‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 58 sur 219 · ADAM ET EVE · texte numérisé non relu

ADAM ET EVE

Satan a pénétré dans le paradis terrestre. Au milieu des animaux de la création,

Ile saio Two of far nobler aspect erect ami tall

of daughters, Eve '

Il aperçoit lieux êlres d'une forme plus noble, d'une stature droite et élevée, comme celle des esprits immortels. Dans tuut l'Ikonncur primitif de leur naissance, une majestueuse nudité les couvre : on les prendrait pour les souverains de ce nouvel univers, et ils semblent dignes de l'être. A travers leurs

*Par. lost, book iv, v. 288-314, un vers de passé j Glasc, cdit. 177C.

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regards divins brillent les allribnts de leur glorieux Créateur : la vérilé , la sagesse, la sainieic rigide et pure, vc!(u dont cniane lautoriié réelle de l'homme. Toniefoia ces oréaiurcs célestes diffèrent entre elles, ainsi que leurs sexes le déclarent : Il est créé pour la contemplation et la valeur ; elle est formée pour la mollesse et les giàces : Lui pour Dieu seulement, ïlle pour Dieu en Lui- Le front ouveii-, FœH sublime du premier, annoncent la puissance absolue : ses cheveux d'hyacintlic, se partageant sur son front, pendent noblement en boucles des deux côtés, mais sans flotter au-dessous de ses larges épaules. Sa compagne, au contraire , laisse descendre comme un voile d'or ses longues tresses sur sa ceinture, où elles forment de capricieux anneaux : ainsi la vigne courbe ses tendres co[is autour d'un fragile appui ; symbole de la sujétion où est née notre mère; sujétion à un sceptre bien léger; obéissance accordée par Elle et reçue par Lui plutôt qu'exigée, empire cédé volontairement, et pourtant à regret, avec un modeste orgueil , et je ne sais quels amoureux délais, pleins de craintes et de charmes! Ni vous non plus , mystérieux ouvrages de la nature , vous n'étiez point cachés alors ; alors toute honte coupable, toute honte criminelle était inconnue. Fille du péché, pudeur impudique, combien n'avez-vous point troublé les jours de l'homme par une vaine apparence de pureié ! Ah ! vous avez banni de votre vie ce qui seul est la véritable vie, la simplicité et l'innocence. Ainsi marchent nus ces deux grands époux dans Éden solitaire- Ils n'évitent ni l'œil de Dieu ni les regards des anges, car ils n'ont point la pensée du mal. Ainsi passe, en se tenant par la main, le plus superbe couple qui s'unit jamais dans les embrassementsde l'amour: Adam, le meilleur d« tous les hommes qui furent sa postérité; Eve, la plus belle de toutes les femmes entre celles qui naquirent ses filles.

Nos premiers pères se retirent sous l'ombrage, au bord d'une fontaine. Ils prennent leur repas du soir, au milieu des animaux de la création, qui se jouent autour de leur roi et de leur reine. Satan, caché sous la forme d'une de ces bêtes, contemple les deux époux et se sent presque attendri par leur beauté, leur innocence, et par la pensée des maux qu'il va faire succéder à tant de bonheur : trait admirable. Cependant Adam et Eve conversent doucement auprès de la fontaine, et Eve parle ainsi à son époux:

That day I often reraember, when from sleep ; hcr silver mantle threw '.

Je me rappelle souvent ce jour où, sortant du premier sommeil, je me trouvai couchée parmi les fleurs, sous l'ombrage, ne sachant où j'étais, qui j'étais, quand et comment j'avais été amenée en ces lieux. Non loin delà une onde murmurait dans le creux d'une roche. Cette onde, se déployant en nappe humide , fixait bientôt ses flots, purs comme les espaces du firmament. Je m'avançai vers ce lien, avec une ptnsée timide ; je m'assis sur la rive verdoyante,

' Par. lost, book iv, v. 449-502 inclusivement; ensuite, depuis le SOt'vers jusqu'au 609'.

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pour regarder dans le lac transparent , qui semblait un autre ciel. A l'instani où je m'inclinais sur l'onde une ombre parut dans la glace humide , se penchant vers moi, comme moi vers elle. Je tressaillis, elle ircssailiii; j'avançai la têie de nouveau, et la douce appariiion revint aussi vite avec des regards de bvnip allie et d'amour. Mes youx seraient encore attachés sur cetle image, je m'y serais consumée d'un \ain désir, si une voix dans le désert : « LoLjel que lu vois, belle créature, est toi même; avec loi il fuii, il revient. Suis-moi , je le condiilrai où une ombre vaine ne trompera point les embrassements , où tu trouveras celui dont tu es l'image; à loi il seia pour toujours, lu lui di.nneras une nmliitude d enfants semblables à toi-oiéme, et tu seras appelée lamère du genre humain. »

Que pnuvais-je faire après ces paroles? Obéir et marrlier invisibîemont conduite! Bientôt je t'enirevis sous un platane. OU! que lu me parus grand et beau! et pourtant je trouvai je ne sais quoi de moins beau, de moins leiidie, que le gracieux fantôme enchaîné dans le repli de Tonde. Je vou'us fuir; tu me suivis en élevant la voix, tu t'écrias: a Retourne, belle Eve! sais-iu qui lu fuis? Tu es la chair et les os de celui que lu évites. Pour le donner l'être, j'ai puisé dans mon flanc la vie la plus près de mon cœur, afin de t'avoir ensuite éternellement à mon côté. 0 moitié de mon âme . je te cherche ! ton autre moitié te réclame. » En parlant ainsi , ta douce main saisit la mienne : je cédai, et, depuis ce temps , j'ai connu combien la grâce est surpassée par une mâle beauté , et par la sagesse, qui seule est véritablement belle.

Ainsi parla la mère des hommes. Avec des regards pleins d'amour, et dans un tendre abandon, elle se penche, embrassant à demi noire premier père. La moitié de son sein , qni se gonfle , vient mysiéi ieusoment , sous I <ir de ses tresses floitanjes , toucher desa vohipineuse nudité la nui.ité du sein de son époux. Adam, ravi de sa beauté et de ses grâces soumises, sourit avtc un supérieur amour : tel est le sourire que le ciel laisse au printemps tomber snr les nuées, et qui fait couler la vie dans ces nuées grosses de la semence des fleurs. Adam presse ensuite d'un baiser pur les lèvres fécondes de la mère des hommes ; . . .

Cependant le soleil était tombé au-dessous des Açon s ; soit que ce premier orbe du ciel, dans son incroyable vites^e, eut loulé vers ces rivages , soit que la terre, moins rapide, se reiiranidans roricnt, par un plus couri chemin, eût laissé l'astre du jour à la gauche du monde. Il avait déjà révolu de porrrpre et d'or les nuages qui floiunt autour de son tiône occidental ; le j-o r s avançait tranquille, et par degi es un doux crépuscule eirveloppait les objets de son ombre uniforme. Les oiseaux du ciel reposaient dans leurs nids, les animaux de la terre sur leur couche; tout se tairait, hors le rossignol, amant ries veilles : il remplissait la nuit de ses plaintes amoureuses , et le silence était ravi. Bientôt le firmament éiincela de vivants saphirs: Péioilc du soir, à la tête de l'armée des astres, se montra longtemps la plus biillaiiie; maisenfin la reine des nuits, se levant avec majesté au milieu des nuages, répandit sa tendre lumière, et jeta son manteau d'argent sur le dos des ombres *.

* Ceux qui savent l'anglais sentiront combien la traduciion de ce morceatt est difficile. On nous pardonnera la hardiesse* as tours dont nous nous sommes servi, en faveur de la lutte contre le texte. Nous avons fait aussi dis; araîire quelques traits de mauvais goût, en particulier la coniparaison allégorique du sourire de Jupiter, que nous avons remplacée par son sens propre.

Adam et Eve se retirent au berceau nuptial , après avoir offert leur prière à TÉternel. Ils pénètrent dans l'obscurité du bocage, et se couchent sur un lit de fleurs. Alors le poëte, resté comme à la porte du berceau, entonne, à la face du firmament et du pôle chargé d'étoiles, un cantique à l'Hymen. Il commence ce magnifique épithalame, sans préparation et par un mouvement inspiré, à la manière antique :

Hail wedded love mysterious law, irue source Of human offspring

«Salut, amour conjugal, loi mystérieuse, source de la postérité ! » C'est ainsi que l'armée des Grecs chante tout à coup , après .a mort d'Hector :

'Hf âu.s6a [As"j'a yZ'^oi^ , j7Ti'ovsu.-v E XTOpa ^Tcv , clC.

Nous avons remporté une gloire signalée ! nous avons tué le divin Hector; c'est de même que les Saliens , célébnint la fêle d'Hercule, s'écrient brusquement dans Virgile : Ta nubigenas, inviclc, bimemtrès y etc. «C'est toi qui domptas les deux centaures, fils d'une nuée, etc. »

Cet hymen met le dernier trait au tableau de Millon , et achève la peinture des amours de nos premiers pères*.

Nous ne craignons pas qu'on nous reproche la longueur de celte citation. « Dans tous les autres poèmes, dit Voltaire, l'amour est regardé comme une faiblesse-, dans Milton seul il est une vertu. Le poëte a su lever d'une main chaste le voile qui couvre ailleurs las plaisirs de cette passion. Il transporte le lecteur dans le jardin des délices. Il semble lui faire goûter les voluptés pures dont Adam et Eve sont remplis. Il ne s'élève pas au-dessus de la nature humaine,

* Il y a encore un autre possage où ces amours sont dt'critcs : c'est au vu i* livre, lorsque Adam mconie à Raphaél les preni èrc> sensa ii>ns de sa vie , ses eonversaiioiis avec Dieu sur la solitude, la formation d'Eve, et sa première entrevue avec elle. Ce mon eau ni ^i point itilcri ur à eelin" que n^us venons de ciicr, et doit aussi sa beauté à une religion sainte et pure.

mais au-dessus de la nature humaine corrompue ^ et comme il n'y a pas d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie*.»

Si Ton compare les amours d'Ulysse et de Pénélope à ceux d'Adam et d'Eve, on trouve que la simplicité d'Homère est plus ingénue, celle de Milton plus magnifique. Ulysse, bien que roi et héros, a toutefois quelque chose de rustique-, ses attitudes, ses paroles ont un caractère agreste et naïf. Adam, quoiqu'à peine né et sans expérience, est déjà le parfait modèle de l'homme : on sent qu'il n'est point sorti des entrailles infirmes d'une femme , mais des mains vivantes de Dieu. Il est noble, majestueux , et tout à la fois plein d'innocence et de génie ^ il est tel que le peignent les livres saints , digne d'être respecté par les auges , et de se promener dans la solitude avec son Créateur.

Quant aux deux épouses , si Pénélope est plus réservée, et ensuite plus tendre que notre première mère, c'est qu'elle a été éprouvée par le malheur, et que le malheur rend défiant et sensible. Eve, au contraire, s'abandonne ^ elle est communicative et séduisante j elle a même un léger degré de coquetterie. Et pourquoi serait-elle sérieuse et prudente comme Pénélope? Tout ne lui sourit-il pas? Si le chagrin ferme l'àme, la félicité la dilate : dans le premier cas, on n'a pas assez de déserts où cacher ses peines-, dans le second , pas assez de cœurs à qui raconter ses plaisirs. Cependant Milton n'a pas voulu peindre son Eve parfaite ; il l'a représentée irrésistible par les charmes , mais un peu indiscrète et amante de paroles , afin qu'on prévît le malheur où ce défaut va l'entraîner. Au reste, les amours de Pénélope et d'Ulysse sont purs et sévères comme doivent l'être ceux de deux époux.

C'est ici le lieu de remarquer que dans la peinture des voluptés la plupart des poètes antiques ont à la fois une nudité et une chasteté qui étonnent. Rien de plus pudique que leur pensée , rien de

• Essai sur la Poésie épiqve, chap. ix.

DU CHRISTLVNISME. 2 H

plus libre que leur expression : nous, au contraire , nous bouleversons les sens en ménageant les yeux et les oreilles. D'où naît cette magie des anciens, et pourquoi une Vénus de Praxitèle toute nue charnie-t-elle plus notre esprit que nos regards? C'est qu'il y a un Deau idéal qui touche plus à l'àme qu'à la matière. Alors le génie seul, et non le corps, devient amoureux -, c'est lui qui brûle de s'unir étroitement au chef-d'œuvre. Toute ardeur terrestre s'éteint et est remplacée par une tendresse divine : l'àme échauffée se replie autour de l'objet aimé, et spiritualise jusqu'aux termes grossiers dont elle est obligée de se servir pour exprimer sa flamme.

Mais ni l'amour de Pénélope et d'Ulysse, ni celui de Didon pour Énée, ni celui d'Alceste pour Admète, ne peut être comparé au sentiment qu'éprouvent l'un pour l'autre les deux nobles poi: jnnages de Milton : la vraie religion a pu seule donner le caractère d'une tendresse aussi sainte, aussi sublime. Quelle association d'idées! l'univers naissant, les mers s'épouvantant pour ainsi dire de leur propre immensité , les soleils hésitant comme effrayés dans leurs nouvelles carrières, les anges attires par ces merveilles. Dieu regardant encore son récent ouvrage, et deux êtres, moitié esprit, moitié argile, étonnés de leurs corps, plus étonnés de leurs âmes, faisant à la fois l'essai de leurs premières pensées et l'essai de leurs premières amours.

Pour rendre le tableau parfait, Milton a eu l'an d'y placer l'esprit des ténèbres comme une grande ombre. L'ange rebelle épie les deux époux : il apprend de leurs bouches le fatal secret -, il se réjouit de leur malheur à venir -, et toute celte peinture de la félicité de nos pères n'est réellement que le premier pas vers d'affreuses calamités. Pénélope et Ulysse rappellent un malheur passé ; Eve et Adam annoncent des maux près d'éclore. Tout drame pèche essentiellement par la base, s'il offre des joies sans mélange de chagrins inouïs ou de chagrins à naître. Un bonheur absolu nous ennuie; un malheur absolu nous repousse : le premier est dépouillé de souvenirs et de pleurs, le second d'espérances et de sourires. Si vous remontez

de la douleur au plaisir, comme dans la scène d'Homère, vous serez plus touchant, plus mélancolique, parce que Tâme ne fait que rêver au passé et se repose dans le présent j si vous descendez, au contraire, de la prospérité aux larmes, comme dans la peinture de Milton, vous serez plus triste, plus poignant, parce que le cœur s'arrête à peine dans le présent, et anticipe les maux qui le menacent. Il faut donc toujours dans nos tableaux unir le bonheur à l'infortune, et faire la somme des maux un peu plus forte que celle des biens, comme dans la nature. Deux liqueurs sont mêlées dans la coupe de la vie, l'une douce et l'autre amère : mais, outre l'amertume de la seconde, il y a encore la lie que les deux liqueurs déposent également au fond du vase.

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