‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 4 sur 219 · A GK.ME · texte numérisé non relu

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le style en est faible, quoique les pensées n'y manquent pas d'un certain éclat. « Si les philosophes anciens, dit Abbadie, adoraient les vertus, ce n'était après tout qu'une belle idolâtrie. »

Tandis que l'Église triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de rendre l'incrédulité à la mode. Il enrôla tous les amours -propres dans cette ligue insensée-, la religion fut attaquée avec toutes les armes, depuis le pamphlet jusqu'à l'infolio, depuis l'épigramme jusqu'au sophisme. Un livre religieux paraissait-il, l'auteur était à l'instant couvert de ridicule, tandis qu'on portait aux nues des ouvrages dont Voltaire était le premier à se moquer avec ses amis : il était si supérieur à ses disciples, qu'il ne pouvait s'empêcher de rire quelquefois de leur enthousiasme irréligieux. Cependant le système destructeur allait s'étendant sur la France. Il s'établissait dans ces académies de province, qui ont été autant de foyers de mauvais goût et de factions. Des femmes de la société, de graves philosophes avaient leurs chaires d'incrédulité. Enfin, il fut reconnu que le christianisme n'était qu'un système barbare, dont la chute ne pouvait arriver trop tôt pour la liberté des hommes, le progrès des lumières, les douceurs de la vie et l'élégance des arts.

Sans parler de l'abîme où ces principes nous ont plongés, les conséquences immédiates de cette haine contre l'Évangile furent un retour plus affecté que sincère vers ces dieux de Rome et de la Grèce, auxquels on attribua les miracles de l'antiquité ^ On ne fut point honteux de regretter ce culte, qui ne faisait du genre humain qu'un troupeau d'insensés, d'impudiques, ou de bêtes féroces. On dut nécessairement arriver de là au mépris des écrivains du siècle cle Louis XIV, qui ne s'élevèrent toutefois à une si haute perfection que parce qu'ils furent religieux. Si l'on n'osa pas les heurter éè front, à cause de l'autorité de leur renommée, on les attaqua

* Le siècle de Louis XIV aimait et cunnaissait l'anliquité mieux que nous, et

^1 éluii cbréiien.

DTI CHRISTFAKISME. 5

d'une manière indirecte. On fit entendre qu'ils avaient été secrètement incrédules, ou que du moins ils fussent devenus de bien plus grands hommes s'ils avaient vécu de nos jours. Chaque auteur bénit son destin de l'avoir fait naître dans le beau siècle des Diderot et des d'Alembert, dans ce siècle où les documents de la sagesse humaine étaient rangés par ordre alphabétique dans V Encyclopédie^ celte Babel des sciences et de la raison (1).

Des hommes d'une grande doctrine et d'un esprit distingué essayèrent de s'opposer à ce torrent -, mais leur résistance fut inutile : leur voix se perdit dans la foule, et leur victoire fut ignorée d'un monde frivole, qui cependant dirigeait la France, et que, par celte raison, il était nécessaire de toucher*.

Ainsi, cette fatalité qui avait fait triompher les sophistes sous Julien, se déclara pour eux dans notre siècle. Les défenseurs des chrétiens tombèrent dans une faute qui les avait déjà perdus : ils ne s'aperçurent pas qu'il ne s'agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait absolument les bases. En parlant de la mission de Jésus-Christ, et remontant de conséquence en conséquence, ils établissaient sans doute fort solidement les vérités de la foi -, mais cette manière d'argumenter, bonne au dix-septième siècle, lorsque le fond n'était point contesté, ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre la route contraire : passer de l'effet à la cause, ne pas prouver que le chri'^lianismeest excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il vient de Dieu parce qu'il est excellent.

C'était encore une autre erreur que de s'attacher à répondre sérieusement à des sophistes, espèce d'hommes qu'il est impossible de convaincre, parce qu'ils ont toujours tort. On oubliait qu'ils ne cherchent jamais de bonne foi la vérité, et qu'ils ne sont même attachés à leur système qu'en raison du bruit qu'il fuit, prêts à en changer demain avec l'opinion.

(1) Voyez, pour celle note et les suivantes , inùiiiuées p:^ des chiffres entre pan-nilièses, à la fin de cet ouvrage.

• L-'S lettres dp tjuclqnrs Juifs portugais euroïit un moment de succc? ; mais elles disp iiurcnl bicniot dans le tourbillon inrligicux.

^ GÉxME

Pour n'avoir pus fait celte remarque, oa perdit beaucoup de temps et de travail. Ce n'était pas les F;![vlnslps qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils ég-araionl. On l'avait séduit eo h'.l disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbnrio, absurde dans ses d'ojïmes, ridicule dans ses cérémonies, ennem» des arts et des lettres, de la raison et de la beauté j un culle qui n'avait fait que verser le san:,% enchaîner les hommes, et retarder le bonheur et les lumières du genre humain : on devait donc cher cher à prouver au contraire que, de toutes les religions qui ont ja mais e:<i;té, la religion chrélieimG est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres-, qiie le monde moderne lui diitlnut, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les ho-^pices pour les malheureux jusqu'aux temjiles bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël. On dcvailj montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa: morale, rien de plus aimable, de plus poinpoux que ses dogmes, sa doclrinc-ot son cuU«; on devait dire qu'elle favorise le génie., épure le goût,, développe les passions vertueuses, donne de I» vigueur à la pensée, offre des formes nobles àTécrivains et) des moules parfaits à l'artisle; qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine-, enfin il fallait appeler tous les enchantements de l'imagination et tous les iiitérêls du cœiu^ au) secours, de cette même religion contre laquelle on les avait aimés.

Ici le lecteur voit noire ouvrage. Les autres genres d'apologie sont épuisés, et peut-^tre seraieiUriis inutiles aujourd'hui. Qui estce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie? quelques hommes pieux qui n'ont pas besoin d'être convaincus, quelques vrais chrétiens déjà persuadés. Mais n'y a-t-il pas de danger à envisager la religion sous un jour purement humain? Et pourquoi? Noire religion craint-elle la lumière? Une grande preuve de sa céleste origine, c'est qu'elle souffre l'examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison. Veut-on qu'on nous fasse éternellement le reproche de cacher nos dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'on

n'en découvre la fausselé? Le christianisme sera-t-il moins vrai qiinnd il paraîtra plus beau? Bannissons une frayeur pusillanime; par excès de religion, ne laissons pas la religion périr. Nous ne sommes plus dans le temps où il ctait bon de dire : Croyez et n'cxam'iiez pas\ on examinera malgré nous; et notre silence timide, en aub'-ûenlant le triomphe des incrédules, diminuera le nombre des fidèles.

. Il est temps qu'on sache enfin à quoi se réduisent ces reproches d'absurdité, de grossièreté, de petitesse^ qu'on fait tous les jours au christianisme; il est temps de montrer que, loin de rapetisser la pensée, il se prête merveilleusement aux élans de l'àme, et peut enchuiiter l'esprit aussi divinement que les dieux de Virgile et d'Homère. Nos raisons auront du moins cet avantage qu'elles seront à la portée de tout le monde, et qu'il ne faudra qu'un bon sons pour en juger. On néglige peut-être un peu trop, dans les ouvrages de ce genre, de parler la langue de ses lecteurs : il faut êlre docteur avec le docteur, et poëte avec le poëte. Dieu ne défend pas les routes fleuries quand elles servent à revenir à lui, et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne que la brebis égarée retourne au bercail.

Nous osons croire que cette manière d'envisager le christianisme présente des rapports peu connus : sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. Voulez-vous le suivre dans la poésie? le Tasse, Milton, Corneille, Racine, Voltaire, vous retracent ses miracles. Dans les belles-lettres, l'éloquence, l'histoire, la philosophie? que n'ont point fait, par son inspiration, Bossuet, Fénélon, Massillon, Bourdaloue, Bacon, Pascal, Euler, Newton, Leibniiz! Dans les arts? que de chefs-d'œuvre! Si vous l'examinez dans son culte, que de choses ne vous disent point et ses \icilles églises gothiques, et ses prières admirables, et ses superbes

cérémonies ! Parmi son clergé, voyez tous ces hommes qui vous ont transmis la langue et les ouvrages de Rome et de la Grèce, tous ces solitaires de la Thébaïde, tous ces lieux de refuge pour les infortunés, tous ces missionnaires à la Chine, au Canada, au Paraguay, sans oublier les ordres militaires, d'où va naître la chevalerie ! Mœurs de nos aïeux, peinture des anciens jours, poésie, ro mans même, choses secrètes de la vie, nous avons tout fait servir à notre cause. Nous demandons des sourires au berceau et des pleurs à la tombe : tantôt, avec le moine maronite, nous habitons les sommets du Carmel et du Liban ; tantôt , avec la fille de la Charité, nous veillons au lit du malade : ici deux époux américains nous appellent au fond de leurs déserts-, là nous entendons gémir la vierge dans les solitudes du cloître : Homère vient se placer auprès de Milton, Virgile à côté du Tasse : les ruines de Memphis et d'Athènes contrastent avec les ruines des monuments chrétiens, les tombeaux d'Ossian avec nos cimetières de campagne^ à Saint-Denis nous visitons la cendre des rois -, et quand notre sujet nous force de parler du dogme de l'existence de Dieu, nous cherchons seulement nos preuves dans les merveilles de la nature. Enfin nous essayons de frapper au cœur de l'incrédule de toutes les manières : mais nous n'osons nous flatter de posséder cette verge miraculeuse de la religion, qui fait jaillir du rocher les sources d'eau vive.

Quatre parties, divisées chacune en six livres, composent notre ouvrage. La première traite des dogmes et de la doctrine.

La seconde et la troisième renferment la poétique du christianisme, ou les rapports de celte religion avec la poésie, la littérature et les arts.

La quatrième contient le culte, c'est-à-dire tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église, et tout ce qui regarde le clergé séculier et régulier.

Au reste, nous avons souvent rapproché les dogmes et la doctrine des autres cultes, des dogine>, de ladoeliiueet du culte évaiigt il-

que: pour satisfaire toutes les classes de lecteurs, nous avon« aussi touché de temps en temps la partie historique et mystique de la religion. Maintenant que le lecteur connaît le plan général de l'ouvrage, entrons dans Texamen des Dogmes et delà Doctrine; et, afin de passer aux mystères chrétiens, commençons par nous enquérir de la nature des choses mystérieuses.

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