CHAPITRE XXXVII
L'Ibérie.
Sur le bord oppo'^é du détroit de Gados, qui séparait les possessions africaines de Cartilage de ses colonies européennes, on trouvait l'ibérie, pays sauvage et à peine connu des anciens à répo(|ue dont nous retraçons l histoire. Il était habité par plusieurs peuples, Ct Ites <i'origine, dont les uns se distinguaient par leur courage et leur mépris de la mort ' ; les aunes, pleins d'innocence, passaient pour les plus justes des hommes ^. Malheureusement ks fleuves i oulaiea t
• Le vice radical de tous ces parallèles, sans parler des bizarreries qu'ils produisent, est de supposer que la société, a l'époque de la révolution républicaine de la Grèce, était semblable a la société telle qu'elle existe aujourd'hui; or, rien n'était plus différent.
Les hommes avaient peu on point de relations entre eux; les chemins manquaient, la mer était inconnue; on voyageait rarement et difficilement; la presse, ce moyen extraordinaire d'échange et de communication d'iaées, n'était point inventée; chaque peuple, vivant isolé, ignorait ce qui se passait chez le peuple voisin. Comparer la chute des Pisistralides à Athènes (qui d'ailleurs n'étaient que des usur[)ateurs de l'autorité populaire) a la chute des tiourbons en France ; rechercher laborieusement quelle tut l'influence répiil)licaine de la Grèce sur l'Egypte, sur Carihage, sur l'ibérie, sur la Scythie, sur la Grande-Grèce; trouver des rapports entre cette influence et l'influence de notre lévolution sur les divers gouvernements de l'Europe ; c'est un complet oubli, ou pliUôt une falsification manifeste de l'histoire. Il est très-douteux que la Scythie, l'Egypte, et même Carihage, aient jamais entendu parler d"!Iippias; et si Carthage attaqua les colonies grecques à l'instigation du roi de Perse, on ne peut voir la qu'un de ces faits isolés, qu'un résultat de cette ambition particulière qui, dans tous les temps, a excité un peuple à profiter des divisions d'un autre peuple.
L'état de la société n'était point assez avancé chez les anciens pour que les idées politiques devinssent la cause d'un mouvement général. On vit quelques guerres religieuses, mais encore furent-elles rares et renfermées dans d'étroites limites. L'antiquité ne fit de grandes révolutions que par la conquête; les Perses, les Grecs, les Romains, n'étendiriut leur empire que par les armes : c'était la force physique et non la force morale qui régnait. Quand cette force fut passée, il resta des dominateurs, quelques monuments des arts, quelques lois civiles, quelques ordonnances municipales, quelcjnes règles d'adminisliation, mais pas une idée politique.
Rome était déjà formidable, elle était prêle a étendre sa main sur l'Orient, que les Grecs connaissaient a peine son existence, qu'ils ignoraient et les révolutions et les lois du peuple qui allait envahir leur patrie; el Je prétendrais qu'une petite révolution domestique, advenue dans la petite ville di; bois dcThémislocle, lorsque l'antiquité tout entière était encore a demi barbare; je prétendrais que cette petite révolution communiqua son mouvement à l'univers connu!
Dans les temps modernes même, le contre-coup des révolutions a été plus ou moins fort, selon le degré de civilisation "a l'époque où ces révolutions ont éclaté. La catastrophe de Charles I" ne put avoir sur l'Iiurope, par mille raisons faciles à déduire, l'influence qu'a dû exercer l'assassinat juridique de Louis XVI. En remontant plus haut, le pape qui, au milieu de la France barbare, vint metlre la couronne sur la tête d'un roi de la seconde race, ne fit pas un acte aussi décisif pour certains ^ïrincipes que celui du pontife qui couronna Ruonaparle au commencement du dix-neuvième siècle.
Tout est donc faux dans les parallèles que j'ai prétendu établir. Il ne reste de ces rapprochements que quelques vérités de détails, indépendantes du fond et de la forme. (N. Éd.)
» Strab., lib. III, p. 158 ; Liv., lib. xxviii ; Mariam.; Sil. Ital., lib. i.
« La Bélique, dont Fcnélon fait une peinture si louclian'e. Le tableau n'esl pas fnlièrement d'imasi'ialion ; il esl fonde sur la veiitc de rinsloirc. Je ne sais où j'ai lu (lue Mariana a omis quelque chose sur l'origine des nationi ibéricones, dans sa traduction eu langue vulgaire de
un métal qui les décela à l'avarice. Les Tyriens, pour l'obtenir, trompèrent d'abord leur simplicité*. Les Carthaginois bienlôi les asservirent, et, les forçant à ouvrir les fnîiiês, les y plongèrent tout vivants ^. Si ce livre traversait les mers, s'il parvenait iusqu'à l'Indien enseveli sous les montagnes du Pi'tose, il apprendrait que ses ( rueis maîtres ont autrefois, comme lui, péri esclaves sous leur terre natale ; qu'ils y ont fouillé ce même or pour une nation étrangère apportée chez eux par les flots. Cet Indien adorerait en secret la Providence, ei reprendniit son hoyau moins pesant.
Au reste, il est probable que les troubles de la Grèce réagirent sur les malheureux habitants de 1 Ibérie. Cartilage, pour payer les frais delà guerre contre la Sicile, multiplia sans doute les sueurs de ses esclaves^. A chnque écu dépensé par le vice en Europe, des larmes de sang coulent dans les abîmes de la terre en Amérique. C'est ainsi que tout se lie, et qu'une révolution , comme le coup électrique, se fait sentir au même instant à toute la chaîne des peuples.