‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 57 sur 219 · ULYSSE ET PÉNÉLOPE · texte numérisé non relu

ULYSSE ET PÉNÉLOPE

Les princes ayant été tués par Ulysse , Euryclée va réveiller Pé-

nélope, qui refuse longtemps de croire les merveilles que sa nourrice lui raconte. Cependant elle se lève; et, descendant les degrés ^ elle franchit le seuil de pierre , et va s''asseoir à la lueur du feu , en face d'Ulysse, qui était lui-même assis au pied d'une colonne, les yeux baissés, attendant ce que lui dirait son épouse. Mais elle demeurait muette , et l'élonnement avait saisi son cœur^,

Télémaque accuse sa mère de froideur j Ulysse sourit et excuse Pénélope. La princesse doute encore-, et, pour éprouver son époux, elle ordonne de préparer la couche d'Ulysse hors de la chambre nuptiale. Aussitôt le héros s'écrie : « Qui donc a déplacé ma couche?... N'est-elle pas attachée au tronc de l'olivier autoiir duquel j'avais bâti une salle dans ma cour ? etc. »

Slçoi-c- TT.Ç S' , . . . -, , ,, {X5>,c(5'ri|ji.aTa OaiAoû ''.

Il dit, et soudain le cœur et les genoux de Pénélope lui manquent à la fois : elle recoDiiaii Ulysse à celle marque certaine. Bientôt , courant à lui tout en larmes, elle suspend ses bras autour de son cou; elle baise sa tête sacrée; elle s'écrie : « Ne sois poini irrité , loi qui fus toujours le plus prudent des

hommes ! Ne sois point irrité, ne t'indigne point , si j'ai hésité à

me jeter dans tes bras. Mon cœur frémissait de crainte qu'un étranger ne vînt surprendre ma loi par des paroles trompeuses. ,.•.... Mais à présent j'a; une preuve manifeste de toi-même, par ce que lu viens de dire de notre couche aucun autre homme que toi ne l'a visitée : elle n'est connue que de nous deux et d'une seule esclave, Acloris, que mon père me donna lorsque je vins en Ithaque, et qui garde les portes de notre chambre nuptiale. Tu rends la confiance à ce cœur devenu défiant par le chagrin. »

Elle dit, et Ulysse, pressé du besoin de verser des larmes , pleure sur celle chaste et prudente épouse, en la serrant contre sou cœur. Comme des matelots contemplent la terre désirée , lorsque Neptune a brisé leuriapide vaisseau, jouet des vents et des vagues immenses ; un petit nombre, (louant sur l'antique mer, nage, et, tout couvert d'une écume salée , aborde plein de joie, sur les grèves, en échappant à la mort : ainsi Pénélopt*tache ses regards charmés sur Ulysse ; elle ne peut arracher ses beaux bras du cou du héros ; et l'Aurore aux doigts de rose aurait vu les larmes de ces époux, si Minerve n'eût retenu le soleil dans la mer

Cependant Eurynome, un flambeau à la main, précédant les pas d'Ulysse

' Odyss.fWb. xxiii, v, 205.

= Jbid.

et de Pénélope , les conduit à la cliambre nuptiale

Les deux époux , après s'être livrés aux promiers tronsporls de leur tendresse, s'enchantèrent par le récit raiituel de leurs peines

Ulysse achevait :i peine les deiniei s mois de son histoire, qu'un sonimuil bieniaisant se glissa dans ses membres fatigues, et vintsuspendrc les soucis de sou âme *.

Cette reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope est peut-être une des plus belles compositions du génie antique. Pénélope assise en silence, Ulysse iir.iiiobile au pied d'une colonne, la scène éclairée à la flamme du foyer . voilà d'abord un tableau tout fait pour un

* Madame Dacier a irop altéré ce morceau. Elle paraphrase des vers tels que ceux-ci :

fiç (pccTO* riiç S' aÙTOÛ Xûto "yoiivara xal eptXov XTop ,

A ces mots, la reine tomba presque évanouie ; les genoux et le cœur lui manquent à la fois, elle ne doute plus que ce ne soit son cher Ulysse. Enfin, revenue de sa jaiblesse , elle court à lui le visage baigné de pleurs, en, l'embrassant avec toutes les marques d'une véritable tendresse , etc. Elle .ijoute des choses dont il n'y a pas un mot dans !e texte ; enfln elle supprime quelquefois les idées d'Homère, et les i empiace par ses propres idées , et c'est ainsi qu'elle change ces vers channants :

Ta ^' ÈTsl OUV ÇtXOTïlTOÇ èTapTElV'îiç' ,

TjçirÉdSïiv {fcûôotfft TTpôç àXXTfîXouç svs'ipovre.

Elle dit : Ulysse et Pénélope, à qui le plaisir de se retrouver ensemble après une M longue absence tenait Heu de sommeil , se racontèrent réciproquement leurs peines. Mais ces fautes, si ce sont dis fautes, ne conduisent qu'à des réflexions qui nous remplissent de plus en plus d'une proiomle estime pour ces laborieux hellénistes du siècle des Lefèvre et des Pciau. Madame Dacier a tant de peur de f.iire injure à Homère , que si le vers implique plusieurs sens renfermés dans le sens principal , elle retourne, commente, paraphiase, jusqu'à ce qu'elle ait épuisé le mot grec, à peu près ronmie dans un dictionnaire on donne toutes les acceptions dan-. lest|iielles un mot peut être pris. Les aulri s défaits de la tiaduciion de celle savante dan-.e iienneiit pareillement à une loyauté d'esprit, à une cîlifteur de mœurs, à une sorte <ie MuipUcité particulière à ces temps de notre littérature. Ainsi, trouvant qu'Ulysse reçoit trop froideii). n; les cansscs de PénTlope, elle .ijoute, avec nue grande naïveté, qnil répondait à ces marques d'amour avec toutes les marques de la plus grande tendresse. l\{,nnAt\u\hvr de telles infidélités. S'il fut jamais un siècle propre à fournir des tradui leurs dHomère, c'était sans doute celui-l;i, où non-seulement l'esprit et le goût , mais encore le cœur, étaient antiques, et où les mœurs de l'âge d'or ne s'altéraient point en passant par lame de leurs inierprctcs.

peintre, et où la grandeur égale la simpliciié du dessin. Et comment se fera la reconnaissance? par une circonstance rappelée du lit nuptial ! C'est encore une autre merveille que ce lit fait de la main d'un roi sur le tronc d'un olivier, arbre de paix et de sagesse, digne d'être le fondement de cette couche qu'aucun autre homme qu'Ulysse n'a visitée. Les transports qui suivent la reconnaissance des deux époux ; cette comparaison si touchante d'une veuve qui retrouve son époux , à un matelot qui découvre la terre au moment du naufrage -, le couple conduit au flambeau dans son appartement-, les plaisirs de l'amour, suivis des joies de la douleur ou de la conlidence des peines passées -, la double volupté du bonheur présent et du malheur en souvenir -, le sommeil qui vient par degrés fermer les yeux et la bouche d'Ulysse tandis qu'il raconte ses aventures à Pénélope attentive, ce sont autant de traits du grand maître-, on ne les saurait trop admirer.

Il y aurait une étude intéressante à faire : ce serait de tâcher de découvrir comment un auteur moderne aurait rendu tel morceau des ouvrages d'un auteur ancien. Dans le tableau précédent, par exemple on peut soupçonner que la scène, au lieu de se passer en action entre Ulysse et Pénélope, eût été racontée par le poëtc. Il n'aurait pas manqué de semer son récit de réflexions philosophiques, de vers frappants, de mots heureux. Au lieu de cette manière brillante et laborieuse, Uomére vous présente deux époux qui se retrouvent après vingt ans d'absence, et qui, sans jeter de grands cris, ont l'air de s'être à peine quittés de la veille. Où est donc la beauté de la peinture? dans la vérité.

Les modernes sont en général plus savants , plus délicats, plus déliés, souvent même plus intéressants dans leurs compositions que les anciens; maib ceux-ci sont plus simples, plus augustes, plus tragiques, plus abondants et surtout plus vrais que les modernes Ils ont un goût plus sûr, une imagination plus noble : ils ne savent travailler que l'ensemble, et néi^ligeiit les ornements ; un berger qui se plaint, un vieillard qui raconte, un héros qui combat, voila

pour eux tout un poëme ; et l'on ne sait comment il arrive que ce poëme, où il n'y a rien, est cependant mieux rempli que nos romans d'incidents et de personnages. L'art d'écrire semble avoir suivi l'art de la peinture : la palette du poëte moderne se couvre d'une variété infinie de teintes et de nuances : le poëte antique compose ses tableaux avec les trois couleurs dePolygnote. Les Latins, placés entre la Grèce et nous, tiennent à la fois des deux manières : à la Grèce, par la simplicité des fonds ; à nous, par l'art des détails. C'est peutêtre cette heureuse harmonie des deux goîiîs qui fait la perfection de Virgile.

Voyons maintenant le tableau des amours de nos premiers pères : Eve et Adam, par l'aveugle d'Albion, feront un assez beau pendant à Ulysse et Pénélope, par l'aveugle de Smyrne.

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