‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 59 sur 219 · PRIAM · texte numérisé non relu

PRIAM

Du caractère de l'époux passons à celui du père; considérons la paternité dans les deux positions les plus sublimes et les plus touchantes de la vie : la vieillesse et le malheur. Priam, ce monarque tombé du sommet de la gloire, et dont les grands de la terre avaient recherché les faveurs dum fortuna fuit ; Priam, les cheveux souillés de cendres, le visage baigné de pleurs, seul au milieu de la nuit, a pénétré dans le camp des Grecs. Humilié aux genoux de l'impitoyable Achille, baisant les mains terribles , les mains dévorantes {it^çe<pôfovSf qui dévorent les hommes) qui fumèrent tant de fois du •ang de ses fils, il redemande le corps de son Hector :

Mv^aat îrarpoç: aoTo, . i . '.' . i • • . . . iroTt <nôft.a, /.elp' ifé-^içicm.

Souvenez-vous di- votre père, ô Acliille semblable nux dieux! II est courbé, comme moi, sous If poids des années , et comme moi il touche au dernier terme de la vieillesse. Peul-éire en ce mom 'Ut même est-il accable par de puissants voisins, sans avoir auprès de lui personne pour le défen<ire. Et cependant, lorsqu'il apprend que vous vivez, il se réjouit ddns son coeur ; chaque jour il espère revoir son lils de retour de Troie. Mais moi, le plus infortuné des pères, de tant de fils que je comptais dans la grande Uion, je ne crois pas qu'un seul me soit resté. J'en avais cinquante quand les Grecs descendirent sur ces rivages : dix-neuf étaient sortis dos mêmes entrailles ; diflérenles captives m'avaient donné les autres ; la plup:(rt ont fléchi sous le cruel Mars. Il y en avait un qui, seul, défendait ses frères et Troie. Vous venez de le tuer, combattant pour sa patrie... Hector, c'est pour lui que je viens à la flotte des Grecs ; je viens racheter son corps, et je vous afiporte une immense rançon. Respectez les dieux, ô Achille! Ayez pitié de moi ; souvenez-vous de votre père. Oh! combien je suis malheureux ! nul infortuné n'a jamais été réduit à cet excès de misère : je baise les mains qui ont tué mes lils !

Que de beautés dans cette prière ! Quelle scène étalée aux yeux du lecteur! la nuit, la tente d'Achille, ce héros pleurant Patrocle auprès du fidèle Automédon ; Priam apparaissant au milieu des ombres, et se précipitant aux pieds du fils de Pelée ! Là sont arrêtés, dans les ténèbres, les chars qui apportent les présents du souverain de Troie, et, à quelque distance, les restes défigurés du généreux Hector sont abandonnés, sans honneur, sur le rivage de THellespont.

Étudiez le discours de Priam : vous verrez que le second mot prononcé par l'infortuné monarque est celui de père, ^rarpo? ^ la seconde pensée, dans le même vers, est un éloge pour Torgueilleux Achille, êioTs ê;r/e/*£A' A;^'^^^^, AcIiUle Semblable aux Dieux. Priam doit se faire une grande violence pour parler ainsi au meurtrier d'Hector : il y a une profonde connaissance du cœur humain dans tout cela.

Le souvenir le plus tendre que l'on pût offrir au fils de Pelée, après lui avoir rappelé son père, était sans doute l'âge de ce même père. Jusque-là Priam n'a pas encore osé dire un mot de lui-même ; mais soudain se présente un rapport qu'il saisit avec une simplicité touchante : comme moi, dit-il, il touche au dernier terme de la vieillesse. Ainsi Priam ne parle encore de lui qu'en se confondant avec Pelée : il force Acliille à ne voir que son propre père dans un roi suppUant et malheureux. L'image du délaissement du vieux

monarque, peut-être accabté par de puissants voisins pendant l'absence de son fils ; la peinture de ses chagrins soudainement oubliés, lorsqu'il apprend que ce fils est plein de vie; enfin, cette comparaison des peines passagères de Pelée avec les maux irréparables de Priam, offrent un mélange admirable de douleur, d'adresse, de bienséance et de dignité.

Avec quelle respectable et sainte habileté le vieillard d'Ilion n'amène t-il pas ensuite le superbe Achille jusqu'à écouter paisiblement l'éloge même d'Hector ! D'abord, il se garde bien de nommer le héros troyen \ il dit seulement : il y en avait nn : et il ne nomme Hector à son vainqueur qu'après lui avoir dit qu'il l'a tué, combattant pour la patrie;

Tôv (SU irpwnv y.:il,c/.ç, àj/.uve{*£vcv Tiepl îrarpTiT :

il ajoute alors le simple mot Hector, E*ra^. Il est remarquable que ce nom isolé n'est pas même compris dans la période poétique j il est rejeté au commencement d'un vers, où il coupe la mesure, suspend l'esprit et l'oreille, forme un sens complet ; il ne tient en rien à ce qui suit :

E ov au TrpuïjV y~ivi%<; au.uvojj-£vov îvapt Trarpriç , ÊxTopa.

Ainsi le fils de Pelée se souvient de sa vengeance avant de se rappeler son ennemi. Si Priam eût d'abord nommé Hector, Achille eût songé à Patroclc-, mais ce n'est plus Hector qu'on lui présente, c'es un cadavre déchiré, ce sont de misérables restes livrés aux chiens et aux vautours-, encore ne les lui montre-t-on qu'avec une excuse : Il combattait pour la patrie, ùftvvéftBvi» Tnp) Tr^rptif. L'orgueil d'Achille est satisfait d'avoir triomphé d'un héros, qui seul défendait *e* frères et les murs de Troie,

Enfin Priam, après avoir parlé des hommes au fils de Thétis, lui rappelle les justes dieux, et il le ramène une dernière fois au souve-

nir de Pelée. Le trait qui termine la prière du monarque d'Ilion est du plus haut sublime dans le genre pathétique.

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