D'ÉDEN
Venons aux exemples des machines poétiques. Vénus se montrant à Énée dans les bois de Carthage est un morceau achevé dans le genre gracieux. Cm mater média, etc. « A travers la forêt, sa mère, <c suivant le même sentier, s'avance au-devant de lui. Elle avait l'air it et le visage d'une vierge, et elle était armée à la manière des filles a de Sparte, etc. »
Cette poésie est délicieuse -, mais le chantre d'Éden en a beaucoup approché lorsqu'il a peint l'arrivée de l'ange Raphaël au bocage de nos premiers pères.
« Pour ombrager ses formes divines, le Séraphin porte six ailes. Deux auachees à ses é|iaules seul ramenées sur son sein, comme les p.ms d'nii manteau royal; celles du milieu se roulent autour de lui lomuie une éeliarpe éloilée;... les deux dernières, liinles d'azur, battent à ses talons rapides; il seuoue ses plumes, qui ré|iaiident des odeurs eelesies.
« Il ^'avallce dans le jardin du bonheur , au travers des bocages de myrtes et des nuiigi's de nard cl d'encens ; solitudes de i»;irlums où la nature dans sa jeunesse >e livre à luus ses caprices.... Adam, assis à la (lorie de son bereeaB, aperçut le divin iiies>aget. Aussilôi il s'écrie : Eve, acconis! viens voir ce qui est digne de ton admiration ! hegarde vers l'oiient, parmi cesaibres. Aperçoislu Cette foinic glorieuse qui si mbie se diriger vers noire berceau? Ou la prendrait pour notre aurore qui se lève au milieu du jour.... »
Ici Milton, presque aussi gracieux que Virgile, Temporle sur lui par la sainteté et la grandeur. Raphaël est plus beau que Vénus, Éden plus enchanté que les bois de Carlhage, et Énce est un froid et triste personnage auprès du majestueux Adam.
Voici un ange mystique de Klopstock :
Cci . . • • Dann eil et der ihroncri*;
« Soudain It* premipr-né des trône-; dc^ivnd vers Gniiriel, pour le conduire vers le Tiès-Hani. L'Éieinel le nonmie Élu, el le cie! Éfoa. Plus parlait que tous les élres crrés, il occupe la première phice près de i Eue inlini. Une de ses pensées est belle comme l'àmc cniiiT'- de rhmiin'e, lorsque, digne df son immortalité , elle médite profondénieiil. Son leg.ird est plus beau que le matin d'un priiilen)ps, plus doux «mu; la cl;;r;é des rloiks, lorsque biillant»'.-. de jeunesse eilfS se baiaiKèrcnt pès ilu irône céU'sie avec ions leurs flois de lumière. Dieu le créa le prenii'T. Il puisa dans une gloire céleste son corps aérien, lorsqu'il niquii, tout un ciel de images iî'tiail autour de lui; Dieu lai-même le souleva d.ms S'-s bras, et lui dit eu le bénissant : « Créature , me voici. »
Raphaël est l'ange extérieur; Éloa l'ange intérieur : les Mercure et les Apollon de la mythologie nous semblent moins divins que ces génies du christianisme.
Plusieurs fois les dieux en viennent aux mains dans Homère -, mais, comme nous l'avons déjà remarqué, on ne trouve rien dans VIliade qui soit supérieur au combat que Satan s'apprête à livrer à Michel dans le paradis terrestre, ni à la déroute des légions foudroyées par Emmanuel : plusieurs fois les divinités païennes sauvent leurs héros favoris en les couvrant d'une nuée, mais cette machine a été Irès-heureusemcnt transportée par le Tasse à la poésie chrétienne, lorsqu'il introduit Soliman dans Jérusalem. Ce char enveloppé de vapeurs, ce voyage invisible d'un enchanteur et d'un héros au travers du camp des chrétiens, cette porte secrète d'Hérode, ces souvenirs des temps antiques jetés au milieu d'une narration rapide, ce guerrier qui assiste 5 un conseil sans élre vu, et qui se montre seulement pour déterminer Solyme aux combats, tout
• Metsiat Ers., ges. v. 286, etc.
ce merveilleux, quoique du genre magique, est d'une excellence singulière. • •
On objectera peut-être que dans les peintures voluptueuses le paganisme doit au moins avoir la préférence. Et que ferons-nous donc d'Armide-, dirons-nous qu'elle est sans charmes, lorsque, penchée sur le front de Renaud endormi, le poignard échappe à sa main, et que sa haine se change en amour ? Préférons-nous Ascagne caché par Vénus dans les bois de Cythère au jeune héros du Tasse enchaîné avec des fleurs, et iransporlé sur un nuage aux iles Fortunées? Cesjardins, dont le seul défaut est d'être trop enchantés ^ ces amours, qui ne manquent que d'un voile, ne sont pas assurément des tableaux si sévères. On retrouve dans cet épisode jusqu'à la ceinture de Vénus, tant et si justement regrettée. Au surplus, si des critiques chagrins voulaient absolument bannir la magie, les anges des ténèbres pourraient exécuter eux-mêmes ce qu'Armide fait par leur moyen. On y est autorisé par l'histoire de quelques-uns de nos saints, et le démon des voluptés a toujours été regardé comme un des plus daugercux et des plus puissants de l'abîme.