‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 14 sur 239 · HÉRÉSIES · texte numérisé non relu

HÉRÉSIES

Dans ce second âge du christianisme , la grandeur des moeurs publiques et la sublimité intellectuelle remplacent la vertu des moeurs privées et la beauté morale évangélique. Ce n'est plus TÉglise militante, esclave, démocratique , dans les cachots et dans le sang ; c'est l'Église triomphante , libre , royale, à la tribune et sur la pourpre. Les docteurs succèdent aux martyrs : ceux-ci n'avaient eu que leur foi ; ceux-là ont leur foi et leur génie. La partie choisie du monde païen, qui n'avait cédé ni à la simplicité apostolique ni à l'autorité des bûchers, écoute, s'étonne, et bientôt se rend, en retrouvant dans la bouche des Pères les systèmes des sages plus clairement et plus éloquemment expliqués.

Les hautes écoles chrétiennes ressemblaient aux écoles philosophiques-, les chaires comptaient une suite non interrompue de professeurs comme à Athènes. Rodon hérite de Tatien , et Maxime, successeur de Rodon, examine la question de l'origine du mal et de l'éternité de la matière^ Clément d'Alexandrie, qui remplace Pathénus, s'était nourri des ouvrages de Platon^ il cite, dans ses StrO' mates , les maîtres sous lesquels il avait étudié : un en Grèce, un en Italie, deux en Orient: Mon maître en Palestine, dit-il, était une « abeille qui , suçant les fleurs de la prairie apostolique et prophéti-

* Rodon. . . eruditus a Taiiano, librosquamplurimos et contra Marcionis haeresim scripsit. (ËUSEB., Ui$t,, lib. v, cap. xiu.)

« que , déposait dans l'esprit de ses auditeurs un doux et immortel « trésor. »

Dans son traité du vrai Gnostique (celui qui connaît) , Clément fait le portrait du sage même des philosophes : «Le gnostique n'est « plus sujet aux passions -, rien dans cette vie n'est fâcheux pour lui: « il a reçu la lumière inaccessible -, il ne fait pas sortir son corps vo- « lontairement de la vie, parce que Dieu le lui défend, mais il retire « son âme des passions*. Le gnostique use de toutes les connais- « sauces humaines 2. C'est faiblesse de craindre la philosophie des « païens-, la foi qu'elle ébranlerait serait bien fragile^. Le gnostique « se sert de la musique pour régler les mœurs-, il vit libre, ou, s'il « est marié et s'il a des enfants, il regarde sa femme comme sa sœur, « puisque sa femme ne sera plus pour lui qu'une sœur quand elle « sera dans le ciel. Les sacrifices agréables à Dieu sont les vertus et « l'humilité avec la science.»

La renommée d'Origène était répandue dans tout le monde romain, et les polythéistes mêmes admiraient le docteur chrétien. Étant un jour entré dans l'école de Plotin au moment où celui-ci faisait sa leçon, Plotin rougit, interrompit son discours, et ne le continua qu'à la sollicitation de son illustre auditeur, dont il fit un pompeux éloge en reprenant la parole^.

Plotin, fondateur du néoplatonisme, n'en était pas Tinventeiir-, c'était Ammonius Saccas , qui avait enseigné mystérieusement sa doctrine à Plotin et à Origène. Origène trahit le secret.

Ces Pères de l'Église, la plupart sortis des écoles philosophiques et nés de familles païennes , furent non-seulement des professeurs éloquents, mais encore des hommes politiques : alors brillèrent ces évêques qui bravaient la puissance des empereurs et la brutalité des rois barbares. Athanase livre ses combats contre les Ariens ; cité au concile de Tyr, déposé à celui de Jérusalem , il est exilé à Trêves par Constantin. Il revient-, les peuples accourent sur son passage-, il rentre en triomphe dans sa ville épiscopale. Quatre-vingt-dix évêques

t Snipsum quidem a vila non educit, non est enim ei pennissuni.sed aniniam adducii a moUbiis et affeclionibiis. (Clément, a lex and., t5Vro»m/um lib. vi, p. 652. LuleUae Parisiorum, 1641 .)

2 Sive judaicas, sive philosopliorum discit scripturas communem facit verila-

tem. {Id., ibid.,p. 941.)

^ Multi aulem, non secus ac picli larvas, timent graecam philosopbiam, dum verentur ne eos abducat. Veritas enim est insuperabilis, dissolvilur aulem falsa Opinio. [Id.,ibid., p. 655.)

4 EusEB., Hist. eccl., lib. vi, cap. xix.

ÉTUDES HISTORTQUFS. 373

ariens, ayant 5 leur tête Eusèbe de Nicomédie, le condamnent de nouveau à Antioche -, cent évêques orthodoxes le déclarent innocent dans Alexandrie : le pape Jules confirme cette sentence à Rome. Le prélat remonte sur son siège 5 il en est chassé par ordre de Constnnce, qui met à exécution les décrets ariens des conciles d'Arles et de Milan. Athanase célébrait une fête solennelle dans l'église de Saint-Tliéon à Alexandrie ; comme il chantait le psaume du triomphe d'Israël sur Pharaon, le peuple répétant à la fin de chaque verset : «La miséri- « corde du Seigneur est éternelle, » des soldats enfoncent les portes : le peuple fuit, Athanase reste à l'autel entouré des prêtres et des moines qui le dérobent à la perquisition des soldats. Il se réfugie dans les lieux écartés de l'Egypte -, les religieux qui lui donnent asile sont inquiétés : ce génie enthousiaste s'enfonce plus avant dans la solitude, comme un glaive ardent dans le fourreau. Un serviteur qui lui Teste va chaque jour, au péril de sa vie, chercher la nourriture de son maître. Que fait Athanase parmi les sables? Il écrit. Les sépulcres des princes de Tanis, les puits où dorment les momies des persécuteurs de Moïse, sont les bibliothèques de ce seul vivant j c'est là qu'il trace les pages qui du fond du désert remuent les passions du monde. A la mort de Constance, Athanase reparaît au milieu de son peuple. Julien le force à rentrer dans la Thébaïde^ il revient quand Julien est passé. Valons le proscrit, et il se cache au tombeau de son père. Enfin il émerge une dernière fois de l'ombre, et, torrent calmé, achève paisiblement sa course. Sur les quarante-six années de l'épiscopat d'Alhanase, vingt s'étaient écoulées dans l'exil.

Grégoire de Nazianze, nommé évêque orthodoxe de Constantinoplc, dont il ne fut d'abord que le missionnaire, eut à soutenir les outrages des ariens : Théodose, qui l'avait intronisé à main armée, Pabandonna. Grégoire, obligé de s'arracher à Téglisede sa création et de son amour, lui fit ces adieux pathétiques qui ont retenti jusqu'à nous. Il passa la fin de ses jours dans sa retraite de Cappadoce, chantant, car il était poëte, l'inconstance des amitiés humaines, la fidélité du commerce de Dieu, et la beauté qui fait oublier toutes les autres, celle de la vertu.

Basile, archevêque de Césarée, mérita le surnom de Grand. Il donna des régies en Orient à la vie cénobitiquc. On a de lui plus de trois cent cinquante lettres, des homélies et un panégyrique des quarante martyrs! Ces ouvrages nous apprennent une inlinité de choses : ils sont écrits d'un grand style : saint Basile est peut-être, avec saint

Éphrem, un des Pères qui s'éloignent le plus du génie antique et se rapprochent le plus du génie moderne. Il excelle dans les descriptions de la nature. Je ne citerai point, parce qu'elle est trop connue, sa lettre à Grégoire de Nazianze sur la solitude que lui, Basile, avait choisie dans le Pont* : ses neuï homélies sur VHexaméron, ou l'œuvre de six jours, sont une espèce de cours d'histoire naturelle -, il les prêchait pendant le jeûne du carême, le matin et le soir, et, lorsqu'il reprenait la parole, il renvoyait ses auditeurs à ce qu'il avait dit la veille. La physique de Vllexaméron n'est pas bonne, mais les détails en sont charmants. L'orateur s'applique à faire sortir de l'histoire des plantes et des animaux les instructions de la morale. Un jour, parlant des reptiles et des quadrupèdes, il passait sous silence les oiseaux 2 5 aussitôt la rustique assemblée de lui indiquer son oubli par des signes. Le naturaliste chrétien, naïvement interrompu, reconnaît son tort ^ il change de sujet, et décrit l'instinct des oiseaux avec un bonheur extraordinaire ^ il tire même un enseignement religieux d'une erreur : selon lui il est des oiseaux chastes qui se reproduisent sans s'unir -, de là la virginité de Marie ^.

Valens voulut contraindre Basile à embrasser l'arianisme : il lui envoya Modeste, préfet d'Orient, avec l'ordre de l'effrayer par des menaces. Modeste s'étonna de la fermeté de Basile. «Apparemment, « lui dit le saint, que vous n'avez jamais rencontré d'évêque. » Après sa mort, Basile fut en si grande renommée, qu'on cherchait à l'imiter jusque dans ses défauts : on affectait sa pâleur, sa barbe, sa démarche, sa lenteur à parler, car il était pensif et recueilli. On s'habillait comme lui, on se couchait comme lui-, on se nourrissait de choses dont il aimait à se nourrir. Cet évêque universel a fondé les premiers hôpitaux de l'Asie.

Flavien et Jean Chrysostôme furent encore plus mêlés que Basile à la politique. Dans la sédition d'Antioche, Chrysostôme, alors simple prêtre, sema des consolations par ses discours, et Flavien, malgré son grand âge, se rendit à Constantinople. Arrivé au palais de l'empereur, introduit dans ses appartements, il se tint debout sans

* Voyez encore les nonveann Mélanges historiques et littéraires de M. Villemain, p. 322 et suiv. Il en existe aussi deux autres traductions.

2 Et sermo hujusmodi iiobis cum avibus evolaverat. (S. âjubr., Hexameron^ lib. V, p. 90, t. I. Parisiis, 1586.)

* Impossibile puiatur in Dei matre quod in vuUuribus possibile non negatur. Avis sine masculo parit, el nulhisrefeUit; et quia virgo Maria peperit, pudori ejus quaestionem faciunt. (/d., ibid., lib. v, cap. xx, p. 97.)

parler, baissant la tête , se cachant le visage comme s'il eût été seul coupable du crime de son peuple. ïhéodose s'approcha de lui , et lui reprocba Tingratitude des Anliochiens. Alors l'évêque fondant en larmes : « Vous pouvez en cette occasion orner votre tête d'un dia- « dème plus brillant que celui que vous portez. On a renversé vos « statues, «Mevcz-en de plus précieuses dans le cœur de vos sujets.

« Quelle gloire pour vous quand un jour on dira : Une grande « ville était coupable-, gouverneurs et juges épouvantés n'osaient « ouvrir la bouche ; un vieillard s'est montré , il a touché le prince! « Je ne viens pas seulement de la part du peuple , je viens de la part « de Dieu vous déclarer que si vous remettez aux hommes leurs « fautes, votre père céleste vous remettra vos péchés. D'autres vous a apportent de l'or, de l'argent, des présents -, moi je ne vous offre « que les saintes lois , vous exhortant à imiter notre maître ^ ce maî- « tre nous comble de ses biens , quoique nous l'offensions tous les « jours. Ne trompez pas mes espérances^ si vous pardonnez à notre « ville, j'y retournerai plein de joie 5 si vous la condamnez, je n'y « rentrerai jamais. »

En entendant ce discours, Théodose s'écria : « Serions-nous im- « placabies envers les hommes, nous qui ne sommes que des *« hommes , lorsque le maître des hommes a prié sur la crcûx pour « ses- bourreaux *? » Le christianisme était à la fois un prin.cipe et un modèle* on ne saurait croire combien cet exemple du pardon du Christ, incessamment rappelé pendant les siècles de barbarie et de despotisme , a été salutaire à l'humanité.

Saint Chrysostôme avait pratiqué quatre ans la vie ascétique sur les montagnes; il passa deux années entières dans une caverne sans se coucher et presque sans dormir : il avait fui , parce qu'on avait songé à le faire évêque. Si dans l'âge héroïque chrétien , quand il s'agissait d'être le premier martyr, ce n'était pas un léger fardeau que l'épiscopat , ce fardeau n'était pas moins pesant dans l'âge philosophique du christianisme : il fallait avoir le talent de la parole, la science de l'homme de lettres, l'habileté de l'homme d'État, la fermeté de l'homme de bien. Plus tard, lors de l'invasion des Barbares, toutes les tribulations des temps tombaient à la charge des prélats. Jean Bouche d'Or, devenu évoque de Constantinople , corrigea le clergé , gouverna par ses conseils les églises de la Thrace et de l'Asie, et résista aux entreprises du Goth Gainas. Quelquefois il était

i Chrysost.; Jdomil,

obligé de quitter l'autel, ayant l'esprit trop agité pour offrir le sacrifice. On conspira contre lui -, on l'accusa d'orgueil , d'injustice , de violence , d'amour des femmes : afin de se justifier de cette dernière faiblesse , il offrit d'exposer l'état où l'avaient réduit les austérités de sa jeunesse. Condamné au concile du Chêne, chassé de Constantinople , et bientôt rappelé , il osa braver Eudoxie , qui jura sa morC. Ce fut alors qu'il prononça le fameux discours où il disait : «Héro- « diade est encore furieuse, elle danse encore, elle demande encore « la tête de Jean.» Précipité, comme Démosthènes, de la tribune dont il était la gloire, enlevé de l'autel où il avait donné un asile à Eutrope, Chrysostôme reçoit l'ordre de quitter Constantinople. Il dit aux évêques, ses amis : «Venez, prions^ prenons congé de l'ange a de cette église. » Il dit aux diaconesses : « Ma fin approche ; vous « ne reverrez plus mon visage.» Il descendit par une route secrète aux rives du Bosphore pour éviter la foule , s'embarqua , et passa en Bithynie. Exilé à Cueuse, les peuples, les moines, les vierges, accouraient à lui-, tous s'écriaient : « Mieux vaudrait que le soleil perdît ses « rayons que Bouche d'Or ses paroles. »

Tout banni qu'il était, les ennemis de Chrysostôme le redoutaient encore, et sollicitèrent pour lui un exil plus lointain. Il fut enjoint au confesseur de se transporter à Pytionte, sur le bord du Pont-Euxin. Le voyage dura trois mois : les deux soldats qui conduisaient Chrysostôme le contraignaient de marcher sous la pluie ou à l'ardeur du soleil, parce qu'il était chauve. Quand ils eurenl passé Comane, ils s'arrêtèrent dans une église dédiée à saint Basilisque , martyr. Le saint se trouva mal^ il changea d'habits , se vêtit de blanc , communia (il était à jeun), distribua aux assistants ce qui lui restait, prononça ces mots qu'il avait ordinairement à la bouche: «Dieu soit « loué de tout! » puis, allongeant les pieds, il dit le dernier amen K

Bien de plus complet et de plus rempli que la vie des prélats du quatrième et du cinquième siècle. Un évêque baptisait, confessait, prêchait, ordonnait des pénitences privées ou publiques, lançait des anathèmes ou levait des excommunications, visitait les malades, assistait les mourants, enterrait les morts , rachetait les captifs, nourrissait les pauvres , les veuves, les orphelins , fondait des hospices

* Candidas vestes requirit, exulisque prioribus eas sibi jejiinus induit, omnibus ad calcoamcnta iisque mulalis, atqne reliquas praisciilibiis dislnbiiit : clciini tlixisseUuore suo : Glona Dei propicr omnia, cl ullimuiii Amen obsigiiassct, exlendil peUes. '^Pallad., Dialog. de vie. 6\ Chrysost,, p. loi.)

ÉTUDES ÎÎJSTORIQUES. S77

et des maladrcries, administrait les i)iens de son clergé, prononçait comme juge de paix dans des causes parliculières, ou arJjilrait d'es différends entre des villes -, il publiait en même temps des traités de morale, de discipline et de théologie, écrivait contre les hérésiarques et contre les philosophes, s'occupait de science et d'histoire, dictait des lettres pour, les personnes qui le consultaient da«s Tune et l'autre religion, correspondait avec les églises et les évoques, les moines et les ermites, siégeait à des conciles et *à des synodes, était appelé aux conseils des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs où à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs, religieux, politique et philosophique, s'é talent concentrés dans l'évêque. Saint Ambroise va en ambassade auprès de Maxime, fait sortir Théodose du sanctuaire, réclame les cendres de Gratiep, ne peut sauver Valentinien II, et retuse de communiquer avec Eugène : au milieu dé ces grandes occupations, il compose tous ces ouvrages qui nous restent, introduit la musique dans les éghses d'Occident, et laisse des chants si renommés que; ^ans les siècles suivants, le mot hymne et le mot Ambrosiamtm devinrent synonymes.

Les travaux de saint Augustin ne sont point surpassés par ceux de saint Ambroise Quatre-vingt-treize ouvrages en deux cent trentedeux livres, sans compter ses lettres, attestent la fécondité et la variété du génie du fils de Monique. « Si je pouvais, dit-il dans une a lettre à Marcellin, vous rendre comple-de mon tempset des ouvrages a auxquels j'ai été obligé de mettre Iff'main, vous seriez surpris et af-

« fligé de la quantité d'affaires qui m'accablent

« Quand j'ai un peu de relâche de la part de ceux qui ont recours è « moi, je ne manque pas jd'autre travail : j'ai toujours quelque chose « à dicter qui me détourne- de suivre ce qui serait plus de mon goût oc dans les courts intervalles de repos que m'accordent les besoins « et les passions des autres ^ » Augustin écrit contre lesdonatistes^ ceux-ci veulent fë tuer ^* il intercède pour eux : il a un démêlé avec saint Jérôme -, il s'occupe d'arbitrage ^ il reçoit les fugitifs après le

* Si autem ralionem omnium • dierum et lucubrationum aliis necessitatibus impensarum libi posscm reddero, {jraviler contristatus niirareris quanta mu distendant. . . Cum enim ab eorura liominum necessilalibusaliqUantulumvacoV qui me sic angarianl, non désuni quae dictanda propono . . Taies ergo mihi nécessitâtes dictaodi aliquid, quod me ab eis dicl.'ilionibns impedial quibus magis ihardescoy déesse non yossunl; cura paululum spaiii vix datur inlèr acervos occupationum, quibus nonaiieuae vel cupidilates vel nécessitâtes angariatce traliuot. (Aca., £/>jj^«> p. 139.) ■ .

sac de Rome. Son amitié et ses liaisons avec le comte Boniface sont célèbres :• la lettre qu'il écrivit à cet homme offensé, pour le rappeler à l'amour de la patrie, lui fait grand honneur. «Jugez vous- « même : si l'empire romain vous a fait du bien , ne lui rendez

< pas le mal pour le bien ; si l'on vous a fait du mal, ne rendez pas « le mal pour le mal. » Augustin était propre, mais simple dans ses vêtements. «Il faut, disait-il, que mes habits soient tels que je les c puisse donner à mes frères s'ils n'en ont point; il faut qu'ils con-

< viennent par leur modestie à ma profession, à un corps cassé de « vieillesse et à mes cheveux blancs*. » Il était chaussé, et disait à ceux qui allaient pieds nus : «J'aime votre courage-, souffrez ma « faiblesse. » Aucune femme n'entrait dans sa maison, pas même sa sœur-, s'il était absolument obligé de communiquer avec des femmes, il ne leur parlait qu'en présence d'un prêtre : il se souvenait de sa chute. Il mourut, dans Hippone assiégée, sans faire de testament, car dans son extrême pauvreté il n'avait rien à laisser à personne.

■ Saint Jérôme est une autre grande figure de ces temps, mais d'une tout autre nature : orageux, passionné, solitaire, regrettant le mondes dans le désert, le désert dans le monde -, voyageur qui cherche partout un abri et qui se surcharge de travaux comme il se couvre de sable, pour étouffer ce qu'il ne saurait étouffer : matelot naufragé, pèlerin sauvage et nu qui apporte ses douleurs aux lieux des douleurs du Fils dé l'Homme, et qui, courbé sons le poids des jours, peut à peine rester au pied de la croix.

Augustin et Jérôme appartiennent aux temps modernes; on reconnaît en eux un ordre d'idées, une manière de sentir, ignorés de l'antiquité. Le christianisme a fait vibrer dans ces cœurs une corde jusqu'alors muette-, il a créé des hommes de rêverie, de tristesse, de dégoût, d'inquiétude, de passion, qui n'ont d'e refuge que dans l'éternité.

Le clergé régulier formait une partie considerable.de l'organisation chrétienne : dans le monde civilisé romain, les moines étaient des hommes delà nature, coi^pne ils furent des hommes de la civilisation dans le monde barbare. On distinguait trois sortes de religieux : les reclus enfermés dans leurs cellules, les anachorètes dispersés dans les déserts, les cénobites qui vivaient en communauté. Les règles de quelques ordres monastiques étaient des chefs-d'œsivre de législatio:?o

* Vcsics ejus vel lociiialia ex nicKlerato ot eompeteati babitn eriot, nos nill--3 nimiuiu nec abjccu pluiiiiiuoi. (IPosiD., in vit, -^»§»t oap- 8SU.)

Trois causes générales peuplèrent les cloîtres : la religion, la philosophie et le malheur-, on se mit à part de la société, quand elle eut perdu le pouvoir de protéger. Les couvents devinrent par cela mémp une pépinière d'hommes de talent et d'indépendance.

L'occupation manuelle des cénobites était de faire des cordes, des paniers, des nattes, du papier; ils transcrivaient aussi des livres^ -, travaux dont saint Éphrem se plaît à tirer des leçons.

Paul ermite, Antoine, Pacôme, Hilarion, Macaire, Siméon Stylite, sont des personnages inconnus à l'hellénisme : leurs vêtements, leurs palmiers, leurs fontaines , leurs corbeaux , leurs lions, leurs montagnes, leurs grottes, leurs vieux tombeaux, les ruines où les démons les tentaient, les colonnes qui leur élevaient dans les airs une autre solitude , appartiennent à la puissance de l'imagination orientale chrétienne.

Les ascètes erraient en silence sur le Sinaï, comme les ombres du peuple de Dieu. Ces aspirants du ciel exerçaient un grand pouvoir sur la terre : les empereurs les envoyaient consulter. Constantin adresse une lettre à.saint Antoine et l'appelle son père ^ saint Antoine assemble ses moines et leur dit : « Ne soyez pas surpris qu'un em- « pereur nous écrive; ce n'est qu'un homme : étonnez-vous plutôt de « ce que Dieu ait écrit une loi pour les hommes 2. » Antoine se refuse à toute réponse ; ses dissiples le pi'essent -, alors il mande à Constantin et à ses deux fils : « Méprisez le monde, songez au jugement der- « nier, souvenez-vous que Jésus-Christ est le seul roi véritable et « éternel -, pratiquez l'humanité et la justice ^. »

Dans la sédition d'Antioche, les moines descendirent de leurs montagnes et s'établirent à la porte du palais, implorant la grâce des coupables. Un d'entre .eux, Macédonius, surnommé le Critopliage, rencontre dans la ville deux commissaires de l'empereur ; il en saisit un par le manteau, et leur ordonne à tous deux de descendre de cheval : la hardiesse de ce petit vieillard couvert de haillons indigne les

* Fiinicnlos elBcis.. ..? In menle habelo illos qui per mare navigant. Sportulas exigiias operaris? Quœ nuncupalur malacia cogila.. . Puiclire et (île^anter scribis? Odiorum fabricatores cogita. {S. Patries Fplirœm. Syri*Parœnesis quadrugesima septima, p. 337. AnHierpiae, 1619.)

2 We miivniini si ad nos scribal iinporator, homo ciim sil; sed miramini polius quod bgcm honiinilms scripserit Deus. {S. Auasiasii archiepiscop.^ S. Antonii vita, t. II, p. 856. Paiisiis, 1698.)

^ Sed polius diei judicii recordarenlur, scirentque Chrislnm solum et aeternum esse im icraloreru. Rogabal ul humanilaii sluderent ac curain juslitiae pauperumque gérèrent. {Id., ibid.)

commissaires^ mais, ayant appris qui il était, ils lui embrassent les genoux. « Amis, s'écrie l'ermite, intercédez pour le sang des cou- « pables^ dites à l'empereur quje ses sujets sont aussi des hommes « faits à l'image de Dieu -, que s'il s'irrite pour des statues de bronze, « une image vivante et raisonnable est bien préférable à ces sta- « tues. Quand celles-ci sont détruites, d'autres peuvent éti^e faites: « mais qui donnera un cheveu à l'homme qu'on a fait mourir*? » Ainsi renaissaient la liberté et la dignité de l'homme par le christianisme : ces ermites, exténués de jeunes, retrouvaient dans l'indépendance et le mépris de la vie les droits que la société avait perdus dans le luxe et l'esclavage.

Les leçons n'étaient pas épargnées aux empereurs : Lucifer, de Cagliari, apostrophe Constance au sujet d'Athanase : a Si tu étais « tombé entre les mains de Mathatias et de Phinées , ils t'auraient « frappé du glaive -, et moi, parce que je blesse de ma parole ton esprit « trempé du sang chrétien, je te fais injure! Que ne te venges-tu « d'un mendiant? Devons-nous respecter ton diadème, tes pen- « dants d'oreilles, tes bracelets, tes riches habits , au mépris du « Créateur? Tu m'accuses d'outrages : à qui t'en plaindras-tu? A « Dieu, que tu ne connais pas? A toi-même, homme mortel qui ne « peux rien contre les serviteurs de Dieu I Si tu nous fais mourir, « nous arriverons à une meilleure vie. Nous te devons obéissance, « mais seulement pour les bonnes œuvres, non pour les mauvaises « et pour condamner un innocent^. »

Lucifer était légat du pape Libère : on voit déjà poindre l'esprit vé* hément et dominateur des futurs Grégoire VIL

Des vices s'étaient glissés à travers les vertus : les passions privées se nourrissent dans le silence de la retraite •,. les passions publiques naissent au bruit du monde. Saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostôme , saint Jérôme , saint Augustin, Salvien , plusieurs autres Pères, se plaignent de l'ambition des prélats, delà cupidité des prêtres

* Ad principes ipsos accedentes cum fiducia loquebanlur pro reis, elomnessanguinem effundere parati erant, etcapila deponere, ui captos ab cxsp' claiis tribula-

lionibus eriperenl. . .' StaUine qiiidem defectœ rursum

ereclae fuerunt; si autem vos Dei imaginem occidoretis, quoinodo rursum poicriiis pereiuplum revocare? etc. (S. J. Ghrysost., Hom. xvii, \). 173, t. II. Parisiis, 1718.)

2 Subditos nos debere esse in bonis operibus, non in malis. An bonum est opns si eum quem innocentem scimus... inlerimamiis?... (De non parcendo in Drum delinquentibus. — Luciferi, episcopi Calarttani^ ad Consiantium . Consianiini tnaytii Imp, Aug. Opuscula, p. 29'J. Parisiis, 1568.)

ÉTUDES HTSTOI^IQUE&. 381

et des mœurs des moines. Vous avez déjà vu des exemples à l'appui de ces reproches, et j'ai rappelé les lois qui s'opposent aux empiétements du clergé : que l'homme triomphe par les vertus o.u par les armes, la victoire le corrompt. Ce fut surtout dans les sectes séparées de l'unité de l'Église qu'eurent lieu les plus grands désordres : les hérésies furent au christianisme ce que les systèmes philosophiques furent au paganisme, avec cette différence que les systèmes philosophiques étaient les vérités du culte paien, et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne.

Les hérésies sortaient presque toutes des écoles de la sagesse humaine. Les philosophies des Hébreux, des Perses, des Indiens, des Égyptiens, des Grecs, s'étaient concentrées dans l'Asie sous la domination romaine : de ce foyer allumé par l'étincelle évangélique, jaillit une multitude d'hérésies aussi diverses que les mœurs des hérésiarques étaient dissemblables. On pourrait dresser un catalogue des systèmes philosophiques, et placer à côté de chaque système l'hérésie qui lui correspond. Tertullien Tavait reconnu : «La philosophie, «• dit-il, qui entreprend témérairement de sonder la nature de la Di- « vinitéet de ses décrets, a inspiré toutes les hérésies. De là viennent «• les Éones et je ne sais quelles formes bizarres, et la trinité humaine «? d'e' Valent in, qui avait été platonicien -, de là le Dieu bon et indo- «• lent de Marcion, sorti des stoïciens; les épicuriens enseignent que « l'âme est mortelle. Toutes les écoles de philosophie s'accordent à « nier la résurrection des corps. La doctrine qui confond la matière a avec Dieu est la doctrine de Zenon. Parie-t-on d'un Dieu de feu, « on suit Heraclite. Les philosophes et les hérétiques traitent les « mêmes sujets, s'embarrassent dans les mêmes questions : D'où « vient le mal , et pourquoi est-il ? D'où vient l'homme, et comment? « et ce que Valentin a proposé depuis peu : Quel est le principe dé « Dieu? A l'entendre, c'est la pensée et un avorton *. »

Saint Augustin comptait de son temps quatre-vingt-huit hérésies, en commençant aux simoniens et finissant aux pélagiens, et il avoue qu'il ne les connaissait pas toutes. Comme l'esprit ne fait souvent que se répéter, il n'est pas inutile de remarquer que le mot hérésie signifie choiXy et c'est aussi ce que veut dire le mot éclectisme si fort en vogue aujourd'hui : l'éclectisme est l'hérésie des hérésies, ou le choix des choix philosophiques,

• Prœscript. cont. hœret. (Fleury.)

Ainsi, au moment de la destruction de l'empire romain en Occident, le christianisme marchait avec douze persécutions générales S les persécutions de Néron, de Domitien, de Trajan, de Marc-Aurèle, de Sévère, de Maximin, de Décius, de Valérien, d'Aurélien, de Diodetien, de Constance (persécution arienne), de Julien^ avec trois schismes de l'Église romaine, les schismes des antipapes Novatien, Ursien et Eulalius^ avec plus de cent hérésies. Par schisme il faut entendre, ce qu'on entendait alors, le dissentiment sur les personnes^ par hérésie, les différences dans les doctrines.

Les hérésies du premier siècle furent de trois sortes : les premières appartenaient à des fourbes qui prétendaient être le véritable Messie, ou tout au moins une intelligence divine ayant la vertu des miracles 5 les secondes sortirent de ces esprits creux qui recouraient au système des émanations pour expliquer les prodiges des apôtres ^ les troisièmes furent les imaginations de certains rêveurs qui voyaient en Jésus- Christ un génie sous la forme d'un homme, ou un homme dirigé par un génie : ils disaient encore que Jésus-Christ avait enseigné deux doctrines, l'une publique, l'aulre secrète ^ ils mutilaient les livres du Nouveau-Testament, composaient de faux évangiles et fabriquaient des lettres des apôtres. Dans ces trois classes d'hérésiarques on trouve Simon, Dosithée, Ménandre, Théodote, Gorthée, Cléobule, Hymenée, Philèle, Alexandre, Hermogènes, Cérinthe, les ébionistes et les nazaréens. Presque toutes les hérésies du premier siècle furent juives d'extraction.

Au second siècle les hérésies devinrent grecques et orientales. Plusieurs philosophes de l'Asie avaient embrassé le christianisme -, ils y apportèrent les idées spéculatives dont ils étaient nourris : la doctrine des deux principes, la croyance des génies, les émanations chaldéennes, en un mot tout l'abstrait de l'Orient modifié par la philosophie grecque, pétrie et repétrie dans l'école d'Alexandrie. II y eut aussi des réformateurs du christianisme qu'ils trouvaient déjà altéré : Montan, Praxéas, Marcion, Saturnin, Hermias, Artemon, Basilide, Hermogènes, Apelle, Talien, Héracléon, Cordon, Sévère, Bardesanes, Valentin, furent les plus célèbres hérétiques de cette époque.

Praxéas, de l'hérésie de Montan, soutenait que Dieu le père était

* Les Actes de<i Àpôires domonlrent qu'il y avait eu des pt^'s^'ciitions particulières, même avant la persérution de Néron. S. Luc en fait foi, et les Acien des Apôires , quoi qu'on en ait dit, sont authentiques.

ÉTUDES nnTORlQUKS. 383

le même que Jésus-Christ, et qu'en conséquence il avait souffert. Les disciples de Praxéas furent 3i\\pé[és patropassiens , parce qu'ils attribuaient au Père comme au Fils la passion et la croix ^

Valentin, suivant le génie grec qui personnifiait tout, transformait les noms en personnes : les siècles , qui dans l'Écriture portent le nom d'Éones ou d'Aiones, devenaient des êtres ayant chacun leur nom. Le premier Éone se nommait Proon , préexistant, ou Bythos , profondeur : il avait vécu longtemps inconnu avec Ennoia , la pensée, ou C/iaris , la grâce, ou Sigé, le silence. Bythos engendra, avec Sigé, Nous ou l'intelligence, son fils unique. Nous devint le père de toutes choses. Nous enfanta deux autres Éones, Logos et Zoé, le verbe et la vie^ de Logos et de Zoé naquirent Anlhropos et Ecclesia, l'homme et l'église. Enfin , après trente Éones, qui formaient le Pleroma ou la plénitude, se trouvait la vertu du Pleroma , Iloros ou Stanros, le terme ou la croix 2. Celte théologie s'étendait beaucoup plus loin^ mais l'esprit humain a'des folies trop nombreuses pour les suivre dans toutes leurs modifications.

Au troisième siècle, la philosophie grecque continua ses ravages dans le christianisme : les hommes qui passaient incessamment des écoles d'Athènes et d'Alexandrie à la religion évangélique cherchaient à rendre celle-ci naturelle , c'est-à-dire qu'ils s'efforçaient d'expliquer les mystères, afin de répondre aux objections des païens. Cette fausse honte de l'esprit produisit les erreurs de Sabellius, de Noët, d'Hiérax, de Bérylle, de-Paul de Samosate: on coiiipte aussi celles des ophites, des caïniles, des sethienset des melchisédéciens.

Manès , dont l'hérésie éclata vers l'an 277, était un esclave appelé Coubric, surnommé Manès, ce qui signifiait en persan l'art de la parole^ Manès y prétendait exceller. Il eut pour disciple Thomas, et rapporta de la Perse Fancicnne doctrine des deux principes : le bon principe est la lumière, le mauvais principe , les ténèbres. Le monde était l'invasion du mauvais principe ou du principe ténébreux dans le bon principe ou le principe lumineux. Manès infiltrait sa doctrine dans le christianisme par l'histoire de la tentation de l'homme, produite do Satan , et par la mission de Jésus Christ envoyé du bon principe, pour détruire l'action de Satan ou du mauvais principe-^.

* Appcnd. ad Tertul, Prce9cpip,f infin.

2 Teutull. adv. raient,

3 Bkausobbk, ///«^oiVe du .Vanich.: Hfrb' lot: THFOnon., Hœret.; /fctadisput,

Jrch.; .h'o.taiit, ceci., grcj el liiî., c;). / u ci. (/ D. Cet.

384 ÉTUnES HISTORIQUES.

Les hérétiques cherchaient assez souvent à rentrer dans le sein de rÉglise j on ne s'y refusait pas , mais on différait sur les conditions de leur réintégration : autre source de schisme au troisième siècle ^ celui des novatiens est un des plus connus.

Le quatrième siècle se distingue par la grande hérésie d'Arius. Le monde philosophique à cette époque était devenu néoplatonicien-, le néoplatonisme ne trouvait plus de contradicteurs, et se rapprochait de la théologie chrétienne à laquelle il s'était assimilé. La puissance politique ayant passé du côté des chrétiens', les hérésies affectèrent le caractère de la domination et les mœurs du palais-, elles voulurent régner, et montèrent en effet sur le trône avec Constance : elles servirent de marchepied au paganisme pour reprendre un moment la pourpre avec Julien. Constance ayant divisé la doctrine orthodoxe par l'arianisme, il parut tout simple que la religion changeât dans Julien , comme elle avait changé dans Constance , et que l'un forçât ses sujets d'adopter sa communion , ainsi que l'autre les y avait obligés.

Sabellius avait établi la distinction des personnes trinitaires ; Marcion et Cerdon reconnaissaient trois substances incréées ^ Arius voulut concilier ces opinions en faisant de la Trinité trois substances, mais posant en principe que le Père seul étant incréé, le verbe devenait une créature : Macédonius nia depuis la divinité du Saint- Esprit. Le mot consubstantiel fut inventé pour écarter les subtilités des ariens j mot latin qui ne traduisait pas exactement.le fameux mot grec homoousîos employé par les Pères de Nicée. Eusèbe et Théognis usèrent de supercherie en souscrivant le symbole* : ils introduisirent un iota dans le mot homoousîos et écrivirent homoiousios, semblable en substance au lieu de même substance. On chicana sur cet iota , qui causa bien des persécutions et fit couler beaucoup de sang. Saint Hilaire, avec 'la droiture et la raison des peuples occidentaux, admit les deux expressions, disant que rien ne pouvait être •semblable selon la nature qui ne fut de môme nature^. L'arianisme divisé en plusieurs branches, eusébien, demi-arien , etc., passa des Romains aux Goths-, son caractère se mélangeait de faste, ^ de violence et de cruauté. Arius, son fondateur, était pourtant un homme doux quoique obstiné : l'antagoniste d'Ârius fut, vous le savez, le fameux Athanase.

* Philost., lib. I, cap. ix.

^ SuLP. Sey., lib. xiu.

ÉTUDES ÎITSTORIQUES. 385

Avec Arius, dans le quatrième siècle, vinrent aussi les réformateurs qui attaquèrent la discipline de l'Église et le culte de la Vierge : parTaustéritédes mœurs, ils arrivaient à la dépravation. On compte Helvidius, Bonose, Audée, Collathe, Jovinien, Priscillius et plusieurs autres.

Le cinquième siècle vit les hérésies placées dans les prélats : celle du violent Nestorius, évêque de Constantinople, éclata. Il nia l'union hypostalique, admettant toutefois l'incarnation du Christ, mais disant qu'il n'était pas sorti du sein de la Vierge. L'Orient se divisa -, il y eut conciles contre conciles, anathèmes contre anathèmes, persécutions, dépositions, exils. Après le concile d'Ephèse, le nestorianisme triompha-, bientôt Eutychès vint combattre Nestorius et remplacer une erreur par une erreur. Le nestorianisme supposait deux personnes dans Jésus-Christ -, Eutychès , par un autre excès , prétendait que les deux natures de l'Homme-Dieu , la nature humaine et la nature divine, étaient tellement unies qu'elles n'en faisaient qu'une. Les moines avaient soutenu contre les nestoriens la maternité de la Vierge 5 ils s'enrôlèrent presque tous sous les bannières d'Eutychès. L'empire d'Orient, berceau de toutes les hérésies, continua de s'engloutir dans ces subtilités déplorables. Les patriarches de Constantinople acquirent une puissance qui leur permettait de disposer de la pourpre. Après Eutychès, des moines scythes, dans le sixième siècle, posèrent en principe qu'une des personnes de la Trinité avait souffert Dans le septième siècle, autres chimères *, dans le huitième, Léon Isaurien donna naissance à la secte des iconoclastes*, et enfin, vers le milieu du neuvième siècle, s'étabUt le grand schisme des Grecs.

L'Occident, ravagé par les Barbares au cinquième siècle, enfanta des hérésies qui sentaient le malheur-, des chrétiens opprimés cherchèrent une cause aveugle à des souffrances en apparence non méritées : Pelage, moine breton qui avait beaucoup voyagé, fut l'auteur d'un nouveau système-, il disait l'homme capable d'atteindre le plus haut degré de perfection par ses propres forces. Ùe cette hauteur stoïque, il était aisé de glisser à cette rigueur de destin qui écrase le juste sans l'abattre. Entraîné de conséquences en conséquences, tout en ayant l'air d'admettre l'efficacité de la grâce. Pelage se voyait obligé de nier cette nécessité, de rejeter la contrainte du péché originel, laquelle aurait détruit la possibilité de la perfection sans la

grâce. Julien, évêque d'Éclane , succéda à Pelage. Des semi-péla-

giens engendrèrent la prédestination : ils soutenaient que la chute d'Adam a suspendu le libre arbitre, et que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous : le résultat était la damnation éternelle et la salvation éternelle forcées par la prescience de Dieu. Cette hérésie dura^-, elle parvint jusqu'à Gohescale, et même jusqu'à Jean Scot Érigène.

Dans les sixième , septième , huitième et neuvième siècles , l'unité croissante de l'Église catholique et l'autorité de Chorlemagne diminuèrent les hérésies dogmatiques •,-niais il se forma des hérésies d'imagination : elles eurent leur source dans une nouvelle espèce de merveilleux né des faux miracles, des vies des saints, de la puissance des reliques, et du caractère crédule et guerrier prêt à procréer le moyen âge. La lumière classique jeta un rayon perdu à travers les ténèbres du neuvième siècle, et fit écloreune superstition, du moins excusable : un prêtre de Maycnce prouva que Cicéron et Virgile étaient sauvés. L'étude de l'Écriture amena des discussions subtiles sur le nom de Jésus, sur le mot Chérubin , sur l'Apocalypse, sur les nombres arithmétiques , sur les couches de la Vierge. Tel fut ce long enchaînement de mensonges, de folies ou de puérilités.

Des doctrines passons aux hommes, du tableau des croyances à la peinture des mœurs, de l'hérésie à l'hérésiarque : il est rare que la fausseté de l'esprit ne fasse pas gauchir la droiture du cœur, et qu'une erreur n'engendre pas un vice.

Marc , disciple de Valentin , séduisait les femmes en prétendant leur donner le don de prophétie : il s'en faisait aimer passionnément-, elles le suivaient partout. Ses disciples 2 possédaient le même talisman , et des troupes de femmes s'attachaient à leurs pas dans les Gaules. Ils se nommaient Parfaits-^ ils se prétendaient arrivés à la vertu inénarrable. Selon eux le dieu Sabaoth avait pour fils un diable, lequel avait eu d'Eve Caïn et Abel.

Les dociles maudissaient l'union des sexes , disant que le fruit défendu était le mariage, et les habits de peau la chair dont l'homme est vêtu 5.

Les carpocratiens, disciples de Carpocras, tenaient que l'àme était tout , que le corps n'était rien, et qu'on pouvait faire de ce corps ce qu'on voulait. Épiphane prêchait la même doctrine : de là pour ces

* NoRis., Ilist, Pelag.y lib. Il ; Ducbesne , Prœdesi.; Anna. Benedict., t. II, »n 829.

2 iREN., lib. I, cap. VIII et ix ; Tueodor., Her.^ lib. i, cap. x et xi. ^Clem. Ill,4S>om.

ÉTUDES ITISTORIQUES. 387

hérésiarques le rétablissement de l'égalité et de la communauté naturelles. Ils priaient nus, comme une marque de liberté -, ils avaient le jeûne en horreur- ils feslinaient, se baignaient, se parfumaient. Les propriétés et les femmes appartenaient à tous : quand ils recevaient des hôtes , le mari offrait sa compagne à l'étranger. Après le repas ils éteignaient les lumières et se plongeaient aux débauches dont on ^calomniait les premiers chrétiens : mais ils arrêtaient autant que possible la génération, parce que le corps étant infâme il n'était pas l)on de le reproduire ^

Montan courait le monde avec deux prophétesses, Prisca et Maximilla. Il se disait le Saint-Esprit et le continuateur des prophètes. Les ^pratiques des raontanites étaient d'une rigueur excessive.

Paul de Samosate se créa une immense fortune par le débit de ses erreurs. Dans les assemblées ecclésiastiques, ils s'asseyait sur un trône -, en parlant au peuple il se frappait la cuisse de sa main , et Ton entonnait des cantiques à sa louange.

Au milieu des donatistes , en Afrique , se formèrent les circoncellions, furieux qui pillaient les cabanes des paysans, apparaissaient au milieu des bourgades et des marchés , mettaient en liberté les esclaves, et délivraient les prisonniers pour dettes. Ils assommaient les •catholiques avec des bâtons qu'ils appelaient des israélites , et commençaient les massacres en chantant : Louange à Dieu ! Comme certains disciples de Platon, saisis de la frénésie du suicide, ils se donnaient la mort ou se la faisaient donner à prix d'argent. Hommes, ■femmes, enfants s'élançaient dans des précipices ou dans des bûchers 2.

Plusieurs conciles, et entre autres celui de Nicée, prononcent des peines contre les eunuques volontaires. A l'imitation d'Origène, il s'était formé une secte entière de ces hommes dégradés-, on les nommait Valésiens : ils mutilaient non-seulement leurs disciples , mais

* Nudi toto corpore prpcantur , lanquam per linjnsmodi operalionom invenlant dicenciiapud Deum liberlaletn; corpora aiitciu sua tiim luuliohria, tum viiilia noclu ac diu curant ungueiitis, baUifi- , epulatioiiiLus , conciibiiihusquo et ebriclalibus vocanto^, et doteslanlur j»'junantem. Afquc liunianie carnis e^u peracto... IVon ad generandam soholeni corriiplio apnd ipsos insliluia esl. sed voliiplatis graiia , diabolo illud<'nle talibus, et sednctam cnore Dei crealuram subsaimante. (Epipb.» episcop. Coiisiantiœ, contra hœreses-, p. 71. Luleliai Parisiorum, 1612.)

2 Allorum niontium cacuininihus viles animas projicieiiles, se praecipilos dabant. (Optati Afri., Nikviiami episcopi, de schismate Donatistarum^ lib. m, p. 59. L'itetiae Parisiorum, 1700.)

leurs hôtes ^ ^ ils guettaient les étrangers sur les chemins pour les délivrer des périls de la volupté. Ils habitaient au delà du Jourdain, à l'entrée de l'Arabie 2.

Les gnostiques partageaient l'espèce humaine en trois classes : les hommes matériels ou hyliques, les hommes animaux ou psychiquiques , les hommes spirituels ou pneumatiques. Les gnostiques se subdivisaient eux-mêmes en une multitude de sectes : celle des ophites révérait le serpent comme ayant rendu le plus grand service à notre premier père en lui apprenant à connaître l'arbre de la science du bien et du mal. Ils tenaient un serpent enfermé dans une cage-, au jour présumé de la séduction d'Eve et d'Adam , on ouvrait la porte au reptile qui glissait sur une table et s'entortillait au gâteau qu'on lui présentait : ce gâteau devenait l'eucharistie des ophites 5.

Des gnostiques d'une autre sorte croyaient que tout était êtres sensibles, et ils se laissaient presque mourir de faim dans la crainte de blesser une créature de Dieu. Quand enfin ils étaient obligés de prendre un peu de nourriture , ils disaient au froment : « Ce n'est « pas moi qui t'ai broyé ^ ce n'est pas moi qui t'ai pétri -, ce n'est pas « moi qui t'ai mis au four, qui t'ai fait cuire.» Ils priaient le pain de leur pardonner, et ils le mangeaient avec pitié et remords.

Les priscilliens, dont la doctrine était un mélange de celle des manichéens et des gnostiques, cassaient les mariages en haine de la génération, parce que la chair n'était pas l'ouvrage de Dieu, miiis des mauvais anges-, ils s'assemblaient la nuit-, hommes et femmes priaient nus comme les carpocratiens , et se livraient à mille désordres toujours justifiés par la vileté du corps ^. L'Espagne infestée de cette secte devint une école d'impudicilé.

L'Église faisait tête à toutes ces hérésies-, sa lutte perpétuelle donne la raison de ces conciles , de ces synodes , de ces assemblées de tous noms et de toutes sortes que l'on remarque dès la naissance du christianisme. C'est une chose prodigieuse que l'infatigable activité de la communauté chrétienne : occupée à se défendre contre les édits des empereurs et contre les supplices , elle était encore obligée

* Non solum proprios hoc modo pirficiunt, sedsacpe etiam peregrinos accidentes, el adlmcapud ipsos hospiiiocxccplos: abripiuni eiiiin laies inlu> et vinculis illig los per vini castrant, ut non aniplius sinl in voluplalis periculo im[)utsi.

^ In Bacathis, regione Pbiladelpliina ultra Jordanein. ( Epipu. , episcop. Comt., advcr.sus hwres., lviii, p. 407.) ^ Orig. coiii. Cels.

* SuLP. Sev., lib m ; Aug., Uœres., lxx.

ÉTIDES HISTORIQUES. 389

de combattre ses enfants et ses ennemis domestiques. Il y allait, il est vrai, de l'existence même de la foi : si les hérésies n'avaient été continuellement retranchées du sein de l'Église par des canons, dénoncées et stigmatisées dans les écrits, les peuples n'auraient plus su de quelle religion ils étaient. Au milieu des sectes se propageant sans obstacles, se ramitiant à l'infini, le principe chrétien se fût épuisé dans ses dérivations nombreuses, comme un fleuve se perd dans la multitude de ses canaux.

Il résulte de cet aperçu que les hérésies s'imprégnèrent de l'esprit des siècles où elles se succédèrent. Leurs conséquences politiques furent énormes ^ elles affaiblirent et divisèrent le monde romain : les moines ariens ouvrirent la Grèce aux Goths, les donatistes l'Afrique aux Vandales 5 et, pour se dérober à l'oppression des ariens, les évêques catholiques livrèrent la Gaule aux Franks. Dans l'Orient le nestorianisme, refoulé sur la Perse, gagna les Indes, alla s'unir au culte du lama, et constituer sous un dieu étranger la hiérarchie et les ordres monastiques de l'Église chrétienne : il fit naître aussi l'espèce de puissance problématique et fantastique du prêtre Jean. D'un autre côté une foule de sectes variées, que proscrivait le fanatisme grec, se réfugièrent pêle-même en Arabie : de la confusion de leurs doctrines, professées ensemble dans l'exil et travaillées par la verve orientale, sortit le mahométanisme, hérésie judaïque-chrétienne, de qui la haine aveugle contre les adorateurs de la croix se compose des haines diverses de toutes les infidélités dont la religion du Coran s'est formée.

A voir les choses de plus haut dans leurs rapports avec la grande famille des nations, les hérésies ne furent que la vérité philosophique, ou l'indépendance de l'esprit de l'homme, refusant son adhésion à la chose adoptée. Prises dans ce sens, les hérésies produisirent des effets salutaires : elles exercèrent la pensée, elles prévinrent la complète barbarie, en tenant l'intelligence éveillée dans les siècles les plus rudes et les plus ignorants ^ elles conservèrent un droit naturel et sacré, le droit de choisir. Toujours il y aura des hérésies, parce que l'homme né libre fera toujours des choix. Alors même que l'hérésie choque la raison, elle constate une de nos plus nobles facultés, celle de nous enquérir sans contrôle et d'agir sans entraves.

390 ÉTUDES TÎTSTORÎQUES.

Page 1