SUITE DES MOEURS DES BARBARES
Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social , Attila semblait né pour l'effroi du monde -, il s'attachait à sa destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui une opinion formidable. Sa démarche était superbe , sa puissance apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de ses regards. Amateur de la guerre , mais sachant contenir son ardeur, il était sage au conseil, exorable aux suppliants , propice à ceux dont il avait reçu la foi. Sa courte stature , sa large poitrine, sa tête plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux grisonnants, son nez camus, sont teint basané, annonçaient son originel
Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages du Danube : les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la porte de sa baraque-, ses femmes habitaient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il laissait les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et chefs-d'œuvre
* Vir in concussionom gpntis nafiis in imiiulo, lorrarnm omnitim meliis: qui nescio qua sorte lerirbat ciincla, formidabili de se opinione vulgala. Erat namque supeibiis incessu, liuc alque illiic circiiinferms oculos, ut. elali potentia ipso quo(iue iiioiu corporisappaivrct. IJcIloruui (inidcm amator, scd ipse manu Icniperans, consilio vali-iis^iuius", stipplitaïuibiis exoiabilis, prupilius in lide seuicl leceplis. Forma brevis, lalo peciore, capile grandiori, miuulis ociilis, rarus barba, canis aspersus, sinio naso, teler culoie, origiuis siiœ signa resliluens. (Jornand., cap. xxxv, de Reb. Gei,)
des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons ^. C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient, non les ambassadeurs, mais des Barbares inconnus, ses généraux et capitaines : il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du vin, par accorder grâce aux maîtres du monde 2. Lorsque Attila s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de princes tributaires qui attendaient, avec crainte et tremblement, un signe du commandeur des monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné 5.
Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient eux-mêmes expliquer : ils abordaient de tous côtés aux rivages de la désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs ^ ou des rennes, ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ^ ou sur des barques de cuir et d'écorce 6. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à découvert'. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible s.
Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un dessein éternel : de là cette fureur de détruire, cette soif de sang qu'ils ne pouvaient éteindre-, de là cette combinaison de
» Atlilae in quadra lignea, et nihil prseter carnes. Conviviis aurea et argentea pocula qiiibus bibebant suppeditabanliir. Aliilse poculum eral ligneum. {Ex Prise, rhetore goihicœ hisioriœ excerpia, Carolo Cantoclaro interprète, p. 60. Parisiis,
2 Tum convivatum primum ordinem, ad Atlilae dextratn sedere. constitueriint, secundum ad laevam : in quo nos etBerichus, vir apud Scyllias nobilis, sed Berichus superiore loco. {Id., p. 48.)
Sedentes ordines salulavii. Reliquis doinceps ad hune modum honore affectis, Attila nos, ex Thracum inslilulo, ad parium poculoium cerlamen provocavit. {Id., p. 49.)
3 ïurba regum, diversarumque nationum ductorcs, ac si satellites, absquo aliqua murmuratione cum timoré ettremore unusquisque adstabal, aut cerle quod jussus fuerat exscquebatur. (Jornand., cap. xxxviii, de Reh. Cet.)
4 Fuit alius currus quatuor cervis juncius, qui fuisse dicitur régis Gothorum. (VoPisc, in yit. Aurelian.)
5 Enatantes super parma positi amnem, in ulleriorem egressi suntripam. (Grec. TcR., lib. III, p. 15.)
6 Quin et Aremoriciis plratun) Saxona Iractus Superabat, cui pelle salum sulcare Brilannum Lutlus, et apeilo glaucum mare findere lembo.
(APOLL. , in Panegyr. Atit.)
' Imos Oceani colens recessus. (/d., lib. viii, epist. ix.)
* Cœleslis manus ad punienda Hispanorum flai;itia, etiam ad vastandam Africain transire cogebat. Ipsi denique falebantur non suum esse quod laceroni. agi cnim sedivino jussuacperurgeri. (Salvian., de Gubernai, Dei^ iib. vu, p. 250.)
toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertu, de talents, de génie. Genseric était un prince sombre, sujet aux accès d'une noire mélancolie ; au milieu du bouleversement du monde, il paraissait grand parce qu'il était monté sur des débris. Dans une de ses expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même embarqué ; où allait-il? il ne le savait pas. «Maître, lui dit « le pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre? — A ceux-là, « répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irritée »
Alaric marchait vers Rome : un ermite barre le chemin au conquérant; il l'avertit 2 que le ciel venge les malheurs de la terre : « Je a ne puis m'arrêter, dit Alaric -, quelqu'un me presse et me pousse à « saccager Rome. » Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s*en emparer : Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siège pour l'engager à se retirer, lui représentent que s'il persiste dans son entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. « L'herbe serrée , repart rabatteur d'hommes , se fauche « mieux ^. » Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppHants tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les esclaves d'origine barbare : « Roi, s'écrient les envoyés du a sénat, que rcstera-t-il donc aux Romains? — La vie^. »
Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla, les images des dieux, ci que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, et trois mille livres de poivre ^. C'était avec du fer que Camille avait racheté des Gaulois les anciens Romains.
' Cum e CarUiaginis portu velis passis soUitnrus essel, interrogatus a nauclero, quo tendere populabundus veUet, respondisse : Quo Deu5 impulerit. (Zosim., de Èello vandalico, lib. i, p. 188.)
Narrant ciim e CarUiaginis portu solvens a nauta interrogaretur quo bellum inferre veUet, respondisse : In eos quibus iralus est Deus. (Procop., Bist. P'and.y lib. I.)
2 Probus, aliquis monachus ex bis qui in Ilalia erant, Romani fpstinanli Alarico consuluisse ulurbi parceret, nec se tantonnn malorum auctore conslitueret. Alaricus respondisse dicilur, se non volenleni hoc lenfaro, sed esse quemdam qui se obtundendo u^geai, ac praecipiat ut Romam everiat. {Sozo»i., lib. ix, cap. vi, p. 48i.)
* ïpsius, inquit, fœnum rariore facilius resocatur. (Zosim., lib. v, p. 106.)
* Aiebatenim non aliter se lincm obsidionis faclurum nisi aurum omne, quod In urbe foret, et argontum accepisset, praiterea quidquid supelleciilis in urbe reperirel : ilemque mancipia barbara. Huic cum dixisset altcr Icgatornm si quidem baecabslulissetquid eis tandem relinqueret in urbe qui essent?)Animas, res{K)ndit. [Id., ibid.)
^ Quinquies miUe libras auri, et praeler bas tricies mille libras argenti, quater
Ataulphe, successeur d'Alaric, disait : « J'ai eu la passion d'effacer le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Cé^rs l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug des lois, j'ai changé de résolution ^ alors, j'ai voulu devenir le restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur. » C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de Bethléem, à un prêtre nommé Orose, cette nouvelle du monde* : autre merveille.
Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et disparaît 2. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage -, ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe -, il la porte au prince tartare : Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle l'épée de Mars ^, il jure ses droits à la domination du monde. Il disait : « L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de l'univers. » Il mit lui-même parmi ses titres le nom de Fléau de Dieu, que lui donnait la terre ^.
C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de général au service de l'empire; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux
mille tunicas sericas, et ter mille pelles coccineas, et piperis pondus quod ter mille libras œquaret. (Zosim., lib. v, p. 107.)
ï Nam ego quoque ipse virum quemdam Narbonensem, illnslris sub Tlieodosio mililiac, etiam religiosum prudenlemque et gravemapnd Bethléem oppidum Palestine, beatissimo Hieronymo presbytère referente, audivi se familiarissimnm Ataulpbo apud Narbonam fuisse : ac de eo saepe sub tesiificatione didicisse quod ille, quum esset animo, viribus ingenioque nimius, reforre solilus esset se in primis ardenter inhfasse, ut obliterato roraano nomine romanum omne solum Gotborum imperium et foceret et vocarel : essctque, ut vulgariler loquar, Gotliia quod Roma-
nia fuisset At ubi multa expcriomia probavisset,
neque Golhos ullo modo parère legibus posse propler effrenatam barbariem, neque reipublicae interdici leges oportere, elegisse se saltem, ut gloriam sibi* et resiiluendo in integrum augendoque romano nomine, Golhorum viribus, quœreret, habereturque apud postcros romanse resiilutionis auclor, postquara esse non poterat immutalor. (Oros., lib. vu.)
2 Mox quoque ut Scyihica terra ignotis apparuit, cerva disparuit. (JoRNAND.,d
Reb. Ge^,cap. xxiv.)
' Quum pastor quidam grogis unam buculam conspiceret claudicantem, nec causam tanti vulneris invenirel, sollicilus vesligia cruoris insequitur : tandemque venit ad gladium, quem depascens berbas bucula incaule calcaverat, effossumciue prolinusad Altilam defert. Quo ille munere graluiatus, ut erat magnanimus, arbitralur se loliiis mundi priiicipem couslilulum, et per Martis gladium poleslalem sibi conrossam esse bellorum. (Prisc. ap. Joruund., cap. xxxv.)
* « Stella cadil; tellus tremil; en ego maliens orbis. » Seque, juxta eremilae diclum, Flagellum Dei jussit appellari. {Reram hangar um scriptores varii. Francolurli, 1660.)
ses appointements : ils en usaient de même avec les chefs des Goths et des Burgondes.. Le Ilun disait à ce propos : « Les généraux des « empereurs sont des valets, les généraux d'Atlila des empereurs *. »
Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés prosternés devant des empereurs- il commanda de le peindre, lui Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds 2.
« Croyez-vous , demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, « qu'il puisse exister une forteresse ou une ville, s'il me plaît de la « faire disparaître du sol ^? »
Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message : «Attila, mon a maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais^. »
« L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout « où le cheval d'Attila a passé. »
L'instinct d'une vie mystérieuse poursuivait jusque dans la mort ces mandataires de la Providence. Alaric ne survécut que peu de temps à son triomphe : les Goths détournèrent les eaux du Busentum, près Cozence^ ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché ^ ils y déposèrent le corps de leur chef avec une grande quantité d'argent et d'étoffes précieuses ^ puis ils remirent le Busentum dans son lit, et un courant rapide passa sur le tombeau d'un conquérant 5. Les esclaves employés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne put dire où reposait celui qui avait pris Rome, comme si l'on eût craint que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce crime.
* Jam tum enim cum irascebatur, dicebat exercituum duces suos esse servos : qui quidcm Atlilœ, non tamen imperatoribiis romanis, erant honore el diguitate pares. [Ex Prise, rhet. Gothic. hist. excerpt., p. 46.)
2 Cum autem in pictura vidisset Romanorum quidem reges, in aureis thronis sedcQles, Scjlbas vero caesos et ante pedes ipsoruni jacenles, piclorem accersiium jussit se pingere sedentcm in Sûlio : Romanorum vero regos ferentes saccos in humeris, clauie ipsius podesaurum effundentes. (Suid., invoc. Mc«?£oAavov, p. 517.)
^ Quœeoim urbs, quic arx qua laie patel Romanorum impc^rium, salva t'I iiicolumis evadt'pe poliiil «luam everlere aut diruere aptid se conslilulum liabuerit. {Excerpta ex hisioria Golhica Prisci rhttoris de legalionibus, in corpore histçriœ Bijzant,, p. 43.)
* Imperal libi per me dominus mens et dominus tuus AUila, uti sibi palatium seu rcgiam Romœ egrcgie adonies. {Chronicon 4lexandrinum^ p. 734.)
5 Ilnjus ergo in mcdio alveo, colli'Cto caplivorum agmine, sepulluraî locum effojliunt. In cujiis fodiœ grcmio Alaricuui mullis opibus obruuiil : rursusque aquas m suum alveiim reducenlcs, ne a quoquam quandoque locus cognoscerelur, fossores omnesintercmerunt. (Joîina:,"u., de lieb. Cet., cap. xxx,)
Attila, expiré sur le sein d'une femme, est d'abord exposé dans son camp entre deux longs rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se découpent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme, mais avec du sang d'homme ^ Des cavaliers tournent autour du catafalque en chantant les louanges du héros. Cette cérémonie achevée, on dresse une table sur le tombeau préparé, et les assistants s'asseyent à un festin mêlé de joie et de douleur. Après le festin, le cadavre est confié à la terre dans le secret de la nuit-, il était enfermé en un triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des armes enlevées aux ennemis , des carquois enrichis de pierreries, des ornements militaires et des drapeaux. Pour dérober à jamais aux hommes la connaissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jetés avec l'enseveli 2.
Au rapport de Priscus, la nuit même où le Tartare mourut, l'empereur Marcicn vit en songe, à Constantinople, l'arc rompu d'Attila 5. Ce même Attila, après sa défaite par iEtius , avait formé le projet de se brûler vivant sur un bûcher composé des selles et des harnais de ses chevaux, pour que personne ne pût se vanter d'avoir pris ou tué le maître de tant de victoires * -, il eût disparu dans les flammes comme Alaric dans un torrent : images de la grandeur et des ruines dont ils avaient rempli leur vie et couvert la terre.
Les fils d'Attila, qui formaient à eux seuls un peuple s, se divisèrent. Les nations que cet homme avait réunies sous son glaive se donnèrent rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad,
* Ut praeliator eximius non femineis lamentationibus et lacrymis, sed sanguine lugeretur virili. (Jornand., cap. xlix.)
2 Nam detola gente Hunnorum elcclissimi équités in eo loco quo erat positus; in modum circensicum cursibus ambicntes, fycta ejus cantu fuuereo tali ordine
referebant Postquam talibus lameillisestdeflelus, stravam super tumii»
lum ejus, quam appellant ipsi, ingenti comessatione concélébrant, et contraria invicem sibi copulantes, luctum funereum mixto gaudio explicabant, noctuque secrcto cadaver est terra reconditum. Cujus fercula primum auro, secundo argento,
tertio ferri rigore communiunt Addunt arma hostium
cacdibus acquisita, phaleras vario gemmarum fu^gore preiiosas, et diversi generis insignia, quibus colitur aulicum decus. Et ut tut et tantis diviiiis buniana curiositas arceretur, operi deputatos detestabili mercede trucidarunt, emersitque momentanea mors sepelientibus cumsepuUo. (Jornaisd., de Reb. Cet., cap. xlix.)
^ Arcum Atlilœ in eadem nocte fractum ostenderet. (Prisc. in Jornand., cap. xl.)
* Equinis sellis construxisse pyram, scsoque, si adversarii irrumperent, flamuiis injicere voluisse; ne aut aliquis ejus vulneVe laïtaretur, aut in potestatem hostiuin
tantorum liostium gentium dominus perveniret Multarum victoriarum
dominus. (Jornand., rfe Heb. Get., cap. xl-xliii.)
* Filii Attila}, quorum per licentiam libidinis pêne populus fuit. (JoRifAifO.^ €ap. L.)
pour s'affranchir et se déchirer. Une multitude de soldats sans chef S le Goth frappant de Pépée, le Gépide balançant le javelot, le Hun jetant la flèche, le Suève à pied, l'Alain et THérule, l'un pesamment, l'autre légèrement armés 2, se massacrèrent à l'envi : trente mille Huns restèrent sur la place, sans compter leurs aUiés et leurs ennemis. Ellac. fils chéri d'Attila, fut tué de la main d'Aric, chef des Gépides. L^héritage du monde qu'avait laissé le roi des Huns n'avait rien de réel ^ ce n'était qu'une sorte de fiction ou d'enchantement produit par son épée : le talisman de la gloire brisé, tout s'évanouit. Les peuples passèrent avec le tourbillon qui les avait apportés. Le règne d'Attila ne fut qu'une invasion.
L'imagination populaire, fortement ébranlée par des scènes répétées de carnage, avait inventé une histoire qui semble être l'allégorie de toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment de Damascius, on lit qu'Attila livra unebalaille aux Romains, aux portes de Rome : tout périt des deux côtés, excepté les généraux et quelques soldats. Quand les corps furent tombés, les âmes restèrent debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits : ces guerriers ue combattirent pas avec moins d'ardeur morts que vivants^.
Mais si d'un côté les Barbares étaient poussés à détruire, d'un antre ils étaient retenus: le monde ancien, qui touchait à sa perte, ne devait pas entièrement disparaître dans la partie où commençait la société nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville éternelle, il assigna l'église de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite à ceux qui s'y voudraient renfermer. Sur quoi saint Augustin fait cette belle remarque : que si le fondateur de Rome avait ouvert dans sa ville naissante un asile, le Christ y en établit un autre plus glorieux que celui de Romulus ^.
* Commiuitur in Pannonia juxta flumen cui nomen est Netad. Illic concursus factus estgentium variarum, quas in sua AUila tenueral dilione. Dividuntur régna cuin populis, fiuntqueex uno corpore memlîra diversa, noc qiiae unius passionicompalerenlur, sed quaeexcisocapite invicem insanirenl : quie nuiuiuam contra se parei inveneranl, nisi ipsi mutuis se vulneribus sauciantes, se ipsos discerperent fortissinife naliones. ( Jornand., cap. l.)
2 Pugnanlem Golhurn ense furentem, Gepidam in vulnere suorum cuncta tela frangenlem, Suevum pede, Huniiun» sagitla prœsumere, Alanum gravi, Herulum levi armalura aciem inslrnere. {Id., ibid.)
^ Commissa pugna contra Scyihas ante conspectum urbis Romae, tanta utrinque facla est credes , ut nemo piigiianliiim ab ntraque parte servaretiir, pra}ter quam duces paucique satellites eorum : cum cecidisscnl pugnanies, corpore defatigali , aninioadiuic erecti, pugnabant très intégras noctes *îl die> , nihil vivenlihus pugnando infenores, neque nianibus neque animo. (Puot., ^/7>/., p. 1039.)
* Romulus et Reinus asjium consliluisse perliibenlur quafcrentes creandae multi-
450 ÉTUnES HISTORIQUES.
Dans les horreurs d'une cité mise à sac, dans une capitale tombé© pour la première fois et pour jamais du rang de dominatriceet de maîtresse de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protéger la translation des trésors de l'autel. Les vases sacrés étaient portés un à un et à découvert ^ des deux côtés marchaient des Goihs l'épée à la main -, les Romains et les Barbares chantaient ensemble des hymnes à la louange du Christ ^
Ce qui fut épargné par Alaric n'aurait point échappé à'ia main d'Attila : il marchait à Rome -, saint Léon vient au-devant de lui -, le fléau de Dieu est arrêté par le prêtre de Dieu 2, et le prodige des arts a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole , qui tombe à son tour.
Devenus chrétiens, les Barbares mêlaient à leur rudesse les austérités de l'anachorète-, Théodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius, passa la nuit vêtu d'une haire 5, et ne la quitta que pour reprendre le sayon de peau.
Si les Romains remportaient sur leurs vainqueurs par la civilisation, ceux-ci leur étaient supérieurs en vertus. «Lorsque nous vou- « Ions insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons Romain, « ce nom signifie bassesse, lâcheté, avarice, débauche, mensonge; « il renferme seul tous les vices*. » Les Barbares rejetaient l'étude des lettres, disant : « L'enfant qui tremble sous la verge ne pourra « regarder une épée sans trembler s. » Dans la loi salique le meurtre d'un Frank est estimé deux cents sous d'or -, celui d'un Romain propriétaire, cent sous, la moitié d'un homme 6.
tudinem civilatis; mirandum in honorem Chrisli praecessit exemplum. Hocconstituerunl eversores urbis quod instiluerant antea condilores. (Adg., Civ., Ub. i, cap. XXXIV, p. 22. Basileae.)
» Super capila elata palam , aurea atque argentea vasa poriantur,.exsertis undique ad defensionem gladiis pia pompa munilur. HymnisDeo, Romanis Barbarisque
conclnenlibus , canilur. — P«TS(>iial late in excidio urbis salutis tuba (Oros.,
Uisioriar. lib. VII, cap. xxxix, p. 574. Lugduni Baiavorum, 1767.)
2 0ccurrentesibi(AUila) extra portas sancio Leone episcopo, cujus supplicatio ita eumDeo agenle lenivit, ut cum omnia in potestaie ipsius essent, iradila si bi ci vitale, ab i;,ne tamen et caîde aique suppliciis abstinerol. (Prosp. Chronic.)
3 Indulus cilicio pernoclavil. (Salvian., de Gubcrn. Dei, p. 165.)
* Vocamns Romanum, hoc solo, id est quiilquid luxuriae, quidquid mendacii, imo quidquid vilioruraesi comprehendenles. (Luitprand. légat, apud Murai., Scriptor. kal., vol. II, par. i, p. 481.)
* Eos nunquam haslam aut gladium despecturos mente intrepida , si sculicam tremuissenl. ^Procop., de Bell, gothico, lib. i, p. 312.)
* Si (juis ingenuus Fiancuni, aut bomincm barbarum, occiderit, qui loge salica ^vil, VIII denaiiis,quifaciuulsolidob ce, culpabilis judicelur. (lit. xliii, art, 1.) Si
Dignités, âge, profession, religion, n'arrêtèrent point les fureurs de la débauche au milieu des provinces en flammes -, on ne se pouvait arracher aux jeux du cirque et du théâtre : Rome est saccagée, et les Romains fugitif? viennent étaler leur dépravation aux yeux de Carthage encore romaine pour quelques jours ^ Quatre fois Trêves est envahie, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et des ruines, sur les gradins déserts de son amphithéâtre.
« Fugitifs de la ville de Trêves, s'écrie Salvien, vous vous adressez « aux empereurs afin d'obtenir la permission de rouvrir le théâtre et « le cirque : mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous pré- « sentez cette requête 2? »
Cologne succombe au milieu d'une orgie générale ^ les principaux citoyens n'étaient pas en état de sortir de table lorsque l'ennemi, maître des remparts, se précipitait dans la ville '.
Presque toutes les maisons de Carthage étaient des maisons de prostitution : des hommes erraient dans les rues couronnés de fleurs, répandant au loin l'odeur des parfums, habillés comme des femmes, la tête voilée comme elles, et vendant aux passants leurs abominables faveurs^. Genseric arrive : au dehors le fracas des armes, au dedans le bruit des jeux -, la voix des mourants, la voix d'une populace ivre, se confondent^ à peine le cri des victimes de la guerre se peut-il distinguer des acclamations de la foule au cirque s.
Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde,
romanus homo possessor occisus fuerit, iv denariis, qui faciunt solides c, culpabilis judicelur. (Tit. xlih, art. vu.)
* Quae (peslilentia dicmonum) animos miserorum adeo obcaecavit tenebris, tanta deformitali^ fœdavit ut eliam modo, romaiia urbe vastaia fugientes , Carlhaginem venirepotuerunt, in thealris quolidiecertatim pro hislrionibus delirarent... Vosnec contriliabhosteluxuriam repressistis: perdidistis utiliialcm calamitatisetniiserrimi facli estis, et pessimi permansistis. ( Aug., de Civ. Dei, lib. i, cap. xxxii.)
2 Theatra igilur quseritis, circum a principibus postulatis ; quaeso cui slalui , cui populo, cui civitali? (Salvian . de Gubeni. Dei, iib. vi, p. 217.)
3 Ad gressum nutabundi (p. 213). Barbaris pêne in conspecUi omnium silis, nullus metus crathominum, noncustoJia civitatum. (SALV.,de Gubern. Dei, iib.vi, p. 214.)
■* Adeoomnia pêne compila, omnes vias, quasi foveîe libidinum... Fœtebant, ut ita dixerim, cuncti urbis illius cives cœno libidiiiis spurcum sibimetipsis mutuo împudiciliee nidorem inhalantes. (P. 260.)
Indicia sibi quaidam monlruo 33 impurilatis innectebant ut femineis tegminuni illigamentis capita velarent atqiie publiée m civitate (p. 260). Latrono quodam modo excubias videret (p. 269). (Salv., de Gubern. Dei^ lib. vu.)
5 Fragor, utila dixerim, extra muros et intramuros, praeliorumel ludicrorumconfundebantur : vox morienlium voxque bacchantium: ac vix discerni forsitan poterat plebis ejulatio quaî cadebat in bello, et sonus populi qui clamabat in circo. (Salvian., de Gubern, Dei, lib. vi, p. 210.)
qu'à cette époque Rutilius mettait en vers son voyage de Rome en Étrurie, comme Horace, aux beaux jours d'Auguste, son voyage de Rome àBrindes-, que Sidoine Apollinaire chantait ses délicieux jardins, dans l'Auvergne envahie par les Visigoths ^ que les disciples d'Hypatia ne respiraient que pour elle, dans les douces relations de la science et de l'amour -, que Damascius, à Athènes, attachait plus d'importance à quelque rêverie philosophique qu'au bouleversement de la terre ^ qu'Orose et Saint Augustin étaient plus oc^pés du schisme de Pelage que de la désolation de l'Afrique et des Gaules-, que les eunuques du palais se disputaient des places qu'ils ne devaient posséder qu'une heure-, qu'enfin il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles ^ eux et moi prenant pour table dans l'édifice croulant la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes.
On ne se peut faire aujourd'hui qu'une faible idée du spectacle que présentait le monde romain après les incursions des Barbares : le tiers (peut-être la moitié) de la population de l'Europe et d'une partie de l'Afrique et de l'Asie fut moissonné par la guerre, la peste et la famine.
La réunion de tribus germaniques, pendant le règne de Marc-Aurèle, laissa sur les bords du Danube des traces bientôt effacées -, mais lorsque les Goths parurent au temps de Philippe etdeDèce, la désolation s'étendit et dura. Valérien et Gallien occupaient la pourpre quand les Franks et les AUamans ravagèrent les Gaules et passèrent jusqu'en Espagne.
Dans leur première expédition navale, les Goths saccagèrent le Pont-, dans la seconde, ils retombèrent sur l'Asie mineure-, dans la troisième, la Grèce fut mise en cendres. Ces invasions amenèrent une famine et une peste qui dura quinze ans -, cette peste parcourut toutes les provinces et toutes les villes : cinq mille personnes mouraient dans un seul jour*. On reconnut, par le registre des citoyens qui recevaient une rétribution de blé à Alexandrie, que cette cité avait perdu la moitié de ses habitants 2.
* Nam et pestilentia tanla exislebat vel Romaî, vel in Achaicis urbibus, ut uno die quinque millia hominum pari morbo périrent. (Hist. Aug., p. 177.)
^ Quacrunt etiam qiiamobrem civitas ista maxima , non amplius laniam habitaloruni muliitudinem ferai , quantam senum... quorum noniina in tabulas publicas pro divisioue frumenti factilatas. (Euseb., Hist. ecd.y lib. vu, cap. xxi.)
Une invasion de trois cent vingt mille Goths , sous le règne de Claude, couvrit la Grèce-, en Italie , du temps de Probus, d'autres Barbares multiplièrent les mêmes malheurs. Quand Julien passa en Gaule, quarante-cinq cités venaient d'être détruites par les Allamans : les habitants avaient abandonné les villes ouvertes , et ne cultivaient plus que les terres encloses dans les murs des villes fortifiées. L'an 412, les Barbares parcoururent les dix-sept provinces des Gaules, chassant devant eux , comme un troupeau, sénateurs et matrones, maîtres et esclaves, hommes et femmes, filles et garçons. Un captif qui cheminait à pied au milieu des chariots et des armes n'avait d'autre consolation que d'être auprès de son évêque, comme lui prisonnier : poëte et chrétien , ce captif prenait pour sujet de ses chants les malheurs dont il était témoin et victime. «Quand l'Océan aurait inon- « dé les Gaules , il n'y aurait point fait de si horribles dégâts que cette « guerre. Si l'on nous a pris nos bestiaux, nos fruits et nos grains ; « si l'on a détruit nos vignes et nos oliviers ^ si nos maisons à la cama pagne ont été ruinées par le feu ou par l'eau ; et si , ce qui est en- € core plus triste à voir, le peu qui en reste demeure désert et abana donné , tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Mais , a hélas ! depuis dix ans , les Goths et les Vandales font de nous une « horrible boucherie. Les châteaux bâtis surles rochers, les bourgades a situées sur les plus hautes montagnes, les villes environnées de ri- « vières, n'ont pu garantir les habitants de la fureur de ces barbares, « et l'on a été partout exposé aux dernières extrémités. Si je ne puis a me plaindre du carnage que l'on a fait sans discernement , soit de « tant de peuples, soit de tant de personnes considérables par leur a rang, qui peuvent n'avoir reçu que la juste punition des crimes « qu'ils avaient commis, ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait a tant déjeunes enfants enveloppés dans le même carnage, eux dont « l'âge était incapable de pécher? Pourquoi Dieu a-t-il laissé con- « sumer ses temples ^?»
L'invasion d'Attila couronna ces destructions j il n'y eut que deux villes de sauvées au nord de la Loire , Troyes et Paris. A Metz , les Huns égorgèrent tout , jusqu'aux enfants que l'évêque s'était hâté de baptiser-, la ville fut livrée aux flammes : longtemps après on ne reconnaissait la place où elle avait été qu'à un oratoire échappé seul
Si lotus Gallos sese effudisset in agros Oceaous, vastis plus superessel aquis, elc.
{D$ Prov. div.y trad. de Tillbmont, Uitt. det Emp,)
à l'incendie K Salvien avait vu des cités remplies de corps morts 5 des chiens et des oiseaux de proie, gorgés de la viande infecte des cadavres, étaient les seuls êtres vivants dans ces charniers 2.
Les Thuringes qui servaient dans l'armée d'Attila exercèrent , en se retirant à travers le pays des Franks , des cruautés inouïes que Théodoric, fils de Khlovigh , rappelait quatre-vingts ans après pour exciter les Franks à la vengeance. «Se ruant sur nos pères, ils leur « ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres par le nerf « de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles d'une « mort cruelle : les unes furent attachées par les bras au cou des « chevaux qui, pressés d'un aiguillon acéré, les mirent en pièces; « les autres furent étendues sur les ornières de chemins , et clouées « en terre avec des pieux : des charrettes chargées passèrent sur « elles ; leurs os furent brisés , et on les donna en pâture aux « corbeaux et aux chiens ^. »
Les plus anciennes chartes de concessions de terrains à des monastères déclarent que ces terrains sont soustraits des forêts *, qu'ils sont déserts, eremi, ou, plus énergiquement , qu'ils sont pris du désert s, ab eremo. Les canons du concile d'Angers ( 4 octobre 453) ordonnent aux clercs de se munir de lettres épiscopales pour voyager; ils leur défendent de porter des armes ; ils leur interdisent les violences et les mutilations, et excommunient quiconque aurait livré des villes : ces prohibitions témoignent des désordres et des malheurs de la Gaule.
Le titre quarante-septième de la loi salique : De celui qui s' est établi dans une propriété qui ne lui appartient point, et de celui qui la tient depuis douze mois , montre l'incertitude de la propriété et le grand nombre de propriétés sans maîtres. « Quiconque aura été s'é-
' Nec romansit in ea locus inustus, praeter oratorium beali Stepbani primi martyris aclevilge. (Greg. Tur.., lib. ii, cap. vi.)
2 Jacebant si quidem passim , quod ipse vidi alqtio sustinui, utriusque sexus cadavera nuda, lacerala, urbisoculos iocestanlia, avibuscanibusque laniata. ( Salv., de Gubern. Del, lib. vi, p. 2l6.)
■^ Inruentes super pareilles nostros omneni siibstantiam abstulenint , pueros per nervum fcnioris ad arbores appi'ndenles, pucllas ampliusducenlas crudeli nece interfccorunl : ila ul ligatis brachiis super equorum cervicibus ipsiqueacerrinio moti stimulo perdiversa pelenles, Jiversas in partes feminas diviserunt. Aliis vero super orbitas viarum extensis , sudibiisque in terram contixis, plaustra desuper onerata transire fecoiunl, confractisqneossibus, canibus, avibusqjieeasin cibaria dederunt. (Greg. Tur., lib. m, cap. vu.)
4 Act, S. Sever,
* tS'. Bernard, Fit.
« tablir dans une propriété étrangère, et y sera demeuré douze mois « sans contestation légale , y pourra demeurer en sûreté comme les « autres habitants ^ »
Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la défaite de Valens , rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de Constantinople au pied des Alpes Juliennes-, les deux Thraces offraient au loin une solitude verte , bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448, des ambas'sadeurs romains furent envoyés à Attila : treize jours de marche les conduisirent à Sardique incendiée, et de Sardique à Naisse : la viile natale de Constantin n'était plus qu'un monceau informe de pierres ; quelques malades languissaient dans les décombres des églises, et la campagne à l'entour était jonchée de squelettes 2. «Les cités furent dévastées, les hommes égorgés, dit ce saint Jérôme; les quadrupèdes, les oiseaux et les poissons même « disparurent 5 le sol se couvrit de ronces et d'épaisses forêts s. »
L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Orose, Taragone etr Lérida étaient dans l'état de désolation où les avaient laissées les Suèves et les Franks; on apercevait quelques huttes plantées dans l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths glanèrent ces ruines 5 la famine et la peste achevèrent la destruction. Dans les campagnes, les bêtes, alléchées par les cadavres gisants , se ruaient sur les hommes qui respiraient encore 5 dans les villes, les populations entassées, après s'être nourries d'excréments, se dévoraient entre elle 5 une femme avait quatre enfants: elle les tua et les mangea tous^.
* Si aulem quis migraverit in villam alienam, et ei aliquid infra duodecim menses secundum legeni contestatum non fuerit, securus ibidem consistai sicut et alii vicini. (Art. iv.)
2 Venimus Naissum quœ ab bostibus fuerat eversa et solo œquata; itaque eam desertam hominibus oslcndimus , praiter quam quod in ruinis saciaruni œdiura eranl quidam aegroti. Omnia enim circa riparn erant plena ossibus eoriun qui belle cecideranl. {Exccrpta e legalionibus ex Hisi. Goth. Prisci rheloriSf in corp. Byz. Jlistor., p. 59. Parisiis, e lypograpliia regia , 1660.)
^ Vastalis urbibus, bominibusque iulerfeclis, solitudinem et rariuiiem bestiarum quoquefieri , et volaiilium pisciumque. . . . crescentes vêpres et condensa sylvarum ciincla perierunt. (Hier, ad Sophon.)
4 Famés dira grassalur, adeo ut humanœ carnes ab bumano génère vi famis fuerunt devoratae, maires quoque necatis vel cociis per se naiorum suorum sint paslae corporibus.
Besiiaeoccisorum gladio, famé, peslilenlia, cadaveribus adsuetce, quousquehominum forliores inlerimunt. (Idatu episcop. Chronicon, p. 11. Luteliae Parisiorum , 1619.)
Les Pietés, les Calédoniens , ensuite les Anglo-Saxons, exterminèrent les Bretons, sauf les familles qui se réfugièrent dans le pays de Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à JEims une lettre ainsi suscrite : « Le gémissement de la Bretagne à jEtius^ trois fois consul. Ils disaient : « Les Barbares nous chassent vers la « mer, et la mer nous repousse vers les Barbares-, il ne nous reste « que le genre de mort à choisir, le glaive ou les flots ^ »
Gildas achève le tableau : « D'une mer à l'autre, la main sacrilège a des Barbares venus de l'Orient promena l'incendie : ce ne fut a qu'après avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la « surface de l'île, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge, jus- « qu'à l'Océan occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les co- « lonnes croulèrent au choc du bélier ^ tous les habitants des cam- « pagnes avec les gardiens des temples, les prêtres et le peuple, a périrent par le fer ou par le feu. Une tour vénérable à voir s'élève a au milieu des places publiques ^ elle tombe : les fragments de murs, a les pierres, les sacrés autels, les tronçons de cadavres pétris et « mêlés avec du sang, ressemblaient à du marc écrasé sous un hor- « rible pressoir.
« Quelques malheureux échappés à ces désastres étaient atteints a et égorgés dans les montagnes^ d'autres, poussés par la faim, re- « venaient et se livraient à l'ennemi pour subir une éternelle servia tude, ce qui passait pour une grâce signalée -, d'autres gagnaient « les contrées d'outre-mer, et, pendant la traversée, chantaient avec a de grands gémissements, sous les voiles : Tu nous as, ô Dieu! H- « vrés comme des brebis pour un festin; tu nous as dispersés parmi « les nations^. »
* jEtio ter constili gemitus Britannorum. — Et in processu epistolae ita Câlamilates suas explicant : Repe'.liint Barbari ad mare, miire ad Barbares. Inler haec oriunlur duo gênera funerum , aul jiigulamur aul mergimur. ( Bed^e presbyt. Hist. eccl. gentis Anglorum, cap. xiii. Colonise, anno 16i2.)
2 De mari usque ad mare, ignis orienlali sacrilegorum manu exageratus, et finitimas quasque civilates ugrosque popiilans, qui non quievit accensus doneccunctam pêne exurens insulae superlicieni rubia occidenlalem trucique Oceaniim lingua delamberet. Ita ut cuncla) columine crebro impeiii , crebris arielibus, omnesque coloni cum praeposilis ecclesiae, cum sacerdoiibiis ac populo, mucronibus undique inicantibus, ac flammis crepitaniibiis, siniul solo sicrnerenlur; et venerabili visu, in medio plaleanim una lurriiiin, edilo carminé evulsarum, muionimquecelsorum, saxa, sacra altaria, cadaverunj frusta , crustis ac gelaniibus purpurei cruoris tecta vclut in (fuodam lioricndo lorculari mixla vidcrentur.
Itaque nonnulli mise; arum reluiuiarmn in monlibus deprehensi acervatim jugufabantur; alii, fameconfecli accedenles, manus hoslibus dabant in œvum serviluri, • ' quod allissimae gratiœ siabat iu loco. Alii transmarinas
ÉTUDRS HISTORIQUES. 457
La misère de la Grande-Bretagne est peinte tout entière dans une des lois galliques ; cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une chatte*.
L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales , comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil 2. « Cette dévas- « tation , dit Posidonius , témoin oculaire , rendit très-amer à saint « Augustin le dernier temps de sa vie 5 il voyait les villes ruinées, et « à la campagne les bâtiments abattus , les habitants tués ou mis en « fuite, les églises dénuées de prêtres, les vierges et les religieux dis- « perses. Les uns avaient succombé aux tourments , les autres péri « par le glaive-, les autres, encore réduits en captivité, ayant perdu « l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient des ennemis
« durs et brutaux Ceux qui s'enfuyaient dans les bois, dans les
a cavernes et les rochers, ou dans les forteresses , étaient pris et « tués , ou mouraient de faim. De ce grand nombre d'églises d'Afri- « que , à peine en restait-il trois , Carthage, Hippone et Cirthe , qui « ne fussent pas ruinées, et dont les villes subsistassent s. »
Les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les montagnes ne put trouver de nourriture^. Ils rasèrent les éditices publics échappés aux flammes : dans quelques cités il ne resta pas un seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendra les villes fortifiées , îîs égorgeaient les prisonniers autour des remparts -, l'infection de ces voiries sous un soleil brûlant se répandait dans l'air, et les Barbares laissaient au vent le soin de porter la mort dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir 5.
pelebant regiones cum ululalu magno, boc modo sub velarum sinibus can tantes : « Dedisli nos lanquam oves escarum, et iiigenlibusdispersisli nos Deus. » ( Histor. Gildœ, liber querulusdf, excidio Britanniœ, p. 8, in Hist. Brit, et Angl. script. ^ t. II.)
* Leges Vk'alUcœ, lib. m, cap. m, p. 2o7-260.
2 BUFFON, Hist. natur,
3 Tradiict. de Fleury, hist. ecclés.
* Sed nec arbustis Irucliferis parcebant ne forte ques antra montîum occultaveranl, post eorum iransilum, illis pabulis nutriivntur; ab eoruni contagione nullus remansil locus immunis. (Victor, Fitemis episcop., lib. i, de Ptrsecutione africaua^ p. 2. Uivione, 1664.)
' Ubi vero munilionesaliquse videbanlur, quas boslilitas barharici furoris oppu. gnare ncxiuiret, congegatis in circuiiu caslrorum innumeiahilibus lurbis, gladiig feralibus cniciabanl , m pnlrefaclis cadaveribus, quos adiré non poteranl arcenlc muiorum dclcnsione, corporiini liquescenlium enecareut fœlore, (ViCToa ViTUKS.;» de Persecutione a/ricana, p. 3.)
Enfin l'Italie vit tour à tour rouler sur elle les torrents des Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards^ c'était comme si les fleuves qui descendent des Alpes, et se dirigent vers les mers opposées, avaient soudain, détournant leur cours, fondu à flots communs sur l'Italie. Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les maux qu'elle avait infligés à la terre. «Les femmes, selon saint « Jérôme , ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendaient à « leurs mamelles , et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne ve- « nait que d'en sortir ^ Rome devint le tombeau des peuples dont
« elle avait été la mère La lumière des nations fut éteinte-, en
« coupant la tête de l'empire romain, on abattit celle du monde 2. » « — D'horribles nouvelles se sont répandues , » s'écriait saint Augustin du haut de la chaire , en parlant du sac de Rome : «carnage, « incendie, rapine, extermination! Nous gémissons, nous pleurons, « et nous ne sommée point consolés s. »
On fit des règlements pour soulager du tribut les provinces de la Péninsule , notamment la.Campanie , la Toscane , le Picenum , le Samnium , l'Apulie , la Calabre , le Rrulium et la Lucanie -, on donna aux étrangers qui consentaient à les cultiver les terres restées en friche^. Majorien^ et Théodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome , dont pas un seul n'était resté entier, si nous en croyons Procope 6. La ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux sièges, le fanatisme des chrétiens et les guerres intestines : Rome vit renaître ses conflits avec Albe et Tibur -, elle se battait à ses portes -, les espaces vides que renfermait son enceinte devinrent le
» Ad
. -, ; dum mater non pareil lactenii infantiae, et suo reci-
pit utero quem paulo ante efFuderat. ( Hieron., ep.xvi, p 121. Epistolœ tribus prioribus conientœ in eodem volumine, t. II, p. 486. Parisiis, 1579.)
2 Quis credat ut tolius orbis exsirucla victoriis Roma corrueret, ut ipsa suis po-
pulis et mater fieret et sepulcrum Posl(|uam vero clarissimura
terrarum omnium lumen extinclum est, imo romani imperii tnmcalum caput, et,
ut verius dicam, in una urbe lotus orbis interiret obmului. (Hikron.,
in Ezech.)
3 Horrenda nobis nuntiata gunt : slrages facta, incendia , rapinae, interfecliones , excrucialioiies hominum.... Oinnia gomuimus, saepe flevimus, vix consolati sumus. (Arc, de Urb. excidio, t. VI. p. 624.)
4 Cod. Th-odos.y lib. xi, xiii, XV.
' Anliqiiarum aedium dissipalur speciosa constrnclio , et, ut aliquid reparelur , magna diruuntur, etc. (Nov. Majorian., lit. vi, p. 35.)
* . . . . Omnique direpia, magna Romanorum caede édita, pergunt alio. (Procop., Hist. Fayid.) La Chronique deMarceliin ajoute : Parlem urbis Romai crema- Tit; et Philostorge va bien au delà.
champ de ces batailles qu'elle livrait autrefois aux extrémités de la terre. Sa population tomba de trois millions d'habitants au-dessous de quatre- vingt mille ^ Vers le commencement du huitième siècle, des forêts et des marais couvraient l'Italie-, les loups et d'autres animaux sauvages hantaient ces amphithéâtres qui furent bâtis pour eux-, mais il n'y avait plus d'hommes à dévorer.
Les dépouilles de l'empire passèrent aux Barbares -, les chariots des Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, étaient cliargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient accumulé pendant tant de siècles ^ on déménageait le monde comme une maison que l'on quitte. Genseric ordonna aux citoyens de Carthage de lui livrer, sous peine de mort , les richesses dont ils étaient en possession : il partagea les terres de la province proconsulaire entre ses compagnons ^ il garda pour lui-même le territoire de Byzance , et des terres fertiles en Numidie et en Gétulie 2. Ce même prince dépouilla Rome et le Capitole , dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième guerre Punique^ : il composa d'une masse de cuivre, d'airain , d'or et d'argent, une somme qui s'élevait à plusieurs millions de talents ^,
Le trésor des Goths était célèbre : il consistait dans les cent bassins remplis d'or, de perles et de diamants offerts par Ataulphe à Placidie-, dans soixante calices , quinze patènes et vingt coffres précieux pour renfermer l'Évangile s. Le 3Iissoriiim, partie de ces richesses, était un plat d'or de cinq cents livres de poids, élégamment ciselé. Un roi goth, Sisenand, l'engagea à Dagobert pour un secours de troupes; le Goth le lit voler sur la route, puis il apaisa le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort inférieur à la valeur du
* Brollier et Gibbon ne portent cette population qu'k douze cent miUe, évaluation visiblement trop faible , comme celle de Jusle-Lipse et deVossius est trop forte; il s'agirait, d'après ces derniers auteurs, de quatre, dobuit et de quatorze millions. Un critique moderne italien a rassemblé avec beaucoup de sagacité les divers recensements de l'ancienne Rome.
2 Procop., de Bell, p^and., lib. i, cap vj Victor Y ite^s, de Persecut. P^andal,, lib. I, cap. IV. )
3 SiD. AppOLL., Paneg. Avit,
^ Ne aîs quidem , aui quicquam aliud uiide pretium fieri posseiin palatio rellquerat. Diripuerat et Capilolium, Jovis tcmplum, tegiilarumque parlem abstulerat alteram, quai ex aère purissimo faclae, aiiro(pie laigiier obliiœ, magnificam plaoe mirandanique specicm pra'bebaul. (Procop., Hist, Fand.. lib. i.)
^ Nam sexaginta calices, qiiindecim patenas, viginli EvangcMiorum capsas detulit, omnia ex auro puro, ac gonimis preliosis urnala. Sed non est passas ea confringi. (Greg. Tcron., lib. m, cap. x.)
Les Gestes des l'ranks, p. 557, répètent le même fait*
plat *. Mais la plus grande merveille de ce trésor était une table forrace d'une seule émeraude : trois rangs de perles l'entouraient -, elle se soutenait sur soixante-cinq pieds d'or massif incrustés de pierreries 5 on l'estimait cinq cent mille pièces d'or-, elle passa des Visigoths aux Arabes 2 : conquête digne de leur imagination. '^ L'histoire , en nous faisant la peinture générale des désastres de l'espèce humaine à cette époque , a laissé dans l'oubli les calamités particulières, insuffisante qu'elle était à redire tant de malheurs. Nous apprenons seulement par les apôtres chrétiens quelque chose des larmes qu'ils essuyaient en secret. La société, bouleversée dans ses fondements, ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence*, elle ne fut pas plus à l'abri que le palais : à cette époque, chaque tombeau renferma un misérable.
Le concile de Brague, en Lusitanie , souscrit par dix évêques, donne une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que Ton souffrait pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole : «Vous « voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les Bara bares. Ils ruinent les églises , tuent les serviteurs de Dieu , profa- « nent la mémoire des saints , leurs os , leurs sépulcres , les cime-
a tières
« Mettez devant les yeux de notre troupeau
« Texemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ a quelque partie des tourments qu^^il a soufferts pour nous ^, . .
« » Alors Pancratien fit la profession de foi
de l'Église catholique , et à chaque article les évêques répondaient : Nous le croyons^, «Ainsi, que ferons-nous maintenant des reliques « des saints?» dit Pancratien. Clipand de Coimbre dit : «Que cha- « cun fasse selon l'occasion -, les Barbares sont chez nous et pres-
* In bujus benefîcii repensionem Missorium aureum nobilissimum ex tbesauris
GoUiorum Dagoberto dare promisil, pensantem auri pondus quingentos...
. . . Quumque a Sisenando rege Missorius ille legatariis fuissel traditus, à Goihis per vim lollilur,neceum exindeexbibere pormiserunt. Ppslea discurreniibus legatis ducenta miliia solidorum Missorii bujus prelii Dagoberlus à Sisenando accipiens , ipsumque pensavit. (Fredeg., Chron., cap. Lxxiii.)
Le troisième fragment do Frédégaire et les Gestes de Dagobert , cbapitre xxix , redisent cette anecdote.
2 Histoire de l'Afrique et de l'Espagne sous la domination des Arabes, par M. Cardonne.
' Nolum vobis est, et fratres socii mei, quomodobarbarae gentes dévastant uniteraam Hispaniam : templa everluni,servosCbristi occiduntin ore gladii, et memorias linclorum, ossa, sepulcra, cœmeteria profanant. {Lab, Concil., p. 1508.)
^ Simililer et nos credimus. (/d., ibid.)
€ sent Lisbonne -, ils tiennent Mérida et Astracan ; au premier jour « ils viendront sur nous^ que chacun s'en aille chez soi , qu'il con- « sole les tidèles-, qu'il cache doucement les corps des saints, et nous « envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura mis, a de peur qu'il ne les oublie avec le temps. » Pancratien dit : « Allez « en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de « la destruction de son église d'Éminie, que les Barbares ravagent. » Pontamius dit : « Que j'aille aussi consoler mon troupeau et souffrir « avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque « pour être dans la prospérité , mais dans le travail. » Pancratien dit : « C'est très-bien dit. Dieu vous conserve. » Tous les évéques dirent : « Dieu vous conserve. » Tous ensemble : « Allons en paix à « Jésus-Christ ^ . »
Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant lui : Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris-, elle exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère , et leur promettait le salut de la ville : les hommes qui ne croyaient point aux prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer 2. L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève : les Huns Dépassèrent point sur les terres des Parisii^. Troyes fut épargnée, à la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau da Dieu se ût escorter par le saint ^ : saint Loup esclave et prisonnier protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.
* Pancratianus dixit : Abile in pace omnes , solus remaneat frater nosler propter destructionem ecclesiae suae quam Barbari vexant.
Pontamius dixit : Abeam et ego ut confortem oves meas , et simul cum eis pro nomine Cbrisli patiar labores jet anxietales ; non enim suscepi munus episcopi in prosperitate, sed in labore.
Pancrat. : Optimum verbum , justum consilium : proferlum approbo. Deus te conservel.
Omnes episcopi : Servet te Deus.
Omnes simnl: Abeamus in pace Josu Christi. ( Couc, t. II, p. 1509.)
2 Dies aliquot in Baplisterio vigilias exercentes jejuniis et orationibus ac vigiliis insistèrent ul suaserat Geiiovefa , Deo vacarunt. Viris quoqne suadcbai ne bona sua a Paiisio auferrenl. Urbem Parisium fore incontaniinatam ab inimicis. Insurrexerunl in eam cives, dicentes pseudoproplietissam : traclaverunt ut Gcnovefam , aut lapidibusobrulam, aut vasto gurgite submersam punirent. (Coll., m, p. 139.)
' Interea adveniente Aulissiodorensi urbe archidiacono, qui olim audierat sanc-
tum (iermanuni magnificum testimonium de Genovefa dédisse dixit:
Nolite lantum admiiiere facinus Praedictum exercitum ne Parisium cir-
cumdarel procul al)egil. ( Hia S. Genov. ap. BolL, 3 janv.)
* Redux in Gallias, Lupus urbem suam ab Atlilie Hunnorum régis furore sotva- ▼it, an. 451, qui post vastaïas romani imperii pluriraas provincias, Thraciam, Illy-
Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville que les Huns assiégeaient -, il envoie sur les murailles attendre et découvrir des libérateurs : rien ne paraissait. « Priez , dit le saint , priez a avec foi j » et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît encore : « Priez , dit le saint, priez avec foi -, » et il envoie une troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un petit nuage qui s'élevait de terre. « C'est le secours du Seigneur ! » s'écrie Pévêque *.
Genseric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls restes de la famille de Théodose 2. Des milliers de Romains furent entassés sur les vaisseaux du vainqueur : par un raffinement de barbarie , on sépara les femmes de leurs maris , les pères de leurs enfants 3. Deogratias, évêque de Carthage , consacra les vases saints au rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et, quoiqu'il fût d'un grand âge , il soignait les malades qu'il visitait jour et nuit. Il mourut , et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber en esclavage''*.
Lorsque Alaric entra dans Rome , Proba , veuve du préfet Pétronius, chef delà puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le Tibre s- sa fille Lœta, et sa petite-fille Démétriade , l'accompagnèrent : ces trois femmes virent de leur barque fugitive les flammes qui consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens
riam, etc., GaUiam quoque invaserat, ubi Remos Cameracum, Lingonas AulissiO' dorum aliasque urbes ferro Hammisque vasiarat. Attilam Rhenum usqueconiitatus Lupus, inde reversustum ut se arctius vocationibusdivinis implicaret. {GaL Christ., t. XII, p. 485 ; P^it. S. Lup. ap. Suri., p. 348.) ^
» Adspicite de muro civilatis, si Dei miseralio jam succurral. ..... Adspi-
cientesautem de muro, neminem viderunt. El ille : Orate, inquit, fideliter
. Oranlibus aulem illis, ait ; Adspicite iterum. El cum adspexissenl, neminem ii'derunt qui ferret auxilium. Ait eis tertio : Si fideliter petilis, Dominus velociter adest. Exacta quoque oratione, tertio juxU senis imperium adspicientes de muro, viderunt a longe quasi nebulam de terra consurgere. Quod renuntiantes, ait saceiv dos: Domini auxilium est. ( Greg. Tur., lib. ii, p. 161. )
Du récit des guerriers combattant après leur mort, et de l'histoire de saint Agnan à Orléans, on peut conclure que des poëmes et des contes, devenus populaires dans le dernier siècle, ont leur origine, pour le fond ou pour la forme , dans les chroniques du cinquième au quinzième siècle.
2 Al Eudoxiam Gizerichus filiasque ejus ex Valentiniano duas, Eudociam et Placidiam, captivas abduxit. (Procop., Hist, Fand., lib. i.)
3 Victor Vitens., lib. i, cap. viii.
* Id., ihid.; Fleury, Hist. eccL, t. VI, p. 491.
' Probam fuisse nialronani inter senalorias fama ac divitiis insignem. . . • Jam et portum et amnem, potito hoste, familiae suœ praecepisse, ut noctu portam pandarenl. (Procop., Hisu Fand,, lib. i.)
ÉTUDES HISTORTQUFS. 4-63
en Afrique ^ elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur ^
Fuyant les Barbares de l'Europe , les Romains se réfugiaient en Afrique et en Asie -, mais, dans ces provinces éloignées , ils rencolitraient d'autres Barbares : chassés du cœur de l'empire aux extrémités , rejetés des frontières au centre , la terre était devenue un parc où ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs.
Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs dans cette grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés au pied du Calvaire ! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de Jérusalem : « Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, « comme la mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à
« la poussière Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de
a leurs crimes Ils verront venir épouvante sur épouvante'^.»
Mais lorsque lisant ces mots , ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés captifs, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en larmes.
Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré ^ d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Egypte ^. Le désert , comme entraîné par les Barbares et changeant de place avec eux , s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles^ dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables , il ne restait que la terre et le ciel ^. Les sables mêmes de l'Arabie, qui faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie commune ; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés : Rome manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires.
Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées , qui sortait de* l'écroulement de tant de monuments, fut tombée j quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en Hammes furent dissipés-, quand la mort eut fait taire les gémisse-
* Hier., epi.st, viii, ad Démet., 1. 1, p. 62-73 ; Sdlp., xxix, N. uU.; Till., Fie ie saint Augustin.
2 Cap. VII, V. 26 ; cap. xii, v. 11.
^ luvasis excisisque civitalibiis alque castellis
(Amm. Marcell.)
^ Ubi praeter cœlum et teriam cuncla perierunt. (Hieron.
ad Sophron.)
464 1Î.TTJDES HISTORIQUES.
ments de tant de victimes ^ quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé , alors on aperçut une croix , et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui.