LA SIBYLLE. — J
Parallèle k Vw/ùc d de Vhà\o..
Énée va consulter la sibylle : arrêté au soupirail de l'antre, il attend les paroles de la prophétesse.
Cum virgo : Poscere fata, etc.
« Alors la vierge : Il est teuips diulen o^cr le destin. Le dieu ! voilà le dieu ! Elle dit, eic. »
Énée adresse sa prière à Apollon -, la sibylle lutte encore -, enfin le dieu la dompte, les cent portes de l'antre s'ouvrent en mugissant,
' Nous parlerons de louies ces fcîcs dans l,i partie du Culte.
et ses paroles se répandent dans les airs : Ferimt responsa per
auras :
0 tandem niagnis pelagi defnncie periclis ! a Ils ne soiu plus, les pcrilsde la mer ; mais quel danger sur la terre, etc. »
Remarquez le rapidité de ces mouvements : Deus, ecce Deiis! La sibylle touche, saisit l'esprit , elle en est surprise : Le dieu ! voilà le dieu! c'est son cri. Ces expressions : IVon vultus, non color wnus, peignent excellemment le trouble de la prophétesse. Les tours négatifs sont particuliers à Yirgile, et l'on peut remarquer , en général , qu'ils sont fort multipliés chez les écrivains d'un génie mélancolique. Ne serait-ce point que les âmes tendres et tristes sont naturellement portées à se plaindre, à désirer, à douter, à exprimer avec une sorte de timidité, et que la plainte, le désir, le doute et la timidité, soni des privations de quelque chose? L'homme que l'adversité a rendu sensible aux peines d' autrui ne dit pas avec assurance : Je connais les maux, mais il dit, comme Didon : JVon ignara mali. Enfin, les images favorites des poètes enclins à la rêverie sont presque toutes empruntées d'objets négatifs, tels que le silence des nuits, l'ombre des bois, la solitude des montagnes, la paix des tombeaux, qui ne sont que l'absence du bruit, de la lumière des hommes, et des inquiétudes de la vie *.
' Ainsi Euryale, en parlant de «a mère, dit :
Geniirix
quain mii>eram tenuil non Il'a tellus
Mccum cxccilt iiitm, non mœnia re;;is Acestœ. « Ma mère inJorinnéf qui a suivi mes pas, et que n'ont pu retenir yn les rivage^ de la patrie, ni les murs du roi Acesie. » Il ajoute un instant api es :
ISequeam larrymas prxferrepa'-cnlis.
« Je ne p(»iirra s résister aux larnies de ma mère. » Volcens va percer turyak'*; Nisus s'écrie ainsi :
Me, me : adsuni qui (eci :
mca frausomnis: n//u7 islewccausiis,
Nec poluit
Le mouYt.'nK'nl qui li;rmine cet admirable épisode est aussi de nature négative.
Quelle que soit la beauté des vers de Virgile, la poésie chrétienne nous offre encore quelque chose de supérieur. Le grand prêtre des Hébreux, prêt à couronner Joas, est saisi de l'esprit divin dans le temple de Jérusalem.
V(>:l;i donc quL'Is vengeurs s'ariueiii pour t:i querelle!
Des préiies, des enfants !... ô S;ige^seélcrnelle !
Mais si lu les souiicns, qui peut les ébianler?
Du lOMibeau, quniid tu v; u.\, tu sais nous rappeler;
Tu Irappes et guéris, lu perds et n-ssusciles.
Ils ne s'assurent pomt < n lours propres méi iles.
Mais «Il ton nom. sim eux invoqué tant de fois,
El! tes serment jiiri s n plus saint de leurs rois,
En ce leniple où lu !ais la d< meure sacrée,
El qui doit du soleil i''.aliT la duré»'.
Mais d'dù vicni qu • mon rœur fiéniil d'un saint efifroi?
Esl-ce l'esprit divin ;ui >'em;iare di- moi ?
C'esi lui-même : il m'cdiauff.'; il parle : mes yeux s'ouvrent
Et les siècles obscurs dcvanl moi se découvrent.
Ciciix, é(Outt*/. ma v< ix ; Terre, prête l'oreille : Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille ; Pécheurs, disparaissez ; le Seigneur se réveille.
Comment en nn plomb vil Idr pur s'esl-il changé? Qu»l esldans le lieu saint ce pontife égorgé ?... Pl( ure, JéiusiliH), pi. ure, tiié pcifi^le, Des prophètes divins mallicuieuse homicide ; De son amour ()oui- toi ton Dieu s'est dépouillé: Ton encens à ses yeux est un encens souillé...
Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
Le Seigneur a détruit la reine des cités ; Ses prcires sont eaplifs, ses rois sont rejeiés : Dieu ne venl |)lus qu'on vienne h ses solennités. Temple, reuvtrse-loi, cèdres, jeiez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur, Quelle main en un jour l'a ravi tous les charmes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur?
Il n'est pas besoin de commentaire.
Puisque Virgile et Racine reviennent si souvent dans notre critique, lâchons de nous faire une idée juste de leur talent et de leur génie. Cos doux grands poêles ont tant de ressemblance , qu'ils pouri aient tromper jusqu'aux yeux de la Muse^ comme ces jumeaux ûeV Enéide qui causaient de douces méprises à leur mère.
Tous deux polissent leurs ouvrages avec le même soin , tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourtant naturels dans l'expression, tous deux sublimes dans la peinture de l'amour j et, comme s'ils s'étaient suivis pas à pas, Racine fait entendre dans Es'.her je ne sais quelle suave mélodie , dont Virgile a pareillement rempli sa seconde églogue, mais toutefois avec la différence qui se trouve entre la voix de la jeune fille et celle de l'adolescent -, entre les soupirs de l'innocence et ceux d'une passion criminelle.
Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressemblent-, voici peut-être en quoi ils diffèrent.
Le second est , en général, supérieur au premier dans l'invention des caractères rAgamemnon , Achille, Oreste, Mithridate , Acomat, sont fort au-dessus des héros de VÉnéide. Énée et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moments 5 Mézence seul est fièrement dessiné.
Cependant, dans les peintures douces et tendres, Virgile retrouve son génie : Évandre, ce vieux roi d'Arcadie, qui vit sous le chaume, et que défendent deux chiens de berger , au môme lieu où les césars, entourés de prétoriens, habiteront un jour leurs palais ^ le jeune Pallas, le beau Lausus, Nisus et Euryale, sont des personnages divins.
Dans les caractères de femmes. Racine reprend la supériorité: Agrippine est plus ambitieuse qu'Amatc, Phèdre plus passionnée que Didon.
Nous ne parlons point d'Athalie, parce que Racine, dans cette pièce , ne peut être comparé à personne : c'est l'œuvre la plus parfaite du génie inspiré par la religion.
Mais, d'un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine : sa voix, si nous osons nous exprimer ainsi, est plus gémissante et sa lyre plus plaintive. Ce n'est pas que l'auteur de Phèdre n'eût été capable de trouver celte sorte de mélodie des soupirs ; le rôle d'Andromaque , Bérénice tout entière , quelques stances des cantiques imités de l'Écriture, plusieurs strophes des chœurs
ù'Esilier et à-'Athalie^ montrent ce qu'il aurait pu faire dans ce genre ; mais il vécut trop à la ville, pas assez dans la solitude. La cour de Louis XIV, en lui donnant la majesté dos formes et en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d'autres rapports^ elle l'éloigna trop des champs et de la nature.
Nous avons déjà remarqué * qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue ; mais ce n'était plus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus : c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère , et le nourrisson des Muses.
Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu de3 bois. Peut-être faut- il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défauts moraux et physiques influent beaucoup sur notre humeur , et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difiiculté de prononciation 2- il ét.iit faible de corps , rustique d'apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives, auxquelles ces imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi des chagrins de famille, le goût des champs, un amour- propre en souffrance, et des passions non satisfaites, s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous cliarme dans ses écrits.
On ne trouve point dans Racine le Diis aliter visum, le didces moriens reminiscilur Àrgos, le Disce ,puer , virlutcm ex me — forlunam ex aliis; le Lyniessi domus alla : sola Laurente sepxdcrum. Il n'est peut-être pas inutile d'observer que ces mots attendrissants se trouvent presque tous dans les six derniers livres de V Enéide , ainsi que les épisodes d'Évandre et de Pallas, de Mézencc et de Lausus , de Nisus et d'Euryalc. il semble qu'en aoorochant du
' Part. I , liv. V., ;iva!il-(!tiiiii r f lia|tilic,
^ Sermone tardissinuim, ac pnie indocto simiicm.., Facie rusticana, etc.; DuAAT, de P. liiyUii Mù.vnis \ ila.
DU CHRÏPTIAMS>tF. *2'VA
tombeau, le Cygne de Mantouc met dans ses accents quelque chose de plus céleste, comme les cygnes de l'Eurotas, consacrés aux Muses. qui, avant d'expirer, avaient, selon Pythagore, une vision de l'Olympe, et témoignaient leur ravissement par des chants harmonieux. Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce qu'il a fait Ât/iah'e; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre: le premier a des douleurs trop royales , le second parle davantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines tracés par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles : ils sont vastes et tristes-, mais à travers leur solitude, on dislingue la main régulière des arts, et les vestiges des grandeurs :
Je ne vois que des tours que la cendre a cnuverles Un fleuve teint de sang, des c.uiipagnes désertes.
Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie^ ils représentent tout»* la nature : ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées regardent, en pleurant, l'immensité des /lots :
. . . Cunciscque profiin inm Ponlumadspeciabant flenies.
CIlÀPlTIiE XI.
LE GUEnRIER.
DéGiiitinn du b*-3ii idéal.
Les siècles héroïques sont favorables à la poésie, parce qu'ils ont cette vieillesse et cette incertitude de tradition que demandent les
Muses, naturellement un peu menteuses. Nous voyons chaque jour se passer sous nos yeux des choses extraordinaires sans y prendre aucun intérêt -, mais nous aimons à entendre raconter des faits obscurs qui sont déjà loin de nous. C'est qu'au fond les plus grands événements de la terre sont petits en eux-mêmes : notre âme, qui sent ce vice des affaires humaines, et qui tend sans cesse à l'immensité, tâche de ne les voir que dans le va^ue pour les agrandir.
Or, l'esprit des siècles héroïques se forme du mélange d'un étal civil encore grossier, et d'un état religieux porté à son plus haut point d'influence. La barbarie et le polythéisme ont produit les héros d'Homère; la barbarie et le christianisme ont enfanté les chevaliers du Tasse.
Qui, des héros ou des chevaliers^ méritent la préférence, soit en moral, soit en poésie? C'est ce qu'il convient d'examiner.
En faisant abstraction du génie particulier des deux poètes et ne comparant qu'homme à homme, il nous semble que les personnages de la Jérusalem sont supérieurs à ceux de V Iliade.
Quelle différence, en effet, enlre des chevaliers si francs, si désintéressés, si humains, et des guerriers perfides, avares, cruels, insultant aux cadavres de leurs ennemis, poétiques entin par leurs vices, comme les premiers le sont par leurs vertus !
Si par héroïsme on entend un effort contre les passions en faveur de la vertu, c'est sans doute Godefroi, et non pas Agamemnon, qui est le véritable héros. Or, nous demandons pourquoi le Tasse, en peignant les chevaliers, a tracé le modèle du parfait guerrier, tandis qu'Homère, en représentant les hommes des temps héroïques, n'a fait que des espèces de monstres? C'est que le christianisme a fourni, dès sa naissance, le beau idéal moral ou le beau idéal des caractères, et que le polythéisme n'a pu donner cet avantage au chantre d'IIion. Nous arrêterons un peu le lecteur sur* ce sujet; il importe trop au fond de notre ouvrage pour hésiter à le mettre dans tout son jour.
Il y a deux sortes de beau idéal, le beau idéal moral, et le bcctu iâè'à] physique : l'un et l'autre sont nés de la société.
L'homme très près de la nature, tel que le sauvage, ne le connaît pas y'û se contente, dans ses chansons, de rendre fidèlement ce qu'il voit. Comme il vit au milieu des déserts, ses tableaux -sont nobles et simples ; on n'y trouve point de mauvais goût ; mais aussi ils sont monotones, et les actions qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme.
Le siècle d'Homère s'éloignait d('jà ûo ces premiers temps. Qu'un Canadien perce un chevreuil de ses flèches-, qu'il le déi^ouille au milieu des forêts-, qu'il étende la victime sur les charbons d'un chêne embrasé : tout est poétique dans ces mœurs. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des vases-, quelques détails de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions, ou bien il entrait dans la route du beau idéal en commençant à cacher quelque chose.
Ainsi, à mesure que la société multiplia les besoins de la vie, les poètes apprirent qu'il ne fallait plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau.
Ce premier pas fait, ils virent encore qu'il fallait choisir-, ensuite que la chose choisie était ^'jsceptible d'une forme plus belle, ou d'un plus bel effet dans telle ou telle position.
Toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant, ils se trouvèrent peu à peu dans des formes qui n'étaient plus naturelles, mais qui étaient plus parfaites que la nature -, les artistes appelèrent ces formes le beau idéal.
On peut donc définir le beau idéal l'art de choisir et de cacher.
Celte définition s'applique également au beau idéal moral et au beau [i\éa\ physique. Celui-ci se forme en cachant avec adresse la partie infirme des objets j l'autre, en dérobant à la vue certains côtés faibles de l'àme : Vâme a ses besoins honteux et ses bassesses comme le corps.
Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu'il n'y a que rhomme qui soit susceptible d'être représenté plus parfait que nature et comme approchant de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le
23Ô GÉME
beau idéal d'un cheval, d'un aigle, d'un lion. Ceci nous fait entrevoir une preuve merveilleuse de la grandeur de nos fins et de l'immdrlalité de notre âme.
La société où la morale parvint le plus tôt à son développement dut atteindre au plus vite au beiw idéal moral, ou, ce qui revient au même, au beau idéal des caractères : or, c'est ce qui dislingue éminemment les sociétés formées dans la religion chrétienne. Il est étrange , et cependant rigoureusement vrai , que , tandis que nos pères étaient des barbares pour tout le reste, la morale , au moyen de l'Évangile, s'était élevée chez eux à son dernier point de perfection : de sorte que l'on vit des hommes, si nous osons parler ainsi, à la fois sauvages par le corps, et civilisés par l'àme.
C'est ce qui fait la beauté des temps chevaleresques, et ce qui leur donne la supériorité tant sur les siècles héroïques que sur les siècles tout-à-fait modernes.
Car, si vous entreprenez de peindre les premiers âges de la Grèce, autant la simplicité des mœurs vous offrira des choses agréables, autant la barbarie des caractères vous choquera -, le polythéisme ne fournit rien pour changer la nature sauvage et l'insuffisance des vertus primitives.
Si au contraire vous chantez l'âge moderne, vous serez obligé de bannir la vérité de votre ouvrage, et de vous jeter à la fois dans le beau idéal moral et dans le beau idéal physique. Trop loin de la nature et de la religion sous tous les rapports, on ne peut représenter fidèlement l'intérieur de nos ménages, et moins encore le fond de nos cœurs.
La chevalerie seule offre le beau mélange de la vérité et de la fiction.
D'une part, vous pouvez offrir le tableau des mœurs dans toute sa naïveté : un vieux château, un large foyer, des tournois, des joutes, des chasses, le son du cor, le bruit des armes, n'ont rien qu'on doive ou choisir ou cacher.
Et, d'un autre côté, le iK)ète chrétien, plus heureux qu'Homère,
n'est point forcé de tenir sa peinture en y plaçant l'homme barbare ou l'homme naturel; le christianisme lui donne le parfait héros.
Ainsi, tandis que le Tasse est dans la nature relativement aux objets physiques , il est au-dessus de cette nature par rapport aux objets moraux.
Or , le vrai et Vidéal sont les deux sources de l'intérêt poétique : le touchant et le merveilleux.