‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 106 sur 239 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Effet de la révoluiion républicaine sur la Grèce. — Athènes, depuis Codrus jusqu'à SoIoD, comparée au nouvel état Uk la France.

Celte révolution fut bien loin de donner le bonheur à la Grèce. La preuve que le principe n'était pas trouvé, c est que toutes les petites républiques se virent immediattnieni plongées dans l'anarchie après l'extinction de la royauté. Sparte s- ule, qui lui assez heureuse pour posséder dans le même homme le révolutioi»naire ^ et le législateur, jouit tout à coup du (ruil de sa nouvelle constitution. Partout ailleuis les ric'.es, sous le nom captieux de m.igisirats, s'emparèrent de l'autorité souveraine qu ils avaient anéantie* ; et les pauvres languirent dans les racti(»ns et la misèie".

D. puis le dévouement de Codius à Athènes jusqu'au siècle de Solon, l'histoire est pres(iue muette sur létat de ( elte république. Nous savons seulement que l'archohtat à vie, que les cit(»yens substituèrent d'abord à la royauté, fut dans la suite réduit à dix ans, et qu'ils finirent par le diviser entre neuf magistrats annuels ^.

Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement populaire. ïls passèient lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses dans les Eiats, et les mœurs avaient le temps de sympathiser avec la politicjue. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très-puies, et que le plan de la constiluiion offrit un mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme CfS tableaux où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose sans cesse de l'ombre qui la précède et de la lumière qui la suit ^.

Cependant cette mobilité de principes devait produire de grands maux. Les Athéniens, semblables aux Français sous tant de rapports, en chang' ant incesfc«mment l'économie du gouvernement, comme ces derniers l'ont fait de nos

Rome et de la (îrèce ne furent point de véritables monarchies dans le sens absolu du mol : pour se transformer en républicjues, ces monarchies n'eurent pas brsoin de changer leurs insiiintions : il leur sulîil d'abolir le pouvoir royal. (N. Éo.)

' Aie voila bien maiérialisle : attendons quelques pages. (N. Éi>.)

•> Expression hardie, mais peut-être juste, (N. É»,)

» Arist., de liep., toni. il, lib. Il, cap. XII.

« l'mr., ïn Soion.

s M KURS., de Àrchont., lib. i , cap. i , etc.

« Ces morc(,'aux Ih, et il y en a quelqurs-uns de semblables dans VEésaî^ Hemaudent peut-être grâce pour l'ouvrage et pour le jeune homme. (N. Éd.)

jours, vivaient dans un étal perpéiuel de troubles * : car dans toute révolution il se irouve toujours de chau(i> partisans des insiiiutions nouvelles, et des honinit s auachés aux antiques lois de la pairie parles souvenirs d'une vie passée sons leurs auspices.

Comme en France encore, raniipalhie des pauvres et des riclies était à son comble^. A Dieu ne piaise que je veuille fermer les oreilles à la voix du nécessiteux. Je sais ni'allendrir sur le malheur des autres ; mais, dans ce siècl»^ de philanthropie, nous avons irop déclamé contre la foilnne. LfS pauvres, dans les Eials, sont infiniment ^lus dangereux que les riches, el souvent iis valent moins qu'eux ^.

Le besoin d'une consfiiuU'on délerminée se faisait sentir de plus en plus. Dracon, phiîo^ophe inexorable, lut choisi pour donner des lois à rhuinanié. Cet homme méconnut le < œur de ses semblables ; il prit les passions pour des crimes, el, punissant égalcmenl du dernier supp ice ei le faible ei le vicieux', il sembla pi on^ncer un an él de mort contre U- genre humain.

Ces lois de sang, lellcs que les décrets funèbres d^- Robcspierro, favorisèr«^nt les insurrections. Cylon, profilant des troubles de sa pairie, voulut s'emparer de la souveraineté. On lassicge aussiiôl dans la citadelle, d'où il parvient à s'échapper. Ses partisans, réingiés dans le lemple de Minerve, en sorient sous promesse de la vie, et on les sacrifie aussiiôl sur l'autel des Euménides*. La France n'est pas la première république qui ail eu des lois sauvages et de barbares citoyens.

Ce régime de terreur passe, mais il ne reste .î la place que relâchemeni et faiblesse. Les Aihéniens, comme les Français, abhorrèreni ces airociUiS, et, comme euxau-^si, ils se contentèrent de verser des pieurssiéiiles. Cependant le peuple, effrayé de son crime, s'iuïaginail voir les vengeances de Minerve sus* pendu(S sur sa tète. Les dieux, stcondant les cris de Thumanité, remplissaient les consciences de troubles, el tel, qui n'eût été qu'un pitoyable anthropophage datis la France incrédule, fut louché de repeniir à Alhcnes : tant la religion est nécessaire aux hommes ''!

Pour apaiser ces lourmenîs de l'âme, plus insupportables que ceux du corps, on eut recours à un sage nommé Epiménide^. Si celui-ci ne ferma pas le» plaies réellesde lEiat, il lit plus eno;-'' en guérissant les maux imaginaires. Il bâiit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices^, et veisa le baume de la religion dans le secret des cœurs. U ne trailail point desupersiilioit ce qui tend à diniin; er le nombre de nos misèi es ; il savait que la statue populaire, que le p( nate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l'humanilc que le livre du philosophe qui ne saurait essuyer une larme *'.

Mais ces remèdes, en engourdissant un moment les maux de l'Etat, ne furent pas assez puissant- pour les dissiper. Peu après le départ d'Epiménide les factions se rallumèrent. Enfin, les parlis fatigués résolurent de se jeter dans les

» Hpbod., lib. I, cap. lix; Plut., in Solon. t id., ibid.

a Comment a-ton pn confondre dans mes écrit'^ l'amour d'une liberté raii^onnable avec le senlinienl révolulionnaire, quand je monire partout la haine des crimes et des princircs démagogiques? Si j'ai fait quelques reproches aux rois, j'en ai fait également aux nobles el aux plébéiens. Je me défie de ces Brutus a la besace, qui commencent par changer leur poignard en une médaille de la police, cl qui finissent par attacher des plaques el des rubans a leurs haillons républicains. Dans les iUartyrs, j'ai mis un pauvre aux enfers avec un riche : il faut faire justice a loul W monde. (N.Éd.)

s Hcnoi)., Hb. I, pajr- 87.

* TuutYD.Jib. I, cap txxvi; Plut., in 5o/on.

*> Qu'est devenu mon matérialisme précédent? (N. Éd.)

* Plat., de Lrg., lib. l.lom II.

« Strab., lib. x, \)â'^. 479.

« Voila un singulier alliée! Trouve-ton dans le Génie du Christianisme une page OÙ l'acceut religieux soit plus sincère el plus tendre? (N. Éd.)

388 RÉVOLUTIOxNS ANCIENNES.

bras (l'un seul homme. Heureusement pour la république cet homme ciait Soion *.

Je nenlrcrai poinr dans le détail des institutions de ce h'gislnloiir célf'bre, non p us que dans celui des lois de l.yrurgiie . de irop grands niailres en ont parlé. Je dirai seulement ce qui tend au but de m n ouvrage. Pour ne pas couper le sujet, nous allons commuer l'hisloire «l'Athènes jnsqu au bannissement des Pisisiiaiides : nous revicndions eusmie à Laccdéuione.

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