MOEURS DES CHRÉTIENS. — AGE HEROÏQUE
Arrêtons-nous pour contempler les vastes ruines que nous venons de traverser. Ce n'est rien que de connaître les dates de leur éboulement, rien que d'avoir appris les noms des hommes employés à cette destruction : il faut entrer plus profondément, plus intimement dans les mœurs, dans la vie des trois peuples chrétien, païen et barbare, qui se confondirent pour donner naissance à la société moderne. Elle va paraître, cette société, puisque l'empire d'Occident estdélruit-, voyons ce que fut le monde ancien dans les quatre siècles qui précédèrent sa mort, et ce qu il était devenu lorsqu'il expira. Commençous par les chrétiens. •
Le christianisme naquit à Jérusalem, dans une tombe que j'ai visitée au pied de la montagne de Sion : son histoire se lie à celle de la religion des Hébreux.
Pendant la durée du premier temple, tout fut renfermé dans la lettre de la loi de Moïse; quand le roi, le peuple, ou quelque partie du peuple, se livraient à l'idolâtrie, le glaive les châtiait.
Sous le second temple, la pureté de la loi s'altéra par le mélange des dogmes exotiques : la synagogue se forma.
La conquête d'Alexandre introduisit à son tour la philosophie grecque dans le système hébraïque. Des écoles juives se constituèrent-, ces écoles, répandues dans la Médie, l'ÉIymaïde, l'Asie mineure, l'Egypte, la Cyrénaïque, l'île de Crète, et jusque dans Rome,
* Vade ad Italiam, vade vilissimis nunc pellibus cooperlus : sed muUiscilo plu* riiuu largiiurus. (Akom. Val., p. 717.)
subirent l'influence des religions, des lois, des mœurs, et de la langue même de ces divers pays. Les livres des Machabées se scandalisent de ces nouveautés :
« En ce temps-là il sortit d'Israël des enfants d'iniquité qui don- « nèreiit ce conseil à plusieurs : Allons, et faisons alliance avec les « nations qui nous environnent. . . , ,
« Et ils bâtirent à Jérusalem un collège à la manière des nations *.
«Les prêtres mêmes.... ne faisaient aucun état de ce qui. était « en honneur dans leur pays, et ne croyaient rien de plus grand « que d'exceller en tout ce qui était en estime parmi les Grecs 2. » •
Il se forma bientôt quatre sectes principales : celle des pharisiens, celle des sadducéens, celle des samaritains, celle des esséniens.
Les pharisiens altéraient le dogme et la loi en reconnaissant une sorte de destin impuissant qui n'ôtait point la liberté à l'homme -, ils se divisaient en sept ordres. Livrés à des imaginations bizarres, ils jeûnaient et se flagellaient-, ils prenaient soin, en marchant, de ne pas toucher les pieds de Dieu, qui ne s'élèvent que de quarante-huit pouces au-dessus de terre. Ils mettaient surtout un grand zèle à propager leur doctrine.
Ce qui distingue les sectes juives des sectes grecques, c'est précisément cet esprit de propagation. La sagesse hellénique se réduisait, en général, à la théorie-, la sagesse juive avait pour fin la pra tique-, l'une formait des écoles, l'autre des sociétés. Moïse avait imprimé une vertu législative au génie des Hébreux, et le christianisme, juif d'origine, retint et posséda au plus haut degré cette vertu.
Les sadducéens s'attachaient à la lettre écrite-, ils rejetaient la tradition, et conséquemmént la science cabalistique : ne trouvant rien sur l'âme dans les livres de Moïse, ils étaient matérialistes, et préféraient Épicure à Zenon.
Les samaritains n'adoptaient que le Pentatcuque, et remontaient à la religion patriarcale.
Les esséniens de la Judée ( qui produisirent les thérapeutes de l'Egypte, secte plus contemplative encore) repoussaient la tradition comme les sadducéens, et croyaient à l'immortalité de l'âme comme les pharisiens. Ils fuyaient les villes, vivaient dans les campagnes, renonçaient au commerce, et s'occupaient du labourage. Ils n'avaient
> Hacuab., Hb. i,cap. I.
f Id.f lib. II, cap. lY.
point d'esclaves et n'amassaient point de richesses : ils mangeaient ensemble, portaient des habits blancs qui n'appartenaient en propre à personne, et que chacun prenait à son tour. Les uns demeuraient dansune maison commune, les autres dans des maisons particulières, mais ouvertes à tous. Ils s^abstenaient du mariage, et élevaient les enfants qu'on leur. confiait. Ils respectaient les vieillards, ne mentaient point, ne juraient jamais. Ils promettaient le silence sur les mystères : ces mystères n'étaient autres que la morale écrite dans la loi.
Les premiers fidèles prirent des esséniens cette simplicité de vie, tandis que les thérapeutes donnèrent naissance à la vie monastique chrétienne.
Mais, d'une autre part, l'essénianisme était la seule secte juive qui n'attendît point le Messie et qui condamnât le sacrifice, en quoi les chrétiens ne la suivirent pas. Une opinion commune reposait au fond de la société Israélite : le sauveur de la race de David, de tout temps promis, était espéré de siècle en siècle, d'année en année, de jour en jour, d'heure en heure ^ homme et Dieu, roi conquérant pour les sadducéens, les caraïtes ou scriptuaires -, sage ou docteur pour les samaritains.
Il y avait encore chez ce peuple un fait qui n'appartenait qu'à ce peuple, je veux dire la grande école poétique des prophètes : commençant auprès du berceau du monde, elle erra quarante ans avec l'arche dans le désert -, école que n'interrompirent point la captivité d'Egypte et celle de Babylone, la conquête d'Alexandre, l'oppression des rois de Syrie , la domination romaine , la monarchie des Hérodes qui implantèrent de force et improvisèrent en Judée une éducation étrangère. Cette école de l'avenir évoquant le passé et dédaignant le présent ne manqua de maîtres ni dans la prospérité, ni dans le malheur, ni sur les rivages du Nil, ni sur les bords du Jourdain, ni sur les fleuves de Babylone, ni sur les ruines de Tyr et de Jérusalem. Et quels maîtres? Moïse, Josué, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel et le Christ, en qui s'accomplirent toutes les prophéties, et qui fut lui-même le dernier prophète.
Lorsqu'il eut paru, les Juifs le méconnurent : ils le regardèrent comme un séducteur. Les deux commentaires de la Mishna, le Talmud babylonien et le Talmud de Jérusalem, donnent de singulières notions du Christ* :
! La Misbna est un recueil des traditions juives, fait vers le milieu du second
« Un certain jour, lorsque plusieurs docteurs étaient assis à la « porte de la ville, deux jeunes garçons passèrent devant eux : l'un « couvrit sa tête, l'autre passa la tête découverte. Éliézer, voyant < l'effronterie de celui-ci, le soupçonna d'être un enfant illégitime-, « il alla trouver la mère qui vendait des herbes au marché, et il « apprit que non-seulement l'enfant était illégitime , mais qu'il était tt né d'une femme impure ^ »
Marie est appelée plusieurs fois dans le Talmud une coiffeuse de femmes.
Les Juifs composèrent deux histoires du Christ sous le titre de Sepher toldos Jeschu : livres des générations de Jésus. Joseph Pandera, de Bethléem, se prend d'amour pour une jeune coiffeuse nommée Mirjan (Marie), fiancée à Jochanan. Pandera abuse de Mirjan-, elle accouche d'un fils, appelé Jehoscua (Jésus). Jehoscua, élevé par Elchanan, devient habile dans les lettres. Les sénateurs que Jehoscua ne voulut pas saluer à la porte de la ville firent publier, au son de trois cents trompettes, que sa naissance était impure. Il s'enfuit en Galilée, revient à Jérusalem, se glisse dans le peuple, apprend et dérobe le nom de Dieu, l'écrit sur une peau 2, s'ouvre la cuisse sans douleur, et cache son larcin dans cette incision. Avec l'ineffable nom Schemheméphoras , il accomplit une foule de prodiges. Jehoscua, condamné à mort par le sanhédrin, est couronné d'épines, fouetté et lapidé -, on le voulait pendre à du bois, mais tous les bois se rompirent parce qu'il les avait enchantés. Les sages allèrent chercher un grand chou^, et l'on y attacha Jehoscua.
siècle de l'ère chrétienne, parle rabbin Juda, fils de Sinnon, appelé b* Saint^cause delà purcié de sa vie, elchel" de l'école bébiaïque a Tibériado en Galilée.
« Ea omnia secnndum cerla docirinae ca|>ila disposait, oi in uninn voUimen rede- « '^\l, oui nomen lioc Mishna, hoc est Siurépusiç y imposuil. » Tela ignea SaUnae. (Wageihkil, pr., p. 55.)
* Cnm aliqnando seniores sedorent in porta (ùrbis) , practerierunt anle ipsos duo piieri, quorum aller capul lex<rat, aller delexerat. Kl de eo quidem, qui capul prdtervr elconlra bonos mores lexerat, pronunliavit R. Elieser, quod essel spurius. . .
Abiiiergoadmatrempueriislius, quam cuin videretsedentem in foro,
et vrnd'iitcm Itgumina Undeapparuit pueruni islum esse non modo
spuriiini, scd et mensiruata?: filium.
2 Veiiii itaque Jésus Nazarenus, et ingressus templum didicit lilteras illas, et scripsil in perjïameno : deinde scidilcarnem ciuris sui, et in incisione illa inclusit diclam c:!arlnlam,et dicendo nomen, nullum sensildolorem, et rediil cutis conlinuo sicul .mie erat.
' Ipso quippe per Schembamephoras adjuraverat omnia ligna ne susciperent eum. Abienwit itaque, et adduxeriint stipilem unius caulis qui non est de lignis, sed de herbis, et suspenderunt eum super eum.
Telle est une des misérables histoires que les Juifs opposaient à la majesté du récit évangélique.
La première Église juive se composa de trois mille convertis. Ces convertis écoutaient les instructions des apôtres, priaient ensemble, et faisaient dans les maisons particulières la fraction du pain. Ils mettaient leurs biens en commun, et vendaient leurs héritages pour en distribuer le prix à leurs frères. Leur vie , comme je l'ai dit plus haut, était à peu près celle des esséniens.
Cette simplicité se conserva longtemps. Domitien, ayant appris que certains chrétiens juifs se prétendaient issus de la race royale de David, les fit venir à Rome. Questionnés sur leurs richesses, ils répondirent qu'ils possédaient trente-neuf plèthres de terre, environ sept arpents et demi^ qu'ils payaient l'impôt et vivaient de leurs champs-, ils montrèrent leurs mains endurcies par le travail. L'empereur leur demanda ce que c'était que le royaume du Christ ^ ils répliquèrent qu'il n'était pas de ce monde; on les renvoya. Ces deux laboureurs étaient deux évéques. Ils vivaient encore sous Trajan^.
En faisant l'histoire de l'Église, on a confondu les temps -, il est essentiel de distinguer deux âges dans le premier christianisme : l'âge héroïque ou des martyrs, l'âge intellectuel ou l'âge philosophique : l'un commence à Jésus-Christ et finit à Constantin, l'autre s'étend de cet empereur à la fondation des royaumes barbares. C'est de l'âge héroïque que je vais d'abord parler. Je vous le vais montrer tel qu'il s'est peint lui-même et tel que l'ont représenté les païens.
« Chez nous, dit un apologiste, vous trouverez des ignorants, des « ouvriers, de vieilles femmes, qui ne pourraient peut-être pas mon- « trer par des raisonnements la vérité de notre doctrine ; ils ne font « pas de discours, mais ils font de bonnes œuvres. Aimant notre a prochain comme nous-mêmes, nous avons appris à ne point frap- « *per ceux qui nous frappent, à ne point faire de procès à ceux qui a nous dépouillent : si Ton nous donne un soufflet, nous tendons a l'autre joue-, si l'on nous demande notre tunique, nous offrons « encore notre manteau. Selon la différence des années, nous regar- « dons les uns comme nos enfants, les autres comme nos frères et
* Necsibi in ppcnnia subsistere, sed in aeslimatione terrae , quod eis esscl in quadraginta minus unojugeribus constituta, quam suis manibus excolentes, vel ipsi alerenlur vel iributa dependerent. Simul et testes ruralis et diurni operis, manus labore rigidas et callisobduratas praeferebant. ïnterrogali vero de Chrislo qiiale sit regnum ejus. . . . responderunt, quod non hujus mundi regnum. (Hbgesip , ap, £useb.f lib. m, cap. xx.)
c nos sœurs : nous honorons les personnes plus âgées comme nos € pères et nos mères. L'espérance d'une autre vie nous fait mépri- « ser la vie présente, et jusqu'aux plaisirs de l'esprit. Chacun de « nous, lorsqu'il prend une femme, ne se propose que d'avoir des « enfants , et imite le laboureur qui attend la moisson en patience. « Nous avons renoncé à vos spectacles ensanglantés, croyant qu'il « n'y a guère de différence entre regarder le meurtre et le commet- « tre. Nous tenons pour homicides les femmes qui se font avorter, et « nous pensons que c'est tuer un enfant que de l'exposer. Nous « sommes égaux en tout, obéissant à la raison sans la prétendre « gouverner*. »
Remarquez que ce n'est pas là une école, une secte, mais une société, fondée sur la morale universelle, inconnue des anciens.
Les repas se mesuraient sur la nécessité, non sur la sensualité: les frères vivaient plutôt de poisson qi^ de viande , d'aliments crus, de préférence aux aliments cuits-, ils ne faisaient qu'un seul repas, au coucher du soleil, et s'ils mangeaient quelquefois le matin, c'était un peu de pain sec. Le vin , défendu aux jeunes gens, était permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle prohibait les riches ameublements, la vaisselle, les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas on chantait des cantiques pieux : le rire bruyant, interdit, laissait régner une gravité modeste.
Après le repas du soir on louait Dieu du jour accordé, puis on se retirait pour dormir sur un Ut dur : on abrégeait le sommeil atin d'allonger la vie. Les fidèles priaient plusieurs fois la nuit, et se levaient avant l'aube.
Leurs habits blancs, sans mélange de couleurs, ne devaient point traîner à terre, et se composaient d'une étoiïe commune : c'était une maxime reçue que l'homme doit valoir mieux que ce qui le couvre. Les femmes portaient des chaussures par bienséance-, les hommes allaient pieds nus, excepté à la guerre-, l'or et les pierreries n'entraient jamais dans leurs parures : déguiser sa tête sous une fausse chevelure, se farder, se teindre les cheveux ou la barbe, semblait chose indigne d'un chrétien. L'usagedu bain n'était permis que pour santé et propreté.
Cependant quelques ornements étaient laissés aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Point d'esclaves, ou le moins possi-
* Athbnagor., ^po/09., irad. deFleury. {Hist. eccl., lib. m, 1. 1, p. 389.)
ble -, point treiinuques , de nains , de monstres , aucune de ces bêtes que les femmes romaines nourrissaient aux dépens des pauvres.
Pour entretenir la vigueur du corps dans la jeunesse , les hommes s'exerçaient à la lutte, à la paume, à la promenade, et se livraient surtout au travail manuel \ le ménage et le service domestique occupaient les femmes. Les dés et les autres jeux de hasard, les spectacles du cirque , du théâtre et de l'amphithéâtre , étaient défendus , comme une source de corruption. On allait à Téglise d'un pas mesuré, en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix était le signe de reconnaissance entre les chrétiens-, ils évitaient pourtant de se saluer dans les rues , de peur de se découvrir aux infidèles. Toutes ces règles étaient visiblement faites en opposition avec la société romaine, et établies comme une censure de cette société.
La virginité passait pour l'état le plus parfait , et le mariage pour être dans l'intention du Créateur. Les vieillards disaient à ce sujet : « Il n'y a point, dans les maladies et dans le long âge , de soins pa- « reils à ceux que l'on reçoit de sa femme et de ses enfants. Atta- « chez- vous à l'âme ^ ne regardez le corps que comme une statue « dont la beauté fait songer à l'ouvrier et ramène à la beauté véri- « table. » On reconnaissait que la femme est susceptible de la même éducation que l'homme, et que l'on pouvait philosopher sans lettres le Grec, le Barbare, l'esclave, le vieillard, la femme et l'enfant : c'était l'espèce humaine rendue à sa nature.
Le chrétien honorait Dieu en tout lieu, parce que Dieu est partout. « La vie du chrétien est une fête perpétuelle ; il loue Dieu en labou- « rant, en naviguant, dans les divers états de la société. » Néanmoins il y avait des heures plus particulièrement consacrées à la prière, comme tierce, sexte et none. On priait debout, le visage tourné vers l'orient, la tête et les mains levées au ciel. En répondant à l'o-. raison finale, on levait aussi symboliquement un pied, comme un voyageur prêt à quitter la terre ^
Dieu, pour les disciples du Sauveur, était sans figure et sans nom : quand ils rappelaient Un , Bon , Esprit , Père , Créateur, c'était par indigence de la langue humaine. L'àme seule, qui est chrétienne d'extraction, trouve intuitivement le vrai nom de Dieu, lorsqu'elle est laissée .i son libre témoignage : toutes les fois qu'elle se réveille, elle Sf'exprime de cette façon dans son for intérieur : « Ce qui plâtra à
* Clem. Alex., Pedar/., lib. i, n, m; iU., m Sirom.
334 ÉTUDES ÎIISTORTQUES.
« Dieu. Dieu me voit. Je le recommande à Dieu. Dieu me le rendra, » Efe l'homme dont l'àme parle ainsi ne regarde pas le Capitole , mais
le ciel ^ .
Le pasteur avait la simplicité du troupeau-, l'évêque, le diacre et le prêtre, dont les noms signifiaient président, serviteur et vieillard, ne se distinguaient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l'autel , arbitras aux foyers, il leur était recommandé d'être tendres, compatissants, pas trop crédules au mal, pas trop sévères, parce que nous sommes tous pécheurs 2. S'ils étaient mariés , ils devaient n'avoir eu qu'une femme -, ils devaient être en réputation de bonnes mœurs, de pères de famille exemplaires, et jouir d'une renommée sans tache , même parmi les païens. «Sous les « épreuves, disait saint Ignace, qu'ils demeurent fermes comme «, l'enclume frappée 5. » Ce même saint , dans les enfers , écrivait à l'Église de Rome : « Je ne serai vrai disciple de Jésus-Christ que « quand le monde ne verra plus mon corps. Priez , afin que je me « change en victime. Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre ■ et Paul -, c'étaient des apôtres , je ne suis rien 5 ils étaient libres , je « suis esclave ^. »
Les évêques étaient choisis dans toutes les conditions de la vie : on voit des évêques laboureurs, bergers, charbonniers. Les diocèses, sorte de républiques fédéra tives , élisaient leurs présidents selon leurs besoins-, éloquents et instruits pour les grandes cités , simples et rustiques pour les campagnes, guerriers même, quand il le fallait , pour défendre la communauté. Aussi fuyait-on ces honneurs à grandes cïiarges -, c'était dans les cavernes , au fond des bois, sur les montagnes; que le peuple chrétien allait chercher et enlever ces princes de la foi. Ils se cachaient, ils se déclaraient indignes, ils répandaient dps larmes-, quelques-uns même mouraient dé frayeur.
Gérés, petite ville d'Egypte, à cinquante stades de'Péluse, avait
' Q;;ocl Deiis dederit. Duus viciet, et Doo commendo, et Deus mihi reddet . . . î)c!nique pionuiUiaiis boc non ad Gapilolinm, sed ad cœlum respicit. (Tkrtull., 'pologeiicus, cap. xvii,»p. 64. Pari, iis, 1657.)
- S. POLYC, Episi.
"^ Sla liruius vclut incus quai verberalur. (Ignat. ad Polyc, p. 206. Genevae, lfi23.)
"^ Tuncero verus Jesu ChrisU discipiilns, cum niundiis nec corpus meum viderit. It (.ecemini Doniinum pro me ut per ha:c insirumenta Dco efficiai» lioslia. Non ut Pi'tvus et Paulus haîc praecipio vobis : illi aposloli Jesu Chrislii ego vero minimus; illi llbcri ulpole servi Dei, ego veiocUaninuni seivus. (Ignati Eyislola ud liomanos, p. 247. Geuevaè, 1623.)
élu pour évêque un solitaire nommé Niiammon : il demeurait dans une cellule dont on avait muré la porte, et s'obstinait à refuser l'épiscopat. Théophile, évêque d'Alexandrie, s'efforça de le persuader : a Demain, mon père, dit l'ermite, vous ferez ce qu'il vous « plaira. » Théophile revient le lendemain, et dit à Niiammon d'ouvrir. «Prions auparavant, » répondit le solitaire du fond de son rocher. La journée se passe en oraison. Le soir on appelle Niiammon à haute voix : il garde le silence -, on enlève les pierres qui bouchaient l'entrée de l'ermitage : le solitaire gisait mort au pied d'un crucifix *.
Les premières églises étaient des lieux cachés, des forêts, des catacombes, des cimetières-, et les autels, une pierre ou le tombeau d'un martyr : pour ornements, on avait des fleurs, des vases de bois, quelques cierges, quelques lampes, à l'aide desquels le prêtre lisait l'Evangile dans l'obscurité des souterrains^ on avait encore des boîtes à secret, pour y cacher le pain du voyageur, que l'on portait au fidèle dans les mines, dans les cachots, au milieu des Uons de l'amphithéâtre.
Tels étaient les chrétiens de l'âge héroïque.
Les païens les considéraient autrement.
Selon eux, ces sectaires grossiers, ignorants, fanatiques, populace demi-nue, prenaient plaisir à s'entourer de jeunes niais et de vieilles folles pour leur conter des puérilités 2. Ils prétendaient que les Galiléens ne voulaient ni donner ni discuter les raisons de leur culte, ayant coutume de dire : « Ne vousenquérez pas^ -, la sagesse « de cette vie est un mal, et la folie un bien. » — « Votre partage, » écrivait Julien *, apostrophant les disciples de l'Évangile, « est la « grossièreté. Toute votre sagesse consiste à répéter stupidement : « Je crois. » La religion du Christ était appelée par les latins insania^y amentia^, demeniia'', stultitia, furiosa opiiiio^, furoris insi-
^ In oralione spiritum Do ivddidii. {Martyr., 6 janvier.)
2 Qui de ullima fi£ce coUeclis lirteiioribiis et mulieribiis credulis... plebem profanas coiijuraliouis inslitiiutit... miseri... ipsi seminudi... maxime iudoctis. (Theop. Jtiiioch., lib. II.; Mindt. Feux, .<fpol.)
3 Mhil perquiras, S(>d duntaxat credilo... Iiumanam hanc sapienliam pro noxia esse habendam; et pro bona ,ft iigique stuUiliam. . . . Malam esse in vila sapienliam. (Orig. cont. Cels,, lib. i.)
* Apud Greg. Naz.
* S. Cyp.. lib. ad Démet.
* Plin., epist. ad 1 raj.
' Tkrt.,^//î., cap. I.
* MiNDT. FkL-
pientia^. Les fidèles eux-mêmes étaient surnommés des demi-morts^ à cause de leurs longs jeûnes et de leurs veilles 2.
Lucien, ou plutôt un auteur inconnu antérieure Lucien, a peint, dans le dialogue satirique Philopatris, une assemblée de ces premiers chrétiens. ^
Critias. « J'étais allé dans une des rues de la ville : j'aperçus une « troupe de gens qui chuchotaient, et qui, pour mieux entendre, « collaient leur oreille sur la bouche de celui qui parlait. Je regar- « dais ces hommes, afin d'y découvrir quelqu'un de connaissance 5 « j'aperçus le politique Craton, avec qui je suis lié dès l'enfance. »
Tricphon. a Je ne sais qui tu veux dire : est-ce celui qui est « préposé à la répartition des tributs? Qu'arriva- t-il?»
Critias. « Je m'approchai de lui après avoir fendu la presse ^ et, « l'ayant salué, j'entr'ouïs un petit vieillard tout cassé, nommé « Caricène, qui commença à dire d'une voix grêle et en parlant du « nez, après avoir bien toussé et craché : Celui dont je viens de « parler payera le reste des tributs^ acquittera toutes les dettes, tant « publiques que particulières, et recevra tout le monde sans s'infor- « mer de la profession,
a Caricène ajouta plusieurs autres futilités, également applaudies « par ceux qui étaient présents et que la nouveauté des choses « rendait attentifs. Un autre frère, nommé Clévocarme, sans cha- « peau ni souliers, et couvert d'un manteau en loques, marmottait « entre ses dents : un homme mal vêtu, venant des montagnes, et
a qui avait la tête rase, me le montra
« . . . Alors un des assistants, à l'œil farouche, me tira par « le manteau, croyant que j'étais des siens, et me persuada à la ce malheure de me trouver au rendez-vous de ces magiciens.
« Nous avions déjà passé le seuil d'airain et les portes de fer^ « comme dit le poëte, lorsque, après avoir grimpé au haut d'un « logis par un escalier tortu, nous nous trouvâmes, non dans la « salle de Ménélas, toute brillante d'or et d'ivoire (aussi n'y vîmes- « nous pas Hélène), mais dans un méchant galetas : j'aperçus des « gens pâles, défaits, courbés contre terre. Ils n'eurent pas plutôt < jeté les regards sur moi, qu'ils m'abordèrent joyeux, me dcman- « dant si je n'apportais pas quelques mauvaises nouvelles ^ ils pa-
* Ac. Proc. Mart. ScilL ' Grbg. Naz, coni, Julian,
ÉTIDFS HISTORIQUES. 357
a raissaicnt désirer des événements fâcheux, et, semblables aux « Furies, ils se gaudissaient des malheurs.
« Après s'être parlé à l'oreille, ils me demandèrent qui j'étais, « quelle ma patrie, quels mes parents
« Ces hommes, qui marchent dans les airs, m'interrogèrent en- « suite sur la ville et sur le monde. Je leur dis : « Le peuple entier « est dans la jubilation, et y sera de même à l'avenir. » Eux, frona çant le sourcil, me répondirent qu'il n'en irait pas ainsi, et qu'il « se couvait un mal que l'on verrait bientôt éclore ,
a Là-dessus, comme s'ils eussent eu cause gagnée , ils commen- « cèrent à débiter les choses où ils se plaisent : que les affaires « allaient changer de face ^ que Rome serait troublée par des divi- « sions^ que nos armées seraient défaites. Ne pouvant plus me con- « tenir, et tout enflammé de colère, je m'écriai : « 0 misérables!... « que les maux par vous annoncés retombent sur vos têtes, puis- « que vous aimez si peu votre patrie ! »
Tricphon. « Que répliquèrent ces hommes à la tête rase, et qui « ont l'esprit de même? »
Critias. « Ils passèrent cela doucement, et eurent recours à « leurs échappatoires ordinaires-, ils prétendirent qu'ils voyaient « ces choses en songe, après avoir jeûné dix soleils et dépensé les « nuits à chanter leurs hymnes.... Alors, avec un faux sourire, ils « se penchèrent hors des lits chétifs sur lesquels ils se reposaient*. »
Cette assemblée, peinte par un ennemi, diffère étrangement du concile de Nicée. Les chrétiens étaient si méprisés à l'époque où fut écrite cette satire, qu'on les mettait au-dessous des Juifs. C'étaient pourtant ces hommes cachés dans un galetas, ces gueux que Ton traînait au supplice aussitôt qu'ils étaient reconnus, ces coupables, non de crime, mais de naissance, ces créatures dégradées à qui l'on ne reconnaissait pas même le droit des plus vils serfs ; c'étaient ces esclaves mis hors la loi qui devaient rendre au genre humain ses lois et ses libertés.
L'embarras des chrétiens devant leurs pères païens offre une res-
* Philopat., cl. dans Bull.,/7is/. de CEiabliss. du Christ., tirée des seuls auteurs juifs cl païens, p. 261.
Lardnkr, Jcivish atid heaten testimonies, etc., t. II, p. 366. J'ai conservé la version de Bullel, en faisant disparaître des contre-sens, des néglig-nces et des obscurités de si} le; le texte est lui-même; fort embarrassé cl n'a aucun rapport avec l'élégance de Lucien. Le P/iilopairis a élé traduit par d'Ablancourt et par Bliû de Sain more.
semblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles : les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes ^ Le christianisme, véritable liberté sous tous les rapports, paraissait, aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux, une nouveauté détestable -, ce progrès de l'espèce humaine était dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. «Dans les maisons particulières on voit, dit Celse, « des hommes grossiers et ignorants, des ouvriers en laine qui se « taisent devant les vieillards et les pères de famille. Mais rencon- € trent-ils à l'écart quelques enfants, quelques femmes, ils les en- « doctrinent ; ils leur disent qu'il ne faut pas écouter ni leurs pères « ni leurs pédagogues ^ que ceux-ci sont des radoteurs, incapables de « connaître et de goûter la vérité. Ils excitent ainsi les enfants à se- « couer le joug^ ils les engagent à se rendre au gynécée, ou dans « la boutique d'un foulon, ou dans celle d'un cordonnier, pour ap- « prendre ce qui est parfait 2. »
Les vertus, conséquence nécessaire du premier christianisme, faisaient haïr ceux qui les pratiquaient, parce qu'elles étaient un reproche aux vices opposés. Un mari chassait sa femme devenue sage depuis qu'elle était devenue chrétienne-, un père désavouait un iils autrefois prodigue et volontaire, transformé par le changement de religion en enfant soumis et ordonné^. Les accusations portées contre les chrétiens étaient l'histoire même de leur innocence : « J'en prends à témoin vos registres, disait Tertuilien, vous qui jugez les criminels : y en a-t-il un seul qui soit chrétien? L'innocence est pour nous une nécessité, l'ayant apprise de Dieu, qui est un maître accompli. On nous reproche d'être inutiles à la vie, et pourtant nous allons à vos marchés, à vos foires, à vos bains, à vos boutiques, à vos hôtelleries. Nous faisons le commerce, nous portons les armes, nous labourons ^. Il est vrai que les trafiquants de femmes perdues,
* Tout ceci était écrit longtemps avant les journées des 27, 28 et -29 juillet. 2 Orig. cont. Cels.
^ Uxorem jaui piidicam, maritus non jam zc olypiis ejccil. Filiiiin subjectum pater rétro pjliiMis abcluavit. (Tertull., .Jiolugeiic., cap. m, t. 11, p. 16. Parisiis, 1648.)
* Ilaqut' non sine foro, non sine inacello,non sine baliuis, tabi'rnis, ollioiiiis,siabulis, nuiidinis veslris, c3elerisqueconnMerc.isc6hal)ilaniii:; liocsecuinm. Navii^amus et nos vobiscnm, et rusticaniur et mercamur. (Tertuî.l., ^-ipologetic., p. 34^ cap. xLii, t. II.)
•ÉTUDES T'ÏF'TO-ÏQUE? 359
que les assassins, les empoisonneurs, les magiciens, les aruspices, les devins, les astrologues, n'ont rien à gagner avec nous*. » '
On accusait les chrétiens d'être une faction , et ils répondaient : a La faction des chrétiens est d'être réunis dans la même religion, « dans la même morale, la même espérance. Nous formons une « conjuration pour prier Dieu en commun et lire les divines Ecri- « tures. Si quelqu'un de nous a péché, il est privé de la commuer nion , des prières et de nos assemblées jusqu'à ce qu'il ait fait pé- « nitence. Ces assemblées sont présidées par des vieillards dont la « sagesse a mérité cet honneur. Chacun apporte quelque argent tous c les mois, s'il le veut ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et à enter- « rer les pauvres , à soutenir les orphelins , les naufragés , le's exilés, « les condamnés aux mines ou à la prison , pour la cause de Dieu. « Nous nous donnons le nom de frères^ nous sommes prêts à mou- « rir les uns pour les autres. Tout est en commun entre nous , hors « les femmes. Notre souper commun s'exphque par son nom d'agape, « qui signifie charité'^, »
La congrégation apostolique embrassait alors le monde civilisé comme une immense société secrète qui s'avançait vers son but , en dépit des proscriptions et de la folle inimitié de la terre. Dès l'âge héroïque du christianisme, on entrevoit les changements radicaux que cette religion allait apporter dans les lois : c'était la philosophie mise en pratique. En attendant l'abolition de l'esclavage par des transformations graduelles, l'émancipation du sexe féminin commençait.
Les femmes parurent seules au pied de la croix-, Jésus Christ pendant sa vie pardonna à leur faiblesse , et ne dédaigna pas leur hommage : il les affranchit dans la personne de Marie, sa divine mère.
Des femmes suivaient les apôlres pour les servir, comme Madeleine et les autres Maries avaient suivi le Christ^. Saint Paul salue à Rome les femmes de la maison de Narcisse.
* Plane coiiStebor si forte vere de slerilitale cliristianorum conqueri possunt. Prinii (Miint lenones, pci-ducloius, a(|uai!oli. Tiini sicarii, veneDarii, magi. Iiem arus|)iC(S,arioli, rnallicmalici. Ilis iniiiicliiosos esse luagiius fruciusefl.(TKRTDLL., Apolocjeiic, cap. xmi, p. 353.)
2 Tkktull., Apolocjeiiu.
^ 55. Eiant aulcin ibi mulieres mullae a longe, quae secnlac eiaiu Jesiini a Galilaea, minislrantes ei.
56. liiier qnas crat "^raria Vagflalene, el IMaiia Jacobi, et Joseph luaier
{^Evung. secuuduin AJatthœum, cap. xxvii, v.55, 56.)
360 ÉTUDES ÎIîSTOrJQUES.
Les femmes eurent une relation immédia le avec l'Église, en vertu de rinstitution des diaconesses. La diaconesse devait être chaste, sobre et fidèle. Les veuves choisies pour cette fonction ne pouvaient compter moins de soixante ans; elles devaient avoir nourri leurs enfants , exercé l'hospitalité , lavé les pieds des voyageurs , consolé les affligés ^
Les instructions des apôtres et des premiers Pères montrent de quelle importance étaient les femmes, à la naissance même de la société chrétienne. Terlullien écrivit deux livres sur leurs ornements et l'usage de leur beauté. « Rejetez le fard, les faux cheveux, les « autres parures-, vous n'allez point aux temples, aux spectacles, « aux fêtes des gentils. Vos raisons pour sortir sont sérieuses : visi- « ter les frères malades , assister au saint sacrifice, écouter la parole « de Dieu^. Secouez les délices pour ne pas être accablées des per- « sécutions. Des mains accoutumées aux bracelets supporteraient « mal le poids des chaînes -, des pieds ornés de bandelettes s'accom- « modéraient peu des entraves ^ une tête chargée de perles et d'éme- « raudes ne laisserait pas de place à l'épée^. »
Les vierges ne devaient paraître à l'église que voilées jusqu'à la ceinture : une pension leur était accordée ainsi qu'aux veuves.
Dans le traité ad Uxorem, on voit paraître la femme toute différente de la femme de l'antiquité, et telle qu'elle est aujourd'hui. C'est en même temps un tableau véritable de ce qui se passait alors dans la communauté générale et dans la famille privée des chrétiens.
Tertullien invite sa femme à ne pas se remarier s'il venait à mourir, surtout à ne pas épouser un inlidèle. Le christianisme, conforme à la nature et à l'ordre, condamnait la polygamie des nations orientales, et le divorce admis par les Grecs et les Romains.
« La femme chrétienne, dit Tertullien, rendra à son mari païen
* 9. Vidua eligalnr non minus sexaginta annoriim , quae fuerit iinius viri uxor.
iO. In operibiis bonis teslimoiiiuni liabens, si (ilios (uincavil, si hos|>iti() rccepit, si sanclonini pedes lavii , si tribulalionem palienlibiis subminisiravil. {Epist. B, Puiili ad Tiiiiolh,, cai>. v, v. 9, 10.)
2 Nan> nt'c teinpla circuitis, ncc spectacula poslulalis, nec festos dies genliliura noslis. Niilta est slriclius prodeumli causa, nsi inibecillis aliquisex fratribus visilandus, nul sacrificium aftcrtur , aut Dei vciburti admiuislralur. (Tkrtdll., de Cuttu faniiutir., lib II, p. 315 l*ari<iis. 15G8.)
' DisciUiondœ ciiini siini dt'licia> quanim mollitia et fliixu fidoi virtus elTominari potcst. Ccï3lerum nescio an manus spalbalio circnmdari solita in durilia catenie slupescore suslincat. Nescio au crus de perisceiio in nervuni se palialurarclari. Timeo ctTvicem, ne margaiilaium el siiiaiagdortim laqueis occupala, locuiu spalbaî non det. (M, iOid.)
ÉTUDFS HTPTOT^TOTTES, 361
« les devoirs de païenne : eJie aura pour lui beauté, parure, proa prelc mondaine , caresses honteuses. Il n*en est pas ainsi chez les « saints : tout s'y passe avec retenue sous les yeux de Dieu*.
« Comment pourra-t-elle (l'épouse chrétienne) servir le ciel ayant « à ses côtés un esclavedu démon chargé de la retenir? S'il faut a aller à Teglise, il lui donnera rendez-vous aux bains plus tôt qu'à « l'ordinaire -, s'il faut jeûner, il commandera un festin pour le même « jour; s'il faut sortir, jamais les serviteurs n'auront été plus occu- « pés2. Ce mari souffrira-t-il que sa femme visite de rue en rue les « frères dans les réduits les plus pauvres? souffrira-t-il qu'elle se « lève d'auprès de lui, afin d'assister aux assemblées de nuit? souf- « frira-t-il qu'elle découche à la solennité de Pâques? la laissera-t-il « se rendre à la table du Seigneur, si décriée parmi les païens? « Trouvera t-il bon qu'elle se glisse dans les prisons, pour baiser la <r chaîne des martyrs, pour laver les pieds des saints, pour offrir « avec empressement aux confesseurs la nourriture^? S'il vient un « frère étranger, comment sera-t-il logé dans une maison étrangère? a S'il faut donner quelque chose, le grenier, la cave, tout sera fermé.
« Quand le mari païen consentirait à tout, c'est un mal d'être a obligé de lui faire confidence des pratiques de la vie chrétienne. « Vous cacherez- vous de lui en faisant le signe de la croix sur votre « lit, sur votre corps, en soufflant pour chasser quelque chose d'im- « monde? Ne croira-t-il pas que c'est une opération magique? ne a saura-t-il point ce que vous prenez en secret , avant toute nourri- « ture? et, s'il sait que c'est du pain, ne supposera-t-il pas qu'il est a tel qu'on le dit -i?
a Que chantera dans un festin la femme chrétienne avec son mari a païen? Elle entendra des hymnes de théâtre : il n'y aura ni men-
' Tariquam sub oculis Dpî modeste et modcrate transiguntur. (Tertull., ad Uxor., lib. II, cap. IV, p. 332.)
- Ul stulio facieuiia osl, ni'ariUisde die condicat ad baloeas.Si jejunia observanda sum, marilus eadeni die couviviunioxera'at. Si proccdcvuiuni crit, nuDquam nia^^is faiiiiliiBoccupaiio adveiiial. {I>l , ibid.)
■^ Qiiis deiiique in solcmnibus.Pa^diîe abnnctantcin st'(Mir: s suslin(>bit? Qiiis ad coiivivium doniinicum illud quod infamat sine sua suspicione diniiUel? Quis in caicerem ad osciilatida vincnla -.arlyris reptarc palielur;' aquam saDCtorum pedibusofferre? (Tertull-, ad Uxor., lib. n. ) '
* Il s'agit de rEucliarislie, et toujours de l'hisloire de l'enfant que devaient manger les cluéliens.
Gain aliquid immundiim flatii exspuis, non magiai aliquid vid(>beris operari? Non scioimarilus quid sccre^to anie omnemcibum gu^tcs? etsisciverit paneni, non ilium credet esse qui dicitur? (ïertoll., ad Uxor., p. 333.)
362 ÉTUDES ÏTISTORIQIES.
« lion de Dieu S ni invocation de Jésus-Christ, ni lecture desÉcria turcs, ni salutation divine.
a L'Église dresse le contrat du mariage chrétien, l'oblation le con- « firme, la bénédiction en devient le sceau, les anges le rapportent « au Père céleste qui le ratifie. Deux fidèles portent le même joug : « ils ne sont qu'une chair, qu'un esprit; ils prient ensemble, ils « jciànent ensemble ^ ils sont ensemble à l'église et à la table de Dieu, a dans la persécution et dans la paix 2.
Les femmes chrétiennes devinrent des missionnaires à leurs foyers, des intelligences du ciel au sein des familles païennes. Vous venez de voir qu'elles étaient chargées de soigner les malades et les pauvres: c'était surtout dans les temps de persécution qu'elles prodiguaient les trésors du zcie. Elles se glissaient dans les prisons, portaient les messages, distribuaient l'argent, pansaient les plaies des torturés, et mouraient elles-mêmes avec un héroïsme au-dessus de ce qu'on raconte des femmes de Sparte et de Rome. Dans leurs vertus, et jusque dans leurs faiblesses, était un charme pour adoucir les persécuteurs : la nourrice de Caracalla et la maîtresse de Commode étaient chrétiennes.
Plus tard, dans l'âge philosophique du christianisme, les femmes, mères, épouses, et filles d'empereurs, étendirent la puissance évângélique, tandis que d'autres femmes, emmenées en esclavage par les Barbares , convertissaient des nations entières ^ ainsi vous l'ai-je dit à propos des Ibériens. Vous avez également appris comment les Hélène et les Eudoxie renversèrent des temples et élevèrent des églises.
Plus tard encore, les vierges unies à Dieu dans les monastères se signalèrent par tous les genres de sacrifices et de dévouement. Saint Jérôme nous a fait connaître Marcelle, Aselle sa sœur, et leur mère Albine; Principia, fille de Marcelle ^ Paule, amie de Marcelle; Pauline, Euslochie, Léa, Fabiole, qui vendit son patrimoine pourfonder le premier hôpital que Rome ait opposé aux monuments de sang et de prostitution : dans celte maison de miséricorde les descendantes des consuls servaient les pauvres et les étrangers, avant devenir
» Qnid marilus siiiis illi , vel marito quid illa cantabil? quae Dei menlio? quœ Chiisli invocalio?(/rf., ibid.)
2 Ecclosia conciliât, et coiifirniat oblalio. Obsictnalum angeli ronnntiant , pater
nto bal)e,l duo in carne uiia, ubi ot nna c;»ro
unus et spiritus. Siniul orant , siniul jejunia Iransignnt. In ecclesia Dei pariter, in counubio Dei pariler, in angustiis, in relrigeriis. {Id., ibid.)
ÉTUDFS HISTORIQUES. 363
mourir pauvres et étrangères dans la grotte de Bethléem. Accomplissement des choses! les femmes, qui adorèrent les premières au fond des catacombes, remplissent les dernières ces églises où elles amenèrent les pères, où elles ne peuvent retenir les fils. Elles pleurèrent au pied du Calvaire qui vit expirer la grande victime ; elles pleurent encore au pied de ce Calvaire j mais celui qu'elles mirent au tombeau est remonté au ciel : il n'y a plus rien sur la croix , rien au saint sépulcre. *
L'émancipation de la femme 7i*est pas encore totalement achevée, surtout en ce qui regarde l'oppression des lois : elle le sera dans la rénovation chrétienne qui commence.
L'ère des martyrs offre un spectacle extraordinaire : chez un même peuple, des hommes et des femmes couraient aux jeux publics dans l'éclat du luxe et de l'enivrement des plaisirs -, et d'autres hommes et d'autres femmes , consacrés à tous les devoirs , faisaient , en répandant leur sang, partie essentielle de ces jeux. L'âge héroïque du paganisme eut ses Hercules guerriers ^ l'âge héroïque du christianisme enfanta ses Hercules pacifiques qui domptèrent une autre espèce de monstres , les vices, les passions , les erreurs : héros dont la victoire était non de tuer, mais de mourir.
De tous les grands fondateurs de religion , Jésus est le seul qui n'ait point été puissant par la naissance, les armes, la politique , la poésie ou la philosophie -, il n'avait ni sceptre , ni épée , ni plume , ni lyre ^ il fut pauvre, ignoré, calomnié, et le premier martyr de son culte. Ses apôtres souffrirent après lui-, leur supplice forma la chaîne qui unit la passion aux passions particulières renouvelées pendant quatre siècles. L'hostie spirituelle était venue remplacer l'hostie matérielle-, mais l'effusion du sang chrétien (qui était le sang même du Christ) ne se dut arrêter que quand l'holocauste païen disparut. Cela explique, d'après les fondements de la foi , la longueur des persécutions : il y eut des victimes chrétiennes à l'amphithéâtre tant qu'il y eut des victimes païennes dans les temples -, l'immolation des premières continua en proportion de celle des secondes : Constantin et ses fils abolirent le sacrifice , et le martyre cessa -, Julien rétablit le sacrifice, et le martyre recommença.
Rendus habiles par le malheur, les chrétiens avaient perfectionné l'art de secourir : point de ruses que la charité n'inventât pour pénétrer dans les cachots, pour corrompre les geôliers, c'est-à-dire pour les faire chrétiens et les conduire avec leurs prisonniers à la mort.
364 ÉTUDES ÏÎISTOFJQUES.
L'histoire du philosophe Pérégrin, qui sebrùla à son détrompe et à jour marqué , nous a transmis une preuve inattendue de ractivité évangcHque.
Pérégrin , en voyageant, s'était donné comme néophyte ^ arrêté en Palestine, les chrétiens se hâtèrent de l'environner. Dès le matin, des femmes, des veuves, des enfants, assiégeaient la prison-, la nuit, quelque prêtre s'introduisait à prix d'argent auprès du philosophe. De toutes les cités de l'Asie affluaient des frères qui , par ordre de la communauté , venaient encourager le prisonnier. « C'est une chose « inouïe, dit Lucien, que l'empressement de ces hommes : quand a quelques-uns d'entre eux sont tombés dans le malheur, ils n'épar- « gnent rien. Ces misérables se figurent qu'ils vivront après leur vie. « Ils méprisent la mort, et plusieurs s'abandonnent volontairement « aux supplices * . »
Dix batailles générales , les dix grandes persécutions , furent livrées, sans compter une multitude d'actions particulières : les femmes brillèrent dans ces combats. Symphorien était conduit au martyre à Autun , dans les Gaules ^ sa mère lui criait du haut des murailles de la ville : Mon fils, mon lils Symphorien, élève ton cœur en haut -, on « ne te ravit pas la vie -, on te la change pour une vie meilleure 2. »
Blandine, esclave, fut la dernière couronnée parmi les confesseurs de Lyon : elle subit les fouets , les bêles, la chaise de fer embrasée : elle allait à la mort comme au lit nuptial, comme au festin de noces ^.
Il y avait en Egypte une autre esclave d'une rare beauté, nommée Potamicnne-, son maître, devenu amoureux d'elle, voulut d'abord la séduire, et ensuite la ravir de force : repoussé par la vertueuse tille, il la livra au préfet Aquila, comme chrétienne. Le préfet invita Potamicnne à céder aux désirs de son maître -, sur son refus , il la condamna à être plongée dans une chaudière de poix bouillante , et la menaça de la faire violer par les gladiateurs. Potamicnne dit : « Par « la vie de l'empereur, je vous supplie de ne pas me dépouiller et « de ne pas m'exposer nue. Que l'on me descende peu à peu dans la
* LuciAN., in Pereg.
2 Nate, nate Symphoriane Siirsiim cor
suspende, fili; hodie libi vila non lollilur, sed mulatur in melius. {y4ci. Martyr, in Symplior.^ p. 72. Parisiis, 1689.)
^ Boala vero Blandina ullima omnium. . . festinal, exsultans, ovans, velul ad ihalamum sponsi invilala , el ad nuptiale couvivium. (Euseb., lib. iv, cap. m, p. 539.)
MvQlHT P^^ ^^^â;ir,l(ic!iiirïk ig'i' ir):P! Fl^.BlPlS.'if'fflK
« chaudière avec mes habits. » Cette grâce lui fut accordée, et Marcelle sa mère subit le supplice du feu ^
La dérision qui se mêlait à la cruauté débauchée n'ôtait rien à la gravité du malheur. Les sept vierges d'Ancyre, abandonnées à l'insolence de quelques jeunes hommes avant d'être noyées, ont effacé par un seul mot ce qui se pouvait attacher d'étrange à l'infortune de leur vieillesse. La plus âgée ôtason voile, et montrant sa tête chenue au jeune homme : «Tu as peut-être une mère blanchie comme moi. « Laisse-nous nos larmes, et prends pour toi l'espérance 2.»
Félicité, matrone romaine d'un rang illustre, fut jugée à mort avec ses sept fils qu'elle encouragea à confesser hardiment.
Symphorose, de Tibur, avait également sept fils j Adrien l'appela devant lui, et l'exhorta à sacrifier ^ elle répondit : « Gétulius, mon « mari, et son frère Amantius, étaient vos tribuns, et ils ont préféré « la mort à vos idoles. » Symphorose, pendue par les cheveux, fut précipitée dans ces cascades qui avaient baigné les courtisanes et rafraîchi le vin dliorace. Les sept fils suivirent leur mère 5.
Un des quarante martyrs de Sébaste avait résisté à la double épreuve de la glace et du feu : les bourreaux, l'oubliant à dessein et le laissant sur la place, espéraient qu'il abjurerait : sa mère le mit de ses propres mains dans le tombereau : «Va, dit-elle, mon fils! achève « ton heureux voyage avec tes compagnons, afin que tu ne te pré- « sentes pas à Dieu le dernier ^^ »
Il n'est rien de plus célèbre dans les Actes sincères que le martyre de Perpétue et de Félicité à Carthage. Perpétue, femme noble, était âgée de vingt-deux ans ^ son père et sa mère vivaient^ elle avait deux frères -, elle était mariée et nourrissait un enfant : Félicité était esclave et enceinte.
Le père de Perpétue, païen zélé, engageait sa fille à sacrifier. « Après avoir été quelques jours sans voir mon père (c'est Perpétue
* Cum venerabili matre Marcella ignis suppliciis consummala est. (Euskb. : lib. VI, cap. V.)
2 Vélum rapliin discerpens ostendebat ei capitis siii canitiem : et haec iiKiuit, Revert Te, fili, nam et tu forsilan matrcm jam canam habes. Et nobis quidem luiserisrelinque lacryinas; libi vero spem habe. {Act. Mart. sincera, p. 360. Parisiis, 1689.)
^ Alia vero die jussit Adrianus imperalor simul omnes septem filios ejus sibi praesenlari et ad trochleas extendi. ( Act. Mart. sincera, p. 29.)
* O nate, inquil, perfice cum tuis conlubernalibus iter beatum, ne udus desis illorum choro, ne reliquis serius Domino praesenieris. {Jet. sine, p. 469. Veron. 1731.)
366 ÉTUDES ÏIISTOiaQUES.
a qui écrit elle-même la relation du commencement de son martyre), a j'en rendis grâces au Seigneur, et son absence me soulagea. Ce « fut dans ce peu de jours que nous fûmes baptisés : je ne demandai, a au sortir de l'eau, que la patience dans les peines corporelles. Peu « de jours après, on nous mit en prison -, j'en fus effrayée, car je n'a- « vais jamais vu de telles ténèbres. La rude journée* ! Un grand « chaud à cause de la foule. Les soldats nous poussaient. Enfin je « mourais d'inquiétude pour mon enfant. Alors les bienheureux « diacres, Tertius et Pompone, qui nous assistaient, obtinrent, pour « de l'argent, que nous pussions sortir et passer quelques heures en « un lieu plus commode dans la prison. Nous sortîmes-, chacun « pensait à soi : je donnais à teter à mon enfant 2, je le recomman- « dais à ma mère -, je fortifiais mon frère -, je séchais de douleur de « voir celle que je leur causais : je passai plusieurs jours dans ces « angoisses
<iC •....
« Le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon père « vint de la ville à la prison, accablé de tristesse^ il médisait : «xMa « fille, prends pitié de mes cheveux blancs ! aie pitié de moi "^ ! Si je a suis digne que tu m'appelles ton père, si je t'ai moi-même élevée a jusqu'à cet âge, si je t'ai préférée à tes frères, ne me rends pas a l'opprobre des hommes ! regarde ta mère, regarde ton fils qui ne « pourra vivre après toi : quitte cette fierté, de peur de nous perdre « tous^ car aucun de nous n'osera plus parler s'il t'arrive quelque « malheur.»
« Mon père s'exprimait ainsi par tendresse, me baisant les mains, « se jetant à mes pieds, pleurant, ne me nommant plus sa fille, mais a sa dame''. Je le plaignais, voyant que de toute ma famille il serait « le seul à ne se pas réjouir de notre martyre. Je lui dis-pour le con- « soler : « Sur l'échafaud, il arrivera ce qu'il plaira à Dieu : car sachez « que nous ne sommes point en noire puissance, mais en la sienne s. » « Il se retira centriste.
« Le lendemain, comme nous dînions, on vint nous chercher pour « être interrogés. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les quar-
* 0 Diom asporum !
2 Ego infanicni lactabam. [Act. sine. y p. 81.)
3 Miserern, lilia, canis meis : miserere palri ! {Act. «me, p. 82. )
* Et lacrymis non filiam scd dominam vocabat.
* Scilo eniui nos non in nosira poleslale esse constitulos, sed Dei.
a tiers voisins j il s'amassa un peuple infini. Nous montâmes au Iri- « bunal
« Le procureur Hilarien me dit : Épargne la vieillesse de ton père -, « épargne l'enfance de ton fils; sacrifie pour la prospérité des ema pereurs. — Je n'en ferai rien, répondis-je. — Es-tu chrétienne? « me dit-il. Et je répliquai : « Je suis chrétienne ^ » Comme mon « père s'efforçait de me tirer du tribunal, Hilarien commanda qu'on « l'en chassât, et il reçut un coup de baguette-, je le sentis comme si « j'eusse été frappée moi-même, tant je souffris de voir mon père a maltraité dans sa vieillesse ^î Alors Hilarien prononça notre sen- « tence, et nous condamna tous à être exposés aux bêtes. Nous « retournâmes joyeux à la prison. Comme mon enfant avait été ac- « coutume de me teter et de demeurer avec moi, j'envoyai aussitôt « le diacre Pompone pour le demander à mon père : mais il ne le « voulut pas donner 5, et Dieu permit que l'enfant ne demandât plus a la mamelle, et que mon lait ne m'incommodât plus. »
La relalion de Perpétue finit à la troisième des visions qu'elle eut dans son cachot.
a Félicité était grosse de huit mois, et, voyant le jour du spectacle « si proche, elle était fort affligée, craignant que son martyre ne fût « différé, parce qu'il n'était pas permis d'exécuter les femmes grosses « avant leur terme. Les compagnons de son sacrifice étaient sensi- « blemcnt tristes de leur côté de la laisser seule dans le chemin de « leur commune espérance^. Ils se joignirent donc tous ensemble à « prier et à gémir pour elle, trois jours avant le spectacle. Aussitôt « après leur prière, les douleurs la prirent : et comme l'accouche- « ment est naturellement plus difficile dans le huitième mois, son tra- « vail fut rude, et elle se plaignait. Un des guichetiers lui dit : « Tu « te plains, que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes ^? » Elle a accoucha d'une fille qu'une femme chrétienne éleva comme son
a enfant
« Les frères et les autres eurent la permission d'entrer dans la pri- « son et de se rafraîchir avec eux. Le concierge de la prison était dé- « jà converti. Le jour de devant le combat on leur donna, suivant la
' Christiana sum. {^ct. sine, p. 82 et 83.)
- Sic dohii pro scnocla ejus misera'
' S<'d di^r". patcr noliiil.
'' No t;im nonnni sociam quasi comitem solam in via ejusdem spei relinquerenl.
* Quid racles objecta besliis? \^^îct. sine, p. 86.)
368 ÉTUDKS ÎHSTORIQUES.
« coutume, le dernier repas, que l'on appelait le smiper libre K et « qui 'se faisait en public : mais les martyrs le convertirent en une « agape. Ils parlaient au peuple avec leur fermeté ordinaire. . . « Remarquez bien nos visages, disaient-ils, afin de nous reconnaître « au jour du jugement 2.
« Celui du combat étant venu, les martyrs sortirent de la prison « pour l'amphithéâtre comme pour le ciel, gais, plutôt émus de joie « que de crainte. Perpétue suivait d'un visage serein et d'un pas a tranquille, comme une personne chérie de Jésus-Christ, baissant a les yeux pour en dérober aux spectateurs la vivacité ^. Félicité était « ravie de se bien porter de sa couche, pour combattre les bétes. « Étant arrivés à la porte, on les voulut obliger, suivant la coutume, « à prendre les ornements de ceux qui paraissaient à ce spectacle. « C'était pour les hommes un manteau rouge, habit des prêtres de « Saturne ^' ^ pour les femmes, une bandelette autour de la tête, sym- « bole des prêtresses de Cérès. Les martyrs refusèrent ces livrées « de l'idolâtrie
« Perpétue et Félicité furent dépouillées et mises dans des filets « pour être exposées à une vache furieuse. Le peuple en eut horreur 5, « voyant l'une si délicate» et l'autre qui venait d'accoucher : on les « retira, et on les couvrit d'habits flottants. Perpétue fut secouée la « première, et tomba sur le dos : elle se mit en son séant, et, voyant « son habit déchiré par le côté, elle le relira pour se couvrir la a cuisse, plus attentive à la pudeur qu'à la souffrance «. Elle renoua « ses cheveux épars, pour ne pas paraître en deuil, et, voyant Féli- « cité toute froissée, elle lui donna la main afin de l'aider à se rele- « ver^. Elles allèrent ainsi vers la porte Sanavivaria, où Perpétue « fut reçue par un catéchumène nommé Rustique. Alors elle s'éveilla « comme d'un profond sommeil, et commença à regarder autour a d'elle, en disant : « Je ne sais quand on nous exposera à celle va- <c che. » On lui dit ce qui s'était passé : elle ne le crut que lorsqu'elle « vit sur son corps et sur son habit des marques de ce qu'elle avait souf-
* lUa cœna ultima quam liberam vocant.
2 Ul cognoscalis nos in die illo jndiçii.
3 Vii^orem ocjiilornm dejiciens. [Act. sine, p. 77.) ^ Viri quidem sacerdoliim Salurni.
^ llorniil popiilus. ,
^ Ad vciamoiuum femorum adduxit, pudoris potius memor quara do.'ons.
' Sed manuiïï ei tradidit, cl §ublevavit illam.
c fert^ Elle fit appeler son frère, et, s'adressant à lui et à Rustique, € elle leur dit : « Demeurez fermes dans la foi , aimez-vous les uns a les autres, 'et ne soyez point scandalisées de nos souffrances. . . . « Le peuple demanda qu'on les ramenât au milieu de l'amphithéâtre. « Les martyrs y allèrent d'eux-mêmes, après s'être donné le baiser « de paix 2. FéUcité tomba en partage à un gladiateur maladroit qui « la piqua entre les os et la fit crier -, car ces exécutions des bestiai- « res demi-morts étaient l'apprentissage des nouveaux gladiateurs. « Perpétue conduisit elle-même à sa gorge la main errante du con- « fecteur^. »
Dans cette même Carthage , qui rappelait tant d'autres souvenirs, Cyprien remporta la palme due à son éloquence et à sa foi ^ ce premier Fénélon eut la tête tranchée : il se banda lui-même les yeux ; Julien, prêtre, et Julien, diacre, lui lièrent les mains j ses néophytes étendirent des linges pour recevoir son sang.
Longtemps avant lui, Polycarpe, qui gouvernait l'église deSmyrne depuis soixante-dix ans, et qui avait été placé par l'apôtre Jean, fit, d'après l'ordre du consul , son entrée sur un âne dans sa ville épiscopale, comme le Christ dans Jérusalem. Le peuple criait : « C'est « le docteur de l'Asie , le père des chrétiens , le destructeur de nos « dieux; qu'on lâche un lion contre Polycarpe! » Cela ne se put, parce que les combats des bêtes étaient achevés. Alors le peuple cria tout d'une voix : « Que Polycarpe soit brijlé vif! »
Le bûcher préparé, Polycarpe ôta sa ceinture et se dépouilla de ses habits. On le voulait clouer au bûcher comme son maître à la croix-, il déclara que celte précaution était inutile, et qu'il demeurerait ferme -, il fut donc simplement attaché : il ressemblait à un bélier choisi dans un troupeau comme un holocauste agréable et ac ceplé de Dieu'^. Le vieillard regarda le ciel, et dit :
« Dieu de toutes les créatures, je te rends grâces ! Je prends part « au calice de la passion de ton Christ pour ressusciter à la vie éter- « nelle. Je te bénis, je te glorifie par le pontife Jésus-Christ , ton fils
* Quando, inquil, producimur ad vaccam, noscio... Non prius credidit nisi quasdam noias vexalionis in corporo et liabilu suo recognovisset. (.Jci. sine p. 590.)
2 Osculati invicem ut martyrium per solomnia pacls consummarent.
^ Inter cosias piincta oxululavit et errantcm dexteram tirunculi gla-
dialoris ipsain jugiiliini siitim posuit. {/ici. sine, p. 88.)
TaïKiiiam aries insignisex immonso grcge deleclus, ut Lolocauslum gralum et accepluii) Deo.
370 ÉTUDES ÎÎISTOftlQUES.
« bien-aimé, à qui gloire soit rendue, à toi et à l'Esprit saint, dans « les siècles à venir ! Amen ^ . »
Quand il eut dit, le feu fut mis au bûcher-, les flammes se déployèrent autour de la tête du martyr comme une voile de vaisseau enflée par le vent 2. Ses actes portent qu'il ressemblait à de l'or ou de l'argent éprouvé au creuset ^ et qu'il exhalait une odeur d'encens ou d'un parfum vital*. Le confecteur chargé d'achever les bêtes blessées perça Polycarpe : il sortit tant de sang des veines du vieillard qu'il éteignit le feu s.
Pothin , évêque de Lyon , âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, faible et infirme , fut battu , foulé aux pieds, traîné dans l'arène, et rejeté dans la prison, où il rendit l'esprit. Ses compagnons de souffrances semblaient, au milieu des supplices, se guérir d'une plaie par une plaie nouvelle j les exécuteurs , en les tourmentant , avaient moins l'air de bourreaux qui font des blessures que de médecins qui les pansent, tant ces confesseurs étaient joyeux. Plusieurs d'entre eux, du fond des cachots où on les replongea avant de leur donner le coup de la mort , écrivirent en grec le récit de leur martyre. La lettre portait cette suscription : Les serviteurs de Jésus-Christ, qui demeurent à Vienne et à Lyon , en Gaule , aux frères d'Asie et de Phryyie qui ont la même foi et l'espérance dans la rédemption : paix, grâce et yloire de la part de Dieu le père , et de Jésus-Christ Notre- Seigneur^,
Je ne vous parlerai point du martyre de séduction employé après l'inutilité des menaces et des douleurs : dignités, honneurs, fortune, voluptés même essayées par de belles femmes , furent sans succès comme les lions et le feu.
* Deus totius crealurae, tibi gratias ago. In calice passionis Chrisli lui particeps fiam in resurrectioneni viiae a;ternœl Te laudo. te bi'nedico, leglorifico perJt«uni Ghristum dilectum tuum ûliuni pontiticeni : gloria nuac et in secula seculorum ! Amen. (Eoseb., hiat. eccl., lib. iv, p. 73.)
2 Tanquain vélum navigii ventoruni flaiibus lurgescens, caput marlyris undique obvallai. [llnd.)
* Tanquam aurum et argenlum in caniino ignis ;trdore probatuni. {Ibid.)
* Fragrantem odorem iude bauriebamus , velul ex thure odorifero, aut quovis alio aromate. ( Ibid. )
•^ Tunla cruoris copia effluxit ut ignem prorsus exstingueret. (/cf., cap. xv,
* Servi J. G. qui Viennam et Lugdunum Galliœ incolunl, fratribus in Asia et Phrygia qui eamdem nobiscum redi'nî|)lionis fldeni et spem habi'iit, pax, graiia et gloria, a i)eo Pâtre et Chrislo Jesu Domino uostro sit vobis. (Euses., OisL^ lib. v, cap. I, p. 84.)
Il y a de la puissance dans le sang : ces générations de l'âge héroïque chrétien, qui subjuguèrent les classes industrielles, enfantèrent les générations de l'âge philosophique chrétien, qui conquirent à leur tour les hommes de Tintelligence. Cet âge philosophique n'est pas séparé brusquement de l'âge héroïque; il prend naissance dans celui-ci -, ses premiers génies enseignent et meurent sur l'échafaud , mais leui' doctrine règne et triomphe dans leurs successeurs, quand l'heure des confesseurs est passée. Le christianisme philosophique ne détruisit pas non plus le christianisme héroïque , mais les sacritices s'accomplirent d'une autre façon dans les combats contre les hérésiarques, ou sous le fer des Barbares.
SECONDE PARTIE