‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 10 sur 239 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le combat moral et intellectuel se termina de la même manière que le combat politique. Après le sac de Rome, l'idolâtrie accusa

* ibid.

* Ibid.y lib. V, cap. XXIII, p. 63.

' ZosiM., lib. V, p. 827.

* PooT., cap. ccLxii, p. 1040.

* D'Agincourt, Monuments du moyen Age à Rome.

* BONIF., Episi. ad Sarran.; et D. iUlART., Thés, Anecd,

les fidèles d'être la cause de toutes les calamités publiques, accusation qu'elle avait souvent reproduite, et qu'elle renouvelait à sa dernière heure. Des chrétiens faibles joignaient leur voix à celle des païens, et disaient : « Pierre, Paul, Laurent, sont enterrés à Rome, « et cependant Rome est saccagée ^ » Pour réfuter cet argument rebattu, saint Augustin composa le grand ouvrage de la Cité de Dieu, Son but, en relevant la beauté, la vérité et la sainteté du christianisme, est de prouver que les Romains n'ont dû leur perte qu'à la corruption de leurs mœurs et à la fausseté de leur religion. Il les poursuit leur histoire à la main.

« Vous dites proverbialement : « Il ne pleut pas, les chrétiens en « sont la cause. » Vous oubliez donc les fléaux qui ont désolé l'empire avant qu'il se soumît à la foi? Vous vous contiez en vos dieux : quand vous ont-ils protégés? Les Barbares, respectant le nom de Jésus-Christ, ont épargné tout ce qui s'était réfugié dans les églises de Rome : les guerres des païens n'offrent pas un seul exemple de cette nature ^ les temples n'ont jamais sauvé personne. Au temps de Marins, le pontife Mutins Scévola fut tué au pied de l'autel de Vesta, asile réputé inviolable, et son sang éteignit presque le feu sacré. Rome idolâtre a plus souffert de ses discordes civiles que Rome chrétienne du fer des Goths ^ Sylla a fait mourir plus de sénateurs qu'Alaric n'en a dépouillé.

« La Providence établit les royaumes de la terre ^ la grandeur passée de l'empire ne peut pas plus être attribuée à l'influence chimérique des astres qu'à la puissance de dieux impuissants. La théologie naturelle des philosophes ne saurait être opposée à son tour à la théologie divine des chrétiens, car elle s'est souvent trompée. L'école italique que fonda Pythagore, l'école ionique que Thaïes institua, sont tombées dans des erreurs capitales. Thaïes, appliqué à l'étude de la physique, eut pour disciple Anaximandre-, celui-ci instruisit Anaximène, qui fut maître d'Anaxagore, et Anaxagore de Socrate, lequel rapporta toute la philosophie aux mœurs. Platon vint après Socrate et s'approcha beaucoup des vérités de la foi.

« Mais comment est-il que les chrétiens, tout en prétendant n'adorer qu'un seul Dieu, élèvent des temples aux martyrs? Le fait n'est point exact. Notre respect pour les sépulcres des confesseurs est un hommage rendu à des hommes témoins de la vérité jusqu'à

" AUG., tye»Tn.,p. 1200.

mourir : mais qui jamais entendit un prêtre, officiant à l'autel de Dieu sur les cendres d'un martyr, prononcer ces mots : «Pierre, « Paul et Cyprien, je vous offre ce sacrifice? »

« Les païens se glorifient des prodiges opérés par leur religion : Tarquin coupe une pierre avec le rasoir -, un serpent d'Épidaure suit Esculape jusqu'à Rome • une vestale tire une galère avec sa ceinture -, une autre puise de l'eau dans un crible : sont-ce là des merveilles à comparer aux miracles de l'Écriture? Le Jourdain, suspendant son cours, laisse passer les Hébreux ; les murs de Jéricho tombent devant l'arche sainte. Ah! ne nous attachons point à la cité de la terre-, tournons nos pas vers la cité du ciel qui prit naissance avant la création du monde visible.

« Les anges sont les premiers habitants de cette cité divine ^ ils tiennent du ciel et de la lumière; car au commencement Dieu fit le ciel , et il dit : Que la lumière soit faite. Dieu ne créa qu'un seul homme -, nous étions tous dans cet homme. Il répandit en lui une âme douée d'intelligence et de raison, soit qu'il eût déjà créé cette âme auparavant, soit qu'il la communiquât en soufflant contre la face de l'homme dont le corps n'était que limon. Il donna à l'homme une femme pour se reproduire ; mais, comme toute la race humaine devait venir de l'homme, Eve fut formée de l'os, de la chair et du sang d'Adam.

« L'homme à qui le Seigneur avait dit: «Le jour que vous man- « gérez du fruit défendu, vous mourrez, » mangea du fruit défendu, et mourut. La mort est la peine attachée au péché. Mais si le péché est effacé par le baptême, pourquoi l'homme meurt-il à présent? Il meurt afin que la foi, l'espérance et la vertu ne soient pas détruites.

« Deux amours ont bâti, les deux cités : l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu a élevé la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même a édifié la cité céleste. Gain, citoyen de la cité terrestre, bâtit une ville ^ Abel n'en bâtit point: il était citoyen de la cité du ciel, et étranger ici-bas. Les deux cités peuvent s'unir par le mariage des enfants des saints avec les filles des hommes à cause de leur beauté : la beauté est un bien qui nous vient de Dieu.

« Les deux cités se meuvent ensemble : la cité terrestre, depuis les jours d'Abraham, a produit les deux grands empires des Assyriens et des Romains; la cité céleste arrive, par le même Abraham, do David à Jésus-Christ. Il est venu des lettres de cette cité sainte dont nous sommes maintenant exilés ; ces lettres sont les Écritures

Le roi de la cité céleste est descendu en personne sur la terre pour être notre chemin et notre guide.

« Le souverain bien est la vie éternelle -, il n'est pas de ce monde : le souverain mal est la mort éternelle, ou la séparation d'avec Dieu. La possession des félicités temporelles est une fausse béatitude , une grande infirmité. Le juste vit de la foi.

« Lorsque les deux cités seront parvenues à leurs fins au moyen du Christ , il y aura pour les pécheurs des supplices éternels. La peine de mort sous la loi humaine ne consiste pas seulement dans la minute employée à l'exécution du criminel , mais dans l'acte qui l'enlève à l'existence : le juge éternel retranche le coupable de la vivante éternité, comme le juge temporel retranche le coupable du temps vivant. L'Éternel peut-il prononcer autre chose que des arrêts éternels?

« Par la même raison , le bonheur des justes sera sans terme. L'âme toutefois ne perdra pas la mémoire de ses maux passés : si elle ne se souvenait plus de son ancienne misère, si même elle ne connaissait pas la misère impérissable de ceux qui auront péri , comment chanterait-elle sans fin les miséricordes de Dieu, ainsi que nous l'apprend le Psalmiste? Dans la cité divine cette parole sera accomplie : Demeurez en repos; reconnaissez que je suis Dieu; c'est-à-dire qu'on y jouira de ce sabbat, de ce long jour qui n'aura pas de soir, et où nous reposerons en Dieu. »

Cet ouvrage du Platon chrétien est empreint de la mélancolie la plus profonde : on y sent une âme tendre, inquiète, regrettant peutêtre des illusions , et dont les vagues sentiments passent à travers un esprit abstrait et une imagination mystique. Celui qui , jeune encore, s'était confessé avec tant de charme d'avoir demandé la pureté , mais pas trop tât^y d'avoir désiré d'aimer'^; celui qui avait dit : «Lors- « que vous m'aurez connu tel que je suis, priez pour moi ^ ;» le père d'Adéodat répand sur les pages échappées à sa vieillesse ce dégoîit de la terre, bonheur des saints, et partage des infortunés. Le spectacle des calamités publiques contribuait sans doute à attrister le génie d'Augustin : quel temps pour écrire que les années qui séparent Alaric de Genseric , second destructeur de Rome et de Cartage-, que les années qui s'écoulèrent entre le sac de la ville éternelle par les Goths et le sac d'Hippone par les Vandales !

* Confes., lib. viii, cap. vu, num. xvil.

* Ifnd.^ lib. III et IV.

* AuG., epist, ccxxxi, num. ti.

Volusien, homme d'une famille puissante à Carthage, avait mandé à saint Augustin qu'un de ses amis manifestait le désir de trouver un chrétien capable de résoudre certaines difficultés relatives au nouveau culte. Saint Augustin, dans une réponse affable et polie, lui envoie une sorte d'abrégé de la Cité de Dieu,

Le même Père entretient une correspondance avec la population païenne de Madaure : « Réveillez-vous , peuples de Madaure , mes « parents! mes frères* !... Puisse le vrai Dieu vous convertir à la « foi , vous délivrer des vanités de ce monde ! » Un évéque, un contre versiste ardent, saint Augustin, appelle des idolâtres ses parents^ ses frères.

Quelques années auparavant il avait eu un commerce de lettres avec Maxime, grammairien dans cette même ville de Madaure : Maxime l'avait prié de laisser de côté son éloquence et les subtils arguments de Chrysippe, pour lui dire quel était le Dieu des chrétiens. « Et à présent , homme excellent 2, qui as abandonné ma com- « munion, cette lettre sera jetée au feu ou détruite d'une autre « manière. S'il en est ainsi , un peu de papier périra , mais non ma

« docli'ine Puissent les dieux te conserver ! les dieux par qui les

« peuples de la terre adorent en mille manières différentes, dans un « harmonieux discord , le père commun de ces dieux et des hom- « mes 5. » Voici le païen qui appelle à son tour les bénédictions du ciel sur la tête d'un chrétien.

Longinien écrit ces mots à saint Augustin : « Seigneur et honoré « père, quant au Christ, en qui tu crois, et l'esprit de Dieu par qui € tu espères aller dans le sein du vrai, du souverain , du bienheu- € reux auteur de toutes choses , je n'ose ni ne puis exprimer ce que € je pense 5 il est difficile à un homme de définir ce qu'il ne com- « prend pas ^ mais tu es digne du respect que je porte à tes vertus ^. »

Saint Augustin répond : J'aime ta circonspection à ne rien nier, « à ne rien affirmer touchant le Christ^ c'est une louable réserve « dans un païen s. »

< Expergiscimini aliquando, fratres mei et parentes mei Madaurenses. {Epist,

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