DES ESPRITS DE TÉNÈBRES
Les flieux du polythéisme, à peu près égîvux en puissance, partageaient les mêmes haines et les mêmes amours. S'ils se trouvaient quelquefois opposés les uns aux autres, c'était seulement dans les querelles des mortels : ils se réconciliaient bientôt en buvant le nectar ensemble.
Le chrislianisrac , au contraire, en nous instruisant de la vraie conslilulion des êtres surnaturels , nous a montré l'empire de la vertu éternellement séparé de celui du vice. 11 nous a révélé des esprits de ténèbres machinant sans cesse la perte du genre humain, et des esprits de lumière uniquement occupés des moyens de le sauver. De là un combat éternel , dont l'imagination peut tirer une foule de beautés.
Ce merveilleux, d'un fort grand caractère , en fournit ensuite un second d'une moindre espèce, à savoir : la magie. Celle-ci a été connue des anciens 1 -, mais sous notre culte elle a acquis, comme machine poétique, plus d'importance et d'étendue. Toutefois on doit en user sobrement, parce qu'elle n'est pas d'un goût assez pur: elle manque surtout de grandeur-, car, en empruntant quelque chose de son pouvoir aux hommes , ceux-ci lui communiquent leur petitesse.
Un autre trait distinctif de nos êtres surnaturels , surtout chez les puissances infernales , c'est l'attribution d'un caractère. Nous verrons incessamment quel usage Milton a fait du caractère d'orgueil, donné par le christianisme au prince des ténèbres. Le poète, pouvant en outre attacher un ange du mal à chaque vice , dispose ainsi d'un essaim de divinités infernales. Il a même alors la véritable allégorie , sans avoir la sécheresse qui l'accompagne, ces esprits pervers étant en effet des êtres réels , et tels que la religion nous permet de les croire.
Mais si les démons se multiplient autant que les crimes des hommes, ils peuvent aussi présider aux accidents terribles de la nature 5 tout ce qu'il y a de coupable et d'irrégulier dans le mondf moral et dans le monde physique est également de leur ressort. Il
' La mngie diS anci.'ns différnil en ceci de la nôtre, qu'elle s'opérait paric.t seules vcilus (les plaiilfS l'I (les (.liilres, tandis que p-iriiii nous elle découle d'une puissance surn.iiurellf, quelquefois Ixtnne, mais pr sque ictiijdiirs lucclianle.On seiilqu il ii'esl pus que>lit.i ici de la paiiie insioiique ei pliiloîOphique de la magie considérée cumule l'art des mages.
faudra seulement prendre garde , en les mêlant aux tremblements de terre, aux volcans ou aux ombres d'une forêt, de donner à ces scènes un caractère majestueux. Il faut qu'avec un goûl exquis le poète sache faire distinguer le tonnerre du Très-Haut, du vain bruit que fait éclater un esprit perfide; que la foudre ne s'allume que dans la main de Dieu ; qu'il ne brille jamais dans une tempête excitée par l'enfer î que celle-ci soit toujours sombre et sinistre-, que les nuages n'en soient point rougis par la colère, et poussés par le vent de la justice, mais que leurs teintes soient blafardes et livides, comme celles du désespoir, et qu'ils ne se meuvent qu'au souffle impur de la haine. On doit sentir dans ces orages une puissance forte seulement pour détruire -, on y doit trouver celte incohérence, ce désordre, celte sorte d'énergie du mal, qui a quelque chose de disproportionné et de gigantesque , comme le chaos dont elle tire son origine.