CHAPITRE IX
APPLICATION DES PRINCIPES ÉTABLIS DANS LES CHAPITRES PRÉCÉDENTS. CARACTÈRE DE SATAN.
Des préceptes passons aux exemples. En reprenant ce que nous avons dit dans les précédents chapitres, nous commencerons par le caractère attribué aux mauvais anges , et nous citerons le Satan de Millon.
Avant le poète anglais, le Dante et le Tas<e avaient peint le monarque de l'enfer. L'imagination du Diinto, é[>ui^ée par neuf cercles de tortures, n'a fait de Satan enclavé au centre do la terre qu'un monstre odieux j le Tasse, en lui donnant des cornes, l'a presque rendu ridicule. Entraîné par ces autorités, Millon a eu un moment le mauvais goût de mesurer son Satan j mais il se relève bientôt d'une manière sublime. Écoutez le prince des ténèbres s'écrier, du
haut de la montagne de feu d'où il contemple pour la première fois son empire :
« Adieu, champs fortunés qu'liabii^ni les joies éti rnelles ! Horreurs, je vous salue! je vous salue, iiioiiiIl' iiifcrii:il! Abinie, rcç 'is ion nouveau monarque. Il l'apporte un esprit que ni temps ni lieux ne clian;;eront jamais. Du moins ici nous serons libres, ici nous régnerons : régner iiiénie aux enlers est digne de mon ambition ^ »
Quelle manière de prendre possession des gouffres de l'enfer ! Le conseil infernal étant assemblé, le poète représente Satan au milieu de son sénat :
« Ses formes cons M'vaient une partie de leur primitive splendeur ; ce n'étail rien moins encore qu'un archange louibé, une gloire un peu obscurcie : comme lorsque le soleil levant, dépouillé de srs rayons, jette un regard horizontal à travers les brouillards du matin ; ou tel que, dans une éclipse, cet astre, caché derrière la lune, répand sur une moiiié des peuples un crépuscule funeste, et tourmente les rois par la frayeur des révolutiotis. Ainsi paraissait l'archange obscurci, mais encore brillant, au-dessus di s compagnons de sa chute : toutelois son visage était labouré par les cicairiees de ia foudre, et les chagrins veillaient sur ses joues décolorées ^. »
Achevons de connaître le caractère de Satan. Échappé de l'enfer, et parvenu sur la terre, il est saisi de désespoir en contemplant les merveilles de l'univers; il apostrophe le soleil (18) :
« 0 loi qui, couronné d'une gloire immense, laisses du haut de ta dominalion solitaire tomber les regards comme le Dieu île ce nouvel univers; loi, devant qui les étoiles c.iclienl leurs tètes humiliées, j'élève une voix vers loi, mais non pas une voix amie ; je ni- prononce ton nom, ô soleil ! que pour le dire combien je hais tes myons. Ali! ils me rappellent de quelle hauteur je suis tombé, et combien jaiiis je brdiais glorieux au-dessus de ta sphère! l'orgueil et l'ambition m'ont piécipilé. J'o.-<ai, dans le ciel niènii-, déclarer la gutîrre an Roi du ciel. Il ne méritait pas un pareil retour, lui qui m'avait fait
Ce que j'étais dans un rang emim-ni Elevé si haut, je dédaignai d'obéir;
je crus qu'un pas de plus me porterait au rang suprême, et me déchargerait
en un momenl de la dette immense d'une reconiiais>ance éierneile Oh!
pourquoi sa volonié touie-puissanle ne me eréa-l-elieaii rang de quelque ange inférieur ! je serais encore Inui eux, mon ainbitinri n'eût point été nourrie par une e-pi-ranee illimitée.... IMisérable ! où luir une colère inlinie, un désespoir infini P L'enfer esi partout où je suis, moi-même je iuis l'enfer.... 0 Dieu ! ra-
' Parad. lost. ]r ok i, v. Hd, etc.
' Parad. lost, b"ok i, v. :>d\, eic.
lenlis !os coups! N'est-il aucune voie laisS' e an repentir, aucune à la miséricorde, hors l'obéissance? L'obéiss:iMC<' ! L'orginil nie iléleinl ce mot. Quelle lionle pour ni<>i (levant li-s esprits de I abinio ! Ce n'étail paa par dos piunit-sses de soumission que je bs scduisrs, lors(|iic j'()>ai me vanter de subjuguer leToul- Puissani. Ah ! tandis qu'ils ni'adfitenl sur le l ôue des enlcs, ils sivenl peu combien je paye cber ces paroles superbe*, combien e g'-inis inténeuremenl sous le fardeau de nus dou'eurs.... IMais si j'- nie t< penia s , si , par un acte de la {îrâce divine, je remoniais à ma piennèie p'ace !... Un rang élevé rappellerait bieniôi des pensées ambiiiiuses; les St-rnienis d un feinle soum ssiott seraient bientôt dénuiilis! Le lyrau le sait; ii csi aussi loin de m'accorder la paix, queji" suis loin de deman.ler grâce. Adieu doiii;, e«perame, et avec loi, adieu, crainte et remuids; tout est pt-rdu pour moi. Mal, sois mon unique bien! Par loi du moins avec le Roi du ciel je |»artaj;eiai l'empire : peni-èlre uiéme régnerai-je sur plus d'une inoilié de l'univers. Comme l'iiomuie el CC monde nouveau rapprendront en peu de icinp» '. »
Quelle que soit notre admiration pour Homère , nous sommes obligé de convenir qu'il n'a rien de compai able à ce passage de Milton. Lorsque, avec la grandeur du sujet, la beauté de la poésie, l'élévation naturelle des personnages, on montre une connaissance aussi profonde des passions, il ne faut rien demander de plus au génie. Satan se repentant à la vue de la lumière qu'il hait parce qu'elle lui rappelle combien il fut élevé au-dessus d'elle, souhaitant ensuite d'avoir été créé dans un rang inférieur, puis s'endurcissant dans le crime par orgueil, par honte, par méfiance même de son caractère ambitieux^ enfin, pour tout fruit de ses réflexions, el comme pour expier un moment de remords, se chargeant de l'empire du mal pendant toute une éternité: voilà, certes, si nous ne nous trompons, une des conceptions les plus sublimes et les plus pathétiques qui soient jamais sorties du cerveau d'un poète.
Nous snmmesfrai»pé dans ce moment d'une idro que nous ne pouvons taire. Quiconque a quoique critique rt un bon sens pour l'histoire pourra reconnaître que Milton a fait entrer dans le caraclèie de son Satan les perversités de ces hommes qui, vers le commencement du dix-sepiième siècle, couvrirent rAnglrlcrre de deuil : on y sent la même obstination, le même cnilidusiasme, le même ort;uriI, le même esprit de rébellion cl d'intièiicndance : on retrouve dans le
^Parad. lost, book iv. fiom iht- 33'" lo llic 3'*>.
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monarque infernal ces fameux niveleurs qui, se séparant de la religion de leur pays, avaient secoué le joug de tout gouvernement légitime, et s'étaient révoltés à la fois contre Dieu et contre les hommes. Milton lui-même avait partagé cet esprit de perdition ^ et pour imaginer un Satan aussi détestable il fallait que le poète en eût vu l'image dans ces réprouvés qui firent si longtemps de leur patrie le vrai séjour des démons.