‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 73 sur 219 · LA. RELIGION CHRÉTIENNE CONSIDÉRÉE ELLE-MÊME COMME PASSION · texte numérisé non relu

LA. RELIGION CHRÉTIENNE CONSIDÉRÉE ELLE-MÊME COMME PASSION

Non contente d'augmenter le jeu des passions dans le drame €t dans l'épopée, la religion chrétienne est elle-même une sorte de passion qui a ses transports, ses ardeurs, ses soupirs, ses Joies, s»s larmes , ses amours du monde et du désert. Nous savons que le siècle appelle cela le fanatisme; nous pourrions lui répondre par ces paroles de Rousseau : « Le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel ', est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur •de l'homme, et qui lui fait mépriser la mort -, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les

*La philosophie Veitiihc moins?

plus sublimes vertus -, au lieu que Virréligion, et en général l'esprix raisonneur et philosophique, attache à la vie , efféminé , avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt paiticulier, dans l'abjection du moi humain, et sape ainsi à petit Iiiuit les vrais fondements de toute société : car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé •. »

Mais ce n'est pas encore là la question : il ne s'agit à présent que d'effets dramatiques. Or, le christianisme, considéré lui-même comme passion, fournit des trésors immenses au poète. Cette passion religieuse est d'autant plus énergique, qu'elle est en contradictiou avec toutes les autres , et que, pour subsister * il faut qrr'îîlle les dévore. Comme toutes les grandes affections , elle a quelque chose de sérieux et de triste; elle nous traîne à l'ombre des cloîlreset sur les montagnes. La beauté que le chrétien adore n'est pas une beauté périssable : c'est une éternelle beauté, pour qui les disciples de Platon se hâtaient de quitter la terre. Elle ne se monlre à ses amants ici- bas que voilée-, elle s'enveloppe dans les replis de l'univers comme dans un manteau-, car, si un seul de ses regards tombait directement sur le cœur de l'homme, il ne pouirait le soutenir ^ il se fendrait de délices.

Pour arriver à la jouissance de cette beauté suprême, les chrétiens prennent une autre route que les philosophes d'Athènes -, ils restent dans ce monde afin de multiplier les sacrifices, et de se rendre plus dignes, par une longue purification, de l'objet de leurs désirs.

Quiconque , selon l'expression des Pères , n'eut avec son corps que le moins de commerce possible et descendit vierge au tombeau , celui-là, délivré de ses craintes et de ses doutes, s'envole au lieu de fie, où il contemple à jamais ce qui est vrai, tnujouisle même, et au-dessus de l'opinion. Que de martyrs cette espérance de possé-

* Emile, io;iic m, pjj;. l93, liv. iv, note.

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der Dieu n'a-t-clle point faits ! Quelle solitude n'a point entendu les soupirs de ces rivaux qui se disputaient entre eux l'objet des adoraiions des séraphins et des anges! Ici, c'est un Antoine, qui élève un autel au désert, et qui, pendant quarante ans, s'immole inconnu des hommes -, là , c'est un saint Jérôme , qui quitte Rome , traverse les mers, et va, comme Élie, chercher une retraite au bord du Jourdain. L'enfer ne l'y laisse pas tranquille , et la figure de Rome, avec tous ses charmes, lui apparaît pour le tourmenter. Il soutient des assauts terribles, il combat corps à corps avec ses passions. Ses armes sont les pleurs , les jeûnes , l'étude, la pénitence , et surtout l'amour. Il se précipite aux pieds delà beauté divine, il lui demande de le secourir. Quelquefois , comme un forçat, il charge ses épaules d'un lourd fardeau , pour dompter une chair révoltée , et éteindre dans les sueurs les infidèles désirs qui s'adressent à la créature.

Massillon , peignant cet amour , s'écrie : « Le Seigneur tout seul * lui paraît bon, véritable , fidèle , constant dans ses promesses , aimable dans ses ménagements, magnifique dans ses dons, réel dans sa tendresse, indulgent même dans sa colère , seul assez grand pour remplir toute l'immensité de notre cœur, seul assez puissant pour en satisfaire tous les désirs, seul assez généreux [our en adoucir toutes les peines, seul immortel , et qu'on aimera toujours-, enfin le seul qu'on ne se repent jamais que d'avoir aimé trop tard. »

L'auteur de Vlmilalion de Jésus-Christ a recueilli chez saint Augustin, et dans les autres Pères, ce que le langage de l'amour divin a de plus mystique et de plus brillant 2.

« Certes, l'amour est une grande chose , l'amour est un bien athnirablc , puisque lui seul rend léger ce qui e-l pesant, et qu'il souffre avec une égale tranquillité les divers accidents de cotte vie 5 il porte sans peine ce qui est pénible, et il rend doux cî ag éable ce qui est amer.

' [,'jriri lie II P.is-i(i , In F'i'cherc'se, pn iii^T.' pa:l"c. ^Imitation de Jc^us-Cft: ist, liv. m c!m; . v.

« L'amour de Dieu est généreux, il pousse les âmes à de grandes aolions, et les excite à désirer ce qu'il y a de plus parfait.

« L'amour tend toujours en haut, et il ne souffre point d'être retenu p.; ries choses bases.

« L'amour veut être libre et dégagé des affections de la terre, de pi ur que sa lumière intérieure ne se trouve offusquée, et qu'il ne se trouve ou embarrassé dans les biens, ou abattu par les maux du monde.

« Il n'y a rien , ni dans le ciel ni sur la terre , qui soit ou plus doux, ou plus fort, ou plus élevé, ou plus étendu, ou plus agréable, ou plus plein, ou meilleur que l'amour, parce que l'amour est né de Dieu, et que,s'élevant au-dessus de toutes les créatures, il ue peut se reposer qu'en Dieu.

« Celui qui aime est toujours dans la joie : il court, il vole, il est libre, et rien ne le retient; il donne lout pour tous, et possède tout en tous , parce qu'il se repose dans ce bien unique et souverain qui est au-dessus de tout, et d'où découlent et procèdent tous les biens.

« Il ne s'arrête jamais aux dons qu'on lui fait; mais il s'élève de tout son cœur vers celui qui les lui donne.

« Il n'y a que celui qui aime qui puisse conii)rendre les cris de l'amour, et les paroles de feu qu'une âme vivement touchée de Dieu lui adresse, lorsqu'elle lui dit : Vous êtes mon Dieu, vous êtes mou amour, vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.

« Entendez mon cœur afin qu'il vous aime davantage, et que j'apprenne, par un goût intérieur et spirituel, combien il est doux de vous aimer, de nager elde se perdre, pour ainsi dire, dans cet océan de votre amour.

« Celui qui aime généreusement, ajoute l'auteur de Vfmilah'nn, demeure ferme dans les tentations, et ne se laisse point surprendre aux persuasions artificieuses de son enixemi. »

rt c'est cette passion chrétienne, c'est celte querelle immense l'nlre les amours de la terre et les amours du ciel, que Corneille a peinte

dans cette scène de Pohjeucte * (car ce grand homme, moins délicat que les esprits du jour, n'a pas trouvé le christianisme au-dessous de son génie ) :

POLYEKCTE.

Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quant] on meut i pour son Diiu, quelle sera la moil !

PAULINE

Quel Dieu ?

POLYi:UCTE.

Tout beau, Pauline, il entend vos paroles ; El ce ii'esl pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Iiisenhiblcs et sourds, impuissants, mutile';, De b->is, de maibre ou ti'or, comme vous le vou'ez; C'est !e Dii u (les chrétiens, c't-st le mien, c'c>l le vôtre; El la terre et le ciel n'en connais.-cnl point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'âme, et n'en lemoignez rien.

POLYELCTE.

Que je sois tout ensemble idolâireet chrélien!

PALLINE.

Ne feignt z qu'un moment, laissez partir Sévère, El donnez lieu d'agir :in\ bontés de mon père. POLYELCTE.

Les boniés de mon Dieu si m bit;ii olus à chérir. Il m'ôle des dangers que jiiiiiais pu eourir; El, sans me laisser lieu de hjurm-r en .. prière, Sa laveur me couioniif, criiiant dans la carrièie; Du premier coup de veni il m;- conduit au port, Et sortant du baptême il m'envoie à la mort. Si vous pouvi( z comprendrt! et U: peu (ju'est la vie, El de (pielles douceurs Ci-lte mort est suivie !

Seiunenr, «le vos boniés il faut (|u • 1 chienne.

Elle a trop de veitu pour n eue pas chrct;ennc;

A\ec trop de mérite il vous plut la former

Pour ne vous pas i onnaitr*- ei ne vons pas limer.

Pour vivre des enfers esclave inforiunée,

Ei sous leur ii iste jou^' mo;irir ciinMie e le est iite !

PAULINE

Que dis-tu, mallh uicux ! <ni oses-tu souhaiter ?

POLVEUCTE.

Ce (|ue de tout n:ou sug ji- v<judrais adicler. PAULINE.

Que pluuii...

' Acte IV, scène m.

DU CHRISTUNISîtE. 267

POLYKUCTE.

Cesi en vain qu'on se met en défense; Ce Dion tonche les rcems Inis |ue moins on y pense. Ce bienheuieiixniou.eni n'esi pas cncor venu ; il viendra : mais le leiiips ne m'en est [tas connu.

PAULINE

Qiiiiiez ceite chimère, ei m'ainiez.

POLYEUCTE

Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mus bien plus que moi-même.

PAULINE

An n(>ni de cet amour, ne m'aiiandonnez pas.

POLYEUCTE

Ad nom de cet anionr, daignez suivre mes pas.

PAULINE

C'est peu do me quiiier, tu veux dune me séduire?

POI.YEUCTE.

Ccsi peu daller au cie', je veux vous y conduire.

PAULINE

l;naginal!on>!

POLYEUCTE

Célcsies vérlcs!

PAULINE

Étrange aveugleiii< ni !

POLYEUCTE

Ecernel'e> clartés !

PAULINE

Tu préfères !a mon à ramour <U' Pauline.

POLYEUCTE

Vous préférez le monde à la bonté divine, etc., etc.

Voilà ces admirables dialogues, à la manière de Corneille, où la francliise de la repartie, la rapidité du tour et la hauteur des sentimeiils ne manquent jamais de ravir le spectateur ! Que Polyeuctc est sublime dans cette scèiicl Quelle grandeur d'àme, quel divin enthousiasme, quelle dignité ! La gravité et la noblesse du caractère chrétien sont marquées jusque dans ces vous opposés aux tu de la fille de

Félix : cela seul met déjà tout un monde entre le martyr Polyeucle et

< la païenne Pauline.

Enfin, Corneille a déployé la puissance de la passion chrétienne dans ce dialogue admirable et toujours applaudi ^ comme parle Voltaire.

Félix propose à Polyeucte de sacrifier aux faux dicu\ ^ Polyeucic le refuse.

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E-Cw) m.i Uo»i<; rèi'e à ma jnsii- fureur: Aiit re-irs «luiiieucs.

l'OLYî:tCTE.

Je su s flnélii-n.

FÉLIX

Itn^ ic !

Aiîoie 11 s, le <iis-ji', on rcnoiicc à la vie.

POLYEtCTE.

Je suis clirrlieu.

FÉLIX

Tu r»s ? 0 ( œur trop obstiné!

Soldais, exéciiiez l'ordre qiit- jai (i(.nné.

PAULINE

Où le (oridu'sez-vons?

FÉLIX

A la mort.

POLYEUCTE

A la gloire *.

Ce mot, je suis chrétien, deux fois répété , égale les plus beaux mots des Horaces. Corneille, qui se connaissait si bien en sublime, a senti que l'amour pour la religion pouvait s'élever au dernier degré d'enthousiasme, puisque le chrétien aime Dieu comme la souveraine beauté, et le ciel comme sa patrie.

Qu'on essaye maintenant de donner à un idolâtre quelque chose de l'ardeur de Polyeucte. Sera-ce pour une déesse impudique qu'il se passionnera , ou pour un dieu abominable qu'il courra à la mort? Les religions qui peuvent échauffer les âmes sont celles qui se rapprochent plus ou moins du dogme de l'unité d'un Dieu-, autrement , le cœur et l'esprit , partagés entre une multitude de divinités, ne peuvent aimer fortement ni les unes ni les autres. Il ne peut , en outre , y avoir d'amour durable que pour la vertu : la passion dominante de l'homme sera toujours la vérité-, quand il aime l'erreur, c'est que cette erreur, au moment qu'il y croit, est pour lui comme une ehose vraie. Nous ne chérissons pas le mensonge, bien que nous y tombions sans cesse j cette faiblesse ne nous vient que de notre dégradation originelle j nous avons perdu

' Acte y, scène m.

la puissance en conservant le désir, et notre cœur chercl.e encore la lumière que nos yeux n'ont plus la force de supporter.

La religion chrétienne , en nous rouvrant , par les mérites du Fils de l'Homme, les roiitos éclatantes que la nsort avait couverîcs de ses ombres, nous a rappelés à nos primitives amours. Héritier des bénédictions de Jacob, le chrétien brûle d'entrer dans celte Sien céleste, vers qui montent ses soupirs. Et c'est cette passion que nos poètes peuvent chanter, a l'exemple de Corneille j source de beautés, que les anciens temps n'ont point connue, et que n'auraient pas négligée les Sophocle et les Euripide.

CHAPITBE IX.

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