LUSIGNAN
Nous trouverons dans Zaïre un père ù opposer à PriQtm. A la vérité , les deux scènes ne se peuvent comparer, ni pour la composition, ni pour la force du dessin, ni pour la beauté de la poésie-, mais le triomphe du christianisme n'en sera que plus grand , puisque lui seul , par le cliarme de ses souvenirs , peut lutter contre tout le génie d'Homère. YoKaire lui-même ne se défend pas d'avoir cherché son succès dans la puissance de ce charme, puisqu'il écrit, en parlant de Zaïre : « Je tâcherai de jeter dans cet ouvrage tout ce que la religion chrétienne semble avoir déplus pathétique et déplus intéressant*. 9 Un antique croisé, chargé de malheur et de gloire, le vieux Lusignan, rcs^lé fidèle à sa religion au fond des cachots, supplie une jeune tille amoureuse d'écouter la voix du Dieu de ses pères : scène merveilleuse, dont le ressort gît tout entier dans la morale évangélique et dans les sentiments chrétiens :
Mon Dieu? j'ai comb:iilu soixante ans pour ta gloire: J'ai vu tomber ton tomplc et périr la mémoire; Dans\in cochoiuffrcux abandonné vingt ans, Mes lainiis limiiloiaieni pour nje> irisics enfants: El lors(iue ma famille esi par loi réunie, Quand je irouve une fille, elle est ton ennemie !
* Œuvres complètes de Voltaire, lora. lxxviii, Corrcsp. gén,; lel. LVii, pag. 119, édii. 1785.
216 GÊME
Je suis bien malheureux ! — C'est ton père, c'est moi.
C'est ma seule prison qui l'a ravi ta foi...
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines,
Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines :
C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ;
C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi.
C'est le sang des martyrs. — 0 fille encor trop chère !
Connais-tu ifu destin! Sais-tu quelle est la mère?
Sais-lu bien''qu'à Tinstant que son flanc mit au jour
Ce triste et dernier fniii d'uu malheureux amour,
Je la vis massacrer par la main forcenée,
Par la niaiii des brigands à qui tu t'es donnée?
Tes frère;», ces mai tyis égoigvs à mes yeux,
T'ouvrent leurs bras sanglants, ti ndus du haut des cieux.
Ton Dieu que tu trahis, ion Dieu que tu bhisphèmes,
Pour loi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes.
En ces lieux oîi mon bras le servit tant de fois,
En ces lieux où son sang te parle par ma voix.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres :
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux : sa tombe est près de ce palais j
C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits,
Il voulut expirer sous les coups de l'impie;
C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,
Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ;
Et tu n'y peux rester sans renier ton père
Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée. L'antiquité ne présente rien de cet intérêt , parce qu'elle n'avait pas un pareil culte. Le polythéisme, ne s'opposant point aux passions , ne pouvait amener ces combats intérieurs de l'âme, si communs sous la loi évangélique, et d'oii naissent les situations les plus touchantes. Le caractère pathétique du christianisme accroît encore puissamment le charme de la tragédie de Zaïre. Si Lusignan ne rappelait à sa fille que des dieux heureux , les banquets et les joies de l'Olympe, cela serait d'un faible intérêt pour elle , et ne formerait qu'un dur contre- sens avec les tendres émotions que le poëte cherche à exciter. Mais les malheurs de Lusignan , mais son sang , mais ses souffrances se mêlent aux malheurs, au sang et aux souffrances de Jésus -Christ. Zaire pourrait-elle renier son Rédempteur au lieu même où il s'est saéritié pour elle? La cause d'un père et celle d'un
Dieu se confondent; les vieux ans de Lusignan, les tourments des martyrs, deviennent une partie même de l'autorité de la religion : la Montagne et le Tombeau crient; ici tout est tragique, les lieux, l'homme et la Divinité.