‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 11 sur 239 · CCXXXII · texte numérisé non relu

CCXXXII

2 Vireximie.

■^ Dii te servent, per quos et eorum atque cunctorum mortalium communem patrera, universi moriales, quos terra sustinei, mi/le modis concordi discordia veneramur et colimus. {^p. Augustin., ep. xvi, al. xliii, t. II.)

* Ut autem me cultorem tuarum virtutum dignatus es. (Augustin., episU cexxxiii, n<> III.)

" Proindequod de Christo nihil tibi negandiim vel affirmandum putasti, hocitt l»agaai aaimo lemperamentum non invitus acceperim. {^Episc, gcxsxt.)

L'illustre évêque d'Hippone expira à soixante-seize ans , dans sa ville épiscopale assiégée, en plein exercice des devoirs d'un pasteur courageux et charitable. « Il mourut, » dit l'élégant auteur que vous aimerez encore à retrouver, « il mourut les yeux attachés sur cette « cité céleste dont il avait écrit la merveilleuse histoire ^ »

Mais, avant ces lettres d'Augustin , on trouve peut-être un monument encore plus extraordinaire de la tolérance religieuse entre des esprits supérieurs : ce sont les lettres de saint Basile à Libanius , et de Libanius à saint Basile. Le sophiste païen avait été le maître du docteur chrétien à Constantinople. «Quand vous fûtes retourné dans « votre pays, écrit Libanius à Basile, je me disais : Que fait mainte- « nant Basile? Plaide-t-il au barreau? enseigne-t-il l'éloquence? J'ai « appris que vous aviez suivi une meilleure voie : que vous ne vous « étiez occupé qu'à plaire à Dieu, et j'ai envié votre bonheur 2. »

Basile envoie de jeunes Cappadociens à l'école de Libanius sans crainte de les infecter du venin de l'idolâtrie. «Il suffira, lui mande « t-il, qu'avant l'âge de l'expérience ces jeunes gens soient comptéf^ « parmi vos disciples ^. » — « Basile est mon ami , s'écrie Libanius a dans une autre lettre : Basile est mon vainqueur, et j'en suis ravi « de joie 'î. » — «Je tiens votre harangue , dit Basile; je l'ai admirée : a ô Muses ! ô Athènes ! que de choses vous enseignez à vos élèves^ ! »

Est-ce bien l'ennemi de Julien, l'ami de Grégoire de Nazianze, le fondateur de la vie cénobitique \ est-ce bien l'ardent sectateur de Julien, le violent adversaire des moines, l'orateur qui défendait les temples ; sont-ce bien ces deux hommes qui ont ensemble un pareil commerce de lettres ?

Synésius, de la colonie lacédémonienne fondée en Afrique dans la Cyrénaïque, descendait d'Eurysthène, premier roi de Sparte de la race dorique : il était philosophe ; comme saint Augustin dans sa jeunesse, il partageait ses jours entre la lecture et la chasse. Le peuple de Ptolémaïde, en Libye, le demande pour évêque. Synésius déclare qu'il ne se reconnaît point la pureté de mœurs nécessaire à un si saint état ; que Dieu lui a donné une femme, qu'il ne veut ni la quitter, ni s'approcher d'elle furtivement comme un adultère-, qu'il souhaite avoir un grand nombre d'enfants beaux et vertueux. Il ajoutait : «Je

» Traduct. de M. Villemain. {Mit. hisi, et liiL)

2 Ep. cccxxxvi. — EUit. Bened.

3 Ep. cccxxxvii. ,

* Ep. cccxxxviii.

* ii9' CCCHU.

« ne dirai jamais que l'âme soit Ci'éée après le corps-, je ne croirai « jamais que le monde doit périr en tout ou en partie : la résurrec- « tion me paraît une chose fort mystérieuse , et je ne me rends point « aux opinions du vulgaire * . » On lui laissa sa femme et ses opinions, et on le fit évêque. Quand il fut ordonné, il ne put pendant sept mois se résoudre à vivre au milieu de son troupeau -, il pensait que sa charge était incompatible avec sa philosophie ^ il voulait s'expatrier et passer en Grèce 2. On lui laissa sa philosophie, et il resta à Ptolémaïde.

Synésius avait été disciple d'Hypatia , à Alexandrie. Les lettres qu'il lui écrit sont ainsi suscrites : Au philosophe. Au philosophe Hypatia'^, Dans une de ces lettres (et il était alors évêque), il l'appelle sa mère, sa sœur , sa maîtresse '*. Il lui trouve une âme très divine s. Il félicite Herculien de lui avoir fait connaître cette femme extraordinaire qui révèle les mystères de la vraie philosophie 6. Ces relations paisibles s'entretenaient dans un coin du monde, l'an 410 de J.-C, l'année même qui vit entrer Alaric dans la ville éternelle. Gnq ans auparavant, les Macètes et d'autres peuples barbares avaient assiégé Cyrène'. La main de Dieu se montrait dans la nue^ sous cette main, les siècles, les empires, les monuments s'abîmaient, et les hommes poursuivaient le cours ordinaire de leur destinée : en ce temps-là il y avait beaucoup de vie, parce qu'il y avait beaucoup de mort.

Il n'est pas jusqu'aux poëtes dans les deux cultes qui ne gémissent de ne pouvoir chanter aux mêmes fontaines et sur la même montagne. Ausone, de la religion d'Homère , écrit à Paulin , de la rehgion du Christ : « Muses, divinités de la Grèce, entendez cette prière, rendez « un poëte aux muses du Latium ! » Le poëte de la croix répond : « Pourquoi rappelles-tu en ma faveur les muses que j'ai répudiées? « Un plus grand Dieu subjugue mon âme.... Rien ne t'arrachera « de ma mémoire.... Cette àme ne peut t'oublier, puisqu'elle ne peut « mourir 8. »

Le temps , comme vous le voyez , avait usé la violence des partis :

• StN., Ep. LVII. — cv.

• Ep. xcv. — ad Olymp.

• T^ jjtAoaojJW. Tïi fdoaofca'rnoLr'cx.. Ep. XV, p. i72; ep» X, p. 170t 4 M^TÊ/î, xai àSsXf^, xccl $iS6ia)W.Xe. Ep. XVI, p. 173.

• Tîjs ^eoTOTyjs 9oZ ^«x^s. Ep. X, p. 170.

• Ep. cxxxvi, p. 272.

' Ep. CCXV. — CCXLIX.

' YlLLBUAiM. ( Mél. hist. et litt., p. 449.)

les hommes supérieurs, le moment de Faction passé, ne tardent pas à s'entendre -, il est entre ces hommes une paix naturelle qu'on pourrait appeler la paix des talents, semblable à cette paix de Dieu qu'une religion commune établissait entre les vaillants et les forts. Aussi, vers la fin du quatrième siècle et dans les deux siècles suivants, la tendance que les philosophes des deux religions ont à se rapprocher est visible : la haine a disparu^ il ne reste que les regrets. Les contentions n'existent plus que parmi les chrétiens des différentes sectes.

Néanmoins quelques caractères rigides, instruits aux rudes enseignements apostoliques, désapprouvaient ces ménagements : ils condamnaient orateurs et poètes, et méprisaient la délicatesse du langage. Saint Jérôme confesse avec larmes son penchant pour les auteurs profanes-, il expie d'avance par le jeûne, les veilles et les prières, la lecture qu'il se prépare à faire de Cicéron et de Platon. Rutin accuse Jérôme d'un crime énorme : d'avoir occupé certains religieux du mont des Olives à copier les dialogues de Cicéron, et d'avoir, dans sa grotte de Bethléem, expliqué Virgile à des enfants chrétiens.

Les philosophes, après le règne de Julien, avaient cessé de se dis* tinguer de la foule par les habits et les mœurs ; mais la suite des doctrines et la succession des maîtres se prolongèrent bien au delà du règne de l'Apostat. Dans le cinquième et dans le sixième siècle, les chaires publiques à Athènes étaient encore occupées par des païens * : Syrannius fut le prédécesseur de Proclus, qui transmit le doctorat à Marinus, converti du judaïsme samaritain à l'hellénisme. Proclus était auteur d'un double commentaire sur Homère et sur Hésiode, de deux livres de théurgie, de quatre livres sur la République de Platon, de dix livres sur les Oracles, de plusieurs autres traités, et de dix-huit Arguments contre les chrétiens, réfutés par Philoponus^. Marinus nous a laissé la biographie de son maître : alors un saint écrivait la vie d'un saint, un philosophe la vie d'un philosophe-, ils se partageaient la gloire du ciel et de la terre.

Marinus attribue à Proclus une vertu surnaturelle de bienfaisance : il en apporte en preuve la guérison miraculeuse de la jeune Asclépigénie, fille d'Archiadesetde Plutarcha. H remarque que la maison de Proclus touchait au temple d'Esculape^ car, dit-il, Athènes était encore assez heureuse pour conserver dans son entier le temple du

* lontius donne le catalogue de la succession des philosophes athéniens, p. 30i«t 302; De Scriptoribus hist. philosophicœ.

2 Suidas, £ej;. ,voce PtocL; Fabric, de ProcU script, edit.j p. 80,

Sauveur, Platon était pauvre (c'est toujours Marinus qui parle) ; il n'avait qu'un jardin dans l'enceinte de l'Académie, et un revenu de la valeur de trois pièces d'or ; nfàis du temps de Proclus le revenu de l'Académie s'élevait à plus de mille*.

Marinus nous donne encore l'époque certaine de la perte de la fameuse statue de Phidias, la Minerve du Parthénon : échappée aux ravages des Goths, elle n'échappa point à ceux des chrétiens. « Minerve, dit-il, manifesta le grand attachement qu'elle avait pour Proclus, quand la statue de cette déesse, qui jusqu'alors était restée au Parthénon, fut enlevée par ceux qui touchent aux choses qui ne devraient pas être touchées. Quand donc Minerve eut été chassée de son temple, une femme d'une beauté exquise apparut en songe à Proclus ; elle lui commanda de parer ses foyers, eu lui disant : « Minerve veut « habiter et dormir avec toi 2. »

Marinus date la mort de Proclus de l'an 124 à partir de celle de Julien 5 : c'était une ère à l'usage des regrets et de la reconnaissance philosophiques. Les chrétiens comptaient ainsi de l'époque des martyrs.

Plus tard encore, vers l'an 550, nous trouvons Damascius le stoïcien lié d'amitié avec Simplicius et Eulanius. L'aventure de ces derniers philosophes du monde romain mérite d'être racontée.

Damascius de Syrie, Simplicius de Cilicie, Eulanius de Phrygie, Ermias et Diogène de Pliœnicie, Isidore de Gaza, accablés du triomphe de la croix, résolurent de s'expatrier et d'aller vivre chez les Perses. Arrivés dans la contrée des mages, ils trouvèrent que le roi n'était pas un philosophe, que les nobles étaient pleins d'orgueil, que le peuple, rusé et voleur, ne valait pas mieux que le peuple romain. Ils furent surtout révoltés du spectacle de la polygamie, impuissante même à prévenir l'adultère : ils se repentirent et désirèrent rentrer dans leur pays. Chosroës, qui négociait alors un traité

* Phot., Cod., ccxLii, p. 1054: Damasc, in yit. Isidor,

* Marin., m f^ii. Procli, cap. xxx , p. 62. Nous devons à M. Boissonade une excellente édition de la Vie de Proclus par Marinus, et du coninjenlaire inédit de Proclus sur le Cralyle.

Je ne sais si, par rapport à l'histoire de l'art, ce passap;e a jamais été remarqué. Il m'avait échappé dans mon mémoire sur l'histoire de Sparte et d'Allièui^s, dans l'introduction a Yliinéraire de Paris à Jérusalem. M. Qualnmère de Quincy ne le cite point dans son Jupiter Olympien. Il y avait deux statues de Minerve a AU»ènes de la main de Phidias ; celle de la citadelle : elle était de bronze, et l'on apercevait l'aigrette de son casque du cap Sunium ; celle du Parthénon : elle était d'or et d'ivoire. Marinus parle évidemmentde la dernière.

* Marin., in Fit, Procli, cap. xxxyi, p. 73.

avec la cour de Constantinople, y fit généreusement insérer une clause en faveur de ses hôtes : on ne les inquiéta point à leur retour, et ils jouirent en paix à leurs foyers de la liberté de conscience*.

Dans cette agonie d'une société prête à passer, l'assimilation de langage, d'idées et de mœurs, était presque complète entreles hommes supérieurs des deux religions ; mêmes principes de morale, mêmes expressions de salut, de grâce divine-, mêmes invocations au Dieu unique, éternel, au Dieu Sauveur, Quand on lit Synésius et Marinus, Fulgence et Damascius, et les autres écrivains religieux et moraux de cette époque, on aurait peine à déterminer la croyance à laquelle ils appartiennent, si les uns ne s'appuyaient de l'autorité homérique, les autres de l'autorité biblique.

Boëce dans l'Occident, Simplicius dans l'Orient, terminèrent cette série des beaux génies qui s'étaient placés entre le ciel et la terre : ils virent entrer la solitude dans les écoles où le christianisme avait été nourri , et dont il chassa l'auditoire -, ils fermèrent avec honneur les portes du Lycée et de l'Académie des sages. Justinien supprima les écoles d'Athènes quarante-quatre ans après la mort de Proclus^. Boëce, chrétien et persécuté, était un philosophe; Simplicius , philosophe et heureux , avait le caractère d'un chrétien. « 0 Seigneur» (dit-il dans la prière qui termine son commentaire de V Enchiridion d'Épictète) -, «ô Seigneur, père, auteur et « guide de notre raison, permets que nous n'oubliions jamais la di- « gnité dont tu décoras notre nature ! Fais que nous agissions comme « des êtres libres; que purifiés de toutes passions déréglées nous « sachions, si elles s'élèvent, les combattre et les gouverner! Guidé a par la lumière de la vérité, que notre jugement nous attache aux « choses véritablement bonnes! Je te supplie, ô mon Sauveur ! de « dissiper les ténèbres qui couvrent les yeux de nos âmes, afin <t que nous puissions, comme le dit Homère, distinguer et l'homme a et Dieu. »

Boëce enfermé dans un cachot à Ticinum (Pavie) se plaint du changement de sa fortune et des malheurs de sa vieillesse : les iMuses l'environnent dans des vêtements de deuil. Tout à coup une femme majestueuse se montre à lui ; ses regards sont perçants, ses couleurs

' Agathias, lib. II, p. 69 et seq. ; Scidas, voce n/îSîSets; Brcckrr, Hist. crit. de laphilosoph., t. II, p. 451.

2 JoAN. IVlATT., t. II, p. 187; Aleman., p. 106.

510 ÉTUDES mSTORTCfUES;

brillantes. Elle est jeune, et pourtant on voit que sa naissance a précédé celle des hommes du siècle : tantôt elle ne paraît pas s'élever au-dessus de la taille commune, tantôt son front touche aux nues et se cache aux regards des mortels. Un tissu d'une matière incorrup* tible forme sa robe-, l'éclat de, cette robe est légèrement adouci par une espèce de teinte semblable à celle que le temps répand sur les vieux tableaux. Cette femme tient un livre dans sa main droite, un sceptre dans sa main gauche. Dès qu'elle aperçoit les Muses dictant des vers à la douleur de Boëce, elle chasse ces courtisanes, qui, loin de fermer les blessures, les tiennent ouvertes avec un poison subtil. Ensuite elle s'assied sur le lit du prisonnier et lui adresse ces paroles : «Est-ce donc toi que j'ai nourri de mon lait, que j'ai € élevé avec un si tendre soin ? toi dont j'avais fortifié l'esprit et le € cœur, tu te serais laissé vaincre à l'adversité! Me reconnais-tu? « Tu gardes le silence ! » La divinité essuie avec un pan de sa rob© les larmes qui roulent dans les yeux de Boëce : aussitôt il reconnaît la mère féconde des vertus, son amie céleste, la Philosophie. Elle donne ses dernières leçons à son élève-, elle lui répète que le souverain bien ne se trouve qu'en Dieu, et, comme Simplicius, la Philosophie, ou plutôt Boëce, s'écrie : « Etre infini ! source de tous les biens ! a Dieu sauveur ! élevez nos âmes jusqu'au séjour que vous habitez ! « répandez sur nous celte lumière qui seule peut donner à nos yeux « la force de vous contempler ! »

Y a-t-il rien de plus beau et en même temps de plus semblable que ces derniers accents de Simplicius et de Boëce? A cette époque le christianisme était philosophique-, il rétrograda, il devint monacal par l'ignorance et les malheurs répandus sur la terre : c'est précisément ce qui fit sa force. Le temps de la barbarie couva les germes de la société moderne, et son incubation fut d'une énergie prodigieuse. Le christianisme, philosophique trop tôt à la suite d'une vieille civilisation qui n'était pas née de lui, se serait épuisé-, il fallait qu'il traversât des siècles de ténèbres, qu'il fut lui-même l'auteur de la civi. lisation nouvelle, pour arriver à son âge philosophique naturel, âge qu'il atteint aujourd'hui.

Entre Platon et saint Augustin, entre Socrate et Boëce, s'accomplit une des grandes périodes de l'histoire de l'esprit humain . Les maîtres de la sapience païenne remirent, en se retirant, le style et les tablettes aux maîtres de la science évangélique. Le principe de la philosophie ne périt point, parce qu'aucun principe ne se détruit, parce

que la philosophie est à la fois la langue de l'esprit, et la haute région où rame habite à part de son enveloppe. La théologie s'assit sur les oancs que la philosophie abandonnait, et la continua. Les systèmes d'Aristote et de Platon, la forme et l'idée, divisèrent toujours les intelligences, jusqu'au temps où les ouvrages du Stagyrite, rapportés à l'Europe par les Arabes, renouvelèrent la doctrine des péripatéticiens et enfantèrent la scolastique. La branche gourmande du christianisme, l'hérésie, qui ne cessa de pousser avec vigueur, reproduisit de son côté le fruit philosophique dont le germe l'avait fait naître.

En lisant le récit de la spoliation des temples sous le règne de Théodose, vous aurez cru assister à la destruction des églises, perpétrée de nos jours. Mais l'écroulement de nos églises n'a point amené la chute de la religion du Christ, tandis que la religion de Jupiter, ruinée d'ailleurs, disparut avec ses temples. La vérité ne tient point à une pierre, elle subsiste indépendamment d'un autel : Terreur ne peut vivre si elle n'est enfoncée dans les ténèbres d'un sanctuaire. Le christianisme, au temps de Théodose et de ses fils, se trouvait prêt à remplacer le paganisme : le christianisme n'a point d'héritier dans notre siècle. La philosophie humaine qui se présenterait pour succéder à la foi, ainsi qu'elle s'offrit pour tenir lieu de l'idolâtrie, qu'aurait-elle à nous donner? Une théurgie? Qui l'admeUrait? Et cette théurgie que cacherait-elle sous ses voiles, sinon ces mêmes vérités de l'essence divine, que les enseignements publics de l'Église ont mises à la portée du vulgaire? Les mystères des initiations sont révélés à la foule dans le symbole que répète aujourd'hui l'enfant du peuple.

Si l'on imaginait d'étabhr autre chose que les vérités reçues de la foi, le panthéisme, par exemple, le pourrait-on? Le christianisme est la synthèse de l'idée religieuse; il en a réuni les rayons : le panthéisme est l'analyse de la même idée; il en disperse les éléments. Chacun aura-t-il à ses foyers une petite fraction de la vérité divine., dont il se fera unDieu pour sa consommation particulière? Les pénates, les fétiches. Les manitous, les œnones, les génies, ressusciteraient-ils ? L'idolâtrie reviendrait-elle encore une fois par cette route fausser la société? Y aurait-il autant d'autels que de familles? autant de prêtres, de cérémonies, de rites, que d'imaginations pour les inventer? La pluralité des religions privées remplaceraitrelle l'unité de la religion publique? Auraitrelle le même eïïet sur l'homme? Quel

chaos que le mouvement et rexercice de ces cultes infinis et divers ! Toutes les bizarreries, tous les désordres d'esprit et de mœurs qui ont décrédité les sectes philosophiques et les hérésies, revivraient ; toutes les aberrations sur la nature de Dieu renaîtraient Qu'est-il, œ Dieu? est-il éternel? a-t-il créé la matière? existe-t-il à part auprès d'elle 7 est-il une source d'où sortent et où rentrent les intelligences? La matière même existe-t-elle ? L'univers est-il en nous ? hors de nous ? Qu'est-ce que l'esprit? effet ou cause? Ira-t-on jusqu'à supposer, dans un nouveau système, que Dieu n'est pas encore complet, qu'il se forme chaque jour par la réunion des âmes dégagées des corps -, de sorte que ce ne serait plus Dieu qui aurait formé l'homme, mais les hommes qui seraient les créateurs de Dieu? Et comment revêtirezvous d'une forme sacrée, pour remplacer la forme chrétienne, ces allégories, ces mythes, ces rêveries, ces vapeurs des esprits défectueux, nébuleux et vagues, qui cherchent la religion et qui n'en veulent pas? Le mysticisme, l'éclectisme ou le choix des vérités dans chaque système, peuvent-ils devenir un culte? ces vérités sont-elles évidentes , et tous les esprits consentent-ils aux mêmes abstractions métaphysiques?

Enfin tout système philosophique, en s'implantant dans les ruines du christianisme, ne trouverait plus pour véhicule populaire le moyen qui se rencontra autrefois : la prédication de la morale universelle. L'Évangile eut à développer ces grands principes de liberté et d'égalité qui, connus de quelques génies privilégiés, étaient ignorés des nations et combattus par les lois. Aujourd'hui l'ouvrage est accompli : la philosophie peut recommander une réforme, mais elle n'a aucun renseignement nouveau à propager. Comment alors, sans la ressource d'une morale à établir, déterminerez- vous les hommes à changer les mystères chrétiens contre d'autres mystères, aussi difficiles à comprendre?

Ces choses étant impossibles, on n'aperçoit réellement derrière le christianisme que la société matérielle -, société bien ordonnée , bien réglée, jusqu'à un certain point exempte de crimes, mais aussi, bien bornée, bien enfantine, bien circonscrite aux sens polis et hébétés. Lorsque dans la société matérielle on pousserait les découvertes physiques et les inventions des machines jusqu'aux miracles, cela ne produirait que le genre de perfectionnement dont la machine même est susceptible. L'homme, privé de ses facultés divines, est indigent et triste -, il perd la plus riche moitié de son être : borné à sou corps,

qu'il ne peut ni rajeunir ni faire vivre, il se dégrade dans l'échelle de l'intelligence. Nous deviendrions, par l'absence de religion, des espèces d'Indiens ou de Chinois. La Chine et l'Inde, l'une par le matérialisme, l'autre par une philosophie pétrifiée, sont de véritables nations-momies : assises depuis des milliers de siècles, elles ont perdu l'usage du mouvement et la faculté de progression, semblables à ces idoles muettes et accroupies, à ces sphinx couchés et silencieux qui gardent encore le désert dans la Tliébaïde.

Religieusement parlant, on est obligé de conclure de ces investigations impartiales qu'il n'y a rien après le christianisme.

Mais si le christianisme tombe comme toute institution que l'homme a touchée, et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature -, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire ? Le mal est sans remède. Je ne le pense pas. Le christianisme intellectuel, philosophique et moral, a ses racines dans le ciel, et ne peut périr ^ quant à ses relations avec la terre, il n'attend pour se renouveler qu'un grand génie. On aperçoit très-bien aujourd'hui la possibilité de la fusion des diverses sectes dans l'unité catholique^ mais la première condition pour arriver à la recomposition de l'unité, c'est l'affranchissement complet des cultes. Tant que la religion catholique sera une religion soldée, dépendante de l'autorité pohtique et de la forme variable des gouvernements ^ tant qu'elle continuera d'être gênée dans ses mouvements, entravée dans ses assemblées particulières et générales, contaminée dans ses chaires et ses écoles par l'argent du fisc-, en un mot, tant qu'elle ne retournera pas au pied et à la liberté de la croix, elle languira dégénérée.

Le tableau de la chute du polythéisme et de la destruction des écoles philosophiques aurait été mal aperçu s'il s'était déroulé lentement dans l'ordre chronologique du récit : le triomphe complet de la religion chrétienne, sous le règne de Théodose, indiquait la place où ce tableau devait être exposé. Reprenons la suite des faits politiques et militaires.

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