LE CYCLOPE ET GALATÉE
Nous prendrons pour objet de comparaison chez les anciens, dans les amours champêtres, l'idylle du Cyclope et de Galatée. Ce poëme est un des chefs-d'œuvre de Théocrite-, celui de la Mayi-
cienne lui est peut-être supérieur par l'ardeur de la passion, mais il est moins pastoral.
Le Cyclope assis sur un rocher , au bor^l des mers de Sicile , chante ainsi ses déplaisirs, en promenant ses yeux sur les flots ;
fi Xeuxà raXâreia, eiC. '
CharmnnieGalatée, pourquoi repousser It-s auma u un aiuam, loi dont le vîsa-'-e esi blanc comme le iaitpiessc âai s mr<; <(.r'v'illes île joue; loi qui es plus iciuire que raL;nrau, plus vulupiueuse que la génisse, plus fiaiche que la grappe niin encore amollie par les feux du joi.. . T . it gii-»is sur ces rivages, lorsque le doux sommeil m'enchaîne; in fi-is, If^rsquf le d(uix sommeil me fuii : lu me rt doutes, cou:mi' l'iign^au craint ie loup blanchi par les aiii>. Je n"ai cessé de l'adorer depuis le jour que lu vins avec ma ni' re rnvir les jeunes hyacinlhes à la monlagne : c'ciail moi qui io traçais le cli. min. D<pnis ce niomoni, après ce niomeul, et i ncore anjoiiru liui , vivre ^au- lui m'est impos-ible. Et cependant le soucies-tu de ma p* ^ue '.^ au ii' m d- Jupiter, te soucie«-iu de ma peine? Mais, tout bideux que je suis, j'ai pourUmi nnlle biebis dont ma man presse 1 s nelies nianieiles, el uoiil je b(ns le luilécumuni. L'été, l'autonme ei l'hiver trouvent toujours d<s fr ii)a;:es dans ma groll ; mes réseaux en sont toujours pleius. Nul eyelope ne pourrait aussi bien que moi le chanter sur la flûte, ô vierge nouv< lie! Nul ne saurait avec autant d'aï t, la nuit, durant les orages, célébrer tous les attraits.
Ptur loi je nourris onze biches, qui sont prèles à donner leurs faons. J'élève anssi quale our>ins, enlevés à hurs mires saunages : utns, In possé 'er;'.<: ces riclie-ses. Laisse la mer se biiser loliemem sursesgièves, les nuits seinni p'ii:> heureuses ti lu les passes à mes côtés, dans mon antre. Des lauricrstL d s cyprès allongés y murmuient ; le iieire noii et !a vigi.e chargé'' de grappes en tapissent I eidoncemenl obscur : tout aiipi es coule i-ne onde fraiche, souri e que l'Ena blanchi veise de ses sommets de neiges et do ses Hanes couverts i.c brunes f<irèts. Quoi ! préhrerais-iu encore les n ei> et h u.s mille vagues ? Si ma |ioilrine hérissée blesse ta vue, j'ai du bois ue chêne et des ristesde feiix épandus sous la cendre; brûle même (tout me »e:a doux de ta main), hiùlr, si lu le veux, mou œil unique, cet œil qui ni'< •■! [lus cher (pie la vie. Hi la- ' que ma mère ne m'a-l-elle donné, comme au poisson, des rames légères prnu fendre Ie.> ondes ! Oh ! (onime je desceh«lrais \er> ma Galaiée! coiiime je baiserais sa main si elle me lefusait ses lèvres! Oui, je. te porterais ou des lis blanc^, on de tendres pavois à fuilles de pourpre : les premiers croi-seni en éic, elle:» aulre> fleurisbenien hiver ; ainsi je nepouriai.<> te leh ulIVireuniéuiO temps...
C'était de la sortf que Polyphèmc appliiiuail sur la bh-ssure de son cœur le diclanie iinniorlel d» s >ln^es, >oulagtiiil ani i* lus .joiieenicnl sa vie que p. : tout ce qui s'aehèle au poid>deror.
Celle idylle respire la passion. Le poète ne pouvait faire un choix de mots plus déUcals ni plus harmonieux. Lj u.alctie dorique ajoiiit
* Tlirocr. , idyl xi, v. I9tiseq.
encore à ces vers un ton de simplicité qu*on ne peut faîre passer <:ans notre langue. Par le jeu d'une mullilude d'A, et d'une prononciation large et ouverte, on croirait sentir le calme des tableaux de la nature, et entendre le parlernaïf d'un pasteur ^
Observez ensuite le naturel des plaintes du Cyclope^ Polypbème parle du cœur, et l'on ne se doute pus un moment que ses soupirs ne sont que l'imitation d'un poète. Avec quelle naïveté: passionnée le malheureux amant ne fait-il point la peintune d<î. sa propre laideur? Il n'y a pas jusqu'à cet œil effroyable dont Tbéocrite n'ait su tirer un trait touchaul; tant, est vraie la remarque d'Aristote, si liicn rendue par ce Despri-aux, qui eut du génie à force d'avoir de la raison :
D'un pinceau (iiilicfttl'îiFtifiGcaijrréabie Du plus atît'eux ubjct faii un ol)jela!uiat>]e.
0.n sait que les modernes, et surtout les Français, ont' peu réussi dans le genre pastoral 2. Cependant Bernai'din de Saint-Pierre nous
* On peut remarquer que la fiienii("'ie voyelle de l'âli-ljabet se irouve dans presijiie lous les mois qui pcigniiit les scènes de )a campagne, comme dans charruf, vache, cheval, labourage, vallér, montagne, a^b>e, 'pâturage, laitage, 0tc., et dans les épiUirles (|ni accompagnent ordiii;aremcnl tes mois, telles que pesante, champêtre, laborieux, grasse, agreste, (rais, délectable, ric. Celle observaiion lonbeavec la même jubiesse sur lous les idiomes connus. La leltre J ayanlélédétouvcilelapiemifre, comme clam la première ëinissionnalurelle delà voix, les hommes, alcrs pasiours, lojii emiiloyér dans les mois qui composaient le simple dictionnaire de leur vie. L'éga ilé de leurs mœurs, et le peu de variété de lurs idées néctssairemeiil l<.'i .tes des images di's champs, devaieni aussi i appeler le retour des méui' s sons dans le langigc. Le bon de VA convient au calme d'un cœurchampélre et à la paixdes tableaux rustiques. L'accent d'une àine passionnée est aign, sifflant, précipité : T/i est trop long pour elle : il faut une bouche pastorale, qui puisse prendre le temps <ic 1.' proiioneer avec i< uleur. Mais toulef.»is il entre ton bien encore dans les plaintes, dans les larmes amoureuse?, et dans les naïts hélas d'un chevrier. i! n(in, la nature fait entendre celle lettre rurale dan> ses bruits, et une oreille ;iticnlive peut la reconnaître, diver>emenl accentuée, dans les mumiuies de cerlaitis ombrages, comme danscelui du tremble et du lierre, dans la première voix, 00 dans h (inale du bèlemenl des troupeaux, ei,lannil, dans les aboieinenis du chien rustique.
' î,a Révolution nous a enlevé un bonjiue qui promellail un rare talent dans Légloguc : c'était M. André Chénier (15). INoiis avons vu de lui un recueil <i"idylies manuscrites, où l'on trouve des chuses dignes de Théocriie. Cela ex-
semble avoir surpassé les bucDluîstes do l'Itnlie et de la Grèce. Son roman , ou plutôt sou poëme de Paul et Vinjinie, osl du petit nombre de ces livres qui lU'vienucnl assez anliquos en peu d'années pour qu'on ose les cilcr sans craindre de compromettre son jugement.
QfAl^lTRE VU.
SI ITE nu pr.lXiCDKNT.
¥\V\. ?;TVin«-,INtE
Le vieillard, assis sur la montagne, fait riiistoire des deux familles exilées^ il racânle les trii vaux,., -les. amours, les soucis.de leur vie :
Paul il Virgiiii.' ir;iviiiiiu u; ln)rlogc~, ni alnia'ra«l)S. ni livres de clirnnoiogif «riiisloire et tie ptii o>iO|ihie. i es pénoiles <ie leur vie se léglaioni sur celles lie la nature. iKcoiiiia.s-aieni les «ur. s di> jour par 1 ombre de» ;<rlires ; les saisf ns, par le iriiips où ■ lits ihx^nent leurs flt-urs (»u leur.v fruits ; et les aniié< s, parle nouibie de leurs réfulics. Ces «louci s ini ges repandait.nl les plus gr.inds charmes dans leurs conversations, a II est temps df «tiiier, disait Virginie à sa f.imil c, les uiiibies ues lianaiiiers sont ;i leurs pieds, » ou bien : « La nuit s approche, les tmiar ns lernienl leurs leuilles. — Quand viemirezvous nous voir? lui disarenl <|iieliiues amies du voisinage. — Aux cam.es de sucre répondait Virgnio. — Vohe visite nous sera encore plus douce et plus agréable, » reprenaient ces jeunes lilles. Quand on l'int'rrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon i.ère, di>ail-eilo, est de Tage du grand coculier de la fontaine, ei nmi de celui du plus petit. Les manguier> ont donné douze fois leurs liuils, «t les orangers vingt-qualre lois leurs fleurs, depuis que je suis au monde. » Leui vie «embait itcliée à celle des arbres, comme celle des taun'S et des dryades. Ils ne connaissaient d autres époques liisioriques que celles de la vie de leurs mères, d'auti es chronologie que celle de leurs vergers, eidautre phiiosopbie que iit faire du bien ii tout le monde, et de se réplique le mot de cci inf rtuné jeune honime ^ur l'échafand ; il dis.*)!!, en sa frai pan t h- Iront Mourir! j'avais qneUfiie chose là! C'était la iMusequiluI réwélari sou talent au mumenl de la murl.
' Il eût été peut-être jtlus e.\aci de comparer Daphnis et Chloi îk Paul »t Virginie, niftisc»; roman e.st trop iilue pour être cité.
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signer à la volonté de Dien
Qiielquefois, seul avec clic {Virginie), il (PûmO lui disait au retour de ses travaux: «Lorsque je suis r:iiifiiié, ta vue me délasse. Quand, du haut de la iiMiiuagne, je tapnçois au loud 'ie ce v.illon, tu me parais, au milieu de nos
vergers, comme un boulon de rose
Quoique je u- perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas beso'n de te voir pour te reironvi r : qut-!que cii(t-ede toi que je ne puis dire reste pour moi dans
l'air où tu passes surlh !rbc où tu l'assifds
Dis-moi par quel cbarme tu as pu m'euclianier. Est-ce par ion esprit ? Mais nos iiiéns en ont plu- que u. 'Us ùcux. Est-ce par l:;s caresses? Mas e ks ui'imbr:!ssent plus souvent que toi. .îe crois que c'est par ta bonlô. Tiens, ma bienaiiiiée, premis cette branche flrurie de ciuonnier, que J'ai cueillie dans la lorêt. Tu !a mettras la nuit près de ion lit. ^lange ce rayon de miel, je l'ai pris pour toi au haut d'un rocher; mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé. »
Virginie lui; (^pOid.Ji : ^ 0 i.i n frère ! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins dij'ie que ta présence
Tu me demand's pourquoi lu m'aimes? Mais tout ce qui a été élevé ensemble s'aime. Vois nos ( idéaux : élevés dans les mêmes nids, ils s'aiment comme nous ; ils av.ui loujoui s ensrndjle comme nous. Ecoute comme ils s'appolleni et se répondent d'un arbre à un autre. De niénie, quand l'écho me fait entendre les airs que lu joues surtaflûte, jen répèle les paroles au fond (ie ce vallon. . .
Je prie Dieu tous les jours pour ma mèr^, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviieurs; mais quand je prononce ton n'ni, il me S' nib'e que ma dévotion :'ugmenie. Je demande si insiamiiient ù Dieu qu'il ne l'arrivé pas de mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs ? N'en avons-nous pas assez dans le jaidin? Cor.iine le voil.i fatigué! lu es tout en nage. » El avec son peiii mou< hoir blanc 'lie lui essuydll le Iront ei !cs joues, et elle lui donn;iit plusieurs baisers.
Ce qu'il nous importe d'examiner dans cette peinture, ce n'est pas pourquoi elle est supérieure au tableau de Galatée (supériorité trop évidente pour n'être pas reconnue de tout le monde), mais pourquoi elle doit son excellence à la religion, et, en un mot, comment elle est chrétienne.
Il est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique, qui brille dans l'ouvrage et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une sf litude parée de fleurs. Or, quiconque a médité l'Évangile doit convenir que ses préceptes divins ont précisément ce caractère triste et tendre. Bernardin de Saint-Pierre, qui, dans ses Études de la
Nature, cherche à justifier les voies de Dieu , et à prouver la beauté de la religion, a dû nourrir son génie de la leclure des livres saints. Son églogue n'est si touchante que parce qu'elle représente deux familles chrétiennes exilées, vivant sous les yeux du Seigneur, entre sa parole dans la Bible, et ses ouvrages dans le désert. Joignez-y l'indigence et ces infortunes de l'âme dont la religion est le seul remède, et vous aurez tout le sujet du poëme. Les personnages sont aussi simples que l'intrigue : ce sont deux beaux enfants dont on aperçoit le berceau et la tombe, deux fidèles esclaves et deux pieuses maîtresses. Ces honnêtes gens ont un historien digne de leur vie : un vieillard demeuré seul dans la montagne, et qui survit à ce qu'il aima, raconte à un voyageur les malheurs de ses an^is, sur les débris de leurs cabanes.
Ajoutons que ces bucoliques australes sont pleines du souvenir des Écritures. Là c'est Ruth, là Séphora, ici Éden et nos premiers pères : ces sacrées réminiscences vieillissent pour ainsi dire les mœurs du tableau , en y mêlant les mœurs de l'antique Orient. La messe, les prières, les sacrements, les cérémonies de l'Église, que l'auteur rappelle à tous moments, augmentent aussi les beautés religieuses de l'ouvrage. Le songe de madame de la Tour n'est-il pas essentiellement lié à ce que nos dogmes ont de plus grand et de plus attendrissant? On reconnaît encore le chrétien dans ces préceptes de résignation à la volonté de Dieu, d'obéissance à ses parents, de charité envers les pauvres, en un mot, dans cctlc douce théologie que respire le poëme de Bernardin de Saint-Pierre. 11 y a plus; c'est en effet la religion qui détermine la catastrophe : Virginie meurt pour conserver une des premières vertus recommandées par l'Évangile. Il eût été absurde de faire mourir une Grecque pour ne vouloir pas dépouiller ses vêtements. Mais l'amante de Paul est une vierge chrétienne, et le dénouement, ridicule sous une croyance moins pure, devient ici sublime.
Enfin, cette pastorale ne ressemble ni aux idylles de Théocrite, ni aux églogucû de Virgile, ni tout-à-fait aux grandes scènes rus-
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tiques d'Hésiode, d'Homère cl de la Bible : mais elle rappelle quelque chose d'ineffable, comme la parabole du bon Pasteur, et l*on sent qu'il n'y a qu'un chrétien qui ait pu soupirer les évangéliques amours de Paul et de Virginie.
On nous fera peut-être une objection : on dira que ce n'est pas le charme emprunté des livres saints qui donne à Bernardin de Saint- Pierre la supériorité sur Théocrite, mais son talent pour peindre la nature. Eh bien ! nous répondrons qu'il doit encore ce talent, ou du moins le développement de celaient, au christianisme -, car cette religion, chassant de petites divinités des bois et des eaux, a seule rendu au poète la .liberté de représenter les déserts dans leur majesté primitive. C'est ce que nous essayerons de prouver quand nous traiterons de la mythologie : à présent nous allons continuer notre examen des passions.