la République *, écrit soixante ans avant Jésus-Clii ist, qu'il comptait l'État de Rome comme déjà ruiné, par la chute des anciennes mœurs.
Saint Augusiiu dit aux chrétiens que les gens de bien commetient toujours beaucoup de fautes ici-bas qui méritent des punitions temporelles ; mais que les vrais disciples de Jésus-Christ ne regardaient pas comme des maux la perte des biens, l'exil , la captivité, ni la mon même, et qu'ils n'espéraient le bonheur que dans la cité du ciel , qui est leur véritable patrie.
Cet ouvrage n'est que le développement de la fameuse lettre que le saint docteur avait écrite, lors de la prise de Rome , au tribun Marctllin, secrétaire impérial en Afrique. Peu de temps après, ce même Marcellin fut caloranieusenieni accusé d'être entré dans une conspiration contre l'empereur, et il fut condamné à perdre la tête, ainsi que son irère Appringius. Comme ils étaient ensemble en prison , Appringius dit un jour à Marceliin : « Si je souffre ceci <i pour mes péchés, vous dont je connais la vie si chrétienne, comment Tavez- « vous mérité? — Quand ma vie, dit Marcellin, serait telle que vous le dites, « croyez-vous que Dieu me fasse une petite grâce, de punir ici mes péchés, et « de ne les pas réserver au jugement futur ^ ? » {Note de l'Éditeur.)
NOTE 23, page 308.
Epist. ad Magnum. Il nomme, avec son érudition accouiumée, tous les auteurs qui ont défendu la religion et les mystères par des idées philosophiques , en commençant à saint Paul, qui cite des vers de Méiiandre ' et d'Épiménide*, jusqu'au prêtre Juvcncus, qui, sous le règne de Constantin, écrivit en vers riiistoire de Jésus-Christ, « sans craindre, ajoute saint Jérôme, que la poésie diminuât quelque chose de la majesté de lÉvangile *. »
NOTE 24, page 309.
Le passage grec est formel :
T3C Te Mcijffc'tùç Piêxîa ^ix Tcij r,}(ùv/,o\i Xe-^cjasvcu p-ê'-rpcu (iETe'êaXe, xal cax xarà ttiv iraXa'.àv <S'ix9w/V èv WTcpîaç- tûttm ov'^^é'jf a7rr«i ' xal toûto p.èv tm ^«xtuXucû p.£Tf t>
* Fragment conservé dans la Cité de Dieu, liv. n, chap. xxu
2 Parvumne, inquit, mihi exislimas eonferri divinitus beneficium {si lamen hoc testimonium tuum devita mea verum esi), ut quod patior, etiamsi usque ad effasionem sanguinispatiar, ibi peccata mea punianlur , nec mihi ad futur um judicium reserventur' (S. Aug., ad Cœcilianum, ep. eu.)
3 I Cor., XV, 33.
* Tit., 1, 12.
? EpUt. ad Magn., loc. Cit.
ouyeTOETTÎ* roato ii it«t t« ttc rpa-jfw^îaç- tûttu ^paj^arocûç ^Çeif-j'O^eTC xxl ravrl ^MTpco fuOiitxw ixpT,rc, ôirwç âv u.r,^ûç rpc-cç' ttt t'>^.r.vt/.'fÇ' «jXÛTrr.ç tcTç /itcTix^cTç ivTveocç ip. d Si veÛTtf cç, AitoXXivâpio^, tu wf èç tô Às'-jfEW Tapeoxtûaojxe'vcç", Ta Ev»a-j- ^ft,t« xai Tà^âTTCffTcAixà ^o'-^u-ara iv vjiza J'toJ.&^uv è^j'Ôîto, xari xxt nXiruv ffxp' TîXXr.fftv. (SocRAT. , lib. III, cnp. XVI, pag. 154, ex editione Valesii; Paris. , •nn. 1686.) Sozoraène, qui attribue tout au fils, dit qu'il ût l'iiistoire des Juifs, josqu'à Saûl,en vingt-quatre poèmes, qu'il marqua des vingt-quatre lettres grecques de l'alphabet, comme Homère ; qu'il imita Ménandre par des comédies, Euripide par des tragédies, et Pind;ire par des odes, prenant le sujet do ses ouvrages dans rÉcrilure sainte. Les cliréiiens chaniaientsouvent ses vers au lieu des hymnes sacrées, car il avait composé des chansons pieuses de toutes les sortes pour les jours de fêtes ou de travail. Il adressa à Julien même et aux philosophes de ces temps un discours intitulé Z>e la vérité, et dans lequel il defeodait le christianisme par des raisons purement humaines.
Voici le texte :
Hvîxa ^f, A'îViW.ivâpicç' cjtcç ûç xaisôv rri ircVju.xflîs, x.at ttï Ç'jte'. yproâu.ivcç', àvrî («V Triç OfATpfiu irotwjeMÇ, èv (iztavt rswsiç ttiv £ëpaijcr,v àp^aioXo-^^tav uvE-ypâyaTO p-Ey.pi rftç Tcû 2acuX PaaiXeiaç", xal v.ç sùoai-EOffapa |Ae'pT) Triv iràaow "ypau.u.aTe(av <yi£T).£v, icaffTU "l'iAW Tpco<nricp;av 6£(i£vcç c}A(ôvjfAOv rstç Tvap È'/j-tai otoi/£!oiç y.aTa riv tcûtwv «p'.ôjxbv xaiTTiv Tscçiv. 'E~pafu.xT£ÛaocTO <?£ xal tcIç M£vâvJpcu ^pâaaaiv EÎxaaasvaç xcoulti- ^îaç" xaÎTïiv Eùpi7rî^cuTpa*)'<{)^îav,!4alT7.vntv<y!xpc'j Àûpav Èfji'.ijiyioaTO. El ailleurs : AvcS'piÇ' T£ rapà TCÙT tctcuç xal Èv fipfciç, xat ■]pvaî>c£ç iraià tcùç brcùç *« aÙTCÙ u-s'àt, Èi^aXÀiv. (Soz., lib. V, cap. XVIII, pag. 506; lib. vi, cap. xxv, pag. 545, ex editione Valesii, Paris., ann. 1G86. Voyez aussi Fleury, Hist. eccl., lom. iv, liv. xv, pag. 12; Paris, 1724; et Tillemo.M, Mémoires eccl., tom. Vil, art. 6, pag. 12, et art. 17, pag. 634; Paris, 1706.) tn laïque nommé Origène publia de 8on côté quelques traités en faveur de la religion ; et saint Amphiloque écrivit envers à Séleucus pour l'engager à étudier à la fois les bcllcs-ktires et 1rs mystères de la religion. (Saikt Basil. ,ép. 384, pag. 377;saiiNT Jea.n Damasc, pag. 1^0.)
NOTE 25, page 310.
Fleury, Hist. eccl., tom. IV, liv. xix, pag. 557. La philosophie a été scandalisée de la manière philosophique, morale, et mênie poétique, dont Faute ur a parlé des mystères, sans faiie aiicntion que beaucoup de Pères de l'Eglise en ont eux-mêmes parlé ainsi, et qu'il n'a fait que répéter les raisonnements de ces grands hommes. Ongène avait écrit neuf livres de Stromates, où il confirmait, dit saint Jérôme, tous les dogmes de notre religion par l'auioriié de Platon, d'Arislole, de Nuniénius et de Cornuins. [Epist. adàlagn.) Saint Grégoire de Nysse mêle la philosophie à la ihéoloj;ie, et se sert des raisons des philosophes dans l'explication des mysièros ; il suit Platon et Aiistote pour les principes, et Origène pour l'allégorie. Qu'auraient donc dit les crili(|ues si lauteur avait fait, comme saint Grégoire de Nazianie, des espèces do st.mces sur la grâce, le libre arbitre, l'invocation des saints, laTrluiié, le Saint Esprit, la présence réelle, etc.? Le poème soixante-dixième, composé en vers hexa-
mèlres, et intitulé les secrets de saint Grégoire, contient, dans huit chapitres, tout ce que la théologie a de plus sublime et de plus important. Saint Grégoire a chanté jusqu'à la primauté de TÉglise de Rome :
ToJtwv Sk m'ffTtî, Y] fj-ïv Y)v «x Ttie'ovoj,
KcOùi o.xoMiv TTjv ■nfijsofov twï ôAwy, qXsv ffîÊouffav Tr]v ©êoD ffu//.j;wviay.
Fidesvetusiae reclaeiat jam anliquilus, El recta perslat nunc item, nexu pic, Quodcunique labenssol videt, devinciens; Ut universi prsesidem mundi decet, Totam colit quse Numinis concordiam.
« De toute antiquité la foi de Rome a été droite, et elle persiste dans cette droiture, celle Rome qui lie par la paro'e du salut (tû> auTT.pîa) Xo-yw,) salu" tari verbo, et non pas nexu pio) tout ce qu'éclaire le soleil couchant , comme il convenait à cette Église, qui occupe le premier rang entre les Eglises du monde, et qui révère la parfaite union qui subsiste eu Dieu. » Voilà, certes, des sujets assez sérieux mis en vers par un évéque. L'auteur du Génie du Christianisme n'a parlé que des beaux effets de la religion employée dans la poésie : saint Grégoire de Nazianze va bien plus loin, car il ose faire de véritables allégories sur des sujets pieux. Rollin nous donne aussi le précis d'un poëme de ce Père : « Un songe qu'eut saint Grégoire dans sa plus tendre jeunesse, et dont il nous a laissé en vers une élégante description, contribua beaucoup à lui inspirer de tels ^sentiments (des seniioienls d'innocence). Pendant qu'il dormait, il crut voir deux vierges de même âge et dune égale beauté, vêtues d'une manière modeste, et sans aucune de ces parures que recherchent les personnes du siècle. Elles avaient les yeux baissés en terre, et le visage couvert d'un voile, qui n'empêchait pas qu'on entrevît la rougeur que répandait sur leurs joues une pudeur virginale. Leur vue, ajoute le saint, me lemplitdejoie; car elles me paraissaient avoir quelque chose au-dessus de l'humain. Elles, de leur côté, m'embrassèrent et me caressèrent comme un enfant qu'elles aimaient tendrement ; et quand je leur demandai qui elles étaient, elles me dirent, l'une qu'elle était la Pureté, et l'autre la Continence, toutes deux les compagnes de Jésus-Christ, et les amies de ceux qui renoncent au mariage pour mener une vie céleste ; elles m'exhortaient d'unir mon cœur et mon esprit au leur, afln que, m'ayant rempli de léclat de la virginité, elles pussent se présenter devant la lumière de la Trinité immortelle. Après ces paroles, elles s'envolèrent au ciel, et mes yeux les suivirent le plus loin qu ils purent. » ( Traité des Éludes, tom. iv, pag. 674. ) A l'exemple de ce grand saint, Fénélon lui-même, dans son Éducation des filles, a fait des descriptions charmantes des sacrements. Il veut que, pour instruire les enfants, on choisisse dans les histoires (de la religion) « tout ce qui en donne les imng.s les plus riantes et les plus magnifiques, parce qu'il faut employer tout pour faire en sorte que les enfants trouvent la religion belle, aimable et auguste : au lieu qu'ils se la représentent d'ordinaire comme quelque chose de triste eide languissant. » Tant d'exemples, tant d'autorités fameuses, ont- ils été ignores des critiques ?
NOTE 26, page 310.
On sait que Sannazar a fait dans ce poème un mélange ridicule de la Fable et de la religion. Cependant il fut honoré , pour ce poème , de deux brefs des papes Lton X et Clément VU ; ce qui prouve que l'Eglise a été dans tous les temps plus indulgente que la pliilosophie moderne, et que la charité chrélienne aime mieux juger un ouvrage par le bien que par le mal qui s'y trouve. La traduction de Théagène et Chariclée valut à Amyot Tabbaye de Bellozaac.
NOTE 27, page 316.
They are extremely fond ofgrapes, and will climb to the top of ihe highest trees in quest of tliem. Carver's travels trough the interior parts ofnorth Amet rica,p. 443, thirdedit. London , 1781.
The bear in America is considered not as a fierce, carnivorous, but as an useful animal; it fceds in Florida upon grapes. John Bartram, Description of east Flor., third edit. London , 1760.
« Il aime surtout ( Tours le raisin ; et comme toutes les forêts sont remplies de vignes qui s'élèvent jusqu'à la cime des plus hauts arbres , il ne fait aucune difficulté d'y grimper. »Charlevoix, Voyage dans l'Amérique septentrionale, lom. IV, lettre 44, pag. 175, édit. de Paris, 1744. Imeley dit en propres termes que les ours s'enivrent de raisin {intoxicated with grapes], et qu'on proûie de cette circonstance pour les prendre à la chasse. C'est d'ailleurs un fait connu de toute l'Amérique.
Quand on trouve dans un auteur une circonstance extraordinaire qui ne fait pas beauté en elle-même, et qui ne sert qu'à donner la ressemblance au tableau, si cet auteur a d'ailleurs montré quelque sens commun , il serait naturel de supposer qu'il n'a pas inventé celte circonstance , ei qu'il ne (ait que rapporter une chose réelle, bien qu'elle soit peu connue. Rien n'empêche qu'on ne trouve Atala une méchante production; mais du moins la nature américaine y est peinte avec la plus scrupuleuse exactitude. C'est une justice que lui rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane et les Florides. Je connais deux traductions anglaises d' Atala; elles sont parvenues toutes deux en Amérique ; les papiers publics ont annoncé en outre une troisième traduction, publiée à Philadelphie avec succès. Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de véiiié, auraient- ils réussi chez un peuple qui pouvait dire à chaque pas : Ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts? Atala est retournée au désert, et il semble que sa patrie l'a reconnue pour véritable enfant de la solitude.