Ô GÉ.ME
« n. lis riiorrcur dune vision de nuit , lorsque le sommeil endort le plus prnforidénieiil les hommes,
Cl Je fus saisi de crainte cl de tremblement, et la frayeur pénétra jusqu'à mes I s.
« Un esprit passa devant ma face , et le pnil de ma chair se hérissa d'horreur.
« .le vis celui dont je ne cnnnais'^ais point le visage. Un spectre parut devant mes yeux, et j'entendis une voix comme un petit soufllc '. »
Il y a là beaucoup moins de sang, de ténèbres, de larves que dans Homère : mais oc visage inconnu et ce petit souffle sont en effet beaucoup plus terribles.
Quant à ce sublime, qui résulte du choc d'une grande pensée et d'une pclile image, nous allons en voir un bel exemple en parlant des comparaisons.
Si le chantre d'Ilion peint un jeune homme abattu par la lance de Ménélas, il le compare à un jeune olivier couvert de fleurs, planté dans un verger loin des feux du soleil, parmi la rosée et les zéphyrs; tout-à-coup un vent impétueux le renverse sur le sol natal, et il tombe au bord des eaux nourricières qui portaient la sève à ses racines. Voilà la longue comparaison homérique avec ces détails charmants :
KaXiv, T/.XeSâov tÔ ^s te 7r/otat ^cvî'cufft navTCÎwv àvî'jj.tov, y.a.i t£ Pfùit âvôîï ).£'j/.m^.
On croit entendre les soupirs du vent dans la tige du jeune olivier, quam /talus matant omnium ventorum.
La Bible, pour tout cela, n'a qu'un trait : « L'impie, dit-elle, se flétrira comme la vigne tendre, comme rdivier qui laisse tomber sa fleur 5. »
* JOB, chap. IV. v. 13, 14, 15, 16. I-osmotscn il clique indiquent les endroits où nous liilléron- di- S;u y. Il ti;iduil : Un espiit vi t se présentir devant moi, et les cheveux m'en dressèrent à la tête. Ou voit couibicn I hébicu est plus €nei2[iq»e.
' Jliad., liv. xvri, v. 55, 5G.
* Job, thap. XV, V. 33.
DU CHRlSTfAMS.ME. 337
cLa terre, s'écrie Isaïe, cliancellera coinme un homme ivre : elle sera transportée comme une tente dressée pour une nuit '. »
Voilà le sublime en contraste. Sur la phrase elle sera transportée, l'esprit demeure suspendu et attend quelque grande comparaison, lorsque le prophète ajoute, comme une tente dressée pour une nuit. On voit la terre, qui nous paraît si vaste, déployée dans les airs comme un petit pavillon, ensuite emportée avec aisance par le Dieu fort qui l'a tendue, et pour qui la durée des siècles est à peine comme une nuit rapide.
La seconde espèce de comparaison, que nous avons attribuée à la Bible, c'est-à-dire la longue comparaison, se rencontre ainsi dans Job :
« Vous verriez l'impie humecté avant le lever du soleil, et réjouir sa lige dans son jardin. Ses racines se multiplient dans un tas de pierres el s'y arfermissent ; si on l'arrache de sa place, le lieu même où il était le renoncera, etlui dira : « Je ne t'ai point connu-. »
Combien cette comparaison, ou plutôt cette ligure prolongée, est admirable ! C'est ainsi que les méchants sont reniés par ces cœurs stériles, par ces tas de pierres, sur lesquels, dans leur coupable prospérité, ils jettent follement leurs racines. Ces cailloux, qui prennent la parole, offrent de plus une sorte de personnillcation presque inconnue au poule de Tlonie ^
Ézécliiel, prophétisant la ruine de Tyr, s'écrie: «Les vaisseaux trembleront, maintenant que vous êtes saisie de frayeur-, et les îles seront épouvantées dans la mer, en voyant que personne ne sort de vos portes^. »
Y a-l-il rien de plus effrayant que celte image? On croit voir cette ville, jadis si commerçante et si peuplée, debout encore avec ses tours et ses édifices, tandis qu'aucun être vivant ne se promène dans ses rues solitaires, ou ne passe sous ses portes désertes.
' ISAÎi:, ( lian. XXIV, V. 20.
'Job tli;i|.. viu, v. 16, i7, 18.
' llomcic :i luit pieiin r le iiv;i;^o do IHellosponl.
*F./i:rniFT.. rii.ip. xwr. v. fP.
Venons aux exemples de narration, où nous trouverons réunis ie sentiment, la description^ l'image, la simplicité ei l'antiquité d*i mœurs.
Les passages les plus fameux, les traits les plus connus et les pins admirés dans Homère, se retrouvent presque mot pour mol dans la Bible, et toujours avec une supériorité incontestable.
Ulysse est assis au festin du roi Alcinoiis, Démodocus chante la guerre de Troie et les malheurs des Grecs.
AÙTap O'tî'uoffsùç', etc. *.
« Ulysse, prenant dans sa foi le nmin un p\n de son snperbe inanleau de pourpre , le lirait sur sa lêie pour cacher son noble visage , ti pour dérober aux Phéaciens les pleurs qui lui lombaienl des yeux. Qu;ind le chanlre divin suspendait ses vers, Ulysse essuyaiises larmes, et, prenant une coupe, il faisait des libations aux dieux. Quand Démodocus recommençait ses chajiis, et que les anciens l'excitaient à continuer (car ils étaient charmés de ses paroles), Ulysse s'enveloppait la téie de nouveau, et recommençait à pleurer. »
Ce sont des beautés de celte nature qui, de siècle en siècle, ont assuré à Homère la première place entre les plus grands génies. H n*y a point de honte à sa mémoire de n'avoir été vaincu dans de pareils tableaux que par des hommes écrivant sous la dictée du Ciel. Mais vaincu, il l'est sans doute, et d'une manière qui ne laisse aucun subterfuge à la critique.
Ceux qui ont vendu Joseph, les propres frères dn cet homme puissant, retournent vers lui sans le reconnaître, et lui amènent le jeune Benjamin qu'il avait demandé.
« Joseph les salua aussi en leur faisant bon visage , et il leur demanda : Votre père, ce vieillard dont vou'- parliez, vit-il encore, se porte t-il bien?
« Ils lui rcpondireni : Notre père, voire serviteur, e>t encore en vie, et il se porle bien ; et, en se baissant profond nient, ils l'adorèrent.
« Joseph, levant Us yeux, vil Ccnj;iniin son frère, fils de Rarhel sa mère, el il leur dit: Est-ce là le plus jeune de vos livr- s dont vous m' iviez parlé? Mon fils, îijouia-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit toujours lavorible.
«El il se hàla de sortir, parce que ses entrailles avaient éié émues en voyant son frcri-, ci qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes; passant donc dans une aulre cli;inibie, il pleura.
* Odyss„'\\\. VIII, v. 83, etc.
DU CHBISTIANISME. 339
« Et, après a'itre lavé le visage, il rcviiu , ei, se faisant violence, dit à ses Mnriieurs : Servez à manger'. »
Voilà les larmes de Joseph en opposition à celles d'Ulysse -, voilà des beautés semblables, et cependant quelle différence de pathétique! Joseph, pleurant à la vue de ses frères ingrats, et du jeu.ie et innocent Benjamin-, cette manière de demander des nouvelles d'un père, cette adorable simplicité, ce mélange d'amertume et de douceur, sont des choses ineffables -, les larmes en viennent aux yeux, et l'on se sent prêt à pleurer comme Joseph.
Ulysse, caché chez Eumée, se fait reconnaître à Télémaque j il sort de la maison du pasteur, dépouille ses haillons, et, reprenant sa beauté par un coup de baguette de Minerve, il rentre pompeusement vêtu.
0âj*6T,(iî 8i (Aiv çîXeçotèç, etc.
«Son fils bien-aimé l'almire et se hàie de dctomncr sa vue, dans la crainte que ce ne soii un dieu. Faisant un t'ffori pour parlor, il lui adresse rapidement ces mots : Elraiigcr, lu me parais bien ditrérenl de ce que lu élnis avant d'avoir ces hibiis. ei lu n'es plus sombhtble à loi-iiiêine. Cerios, lu es quelqu'un des dieux habiianis du secrei Olympe; mais sois-nous f;Jvorable, iious l'offrirons des vicliuies sacrées el dos ouvrages d'or merveilleusement travaillt'S.
«Le divin Ulysse, pardonnant à son fds. répondit : Je ne suis point un dieu. Pour(|iioi nie conipaies-lu aux dieux ? Je suis ton père, |>our qui lu suppurtet mille maux ei les violences des liouuues. Il dil, el il cuibrassc son fils , et le« larmes qui eouleni le long de ses joues viennent mouiller la terre ; jusqu'alors il avaii eu la force de les reienir. »
Nous reviendrons sur cette reconnaissance ; il faut voir auparavant celle de Joseph et de ses frèros,
Joseph, après avoir fait mettre une coupe dans le sac de Beqjamin, ordonne d'arrêter les enfants de Jacob-, ceux-ci sont consternés-, Joseph feint de vouloir retenu- le coupable : Juda s'offre en otage pour Benjamin-, il raconte à Josi^ph que Jacob lui avait dit, avant de partir pour PÉgyptc :
' Genèse, cliap. \i.lil, v. 27 ei stii\. ' Odyss., liv. xvi, v. 178 el suiv.
« Vous savez que j'ai eu deux fils de Racliel ma femme. L'nn d'eux étant allé aux champs, vous m'avez dit qu'uue bêle l'avait dévoré ; il i>e paraît point jusqu'à celle heure.
« Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque accident dans le chtmin , vous accablerez ma vieillesse d'une aflliciion qui la conduira au tombeau.
« Joseph ne pouvant plus se retenir, et parce qu'il était environné de plusieurs personnes, il commanda que l'on fil sonir lout le monde , afin que nul étranger ne (ùl prrseni lorsqu'il .'-e f rail reconnaître de ses frères.
« Alors les larmes lui tombant des yeux, il éleva f rlemenlsa voix, qui fut entendue des Egyplions et de toute la maison de Pharaon.
« Il dit à ses frères : Je suis Joseph : mon père vit-il encore? Mais ses frères ne purent lui répondre, lani ils étaient saisis de frayeur.
« Il leur parla avec douceur, et leur dii : Approchez-vous de moi ; et s'étant approchés de lui, il ajouta : Je suis Joseph voire frère, que vous avez vendu pour l'Egypte.
tt Ne craignez point. Ce n'est pas par votre conseil que j'ai été envoyé ici , mais par la volonté de Dieu. Hàiez-vous d'aller trouver mon père.
« ... Et, s'éiani jeté au cou de Benjamin son frère, il pleura, et Benjamin pleura aussi en le tenant embrassé.
« Joseph embrassa aussi tous ses frères, et il pleura sur chacun d'eux '. «
La voilà cette histoire de Joseph, et ce n'est point dans l'ouvrage d'un sophiste qu'on la trouve (car rien de ce qui est fait avec le cœur et des larmes n'appartient à des sophistes); on la trouve, cette histoire, dans le livre qui sert de base à une religion dédaignée des esprits forts, et qui serait bien eu droit de leur rendre mépris pour mépris. Voyons comment la reconnaissance de Joseph et de ses frères l'emporte sur celle d'Ulysse et de Télémaque.
Homère, ce nous semble, est d'abord tombé dans une erreur en employant le merveilleux. Dans les scènes dramatiques, lorsque les passions sont émues, et que tous les miracles doivent sortir de l'àme, l'intervention d'une divinité refroidit l'action, donne au sentiment l'air de la fable, et décèle le mensonge du poète, où l'on ne pensait trouver que la vérité. Ulysse, se faisant reconnaître sous ses haillons à quelque marque naturelle, eût été plus touchant. C'est ce qu'Homère lui-même avait senti, puisque le roi d'Ilhaque se découvre à sa nourrice Euryclée par une ancienne cicatrice, et à Laërte par la circonstance des treize poiriers que le vieillard avait donnés à Ulysse
• Genèse, cliap. XLiv, v. 27 ctsuiv. ; chap. xlv, v. I et suiv.
Comparaison enirc Ia Tie dUUssc ci. la vie de Joseph
enfant. On aime à voir que les entrailles du destructeur des villes sont formées comme celles du commun des hommes, et que les nffectîons simples en composent le fond.
La reconnaissance est mieux amenée dans la Genèse : une coupe est mise, par la plus innocente vengeance, dans le sac d'un jeune frère innocent; des frères coupables se désolent, en pensant à l'affliction de leur père; l'image de la douleur de Jacob brise tout-à-coup le cœur de Joseph, et le force à se découvrir plutôt qu'il ne l'avait résolu. Quant au mot fameux, Je suis Joseph, on sait qu'il faisait pleurer d'admiration Voltaire lui-même. Le UxtIh reaV 'nfn^ Je suis (on père, est bien inférieur à VEgo sum Joseph. Ulysse retrouve dans Télémaqiie un fils soumis et fidèle. Joseph parle à des frères qui Vont vendu; il ne leur dit pas, Je suis votre frère ; il leur dit seulement, Je suis Joseph^ et tout est pour eux dans ce nom de Joseph. Comme Télémaque, ils sont troublés ; mais ce n'est pas la majesté du ministre de Pharaon qui les étonne, c'est quoique chose au fond de leur conscience.
Ulysse fait à Télémaque un long raisonnement pour lui prouver qu'il est son père : Joseph n"a pas besoin de tant de paroles avec les fils de Jacob. Il les appelle auprès de lui : car s'il a élevé la voix assez haut pour être entendu de toute la maison de Pharaon, lorsqu'il a dit, Je suis Joseph, ses frères doivent être maintenant les seuls à entendre l'explication qu'il va ajouter à voix basse : Ego sum Joseph,
FRATER YESTER, QUEM VENDIDISTIS IN ^GYPTUM ; C'cSt la délica-
tesse, la générosité et la simplicité poussées au plus haut degré.
N'oublions pas de remarquer avec quelle bonté Joseph console ses frères, les excuses qu'il leur fournit en leur disant que, loin de l'avoir rendu misérable, ils sont au contraire la cause dosa grandeur. C'est à quoi rÉcriture ne manque jamais, de placer la Providence dans' la perspective de ses tableaux. Ce grand conseil de Dieu, qui conduit les affaires humaines, alors qu'elles semblent le plus abandon nées aux lois du hasard, surprend merveilleusement l'esprit. On aime cette main cachée dans la nue, qui travaille incessamment les hommes; on aime à se croire quelque chose dans les projets de la
3i2 GÉNIE
sagesse, et à sentir que le moment de notre vie est un dessein de î'élernité.
Tout est grand avec Dieu, tout est petit sans Dieu : cela s*étend jusque sur les sentiments. Supposez que tout se passe dans l'histoire de Joseph comme il est marqué dans la Genèse ; admettez que le fils de Jacob soit aussi bon, aussi sensible qu'il l'est, mais qu'il soit philosophe; et qu'ainsi , au lieu de dire. Je suis ici par la volonté du Seigneur, il dise, La fortune m a été favorable, les objets diminuent, le cercle se rétrécit, et le pathétique s'en va avec les larmes.
Enfin Joseph embrasse ses frères, comme Ulysse embrasse Télémaque, mais il commence par Benjamin. Un auteur moderne n'eût pas manqué de le faire se jeter de préférence au cou du frère le plus coupable, afin que son héros fût un vrai personnage de tragédie. La Bible a mieux connu le cœur humain : elle a su comment apprécier cette exagération de sentiment, par qui un homme a toujours l'air de s'efforcer d'atteindre à ce qu'il croit une grande chose, ou de dire ce qu'il pense un grand mot. Au reste, la comparaison qu'Homère a faite des sanglots de Télémaque et d'Ulysse aux cris d'un aigle et de ses aiglons ( comparaison que nous avons supprimée ) nous semble encore de trop dans ce lieu. «Et, s' étant jeté au cou de Benjamin pour l'embrasser, il pleura, et Benjamin pleura aussi, en le tenant embrassé : » c'est là la seule magnificence de style convenable en de telles occasions.
Nous trouverions dans l'Écriture plusieurs autres morceaux de narration de la même excellence que celui de Joseph -, mais le lecteur peut aisément en faire la comparaison avec des passages d'Homère. 11 comparera, par exemple, le livre de Ruth et le livre de la réception d'Ulysse chezEumée. Tobie offre des ressemblances touchantes avec quelques scènes de VIliade et de VOdyssée • Priam est conduit par Mercure, sous la forme d'un jeune homme, comme le fils de Tobie Test par un ange, sous le même déguisement. II ne faut pas '•ublier le chien qui court annoncer à de vieux parents le retour d'un
DU CHRiSTIANISiME. 3i3
fils chéri j et cet autre chien qui, resté fidèle parmi des serviteurs ingrats, accomplit ses destinées, dès qu'il a reconnu son maître sous les lambeaux de l'infortune. Nausicaa et la fille de PharaoD Tont laver leurs robes aux fleuves ; l'une y trouve Ulysse, et l'autre Moïse.
Il y a surtout dans la Bible de certaines façons de s'exprimer, plus louchantes, selon nous, que toute la poésie d'Homère. Si celui-ci veut peindre la vieillesse, il dit :
ToTai Si Nsartùp', etc.
• Nesfor , cci orateur des Pyliens , celte bouche cloquenie dont les paroles étairni plus douces que le miel, se lev:i nu niiliiu de rassiuiblce. Déjà ii avait cbarmé par ses discours dt ux géncra'ions (lliomincs , i iilre les(|uellos il avait vécu d.iiis la grande Pylos, el il régnail ujainienaiu sur la troisième. »
Cette phrase est de la plus belle antiquité . comme de la plus douce mélodie. Le second vers imite la douceur du miel et l'éloquence «nclueuse d'un vieillard :
Tcû Koù iTzii "j'ÀwocriÇ p.sX.iTûç •j'Xuxicov ps£v aûW.
Pharaon ayant interrogé Jacob sur son âge, le patriarche répond:
«Il y a C' m (rt nie ans qiu'je suis voyngoiir. ]\îes Jours ont élê courts et mauvais, el ils n'oni piini égale ceux de mes pères ^. «
Voilà deux sortes d'antiquités bien différentes • Tune est en images, Taulre en sentiments-, l'une réveille des idées riantes, l'autre des pensées tristes : l'une, représentant le chef d'un peuple, ne montre le vieillard que relativement à une position de la vie-, l'autre le considère individuellement et tout entier: en fcénéral Homère fait plus réfléchir sur les hommes, el la Bible sur l'homme.
* Iliiid., lit). I, V. 247 -54.
^Genèse, rhap. xi.vii. v. 9.
3i4 GÉNIE
Homère a scuvout parlé des joies de deux époux -, mais l'a t-il fait de cette sorlc?
« Isanc fiti'nircr R('I)ecca dnns la lonie do Sara sa mère, cl il la prit pour épouse ; t:i il eut laiii de joie «ii elle, que la douleur q» il avait ressentie de la mort de sa mère fut tempéi ée '. »
Nous terminerons ce parallèle et notre poétique chrétienne par un essai qui fera comprendre dans un instant la différence qui existe entre le style de la Bible et celui d'Homère; nous prendrons un morceau de la première pour la peindre des couleurs du second. Rutli parle ainsi à Noénii :
ce Ne vous oppospz pointa moi , en me forçant à vous qiiider elà m'en aller: en quelque li'ij que vous nllicz, j'irai avec vous. Je mourrai où vous mourrez j votre peuplt; sera mon peuple, etvotre Dieu sera mon Dieu ^. »
Tâchons de traduire ce verset en langue homérique.
Cl La belle Ruih répondit à la Fnge Noémi, honorée des peuples comme une déesse : Ce-scz de vous ojiposer à ce qu'une divinité m'inspire; je vous dirai la vérité lelie (jue je la sais et sans djjj^uiseinent. Je suis résolu de vous suivre. Je demeure! ai avec vous, soit que vous restiez chez les Moabites, habiles à lancer le javelot, so t que vous i (tourniez au p^ys de Juda, si fertde en oliviers. Je demanderai avec vous l'hospitalité aux peup'es qui respectent les suppliants. i\os cendres seront mêlées daiiS la nièitfe urne, et je ferai au Dieu qui vous accompagne toujours des sacrifices agréables.
ce Elle dit : et comme , lorsque le violent zéphyr amène une pluie tiède du côté de Foccident, hs laboureurs préparent le froment et ror|.'e , et font des corbeilles de jonc très-proprement entrelacées, car ils prévoient que lelle onidée va amollir la ;j,lèbe et la renilre propre à recevoir les dons précieux de Cérès , ainsi Us paioles de Ruth , counne une pluie féconde , alteudrireni le cœur de JNoémi. »
Autant que nos faibles talents nous ont permis d'imiter Homère, voilà peut-être l'ombre du style de cet immortel génie. Mais le verset de Ruth, ainsi délayé, n'a-t-il pas perdu ce charme original qu'il a dans l'Écriture? Quelle poésie peut jamais valoir ce seul tour : « Popidus liais popiihs meus , Deus twts Deus meus, » Il sera aisé main-
' Crnè<e, cbap. x\iv. v. 67.
^Ruth, tiiap. I, V. G.
DU CHRIS ilAMSMB. 345
tenant de prendre un passage d'Homère , d'en effacer les couleurs > et de n'en laisser que le fond à la manière de la Bible.
Par là nous espérons ( du moins aussi loin que s'étendent nos lumières) avoir fait connaître aux lecteurs quelques-unes des innombrables beautés des livres saints : heureux si nous avons réussi à leur faire admirer celte grande et sublime pierre qui porte l'Église de Jésus-Christ !
« Si l'Écriture, dit saint Grégoire le Grand, renferme des mystères capables d'exercer les plus éclairés , elle contient aussi des vérités simples, propres à nourrir les humbles et les moins savants : elle porte à l'extérieur de quoi allaiter les enfants, et, dans ses plus secrets replis, de quoi saisir d'admiration les esprits les plus sublimes. Semblable à un fleuve dont les eaux sont si basses en certains endroits, qu'un agneau pourrait y passer, et en d'autres si profondes, qu'uu éléphant y nagerait. »