CHAPITRE IIL
L'âge de la monarchie en Grèce.
On ne peut jeter les yeux sur les premiers temps de la Grèce sans frémir. Si l'âge d'or coula dans l'Argolide sou les pasteuis Inaclius et Phoronée ; si Ct'crops donna des lois pures à l'Aitique; si < admus introduisit les lettres dans la Beotie ; ces jours de bonheur fuirent avec tant de rapidité, qu'ils ont passé pour un songe chez la postérité malheureuse.
Les muses ont souvent fait reteiiiir la scène des noms tragiques des Agamemnon, des OE<li|»e et des Thésée^. Qui ue nous ne s'est atundri aux chclsd'œuvre des Cribiiion*^ et dts Racin* p A la peinture de c< s fameux malheuîS des lois, nous versions des larmes jadis, comme à des fables : témoins de la
» PLAT.,lib. III, (feLp^.,pag.680.
a On a fait grand biuil de cette phrase, qui, si elle signifie quelque chose, veut dire seulemcul qu'il y a des vices nans toutes les insiitiitioiis liumaines. «,e n'(SL d'aiiieur& qu'une boutade euipruntée au doute de Alonlai^ue ou a riuimeur de Rousseau. (N. Éd.)
^ Ce chapitre snfiirait seul pour prouver ce que j'ai avancé dans i.ue îles préfares de cett<' euitinn compiètt de mes œuvres, savoir : que j'ai écrit sur la politique dans ma première jeunes'^e avec un goùl aussi vit que sur des sujets d'imagination. Ce n'est donc pas, conim • on a leinl de le croire, la llestauralion qui m'a tait passer do la li Itéra une à la publique.
On reconnaît encure ici les doux caracMèros qui distinguent ma politique : elle est toujours de bonne toi, et toujours uionarchi(iui', bien que iavoiable a la liberté. Atalgré l'adiniraiiou {|ue je pioleftsaisaiois pour J.-J. Rousseau, jr combais vigouicusemeiil le sjsièmc de son Contrat social, et l'on va voir bientôt que dla me niL'ne ia conclure conlre les républiques en lavi ur de la monarchie constitutionnelle. Il est plaisant qu'on ail voulu f.-.ire de moi, dans ces derniers temps, un r»''pubiicain, parce que j'ai Uii que si l'on ii'ado()iail pas francliement la monarchie représentative, ou irait se perdre oans la iépul>lic|ue; vérité qui me paraît démontrée jusqu'à l'évidence. Le despotisme militaire |)oiii!ail piut-ètre subsister un moment, mais sa durée est impossible dans l'étal actuel de nos mœurs. Si l'aimée est nombreuse, elle a tous les senlimenis de la nation; si elle est faible, la population la don,. ne ci l'enliaîne. IS'( .^l i as d'ailleurs (le^|>ote mililaire qui veut; on ne le devieiii qu'à lorce de conibais et de coïKiueles : pour établir l'esciava;;!' cliez un peuple, il faut a ce peuitle de la gloire ou des malheurs. Encore une lois, abandonnez la monarchie consiiiuiionnelle, et vous tombez de lorce dans la repubhque. (N. Ed.)
« Escli} If, Sophocle, Euripide
<= Lrcbillon est ici singulièrement associé à Racine : ce sont jugements de collège. (N. ÉD.)
catastrophe de Louis XVI et de sa famille, nous pourrons mainleîianty pleurer eonime à des vérités ^.
Des massacres *, des enlèvements *, des incendies ' ; des peuples entiers forcés à l'cinigration par 1; iir misère*; d'autres se levant en masse pour envahir leurs voisins*; des rois sans autorité^, des grands factieux', des nations barbares®: tel est le tableau que nous présente la (ircce mnnarcbie. Tout à coup, sans qu'on en voie de raisons appai entes, des républiques se forment de toutes parts. D'où vient cette transitio-n soudaine:-' Est ce l'opinion qui, conmie un torrent, renverse subitement le iront- ?Sont-ce de-. lyr;ins qui ont mérité leur sort à force de crimes? Non. Ici on abolit la r( yauie par estime pour cette royauté même, « nul homme, disent les Athéniens, n'él-nt digne de succéder à Codrns*; »> là c'est un prince bcritier delà couioune, qui eiaiilit lui-mèrae la constitution populaire '°.
Celte révolution singulière, différente dans ses principes de toutes celles que nous connaissons, a éléTéciieil (!«• la plupart des écrivains qui ont voulu en rechercher les causes *'. Mably, cfflcuiant ia|iidemenl le sujet, se jette aussitôt dans les constitutions républicaines'*, fans nous apprendre le secret qui fit trouver tes constiiulion?. Tâchons, nialgié Tobscuiité de l'histoire, de faire quelques découvertes d^ns ce chauip nouveau de politique.
CHAPITKE IV.
Causes de la subversion du gouvernement royal chez les Grecs. — Elles diflêrent lotalemcDt
de cehes de la revolutiun française.
La première raison qu'on entrevoit de la chute de In monarchie en Grèce se lire des révolutions qui désolèrent si longtemps ce beau pays. Depuis la prise de Troie, jusqu'à l'exiinclion de la royauté à Aihènes, et mémo longtemps après, un boulev«rsemeni général changea la face de la contrée. Dans ce chaos de choses nouvelles, l'ordre des successions ;iu trône fut violé " ; les rois perdit eut peu à peu leur puissance, et les peuples l'idée d'un gouvernement légal. Toutes les humeurs du corps politique, allumées par la fièvre des révolutions, se trouvaient à ce plus haut point d'énergie d'où sortent les formes premières et les grandes pensées : le moindie choc dans l'Etal étiit alors plus que suffisant pour renverser de frêles monarchies qui pouvaient à peine porter ce nom.
Nous trouvons dans l'esprit des riches une antre cause non moins frappante de la subversion du gouvernement loyal en Grèce. Ceux-ci, profilant de la confusion générale pour usurper rautoriié,semaieni les factions autour des trônes où ils aspiraient*^. C'est un trait commun à toutes les révolutions dans le sens républicain, qu'elles ont rarement commencé par le peuple ^ Ce sont toujours
« Dans cet Essai, où je devais être athée et républicain, on me trouve presque a chaque page religieux, monarchique et tidèle à mes priuces légitimes. (N. Éd.)
» Pi ut., m Thet.
a HOM.,i/tarf.
5 ///iry.,lib. IX.
4 HKROD.,lii). I, cap. CLXV; Strab., lib. xiii, pag. 583; PAUgAil.,lib. TU, cap. II,
pag. 52i.
5 l*AUSA]N,Iib ii,cap. XIII; TeccYD., lib. i.pag. 2. € Plut., tn Thés.; DioD., lib. iv, pag. 266.
7 F'AUSAN., cap. Il, pa{?. 7. « ^Elian., Var. Uisi., lib iii, cap. xxxviii. 9 Mhurs., de licgib. Àlhen., lib. Ill, cap. XI. Ils reconnurent pour roi Jupiler.
«o Plut., in Lyc.
•> Je soulève certainement ici une question nouvelle ; mais je promets avec témé'* rite une boluiiou que je ne donnerai pas. (N. Éd.)
«> Observât, sur l'IIist. de la Grèce, pag. 1-20.
12 HAiJSAiOjlib. ii,cap. xiinlxviii ; Vkll. Paterc-, lib. i, cap. il.
»5 DiOD., lib. IV ; Pausan , lib. IX, cap. v.
^ Observalion digne de l'histoire ; mais pour être logique, après m'être servi de l'adverbe rartmeni, il ne fallait [)as dire ce sont toujours les nobles; il fallait dire ce seul presque toujours les nobles. Je fais d'ailleurs le procès de l'arietocialie arec trop
If s nobles qui, en proportion de leur forre et de leurs richesses, ont attaqué les premiers la puissance souveraine: soit que le cœur humain s'ouvre plus aisément à l'envie dans les giands que dan> les petits, ou qu'il soit plus corrompu dans la première classe que causla dernière, ou que le partage du pouvoir ne serve qu'à en irriter la soif; soit enfin que le sort se plaise à aveugler 1 s victimes qu'il a une lois marquées. Qu'arrive-t-il lorstjue l'ambi ion des grands esi parvenue à renverser le trône? Que le peuide, opprimé par ses nouveaux mnîiies, se repeni bientôi d'avoir assi> une niullitudede lyrans à la place d'un roi légiiime. S ms égird au prétendu parioiisme doutées hoiwmes s'étaient couverts, il finit pai chasser la faction honteu-e; et l'Etat, selon sa position morale, se change en républitjue ou retourne à la monarchie ^.
Une troisième source de la constitution populaire ehtz les Grecs mérite surtout d être connue, parce qu elle découle essentiellement de la poliiicpie, et qu elle n'.i pas encore, du moins que je sache, été découverte par les publici-les : je veux dire l'actroissement du pouvoir <les Amphiclyons. Cette assemblée fédérative, instituée par le troi^ièule roi d'Athènes ', étendit peu à peu son autorité sur toute li Grèce ^. Or, par le principe, il ne peut y avoir deux souverains dans un Eiat. Une monan liie n'e>t plus, là où il y a une convention souveraine en unité. Que si ion dit (jue le conseil a[uphiciyoni(|ue n'avait que le droit de [-roposition, et re-semblail, dans .ses rapports, aux diètes d'Allemagne, c'est l'aule d'avoir lemarqué que,
Ce n'étaient pas les envoyés des princes qui composaient l'assemblée, mais les dépu'és des peuples';
Qu une telle convei.lion était propre à faire naître aux nations qu'elles repré- Semaienl l'idée d'S formes répulilieaines;
Enfin que les Amphictyons, favoiisés de l'opinion publique, devaient, tôt ou tard, par cd anibiiicux esprit de corps naturel à toute sociiUé particulière, s'arroger des droits hors de leur institution ; et que conséquemmenl les monarchies devaient aussi cesser tôt ou tard*.
Mais la grande el générale ratson de l'établissement des républiques en Grèce est qu en elïél ces répnbli(|(ies ne furent jamais de vraies monarchies ^;je m'expliquerai par la suite sur cet impoilaut sujet*.
de rigueur. Pourquoi rarislocrolie est-elle disposée à mettre des obstacles an pouvoir u'un seul? L'vsi que son principe naturel est la lib Tié, comme le principe naturel de la démocratie est l'égalité. Aussi voyons-nous que Us rois (jui aspirent au despoiisMie déttst* ni l'aristociaiie, et qu'ils recliercbent la faveur populaire, laquelle ils sont sûrs d'obu nir en sacrifiant les riches et les nobles au principe de l'égalilé. Si rarislocraliea souvent attatpié la puissance souveraine, c'est encore [)lus souvent la < émocralie qui a livré la liberté a cdl * puissance. Mais remarquez qu'aussitôt que le monarque est parvenu au despotisme par le peuple, il ne veut plus du peuple et retourne a l'aristocratie qu'il a proscrite; car, si le peuple est bon pour taire usurpei la tyrannie, il ne vani rien pour la maintenir. (N. Ed.)
* Ceci est imprimé en i797: la ()iédiclion s'est vérifiée pour la France. (N. Éd.)
» On ignore le temps précis de l'inslii ulion 'le celte assemblée, el l'on varie égalemeni sur te nom (le son auteur : 1rs uns, tels que t*ausanias, le nonunaienl Âmphiciyon; 1rs aulre.s, leli que Stiaioii, i4t/ts/tt< Kii ^uivaull'opiuion commune, l'époque en reuiuiiicrait verslequiazièuie siècle avant uoUe èie.
2 J£sQU\y.,de fait. Leg.
3 yd.. tôid,; S» RAB , pa?;. 413.
4 D.uis les juf^euienls que le ci»rps amphictyoniquc prononçait contre tel ou tel peuple, il avait le droit d'armer toute la Grèce au soutien de son décret, el de séfiarer le peuple condamné de la communion du temple. Comment une faible monarcliif* aurait-elle pu résister à ce colosse de [uii>sauce populaire, secondé du fanatisme religieux*? (DiOD., lib. xvi; HLur. , tn Themiêt.)
*^ Cette phrase est obscure. Qu'est-ce que des républiques qui ne furent jamais de vraies monarchies? Le fond de la pensée est ceci : les monarchies primitives de
5 A la révolution de Rrulus.
* J'attribue trop de pouvoir au consî'il amphictyoniquc; mais j'aurais dû remarquer qu'il iTufermait dans sa coiisliluliou léuérale le premier germe de la république représentative. (N. Éd.)
386 RÉVOLUTIOAS AIXCiiuNriES.
T< î!es furent les can«es éloignées et immédiates qui conlribuèrrnt au développement de cetie grande révolution. Mais, puisque l'hisloire nous a laissé ignore- par quelle étonnanie suite d idées les liommes, vivant de tout temps sous des monarchies, trouvèrent les principes républicains, disons que quelques oppressions réelles, beaucoup d'imaginaires, la lassitude des choses anciennes ei l'amour des nouvelles, des chances et des ha ards, par qui tout arrive ^, etiliii cette nécessité qu'on appelle la force des choses, produisirent les républiques, sans qu'on sût d'abord distinctement ce que c'était, et l'effet ayaui dans la suite fait analyser la cause, les philosophes se hâièrent d'écrire des piincipes.
Au reste, il serait snpeiflu de faire remarquer aux lecteurs que les sources d'où coula la rtîvolution répubiicaitie en Grèce n'ont rien, ou presque rien de commun avec celles de la dernière révoluiion en France. JNous allons passer maintenant aux consé(iuences de la prenjière. Je ne m'attacherai, comme tous les auties écrivains, qu'a l'iiisloire de Sparte et d'Athènes. Les annales de« autres petites vjlles sont trop peu connues pour intéresser.