‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 24 sur 219 · CHRONOLOGIE · texte numérisé non relu

CHRONOLOGIE

Depuis que quelques savants ont avancé que le monde portait dans l'histoire de l'homme, ou dans celle de la nature, des marques d'une trop grande antiquité pour avoir l'origine moderne que lui donne la Bible, on s'est mis à citer Sanchoniathon, Porphyre, les livres sanscrits, etc. Ceux qui font valoir ces autorités les ont-ils toujours consultées dans leurs sources?

D'abord, il est un peu téméraire de vouloir nous persuader qu'Origène, Eusèbe, Bossuet, Pascal, Fénélon, Bacon, Newton, Leibnitz, Huet, et tant d'autres, étaient ou des ignorants, ou des simples, ou des pervers parlant contre leur conviction intime. Cependant ils ont cru à la vérité de l'histoire de Moïse, et l'on ne peut disconvenir que ces hommes n'eussent une doctrine auprès de laquelle notre érudition est bien peu de chose.

Mais, pour commencer par la chronologie, les savants modernes ont donc dévoré, en se jouant, les insurmontables difficultés qui ont fait pâlir Scaliger, Petau, Usher, Grotius. Ils riraient de notre ignorance, si nous leur demandions quand ont commencé les olympiades-, comment elles s'accordent avec les manières de compter par archontes, par éphorcs, par édiles, par consuls, par règnes, jeux pylhiques, néméens, séculaires-, comment se réunissent tous les calendriw's des nations -, de quelle manière il faut opérer pour

faire tomber l'ancienne année de Romulus, de dix mois, et de 354 jours, avec Tannée de Numa, de 355 jours, et celle de Jules-César de 363; par quel moyen on évitera les erreurs, en rapportant ces mêmes années à la commune année attique de 334 jours, et à l'année em- . bolismique de 384 jours?

Et pourtant ce ne sont pas là les seules perplexités touchant les années. L'ancienne année juive n'avait que 334 jours ; on ajoutait quelquefois douze jours à la fin de l'an, et' quelquefois un mois de trente jours après le mois Adar, afin d'avoir l'année solaire. L'année juive moderne compte douze mois, et prend sept années de treize mois en dix-neuf ans. L'année syriaque varie également, et se forme de 363 jours. L'année turque ou arabe reconnaît 334 jours, et reçoit onze mois intercalaires en vingt-neuf ans. L'année égyptienne se divise en douze mois de trente jours, et ajoute cinq jours au dernier -, l'année persane, nommée yezdegcrdic, lui ressemble ^

Outre ces mille manières de mesurer les temps, toutes ces années n'ont ni les miêmes commencements, ni les mêmes heures, ni les mêmes jours, ni les mêmes divisions. L'année civile des Juifs (ainsi que toutes celles des Orientaux) s'ouvre à la nouvelle lune de septembre, et leur ?nnée ecclésiastique à la nouvelle lune de mars. Les Grecs comptent le premier mois de leur année, de la nouvelle lune qui suit le solstice d'été. C'est à notre mois de juin que correspond le premier mois de l'année des Perses, et la Chine et l'Inde partent de la première lune de mars. Nous voyons ensuite des mois astronomiques et civils qui se subdivisent en lunaires et solaires, en synodiques et périodiques ; nous voyons des sections de mois en kal^des, ides, décades, semaines ; nous voyons des jours de deux espèces: des artificiels et naturels, et qui commencent, ceux-ci au soleil

* La seconde année persane , appelé gélaléan , et qui commença Tan du momie 1089, est la plus exai te des années civiles, en ce quelle ramène les solstices ei les équiiioxes précisénitnl aux mêmes jours. Elle sj compose au moyen d'une iiitcrcalaiion répétée six ou sept fois dans quatre, et ensuite une fois dans cinq ans.

levant, comme chez les anciens Babyloniens, Syriens, Perses ^ ceuxlà au soleil couchant, ainsi qu'en Chine, dans l'Italie moderne, et comme autrefois chez les Athéniens , les Juifs , et les barbares du Nord. Les Arabes commencent leurjour à midi, et la France actuelle à minuit, de même que l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne et le Portugal. Enfin , il n'y a pas jusqu'aux heures qui ne soient embarrassantes en chronologie , en se distinguant en babyloniennes , italiennes et astronomiques -, et si l'on voulait insister davantage , nous ne verrions plus soixante minutes dans une heure européenne, mais mille quatre-vingts scrupules dans l'heure chaldéenne et arabe.

On a dit que la chronologie est le flambeau de l'histoire (7) : plût à Dieu que nous n'eussions que celui-là pour nous éclairer sur les crimes dés hommes ! Que serait-ce si, pour surcroît de perplexité, nous allions nous engager dans les périodes , les- ères ou les époques? La période Victorienne, qui parcourt cinq cent trente-deux années , est formée de la mulliplication des cycles du soleil et de la lune. Les mêmes cycles, multipliés par celui diudiction, produisent les sept mille neuf cent quatre-vingts années de la période julienne. La période de Constantinople, à son tour, renferme un égal nombre d'années à celui de la période julienne, mais ne commence pas à la même époque. Quant aux ères, ici on compte par l'année de la création', là par olympiade^, par la fondation de Rome^, par la naissance de Jésus-Christ, par l'époque d'Eusèbo, par ceile des Séleucides's celle de Nabonassar% celle des martyrs". Les Turcs ont leur hégire', les Persans leur yezdegerdics. On compute encore

* Celte époque se subflivise en grecque , juive, alexandrine, elc. ' Les lii^iorit'ii.s grecs.

' Les hisiff-easlaiiiis.

* L'hisiorieo Joséphc.

* Plok'iiiéc ei qulquis autres.

•Les premiers cliréiioMs jusqu'en 532, A. D., et un nos jours par les chrétiens dAbyssiiiie et (lÉj;ypie.

' Les Orientaux ne la piaronl pas comme nous.

' Nom d'un roi de Perse lue daiii une Lai;iillc contre les Sarrasins, l'an d« ncflre ère G3i.

par les ères julienne, grégorienne, ibérienne* et aclienne^. Nous ne parlerons point des marbres d'Arundel , des médaille? et des monuments de toutes les sortes, qui introduisent de nouveaux désordres dans la chronologie. Est-il un homme de bonne foi qui, en jetant seulement un coup d'œil sur ces pages, ne convienne que tant de manières indécises de calculer les temps suffisent pour faire de l'histoire un épouvantable chaos? Les annales des Juifs, de l'aveu même des savants, sont les seules dont la chronologie soit simple , régulière et lumineuse. Pourquoi donc aller, par un zèle ardent d'impiété, se consumer l'esprit sur des chicanes de temps, aussi arides qu'indéchiffrables, lorsque nous avons le fil le plus certain pour nous guider dans l'histoire ? Nouvelle évidence en faveur des Écritures.

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