CHAPITRE II
logogrAphie et faits historiques.
Après les objections chronologiques contre la Bible viennent celles qu'on prétend tirer des faits mêmes de l'histoire. On rapporte la tradition des prêtres de Thèbes, qui donnait dix-huit mille ans au royaume d'Egypte, et l'on cite la liste des dynasties de ces rois, qui existe encore.
Plutarque, qu'on ne soupçonnera pas de christianisme^ se chargea d'une partie de la réponse. « Encore, dit-il en parlant des Égyptiens, que leur année ait été de quatre mois , selon quelques auteurs , elle n'était d'abord composée que d'un seul, et ne contenait que le cours d'une seule lune. Et ainsi, faisant d'un seul mois une année , cela
* Suivie dans les conciles et sur les vieux monuments de l'Espagne. ' Qui lire son nom de la bataille d'Aciiura, et dont se sont servis PloléiAée, Josèphe, Euscbe et Censorious.
est cause que le temps qui s'est écoulé depuis leur origine paraît extrêmement long, et que, bien qu'ils habitent nouvellement leur pays, ils passent pour les plus anciens des peuples*. » Nous savons d'ailleurs, par Hérodote 2, Diodore deSiciles Justin^, Jablonski^, Strabon^, que les Égyptiens mettent leur orgueil à égarer leur origine dans les temps, et, pour ainsi dire, à cacher leur berceau sous les siècles.
Le nombre de leurs règnes ne peut guère embarrasser. On sait que les dynasties égyptiennes sont composées de rois contemporains-, d'ailleurs le même mot, dans les langues orientales, se lit de cinq ou six manières différentes, et notre ignorance a souvent fait de la même personne cinq ou six personnages divers'. Et c'est aussi ce qui est arrivé par rapport aux traductions d'un seul nom, VAthoth des Égyptiens est traduit, dans Ératosthène, par '^p^cyitK^^ ce qui signifie en grec le lettré, comme Athoth l'exprime en égyptien . on n'a pas manqué de faire deux rois d' Athoth et d'Hermès^ ou liermogênes. Mais l'Athoth de Manéthon se multiplie encore ; il devient 7V/oMdans Platon, et le texte de Sanchoniathon prouve en effet que c'est le nom primitif. La lettre A est une de ces lettres qu'on retranche et qu'on ajoute à volonté dans les langues orientales : ainsi l'historien Josèphe traduit par Apachnas le nom du même Iiomme qu'Africanus appelle Pachnas. Voici donc Thoth, Athoth, Hermès, ou Hermogènes, ou Mercure, cinq hommes fameux qui
• PLUT.,/n Num., 30.
' Herod , lib. II.
' DioD.,lib. I.
* JuST.,lib.I.
*Jablonsk., Panth. Egypt., lib. il.
^StRAB.Jib. XVII. ,
' Pour citer un er.emple entre mille, le monogramme de Fohi , divinité des Chinois, est exactement le même que celui de Menés, divinité de 1 Egypte; et îlestassez prouvé d ailleurs que les caractères orientaux ne sont que des signes généraux d'idées, que chacun traduit dans sa langue, comme le chiffre arabe parmi nous. Ainsi, par exemple, Tlialien prononce duodecimo, le même nombre que l'Anglais exprime par le mot twelve, et que le Français rend par celui de àouze.
vont composer entre eux près de deux siècles ; et cependant ces cinq rois n'étaient qu'un seul Égyptien qui n'a peut-être pas vécu soixante ans ^.
Après tout, qu'est-il besoin de s'appesantir sur des disputes logographiques, lorsqu'il suffit d'ouvrir l'histoire pour se convaincre de l'origine moderne des hommes? On a beau former des complots avec des siècles inventés dont le temps n'est point le père ^ on a beau multiplier et supposer la mort pour en emprunter des ombres, tout cela n'empêche pas que le genre humain ne soit que d'hier. Les noms des
* Des personnes, qui pouvaient d'aft» urs être fort instruites, ont accusé les Juifs d'avoir corrompu les i;oiiis historiques. Comment ne savent-elles pas que ce sont les Grecs, au contraire, qui oui i.éfiguré tous les noms d'hommes et de lieux, et cil particulier ceux dOrieni*? Les Grecs, à cet égard comme à beaucoup d'autres, ressemblaient fort aux Fiançais. Croil-on que si Livjus revenait au monde il se rtCoimùL suus ic iilie de Tite-Live? 11 y a plus : Tyr porte encore aujourd'hui, parmi Ks Oiieniiux, le nom û'At.ur, de Sour ou de Sur. Les Athéniens eux-mênics devaient prononcer Tur ou Tour; puisque celte lettre qu'il nous plait d'appeler y grec, ei de faire siffler comme un i, n'est autre que l'upsilon ou Vu parvum des Giecs.
11 n'est pas plus difficile de retrouver Darius dans Assuerus. L'A initial n'est d'abord, comme noi. s lavoîisdii, qu'une de ces lei très mobiles, tantôt souscrites, tantôt supprimées. Reste donc 5uer«5. Or, le delta ou le D majuscule des Grecs se rapproche du sameck ou de IS majuscule dus Hébreux. Le premier i st un triangle et le second un parallé!(^gramme obtusyugle, souvent même un parallélogramme curviligiK^. Le. delta, d;.nsles viecx manuscrits, sur les médailles et sur les monuments, n'est {)resque jamais feruiéd;. us ses angles. L'Shcbr;iï.|ue s'est donc transformée en D chez les Grecs , changement de lettre si commun d;tns toute l'antiquilé.
Si vous joignez à ces erreurs de figures les erreurs de prononciation, vous aurez une gjande pr.babiliié de plus. Supposons qu'un Fiançais, entendant le mot through (à travers) dans la bouche d'un Anglais , voulût le prononcer et l'écrire >:ans connaître la puiss;!nçe et la forme du th, il écrirait néce^s.<irenient ou z>om, ou dsrou, ou siiî'plcnieni/roM.II en est ainsi du<tjr«<?cA;ou delS eu hébreu. Le son de cette lettre, en suivant les points massorétiques, est mixte et participe fonement du D. Les Grecs , qui avaient le th comme les Anglais, mais non pas l'S, comme U'S Israélites, ont dû prononcer et écrire />««rus au lieu de Suerus. L)e Darius à Duerus la conversion est facile; car on sait que les voyelles sont à peu^près nulles en éiymologie, puisqu'il est vrai qiie chaque peuple eu varie les sons à l'infini. Lorsqu'on veut être pl.iis.int aux dépens de la religioa, de la morale universelle, du repos des nations et du l« nhcur général des hommes, avant de se livrer à une gaieté si funeste , il faudrait au moins être bien sûr de ne pas tomber soi-même dans de grandes ignorances.
* Fid.B0CH.,GROG.,SAC.,CUMB.0uSA[lcn.;SAUR.,«Mr/aB»6/«iDANLT,BAyLB,*;lc.,'î!t.
inventeurs des arts nous sont aussi familiers que ceux d'un frère ou d'un aïeul. CeslJIypsurarmis qui bàlitces huttes de roseaux où logea la primitive innocence; Usuus couv it sa nudité de peaux de bêtes, et affronta la mer sur un tronc d'arbio*. Tubaleain mit le fer dans la main deshomnies^, Noé ou Bacchus planta la vigne, Gain ou Tiiptolème courba la charrue, Agrotès^ ou Cérès rcv-ueillit la première moisson. L'histoire, la médecine, la géométrie', les beaux-arts , les lois, ne sont pas plus anciennement au monde, et nous les devons à Hérodote, Hippoerate, Thaïes, Homère, Décfale , Minos- Quant à l'origine des rois et des villes, riiistolrc nous en a été conservée par Moïse , Pliiton, Justin et quelques autres, et nous savons quand et pourquoi les diverses formes de gouvernement se sont établies chez les peuples*.
Que si pourtant on est étonné de trouver tant de grandeur et de magnificence dans les premières cités de l'Asie , cotte difficulté cède sans peine à une observation tirée du génie des Orientaux. Dans tous les âges, ces peuples ont bâti des villes immenses, sans qu'on en puisse rien conclure en faveur de leur civilisation, et conséquemmeiit de leur antiquité. L'Arabe , échappé des sables brûlants où il s'estimait heureux d'enfermer une ou deux toises d'ombre sous une tente de peaux de brebis , cet Arabe a élevé, presque sous nos yeux , des cités gigantesques, vastes métropoles où ce citoyen des déserts semble avoir voulu enclore la solitude. Les Chinois, si peu avancés dans les arts, ont aussi les plus grandes villes du globe, avec des jardins, des murailles, des palais, des lacs, des canaux artificiels, comme ceux de l'ancienne Babylone^, Kous- mêmes enfin, ne sommes-nous pas un exemple frappant de la rapidité avec laquelle
' Sanch. ap. Eus., Prœparat. evang., lib. i, cap. X. ^Gcn., cap. iv. ii.
'Sanch., toc. cil.
* Vid. Mois., /Vne.;PLAT., de Leg. et Tim.; ivST.,\\h. II; HÎ;R0D.;PlIT., in Thés., Num., Licurg., Solnn., etc., etc.
* Vid. le P. DU tiALDE, Ihst. de la Ch. ; Lettres édif.; loid MAC; Amb. to Ch., etc.
les peuples se civilisent? Il n'y a guère plus de douze siècles que nos ancêtres étaient aussi barbares que les Hottentots, et nous surpassons aujourd'hui la Grèce dans les raffinements du goût, du luxe et des arts.
La logique générale des langues ne peut fournir aucune raison valide en faveur de l'ancienneté des hommes. Les idiomes du primitif Orient, loin d'annoncer des peuples vieillis en société, décèlent au contraire des hommes fort près de la nature. Le mécanisme en est d'une extrême simplicité : l'hyperbole, l'image, les figures poétiques, s'y reproduisent sans cesse, tajidis qu'on y trouve à peine quelques mots pour la métaphysique des idées. Il serait impossible d'énoncer clairement en hébreu la théologie des dogmes chrétiens*. Ce n'est que chez les Grecs et chez les Arabes modernes qu'on rencontre les termes composés propres au développement des abstractions de la pensée. Tout le monde sait qu'Aristote est le premier philosophe qui ait inventé des catégories, où les idées viennent se ranger de force, quelle que soit leur classe ou leur nature 2.
Enfin l'on prétend qu'avant que les Égyptiens eussent bâti ces temples dont il nous reste de si belles ruines, les peuples pasteurs gardaient déjà leurs troupeaux sur d'autres ruines laissées par une nation inconnue • ce qui supposerait une très-grande antiquité.
Pour décider cette question, il faudrait savoir au juste qui étaient et d'où venaient les peuples pasteurs. M. Bruce, qui voyait tout en Ethiopie, les fait sortir de ce pays. Et cependant les Éthiopiens, loin
* On s'on peut assurer en lisant les Pères qui ont écrit en syriaque, tels que saint Éphrem, diacre d'Edesse.
^ Si les langui'S demantleni tant de temps pour leur entière confeciion, pourquoi les Sauvages du Canada ont-ils des dialectes si subtils et si compliqués? Les verbes de la langue huronne ont toutes les inflexions des verbes grecs. Ils sedisliiiguent, comme les derniers, par la caractéristique, Taugment, etc.; ils ont trois modes, trois genres , trois nombres, et par-dessus tout cela un certain dérangement des Iriires particulier aux verbes des langues orientales Wais ce qu'ils ont de plus inconcevable, c'est un quatrième pronom persoum 1 qui se ^iiice entre la spcomle cl la troisième pcrsonni-, au singSiicr etau pluriel. Nous ne connaissons rien de p ireil dans les langues mortes ou vivantes dont nous pouvons avoir quelque loiniure.
de pouvoir répandre au loin des colonies, étaient eux-mêmes, à cette époque, un peuple nouvellement établi. JE thiopes, ûii Eusèbe, a6 Indo /Iiimine consurgentes, juxta JEgyptum consederunt. Manéthon, dans sa sixième dynastie, appelle les pasteurs <t)o<K*W |tvo<. Phéniciens étrangers. Eusèbe place leur arrivée en Egypte sous le règne d'Aménophis -, d'où il faut tirer ces deux conséquences: 1® que l'Egypte n'était pas alors barbare, puisque Inachus, Égyptien, portait vers ce temps-là les lumières dans la Grèce-, 2° que TÉgypte n'était pas couverte de ruines, puisque Thèbes était bâtie, puisque Aménophis était père de ce Sésostris, qui éleva la gloire des Égyptiens à son cor.ihl Au "apport de Thistorien Josèphe, ce fut Thetmosis qui contraignit les pasteurs à abandonner entièrement les bords du Nil*. Mais quels nouveaux arguments n'aurait-on point formés contre l'Écriture, si on avait connu un autre prodige historique qui tient également à des ruines, hélas ! comme toute l'histoire des hommes? On a découvert, depuis quelques années, dans l'Amérique septentrionale, des monuments extraordinaires sur les bords du Muskingum, du Miani, du Wabache, de l'Ohio, et surtout du Scioto (8), où ils occupent un espace de plus de vingt lieues en longueur. Ce sont des murs en terre avec des fossés, des glacis, des lunes, demiliines, et de grands cônes qui servent de sépulcres. On a demandé, mais sans succès, quel peuple a laissé de pareilles traces? L'homme est suspendu d'tns le présent, entre le passé et l'avenir, comme sur un rocher enl o deux gouffres ^ derrière lui, tout est ténèbres j à peine aperçoit-il quelques fantômes qui, remontant du fond des deux abîmes, surnagent un instant à leur surface, et s'y i-eplongent.
' Maneth. ad Joseph, et Afric. ; Herod., lib. ii, cap. c, Diod., lib. i, ps» LVIII; ElskB., Chron., lib. I, page 13.
Au rcsie, linvisionde co pi liples, lapiiorlée par les auteurs pi (ifancs, nous explique ce qu'on liiiians la bcuèsc au sujet de Jacob et de ses fils : Vt habitare possilis in terra Gessen, quia delestantur Mgyplii omnes padores oViUm,' ( Gen., cjp. XLVI, 34.)
D'où l'on pi ut aussi deviner le nom grec du Pbaraon sous lequel Lraêl erir Ira en Egyplc, ei le nom du second Pharain s> us lequel il cji soriil. i, Ecrilur#a'. loin Je coniiaiier les auUes bisloire-,, leur sert Ovidcmmcni de prt^uve. T. I. 12
ÔO GÉNIE
Quelles que soient les conjectures sur ces ruines américaines, quand on y joindrait les visions d'un monde primitif, et les cliimères d'une Atlantide, la nation civilisée qui a peut-être promené la charrue dans la plaine où l'ïroquois poursuit aujourd'hui les ours, n'a pas eu besoin, pour consommer ses destinées, d'un temps plus long que celui qui a dévoré les empires de Cyrus, d'Alexandre et de César. Heureux du moins ce peuple qui n'a point laissé de nom dans l'histoire, et dont l'héritage n'a été recueilli que par les chevreuils des bois et les oiseaux du ciel ! Nul ne viendra renier le Créateur dans ces retraites sauvages, et, la balance à la main, peser la poudre des morts, pour prouver l'éternité de la race humaine.
Pour moi, amant solitaire de la nature, et simple confesseur de la Divinité, je me suis assis sur ces ruines. Voyageur sans renom, j'ai causé avec ces débris comme moi-même ignorés. Les souvenirs confus des hommes et les vages rêveries du désert se mêlaient au fond de mon âme. La nuit était au milieu de sa course \ tout était muet, et la lune, et les bois, et les tombeaux. Seulement, à longs intervalles, on entendait la chute de quelque arbre que la hache du temps abattait dans la profondeur des forêts : ainsi tout tombe, tout s'anéantit.
Nous ne nous croyons pas obligé de parler sérieusement des quatre jogues, ou âges indiens, dont le premier a duré trois millions deux cent mille ans, le second un million d'années, le troisième seize cent mille ans, et le quatrième, ou l'âge actuel, qui durera quatre cent mille ans.
Si l'on joint à toutes ces difficultés de chronologie, de logographie et de faits, les erreurs qui naissent des passions de l'historien ou des hommes qui vivent dans ces fastes, si on y ajoute les fautes de copistes, et mille accidents de temps et de lieux, il faudra, de nécessité, convenir que toutes les raisons en faveur de l'antiquité du globe par l'histoire sont aussi peu satisfaisantes qu'inutiles à rechercher. Et certes on ne peut nier que c'est assez mal établir la durée du monde que d'en prendre la base dans la vie humaine. Quoi !
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c'est par la succession rapide d'ombres d'un moment que l'on prétend nous démontrer la permanence et la réalité des choses ! c'est par des décombres qu'on veut nous prouver une société sans commencement et sans fin ! Faut-il donc beaucoup de jours pour amasser beaucoup de ruines? Que le monde serait vieux, si l'on comptait ses années par ses débris I