‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 67 sur 219 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

QUE LE CIIRTSTTANISME A CHANGÉ LES RAPPORTS DES PASSIONS EN CHANGEANT LES BASES DU VICE ET DE LA VERTU.

De l'examen des caractères nous venons à celui des passions. On sent qu'en traitant des premiers il nous a été impossible de ne pas toucher un peu aux secondes ^ mais ici nous nous proposons d'en parler plus amplement.

S'il existait une religion qui s'occupât sans cesse de mettre un frein aux passions de l'homme, celle religion augmenterait nécessairement le jeu des passions dans le drame et dans l'épopée -, elle serait plus favorable à la peinture des sentiments que toute institution religieuse qui, ne connaissant point des délits du cœur, n'agirait sur nous que par des scènes exlérieurcs. Or, c'est ici le grand avantage de notre culte sur les cultes de l'antiquilé : la religion chrétienne est un vent céleste qui onflc les voiles de la vertu, et multiplie les orages de la conscience autour du vice.

Les bases de la morale ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Evangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité passait pour bassesse, et l'orgueil pour grandeur : chez les chrétiens, aux contraire, l'or^'-ucil

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est le premier des vices, et l'humilité une des premières vertus. Cette seule transmutation de principes montre la nature sous un jour nouveau, et nous devons découvrir dans les passions des rapports que les anciens n'y voyaient pas.

Donc, pour nous, la racine du mal est la vanité^ et la racine du bien la charité j de sorte que les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un jcomposé d'amour.

Faites l'application de ce principe, vous en reconnaîtrez la justesse. Pourquoi les passions qui tiennent au courage sont-elles plus belles chez les modei-nes que chez les anciens? Pourqu(;i avonsnous donné d'autres proportions à la valeur, et transformé un mouvement brutal en une vertu? C'est par le mélange de la vertu chrétienne directement opposée à ce mouvement, Yhumilité. De ce mélange est née la magnanimilé ou la générosité poétique^ sorte de passion (car les chevaliers l'ont poussée jusque-là) totalement inconnue des anciens.

Un de nos plus doux sentiments, et peut-être le seul qui appartienne absolument à l'àme (les autres ont quelque mélange des sens dans leur nature ou dans leur but), c'est l'amitié. Et combien le christianisme n'a-t-il point encore augmenté les charmes de oeltc passion céleste, en lui donnant pour fondement la charité? Jésus- Christ dormit dans le sein de Jean-, et sur la croix, avant d'expirer, i'amitié l'entendit prononcer ce mot digne d'un Dieu : Mater, ecce filins tnus ; discijmle, ecce mater tua (1). «Mère, \oilâ ton fils j disciple, voilà ta mère. »

Le christianisme, qui a révélé notre double nature et montré les contradictions de notre être \ qui a fait voir le haut et le bas de notre cœur -, qui lui-même est plein de contrastes comme nous, puisqu'il nous présente un Homme-Dieu, un Enfant maître des mondes, le créateur de l'univers sortant du sein d'une créature j le chrir,ti.v

■ Joan., Evang., cap. xix, v. 26 cl 27.

nisme , disons-nous, vu sous le jour des contrastes , est encore , par excellence, la religion de ramitié. Ce sentiment se fortifie aiitanl par les oppositions que par les ressemblances. Pour que deux hommes soienl parfaits amis , ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit*, il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'une différente espèce-, des opinions opposées, des principes semblables; des haines et des amours diverses, mais au fond la même sensibilité-, des humeurs tranchantes et pourtant des goûts pareils, en un mot, de grands contrastes de caractère et de grandes harmonies de cœur

Cette chaleur que la charité répand dans les passions vertueurcs leur donne un caractère divii T.hez les hommes de l'antiquilé l'avenir des sentiments ne passait pas le tombeau, où il venait fiiiie naufrage. Amis, fières, époux se quittaient aux portes de la mort, el sentaient que leur séparation était éternelle; le comble de la félicité pour les Grecs et pour les Romains se réduisait à mêler leurs cendres ensemble : mais combien elle devait être douloureuse, une urne qui ne renfermait que des souvenirs ! le polythéisme avait établi l'homme dans les régions du passé ; le christianisme l'a placé dans les champs de l'espérance. La jouissance des sentiments honnêtes sur la terre n'est que l'avant-goùt des délices dont nous serons comblés. Le principe de nos amitiés n'est point dans ce monde : deux êtres qui s'aiment ici-bas sont seulement dans la route du ciel , où ils arriveront ensemble si la vertu les dirige : de manière que cette forte expression des poètes, exhaler son âme dans celle de son ami, est littéralement vraie pour deux chrétiens. En se dépouillant de leurs corps, ils ne font que se dégager d'un obstacle qui s'opposait à leur union intime, et leurs âmes vont se confondre dans le sein de rÉlernel.

Ne croyons pas toutefois qu'en nous découvrant les bases sur lesquelles reposent les passions, le christianisme ait décnchanté la vie. Loin de (lélrir riinaginaliou , en lui faisant tout loucher el tout connaiire , il a répandu le doule el les ombres sur les ciio -es iniililes è nos fins; supérieur en cela à cotte imprudente philosophie qui

cherche trop à pénétrer la nature de l'homme et à trouver le fond partout. Il ne faut pas toujours laisser tomber la sonde dans les abîmes du cœur ; les vérités qu'il contient sont du nombre de celles qui demandent le demi-jour et la perspective. C'est une imprudence que d'appliquer sans cesse son jugement à la partie aimante de son être , de porter l'esprit raisonnable dans les passions. Cette curiosité conduit peu à peu à douter des choses généreuses : elle dessèche la sensibilité, et tue pour ainsi dire l'âme j les mystères du cœur sont comme ceux de l'antique Egypte -, le profane qui cherchait à les découvrir , sans y être initié par la religion , était subitement frappé de mort.

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