‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 68 sur 219 · DIDON · texte numérisé non relu

DIDON

Ce que non? appelons proprement amour parmi nous est un sentiment dont l'antiquité a ignoré jusqu'au nom. Ce n'est que dans les siècles modernes qu'on a vu se former ce mélange de sens et de l'âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale. C'est encore au christianisme que Von doit ce sentiment perfectionné; c'est lui qui , tendant sans cesse à épurer le cœur , est parvenu à jeter la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible. Voilà donc un nouveau moyen de situations poétiques que cette religion si dénigrée a fourni aux auteurs même qui l'insultent-, on peut voir dans une foule de romans les beautés qu'on a tirées de cette passion demi-chrétienne. Le caractère de Clémentine 1, par exemple, est un chef-d'œuvre dont la Grèce

• RlCHARDSON.

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n'offre point de modèle. Mais pénétrons dans ce sujet -, et, avant de parler de Vamour champêtre, considérons V amour passionné.

Cet amour n'est ni aussi saint que la piété conjugale, ni aussi gracieux que le sentiment des bergers-, mais, plus poignant que l'un et l'autre, il dévaste les âmes où il règne. Ne s'appuyant point sur la gravité du mariage, ou sur l'innocence des mœurs champêtres, ne mêlant aucun autre prestige au sien, il est à soi-même sa propre illusion, sa propre folie, sa propre substance. Ignorée de l'artisan trop occupé et du laboureur trop simple, cette passion n'existe que dans ces rangs de la société où l'oisiveté nous laisse surchargés du poids de notre cœur, avec son immense amour-propre et ses éternelles inquiétudes.

Il est si vrai que le christianisme jette une éclatante lumière dans l'abîme de nos passions, que ce sont les orateurs de l'Église qui ont peint les désordres du cœur humain avec le plus de force et de vivacité. Quel tableau Bourdaloue ne fait-il point de l'ambition î Comme Massillon a pénétré dans les replis de nos âmes, et exposé au jour no? penchants et nos vices ! « C'est le caractère de cette passion, dit col homme éloquent en parlant de l'amour, de remplir le cœur tout entier, etc. : on ne peut plus s'occuper que d'elle j on en est possédé, enivré : on la retrouve partout j tout en retrace les funestes images -, tout en réveille les injustes désirs : le monde, la solitude, la présence, l'éloignement, les objets les plus indifférents, les occupations les plus sérieuses, le temple saint lui-même, les autels sacrés, les mystères terribles en rappellent le souvenir K »

« C'est un désordre, s'écrie le même orateur dans la Péclteresse^y d'aimer pour lui-même ce qui ne peut être ni notre bonheur, ni notre perfection, ni par conséquent notre repos : car aimer c'est chercher la félicité dans ce qu'on aime 5 c'est vouloir trouver dans l'objet aimé tout ce qui manque à notre cœur ^ c'est l'appeler au secours de ce

' Massillon, l'Enfant prodxgut, première partie, tome 11. 'Pieiwière partie.

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vide affreux que nous sentons en nous-mêmes, et nous flatter qu'il sera capable de le remplir -, c'est le regarder comme ia ressource de tous nos besoins, le remède de tous nos maux, l'auteur de tous nos biens !... ^ Mais cet amour des créatures est suivi des plus cruelles incertitudes : on doute toujours si l'on est aimé comme Ton aime \ on est ingénieux à se rendre malheureux et à former à soi-même des craintes, des soupçons, des jalousies ; plus on est de bonne foi, plus on souffre -, on est le martyr de ses propres défiances : vous le savez, et ce n'est pas à moi à venir vous parler ici le langage de vos passions insensées ^. »

Cette maladie de l'âme se déclare avec fureur aussitôt que paraît l'objet qui doit en développer le germe. Didon s'occupe encore des travaux de sa cité naissante : la tempête s'élève et apporte un héros. La reine se trouble, un fen secret coule dans ses veines : les impru dences commencent, les plaisirs suivent ^ le désenchantement et le remords viennent après eux. Bientôt Didon est abandonnée 5 elle regarde avec horreur autour d'elle, et ne voit que des abîmes. Comment s'est-il évanoui cet édifice de bonheur, dont une imagination exaltée avait été l'amoureux architecte? palais de nuages que dore quelques instants un soleil prêt à s'éteindre ! Didon vole, cherche, appelle Énée :

Dissimula re eliam spo.rasli ? elc. '.

Pt.rfido! espi'iais-m me cacher les desseins et t'écliapper clandestiitemenc <li' ceUt^ lerre? Ni noire aniour. ni ccUe main que je t'ai donnée, ni Didoa ■pièit; à claler de crut.'llcs funérailles, ne peuvent arrêter les pas! elc.

Quel trouble , quelle passion , quelle vérité dans l'éloquence de cette femme traîne! Les sentiments se pressent tellement dans son cœur, qu'elle les produit en désordre, incoliérents et séparés, tels iju'îfe s'accumulent sur ses lèvres. Remarquez les autorités qu'elle

* Massillon, l'Enfant prodigue, seconde partie.

- Id.yibid.

» Mneid. yWh. iv,v. 305.

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emploie dans ses prières. Est-ce au nom des dieux, au nom d'un sceptre , qu'elle parle? Non : elle ne fait pas même valoir Didon dédaignée ^ mais, plus humble et plus aimante, elle n'implore le fils de Vénus que par des larmes , que par la propre main du perlide. Si elle y joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore qu'en l'étendant sur Énée :par notre hymen, par notre union commencée, dit -elle 5

Per oonnubîa nostra, pcr inci pios Iiymenceos ',

Elle atteste aussi les lieux témoins de son bonheur, car c'est une coutume des malheureux d'associer à leurs sentiments les objets qui les environnent • abandonnés des hommes , ils cherchent à se créer des appuis en animant de leurs douleurs les êtres insensibles autour d'eux. Ce toit, ec foyer hospitalier, où naguère elle accueillit l'ingrat , sont donc les vrais dieux pour Didon. Ensuite, avec l'adresse d'une femme, et d'une femme amoureuse, elle rappelle tour à tour le souvenir de Pygmalion et celui de larbe , afin de réveiller ou la générosité ou la jalousie du héros troyen. Bientôt , pour dernier tj'ait de passion et de misère, la superbe souveraine de Carthage va jusqu'à souhaiter qu'un petit Énée, parvidvi jEneas^y reste au moins auprès d'elle pour consoler sa douleur, même en portant témoignage à sa honte ! Elle s'imagine que tant de larmes, tant (Timprécations , tant de prières, sont des raisons auxquelles Énée ne pourra résister : dans ces moments de folio, les passions, incapables de plaider leur cause avec succès, croient

» JEneid., Wb. iv, v. 316.

' Jbid., V. oiSe 329. le vieux Lois des Mafures, Toumisien, qui i oii« a bisst' 1rs qu:iii c premiers livres de l^ Enéide en carmes français f a iruduil ainsi oeiuorcuau :

Si d'nn pilit Enée,

Avec s» s y< ux ni'i>ioii l.<veiir donnée, Qni s tiloiiicui !'• n avsi niM.t^t de vjs, T'oiiil ne "ciois du luul :t mon a<lvis, l'rin^L', cl (le lui lai^ïcc i'nl:ciciiiL'iil.

faire usage de tous leurs moyens , lorsqu'elles ne font entendre que tous leurs accents.

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