PREMIÈRE PARTIE
Révolution» anciennes*
Qnîsnîs-]e? et que viens-je annoncer {]c nouveau aux liommes? On peut parler de choses passt'es; mais quiconque n'eslpas sp(!Ci;»leur désintéressé des ëvcneinenis a«iuels doil se liire. Et où tiouver un tel spcclaii'ur eu Hurope ? Tous les individus, depuis le paysan jus(ju"au rnon.irque. onl été enveloppés dans celte étonnante lr;igédie. « Non-seulenienl. dira-l on, vous n'éles pas specutcur, mais vous êtes acieur, ei acteur souffrant, Fiançais malheureux.
qui avez vu disparaître votre foriune ot vos amis dnns le gouffre d(^ 1a rcvolulion ; enfin vous êtes un éniigré. » A ce mot, je vois les gens sagt>s, et lous ceu\ dont les opinions sont modérées ou républicaines, jeter là le volume sans chercher à en savoir davaniaje. Lecieurs, un moment. Je ne vous deinande que de parcourir quelques lignes de plus. Sans doute je ne serai [)as iuiellgible pour tout le monde ; mais quiconque menlcndra poursuivra la lecture de cet Essai. Quant a ceux qui ne m'entendront pas, ils feront mieux de fermer le livre ; ce n'est pas pour eux que j'écris ^.
Celui qui dit dans son cœur: «Je veux étfe utile à mes semblables, » doit commencer par se juger soi-même : il faut qu'il étudie ses passion'^, les préjugés et les intérêts qui peuvent le diriger sans qu'il s'en aperçoive. Si njalgré tout cela il s^^ sent assez de force pour dire la vérité, qu'il la (li>e ; mais, s'il se sent faible, qu'il se taise. Si celui qui écrit sur les aifaires présentes ne peut être lu également au directoire et aux conseils des rois, il a fait un livre inutile; s'il a du talent, il a fait pis, il a fait un livre pernicieux. Le mal, le grand mal, c'est que nous ne sommes point de notre siècle. Chaque âge est un fleuve qui nous entraîne selon le porn hant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républit aius) l'ont traversé avec impéiuosité, et se sont élancés sur le bordopjiosé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vou'oir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, scion qu'ils sont sur l'une ou sur l'autre rive. Ainsi, les prenii( rs nous tran.>-poi tent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge ; les seconds nous retiennent eu arrière, rclusenl de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1796 ^.
■ Ce ton solennel, la morgue de ce d(»but, dans un auteur dont le nom était inconnu et qui écrivait pour la pr. micre fis; ce ton et celte niorgu • seraient comiques s'ils n'elaieni l'imiiation d'un jeune homme nourri de la lecture de J.-J. Rousseau et reproduisant li-s défauts de son modèle. Le mo? ({ue l'on rdiouve partout dans r^A.srj»: ni esi (i'aat:int plus odieux aujourd'hui que rien n'est plus unlipathiqut; a mon (îSjnii; qu ' ma disposition hahiiu lie sur mes ouvrages n' si pas de l'orgueil, mais de rindiflér. nce (\ue je pousse peut-être trop loin. Au reste, j'avais été averti par moji instinct que cette manière u était pas la mienne : on trouva dans la Notice ou l'réfuce de l'ancienne éditiun dos excuses peut-être assez touchantes de l'emploi que j avais fait du moi. (N. Éd.)
''"Dis-je aujourd'hui .iU'.ro cliose que cela? n'est-ce pas le fond d- touU'S les vérités politiques, de toutes h'S plaintes, de toutes les prévisions que l'on retrouve dans les Rtijlexions ipoliiiqaes, lians /a Monarchie selon la Charte, dans le (.onscrvaieur^ dans mes Opinious'ai la ciiambre des pairs, etc.? Il y a cependant trente années que cela est écrit, ais oii écrivais-je de la sorte? a Londres, dans l'exil, au militMi des victirhes de la révolution. Il y avait peut-être quelque courage a parler ainsi u un parti dans les rangs duquel j'elais et dont je partageais les soutlrances. Celte fureur de dire la vérité a tout le monde explique assez bien les accidents de ma vie politique.
Je remarquerai une fois pour toutes, et pour n'y plus revenir, car je serais obligé de faire des notes à chaque page; je remarquerai que les doctrines politiques professées dans VEssai sur la liberté et sur les gouvernements constitutionnel> sont parfaitement conformes à celles que je prêchi' maintenant et que j'ai manifestées jusque sous le despotisme de l'usurpation, soit dans le Génie du Chrisiiai.isme, soit (JariSi quelques autres écrits. Je me tiens pour honoré de cette constance dans mes opinions politiques, qui ne s'est démentie ni dans l'exil sous l'inipatience du malheur, ni pendant le règne de Buonaparte sous la menace de la force, ni à l'époque de la resliuration sous l'influence de la prosp rite. Quand on ne relwuverait <l»iis VEssai que ce sentiment d'indépendance, il cÛ'acerail à des yeux non prêveu; s beaucoup d'erreurs. Une main trop jeune, qui n'avait encore été serrée par aucune main amie, n'a-t-elle pas pu s égarer un peu en traçant une première ébauche?
Ainsi ceux qui ont pu croiie, par la vive expression de mon horreur pour les crimes révoluiionnaires, que j'étais un ennemi des libertés publiques, et ceux qui ont pensé, d'après mon amour pour ces libertés, que j'approuvais les doctrines révo-
L'imparlinlité de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui, de la prévention contre l'auieur, auraient pu passer au dégoût de l'ouvrage. Je dini plus : si celui qui, né avec une passion ardente pour les sciences, y a consarré les veilles de la jeunesse; si celui qui, dévoic de la soif de connaître, s'est arraché aux jouissances de la fortune pour aller au delà des mers contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à I œil du philosophe, méditer sur l'homme lihre de la nature et sur Thomme libre de la société, placés l'un près de l'autre sur le même sol ; enfin, si celiii qui dan!> la pratique journalière de l'adversiié, a appris de bonne heure à évalui r les préjugés de la vie ; si un tel homme, disje, mérite quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi.
La position oîi je me trouve est d'.iilleurs favorable à la vérité. Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un œil tranquille ^. L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n en est plus qu'à quelques journées.
Sans désirs et sans crainte, je ne nourris plus les chimères du bonheur, et les hontmes ne sauraient me faire plus (ie mal que je n'en éprouve. « Le malheur *, dit Tauteur des Eludes de la nalwe, le miilheur ressen.ble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous ne voyez (h-van; vous que de stériles roclicrs ; mais, quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, etleroy.iume de Cachemire à vos pieds ^. »
Le lecteur pardonnera aisément celte digression, qui ne sert aprè-s tout ici que de préface, et sans laqnel e, plein c'e cette malheureuse défiance qui nous met en garde contre les opinions de lauteui , il lui eût été impossible de continuer avec intérêt la lecture de cet ouvrage. IMais, si j'ai pris tant de soin de lui aplanir l'entrée de la carrière, il doit à son tour me faire quelque sacrifice. 0 vous tous qui me lisez, dépouillez un nkoment vos passions en parcourant cet écrit sur les plus grandes questions qui puissent, dans ce moment de crise, occuper les hommes. Méditez attentivement le sujet avec moi. Si vous sentez quelquefois votre sang s'allumer, fermez le livre, attendez que votre cœur batte à son aise avant de recommencer votre lecture. En récompense, je ne me flatte pas de vous apporter du génie, mais un cœur aussi dég;sgé de préjugés qu'un cœur d'homme puisse l'être. C<imme vous, si mon sang s échauffe, je le laisserai se calmer avant de reprendre la plume : je causerai t ujours simplement avec vous; je raisonnerai toujours d'après des principes. Je puis me tromper sans doute; mais, si je ne suis pas toujours jusce, je serai toujours de bonne foi. Ne voushàicz p.ts de mépriser l'ouvrage d'un inconnu qui n'écrit que pour être utile. Enlin, si pir des souvenirs trop tendres je laissais dans le cour.s de cet écrit tomber une larme involontaire, songez <iu'on doit passer quelque chose à un inioi luné laissé sans amis sur la lene, et dites : Pardonuoiis lui en faveur {\{\ c( urage qu'il a eu d'écouter la voix de la véiité, malgré les préjugés si excusables du malheur.
lutionnaires, se sont également trompés. Ils vont relire de suite mes ouvrages : pour peu qu'ils veuillent faire la part de l'â^e, ues temps et des circonstances, je ne crains pas de m'en rapporter k leur bonne loi. (N. Éo.)
■ Voyez la Préface. (>'. Ed.)
» Chaumière indienne.
« Je crains «l'avoir alU'ivi quelque chose jgns colle belle comparaison. J'en proviendrai ici, une lois poni; louies : n'ayant rien sauve de la révolution (excepté nn petit lioi. bre de noiesj, sans bibliollièqne el sans ressources, je n'ai en poiii- ni'aider. dans l'obscurité de ma roiraile, qu'une inenioire a.-scz lienrense ;iulieiois, mais aujdurd'luii pres(|ne usée par le cliat^rin. On verra, à la conclusion de cet Essai, les ddlicnliés innonibrabits (lu'il ni» lailn sunnoiiier. J'ai élésuuvenlsnr le |»oinI d'abandonner l'onviag<>et de livrer le tout aux flninines*. Cepeiulanî je puis assurer les leclouis que les inexactitudes qui ont pu se glisser dans nies rilalions sonlde peu de conséquence, el que, {larlonl où le sujel l'a absoliiinent exisc, j'ai suspendu mon travail jusqu'à ce que je me lusse- procuré les I vres oiiizinaux. En cela, j'ai trouve de };ran(ls secours chez les e;entilsliommes an^riais, qui m'ont ouvert leurs bibliothèques avec une s<'nérosité qui lail honneur à leur pliilosopliie. J'ai éle parcillenitul redevable au révérend B. S., liuaiffie * J'aurais bien fait de cédera la tentation. (N. Éd.)