ÉTUDES IÎ?SÏ0R1QUES
féroces* -, d'autres encore le menton et l'occiput rasés 2, ou portant longues barbes et moustaches. Ceux-ci s'escrimaient à pied avec des massues, des maillets, des marteaux, des framées, des angons à deux crochets , des haches à deux tranchants ^ , des frondes , des flèches armées d'os pointus * , des filets et des lanières de cuir s, de courtes et de li)ngues épées } ceux-là enfourchaient de hauts destriers bardés de fer 6, ou de laides et chétives cavales, mais rapides comme des aigles '. En plaine , ces hommes hostoyaient éparpillés s, ou formés en coin ^, ou roulés en masse ; parmi les bois ils montaient sur les arbres , objets de leur culte , et combattaient *o portés sur les épaules et dans les bras de leurs dieux.
Des volumes suffiraient à peine au tableau des mœurs et des usages de tant de peuples.
Les Agathyrses, comme les Pietés , se tachetaient le corps et les cheveux d'une couleur bleue \ les gens "d'une moindre espèce por-
* Tous les cavaliers cimbres avalent des casques en forme de gueules ouvertes et de muflfis de toutes sortes de bêtes éi ranges et épouvantables, et, les rehaussant par des panacbes faits comme des ailes, et d'une hauteur prodigieuse, ils paraissaient encore plus grands. lis étaient armés de cuirasses de fer très-brillantes, et couverts de boucliers tout blancs. (Plut., in Mar.)
» , Ad frontem coma tracta jacet, nudata cervix
Selarum persumma nilel.
( Apollin,, in Paneg. Major.)
* Ancipitibus securibus et ànoonibus pra3cipue rem gerunt (Franci); sunt vero angones hastse quacdam nequeadniodiim parvae, neque admodum magnae, ad jactu feriendum, sicubi opusfuerit, et iibi cominus collato pede cunfligendum est, impetusque faciendus, accommodatai. Hai pleraque sui parti ferro sunt obductae , ita ut perparum Hgni a laminis IVrrei nudum conspicialur, adque adeo vix toise imœhastae cuspis. ( Agath., tiist.f lib. 11.)
"* Sola in sagittis spes, quas iuopia ferri ossibus asperant. (Tac, de Mor. Germ.) Missilibus telis acutis ossibus arte mira coagmcnlalis. ( Amm., lib. xxxi, cap. 11.)
' Contortis laciniis illigant, ut laqueatis resistenlium membris equitandi vel gravandi adimant facultatem. (Amm., lib. xxxi, cap. 11.) Laqueis interceperunt hosles, trahendo conficere. (Po»ip. Mel., lib. i, cap. ult.)
* Ceiix-Va enfourchaient de hauts destriers bardés de fer. {Panecjyr. veter., vi, vu, p. 13S, 166, 167.) Ou voit ici que l'armure complète de fer, empruntée des Perses par les Romains, était connue bien avant h, chevalerie. Il en est ainsi d'une foule d'autres usages qu'on a placés trop bas dans les siècles.
7 Equis dtiris sed detormibus. ( Amm., lib. xxxi, cap. 11.)
8 El bis artibus Hunni Goihis superiores evasere, partim enini circumequitando, partini excurrendo et opportune retroccdendo, jaculanl(>s ex equis maximam Gothorum Ciedem fecere. (leste Zosiuo, p. 747; Vales., Annot. in Amm. ^ lib. xxxi, cap. II, p. 475.)
9 Acies per cuneoscomponilur. (Tac, de Mor. Germ., cap. VI.)
'^ Molientibus hostium rari apparuere, qui conjunclis arborum Iruncis
velut e fasiigiis lurrium, sagiitas tormentorum rilu effudere. . . . (Greg. Tua., lib. II, cap. IX ; IIerodian., lib. vu, cap. v.)
i20 ÉTUDES HISTORIQUES.
taient leurs mouchetures rares et petites , les nobles les avaient larges et rapprochées ^
Les Alains ne cultivaient point la terre -, ils se nourrissaient de lait et de la chair des troupeaux-, ils erraient avec leurs chariots d'ccorcesde déserts en déserts. Quand leurs bêtes avaient consommé tous les herbages , ils remettaient leurs villes sur leurs chariots , et les allaient planter ailleurs 2. Le lieu où ils s'arrêtaient devenait leur patrie s. Les Alains étaient grands et beaux; ils avaient la chevelure presque blonde, et quelque chose de terrible et de doux dans le regard ^. L'esclavage était inconnu chez eux 5 ils sortaient tous d'une source libre ^.
Les Goths, comme les Alains , de race Scandinave, leur ressemblaient-, mais ils avaient moins contracté les habitudes slaves, et ils inclinaient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de vieillards goths. « Selon leur ancien usage , les vieillards se réunis- « sent au lever du soleil: sous les glaces de l'âge, ils ont le feu de la « jeunesse. On ne peut voir sans dégoût la toile qui couvre leur corps « décharné ; les peaux dont ils sont vêtus leur descendent à peine a au-dessous du genou. Ils portent des bottines de cuir de cheval , « qu'ils attachent par un simple nœud au milieu de la jambe , dont « la partie supérieure reste découverte 6. » Et pourquoi ces Goths étaient-ils assemblés? pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale , et pour élire un empereur romain !
Le Sarrasin, ainsi que l'Alnin, était nomade-, monté sur son dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque instant de terre et de ciel, sa vie n'était qu'une fuites
Les Huns parurent effroyables aux Barbares eux-mêmes ^ ils considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe, à la tête en forme de boule
* Agathyrsi interstincti colore caeruleo corpora simiil et ci ines, et hnmiles quideni minulis alqiie raris, nobiles vero laiis, lucalis et dcnsioribus nolis. ( Amm. Marc, lib. XXXI, cap. ii.)
2 Velul carpenlis civitales impositas vchimt. {Id., lib. xiii, cap. ii.) ' Qiiocumque ierinl illic gemiinum cxistiinaiil lareni. (/(/., ibid.)
* Crinibus mediocriler flavis, oculoruiu leinperala lorvitate, terribiles. ( /»/., iOid.)
' Le latin dit plus : Omnes generoso seitiine piocreaii. {Id., ibid.)
* Apoll., in Avit.
7 Errant semper per spatia longe, lateque dislenta Nec idem perferunt diutius
cœlum , aul iractus unius soli illis unquam placet. Vila est illis seraper in fiiga. (Amm. Marc, lib. xiv, cap. v.)
ÉTUDKS HISTORIQUES. 421
d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que des yeux S ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage. La renommée les représentait aux Romains comme des bêtes marchant sur deux pieds , ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçait sur lejs ponts^. On leur donnait une origine digne de la terreur qu'ils inspiraient : on les faisait descendre de certaines sorcières appelées AUorumna , qui , bannies de la société par le roi des Goths Félimer, s'étaient accouplées dans les déserts avec les démons 5.
Différents en tout des autres hommes, les Huns n'usaient ni de feu, ni de mets apprêtés^ ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues , couvées un moment entre leurs cuisses ou échauffées entre leur siège et le dos de leurs chevaux^. Leurs tuniques, de toile colorée et de peaux de rats des champs, étaient nouées autour de leur cou-, ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux 5. Ils enfonçaient leur tête dans des bonnets de peau arrondis, et leurs jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre 6. On eût dit qu'ils étaient cloués sur leurs chevaux , petits et mal formés , mais infatigables. Souvent ils s'y tenaient assis comme les femmes 5 ils y traitaient d'affaires , délibérant , vendant , achetant , buvant, mangeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant dans un profond sommeil à toutes sortes de songes 7.
* Eo quod erat eis species pavenda nigredine, sed velut qnsedam (si dici fasest) deformis offa, non faciès, habensque magis puncta quam luiaina nam maribus feiTO g<uias sécant , bine imberbes sencscunt. ( Jornand., de Reb. Cet, ,
cap. XXIV.) Ubi quoniam ab ipsis nascendi primiiiis infantum ferro sulcantur allius genae. (Amm. Mabcell.)
2 Prodigiosae formœ et pandi, ut bipèdes existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibusefïigiali slipites dolantur incompte. {Id., lib. xxxi, cap. ii.)
' Sicut a nobis diclum est, reperit in populo suo (Filimer, rex Golboriim) quasdam magas mulieres quas palrio sermone Aliorumnas is ipse cognominat, easque habens suspecias de medio sui proturbat, longeqiie ab exercitu suo fuj^atas in soliludincm coegit terrae. Quas spirilus immundi per eremum vagantesdum vidissent, et earum se complt-xibus in coitu miscuissent , genus hoc ferocissimum edidere*
(JORNAND., cap. XXIV.)
* In hominum auiem figura licet insuavi ita viri sunt asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed ra-licibus herbarum agreslium et semicruda cujusvis pecoris carne vescanlur, quam inler femora sua et equorum terga subsertam, fotu caiefaciunl brevi. (Amm., lib. xxxi, cap. ii.)
' Indumentisoperiuiitiir linlei.s, vel ex pellibus silveslrium murium consarcinatis. ... Sed scmel obsoleli coloris tnnica collo inserla non anle deponitiir aut mutatur, quam diuinrna carie in panuulos dt-fluxerit defruslala. (7d., ibid.)
^ Galeris incurvis capila tegiint, birsuia crura coriis munientes haedinis. (/d., ihid.) S. Jérôme appelle ces bonnels des tiares, tiaras galeis. (In epiiaph. Nepot.)
' Verum equis prope affixi dmis quidem, sed dt-formibus, et mulicbriler iisdem nonnuQquam insidenles fungunlur muneribus coosuetis. Ex ipsis quivis in hac
Sans demeure fixe, sans foyer, sans loi , sans habitudes domestiques, les Huns erraient avec les chariots qu'ils habitaient. Dans ces huttes mobiles , les femmes façonnaient leurs vêtements , s'abandonnaient à leurs maris, accouchaient , allaitaient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul chez ces générations ne pouvait dire d'où il venait, car il avait été conçu loin du lieu où il était né, et élevé plus loin encore*. Cette manière de vivre dans des voitures roulantes était en usage chez beaucoup de peuples , et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de cette nation : « Le coteau voisin a retentissait du bruit d'une noce ^ les ennemis célébraient en dan- « sant, à la manière des Scythes, l'hymen d'un époux à la blonde « chevelure. Après la défaite on trouva les préparatifs de la fête er- « rante, les marmites , les mets des convives, tout le régal prison-
« nier et les odorantes couronnes de fleurs Le vainqueur
« enleva le chariot de la mariée 2. »
Sidoine est un témoin considérable des mœurs des Barbares dont il voyait l'invasion. « Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus, « obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un « visage contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux
« graissés avec du beurre acide Heureux vos yeux, heureuses
« vos oreilles, qui ne les voient et ne les entendent point ! heureux « votre nez , qui ne respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de « l'ail et de rognon^! »
nalione pernox et per dies émit et vendit , cibiimque siimit et polum , et inclinatus cervici augustae jumenti, inaltum soporem adusque varielaiein eifundiiur soraniorum, {Id., ibid.)
Nec plus nubigenas duplex nalura biformes
Cognalis aplavil equis
(Claudian., inRuf., de Ilunn. ,l\h. I.)
* Omnes enim sine sedibiis fixis, absque lare vel loge aul ritu stabili dispalantur, semper fugienlium similes cum carpentisin quibus habitant: ubi conjuges.letra ilils veslimenta contexunt, et coeunt cum marilis, et pariuul, tt adusque puberlalein nutriunt pueros. Nullusque apud eos inlerrogatus ies|iOndere unde oriiur polest, alibi conceplus, natusque procul, ei longius educatus. (/cf., ibi . )
• Fors ripae colle propin'|uo,
Barbaricus resonabai liymcn, scuhicisqiiechoreis
. Erubebal flavo similis nova nuj»la niarito.
Bai barici vaga frsta lori conviclaqup passim Fciciila caplivasqu»' dapes, cirroque uiailtiile Ferre coroiialos redolonlia séria lebeles,
rapilesseda viclor
Nubenlemque nurum
( Apollin., in Panegyr. Major.)
Inter crinigenas silum calervas, Et gernianica verba suslineutem,
Tous les Barbares n'étaient pas aussi brutaux. Les Franks, mêlés depuis longtemps aux Romains, avaient pris quelque chose de leur propreté et de leur élégance. « Le jeune chef marchait à pied au « milieu des siens-, son vêtement d'écarlate et de soie blanche était « enrichi d'or -, sa chevelure et son teint avaient l'éclat de sa parure. « Ses compagnons portaient pour chaussure des peauX de bêtes gar- « nies de tous leurs poils : leurs jambes et leurs genoux étaient nus; a les casaques bigarrées de ces guerriers montaient très -haut, ser- « raient les hanches et descendaient à peine au jarret j les manches « de ces casaques ne dépassaient pas le coude. Par-dessous ce pre- « mier vêtement se voyait une saie de couleur verte bordée d'écar- « late, puis une rhénone fourrée, retenue par une agrafe ^ Les « épées de ces guerriers se suspendaient à un étroit ceinturon, et « leurs armes leur servaient autant d'ornement que de défense : ils a tenaient dans la main droite des piques à deux crochets ou des « haches à lancer ; leur bras gauche était caché par un bouclier aux « limbes d'argent et à la bosse dorée^. » Tels étaient nos pères.
Sidoine arrive à Bordeaux, et trouve auprès d'Euric, roi des Visigoths, divers Barbares qui subissaient le joug de la conquête. « Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur : ferme sur les flots, il chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre, à l'occiput tondu, tire en arrière, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissants sur son cou vieilli; ici vagabonde l'Hérule aux joues verdàtres , qui laboure le fond de l'Océan , et dispute de couleur avec les algues ^ ici le Bourguignon , haut de sept pieds, mendie la paix en fléchissant le genou 5. »
Laudantem letro subinde vulUi,
Quos Burgiindio c;mtal esciilenlus,
Inliindens acido comam butyro.
Felices oculos Uios cl aures,
Felicem(lu<' libel vocai-e tiasimi,
Gui nuii allia sordidaeiiue cepœ
Ruclaiit niane novo decem ai'paratus ! .
( APOLLiN., carm. xii.) * Sorte de manteau en usage clicz les peuples des bords du Rhin. 2 Apollin., Ub. IV, Eyist. ad Domnit.
* Istic Saxona csrulum videmus,
Assuelum ante salo, soljiyj^limere.
Hic toiiso occipiti, seiiex Sicnnibor.
Poslqiiam vicUis csl, elicil relrorsiim Cervicem ad volri-iim novos caidilos:
Hic glaiicis Hernlus Renis vaRalur, Imos Occani coleus recessus, Algoso prope concolor piofiindo.
Hic Burgimdio seplipi's (l'cvniPiiter Flexo poplile supplical quif tem.
( Apollin , lib. viii, epi$l. ix.)
424 ÉTUDES TÎISTORIQUES.
Une coutume assez générale chez tous les Barbares était déboire la cervoise (la bière), Peau , le lait et le vin dans le crâne des ennemis. Étaient-ils vainqueurs, ils se livraient à mille actes de férocité \ les têtes des Romains entourèrent le camp de Varus, et les centurions furent égorgés sur les autels de la divinité de la guerre*. Étaient-ils vaincus, ils tournaient leur fureur contre eux-mêmes. tes compagnons de la première ligue des Ombres que défit Marins furent trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres -, ils avaient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs femmes s'armèrent d'épées et de haches-, hurlant, grinçant des dents de rage et de douleur, elles frappaient et Cimbres et Romains, les premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis-, au fort de la mêlée , elles saisissaient avec leurs mains nues les épées tranchantes des légionnaires, leur arrachaient leurs boucliers, et se faisaient massacrer. Sanglantes, échevelées , vêtues de noir, on les vit, montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères , leurs pères, leurs fils , étouffer leurs nouveau-nés, les jeter sous les pieds des chevaux, et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux de ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le même supplice, le Cimbre vaincu se passait au cou un lacs coulant, nouait le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses bœufs : ce laboureur d'une espèce nouvelle, pressant l'attelage avec l'aiguillon, ouvrait sa tombe 2.
On retrouvait ces mœurs terribles parmi les Barbares du cinquième siècle. Leur cri de guerre faisait palpiter le cœur du plus intrépide Romain : les Germains poussaient ce cri sur le bord de leurs boucliers appliqués contre leurs bouches s. Le bruit de la corne des Goths était célèbre-, j'en ai parlé.
Avec des ressemblances et des différences de coutumes, ces peuples se distinguaient les uns des autres par des nuances de caractères : « Les Goths sont fourbes, mais chastes, ditSalvien-, les Alla-
ï Modio campi albcnlia ossa, ut fiigerant, ut restitcrant, disjecta vel aggerata. A'ijaccbaiU Iragmina telorum, equorumque artus, simul truncis arbnrum antetixa ora; lncis propinquisbarbarai arœ, apud quas tribunos, ac primorum ordinum conturionos maciavorant et cladis ejus supersliti-s, pugnam aul vincula elapsi , refere- ATiiit, liic cecidisse logatos, illicraptasaquilas. (Tac, //"«., i, 61.)
--' Plut., iti t^h. AJarii.
3 Ncc lam voccs illu) quani virUitis concenlus videntur. Adfectalur prœcipue asporiias soni, et fiacium murmur objeciis ad os sculis , quo plenior et gravior vox rcpcrcussu inlumescai. (Tacit., duMor. Germ., m.)
ÉTUDES HIST07JQUE? 425
« mans, impudrqiies, mais sincères -, les Franks, menteurs, mais « hospitaliers^ les Saxons, cruels, mais ennemis des voluptés *. » Le même auteur fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths, et surtout de celle des Vandales. Les Taïfales, peuplade de la Dacie, péchaient par le vice contraire. Chez eux, les jeunes garçons étaient forcés de se marier pjir ceittrat avec des hommes : la fleur de leur jeunesse se consultait dans ces exécrables unions -, ils ne pouvaient être délivrés de ces incestes qu'après avoir tué un sanglier ou un ours s.
Les Huns, perfides dans les trêves, étaient dévorés de la soif de l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes, ils ignoraient Thonnête et te déshonnête. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et de toute superstition, aucun respect divin ne les enchaînait. Colères et capricieux, dans un même jour ils se séparaient de leurs amis sans qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenaient sans qu'on eût rien fait pour les adoucir ^.
Quelques-unes de ces races étaient anthropophages. Un Sarrasin tout velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs de Constantinople après la défaite de Valens 5 il colle ses lèvres au gosier de l'ennemi qu'il avait blessé, et en suce le sang aux regards épouvantés des spectateurs'*. Les Scythes de l'Europe montraient ce même instinct du furet et de la hyène ^ : saint Jérôme avait vu dans les Gaules les Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissaient de chair humaine : quand ils rencontraient dans les bois des troupeaux de porcs et d'autre bétail,* ils coupaient les mamelles des bergères et les parties les plus succulentes des pâtres, délicieux festin pour eux 6. Les Alains arrachaient la tête de l'ennemi abattu,
' Golliorum gens perfida, sed pudica est : Alanianornm iinpudica, sed minus perfida : Franci mendaces, sedliospilales; SaxoMescrudclitalecfferi, sed castilale mirandi. (Salvian., de Guùern. Dei, lib. vu, p. 256. Parisifs, 1G08.)
2 Ul apud eos nefandi conciibilus fœilere copulcutur luanljus puhtres ; aetalis viridilaleni in eorum pulluli - iisihus consunipluri. Porro si (juis jain adulius apium exceperil solus , vel iiik'ivnierit ursiiin ininianeni, colliivioiie liberatur incesti. (ÂMM., lib. XXXI, cap. ix.)
^ Amm. Marckll., lib. xxxi, cap, ii.
*Ex ea cnini criiiiius (luidaui, iiu.lus omnia prseter pubem, subraucuin et lugubre sliepens, cduclo pu^îionc a{;niini se niedio Gutijoruni inseruil, elinlerfecii hostis jiij^nlo labra aainovit, en'usinnque cruoreni ex'suxit (A/., lib. xxxi, cap. xvi.)
5 Ipsisex vulneribus cbibere. (roMP. Mkla, de Scyth. europ., lib. ii, cap i.)
•>Quid locjiiar decx'leris nalioiiibus, (|iiuni ipsc adolescenlulus in Galliu vidcrim Allicolos, genlem brilannicant, liumunis vesci caiiiibus; cl quuni per silvas porcorum grèges et armenlorum pecudumque reperiaut, pastorum «aie* et foniinarum
et de la peau ae son cadavre ils caparaçonnaient leurs chevaux *. Les Budins et les Gelons se faisaient aussi des vêtements et des couvertures de cheval avec la peau des vaincus 2, dont ils se réservaient la tête 5. Ces mêmes Gelons se découpaient les joues-, un visage tailladé, des blessures qui présentaient des écailles livides surmontées d'une crête rouge, étaient le suprême honneur'^.
L'indépendance était tout le fond d'un Barbare, comme la patrie était tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. Être vaincu ou enchaîné paraissait à ces hommes de batailles et de solitudes choses plus insupportable que la mort : rire en expirant était la marque distinctive du héros. Saxon le grammairien dit d'un guerrier:a II tomba, rit et mourut s. » 11 y avait un nom particulier dans les langues germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort : le monde devait être la conquête de tels hommes.
Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poètes : les Barbares avaient la passion de la musique et des vers 5 leur muse s'éveillait aux combats, aux festins et aux funérailles. Les Germains exaltaient leur dieu Tuiston^ dans de vieux cantiques : lorsqu'ils s'ébranlaient pour la charge, ils entonnaient en chœur le Bardit -, et de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait ils présageaient le destin futur du combat 7.
Chez les Gaulois, les bardes étaient chargés de transmettre le souvenir des choses dignes de louanges^.
Jornandès raconte qu'à l'époque où il écrivait, onentendait'encore les Goths répéter les vers consacrés à leur législateur ^. Au banquet
papi7/a« solere abscind ère, et has solas ciborum delicias arbitrari? (S. Hieron^ t. IV, p. 201, adv. Jovin., lib. il.)
* Interfeciorum avulsis capitibus delractas pelles pro phaleris jumentis accommodant bellatoriis. ( Amm. Marc, lib. xxi, cap. ii.)
^ Budiui sunt et Goloni prrquam feri , qui detraclis culibus hostium indumenta sibi, equisque tegmina conliciunl. {id., ibid.)
' Jllos, reliqui corporis; se, capilum.... (Pomp. Mêla, lib. xi, cap. iv.)
* Illuslrijam tum donalurcelsiis honore, Squameus el rulilis eliamnura livida crestis Ora gerens
( Apollin., in Paneg. Âvit., y. 241.)
5 Mallet, Introd. àCHist. de Danem., cap. XIX; Sax. («BAMIIf.
* Célébrant caiminibiisanliquis Tuistoncm deiim.
1 Sunt il lis hœc quoque carmina quorum relatu, quem Bardiium vocant, accendunlanimos, fuliiracqne pugnœ fortunam ipso cantu aiiguraiilur. (Tac, de Mor. Gernt., III.)
' Bardi, qui de laudalionibus rebusque poelicis sludenl. (Strab., lib. vi.)
9J0RNAM)., lib. viii.
royal d' Attila , deux Gépides célébrèrent les exploits des anciens guer riers : ces cliansons de la gloire attablée animaient d'un attendrissement martial le visage des convives. Les cavaliers, qui exécutaient autour du cercueil du héros tartare une espèce de tournoi funèbre, chantaient : C'est ici Attila , roi des Huns, engendré par son père « Mundzuch. Vainqueur des plus fières nalions , il réunit sous sa a puissance la Scylhie et la Germanie , ce que nul n'avait fait avant a lui. L'une et l'autre capitale de l'empire romain chancelaient à son a nom : apaisé par leur soumission , il se contenta de les rendre tri- « butaires. Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini ses jours, non a par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans « douleur, au milieu de la joie. Est-il une plus douce mort que celle « quin'appelle aucune vengeance^?»
Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde, maintenant à Cassée, a par hasard sauvé de la destruction le fragment d'un poëme teutonique qui réunit les noms d'Hildebrand , de Théodoric , d'Hermanric , d'Odoacre et d'Attila. Hildebrand , que son fils ne veut pas reconnaître , s'écrie : « Quelle destinée est la mienne ! J'ai erré hors « de mon pays soixante hivers et soixante étés, et maintenant il faut « que mon propre enfant m'étende mort avec sa hache , ou que je « sois son meurtrier. »
L'Edda (l'aïeule), recueil de la mythologie Scandinave , les Sagga ou les traditions historiques des mêmes pays, les chants des Scaldes rappelés par Saxon le grammairien , ou conservés par Olaiis Wormius dixns sa Littérature runiqne, offrent une multitude d'exemples de ces poésies. J'ai donné ailleurs une imitation du poëme lyrique de Lodbrog, guerrier scalde et pirate. «Nous avons combattu avec
« l'épée Les aigles et les oiseaux
« aux pieds jaunes poussaient des cris de joie
« . . . Les vierges ont pleuré longtemps
«... Les heures de la vie s'écoulent : nous sourirons quand
* Praecipuus Ilunnorum rex Auila , pâtre genilus Mnndzucco, forlissimarum genlium dominus, qui inaiulila ante se poteiilia soins scytliica et germanica régna possedit, necnon ulraque romanse uibis imperia caplis civilatibiis teiruit , et ne praeda reliqua subdereni, placalus precibus, annuuin vecligal aci epit. Quiimque haec omnia pioventu felicitatis egerit , non vulnere hoslium, non fraude suorum, sed gente incolumi inler gaudia lœtus, sine sensu doloris occubuit. Quis ergo hune dicatexitum, quem nuUus aesiiniat vindicandum? (Jornand., cap. xlv.)
? Voyez ci-après la note ^.
a il faudra mourir ^» Un autre chant tiré de l'Edda reproduit la même énergie et la même férocité.
Hogni et Gunar, deux héros de la race desNifflungs, sont prisonniers d'Attila. On demande à Gunar de révéler où est le trésor des Nifflungs , et d'acheter sa vie pour de l'or.
Le héros répond :
a Je veux tenir dans ma main le cœur d'Hogni, tiré sanglant de la « poitrine du vaillant héros , arraché avec un poignard émoussé du « sein de ce fils de roi.
« Ils arrachèrent le cœur d'un lâche qui s'appelait Hialli -, ils le po- « sèrent tout sanglant sur un plat et l'apportèrent à Gunar.
« Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta : «Ici je vois le cœur « sanglant d'Hialli -, il n'est pas comme le cœur d'Hogni le brave*, il « tremble sur le plat où il est placé -, il tremblait la moitié davantage « quand il était dans le sein du lâche. »
« Quand on arracha le cœur d'Hogni de son sein, il rit-, le guer- € rier vaillant ne songea pas à gémir. On posa son cœur sanglant « sur un plat et on le porta à Gunar.
« Alors ce noble héros, de la race des Nifilungs , chanta : «Ici je « vois le cœur d'Hogni le brave : il ne ressemble pas au cœur d'Hialli « le lâche-, il tremble peu sur le plat où on l'a placé -, il tremblait la « moitié moins quand il était dans la poitrine du brave.
a Que n'es-tu, ô Atli (Attila), aussi loin de mes yeux que tu le se- € ras toujours de nos trésors ! En ma puissance est désormais le tré- « sor caché des Nifflungs , car Hogni ne vit plus.
« J'étais toujours inquiet quand nous vivions tous les deux-, main- € tenant je ne crains rien , je suis seul 2. »
* Martyrs, liv. VI.
Pucnavimus ensibus.
Vilae elapsae sunt Iiorae ; Ridens moriar.
Le texte Scandinave de cette ode a été publié en lettres runiques par Wormins, Litt. run., p. 197, et transportés dans le recueil de Biorner : elle a vingl-iuuf strophes.
2 Je dois ce chant, tiré de l'Edda, et le fragment du poëme épique du manuscrit de Fulde, à M- Ampère, dont j'ai parlé dans la préface de ces Eludes. On sera bi''n aise d'entendre ce jeune lillérateur, plein de savoir et de talent, sur un geiinMi'élude qu'il a approfondi, et qui manquait a la France. Mon travail auriùt paru nu ins aride aux lecteurs si j'avais toujours pu l'enrichir de morceaux pareils k celui qm va terminer celte note.
« La grande famille des nations germaniques (c'est M. Ampère qur parie; peut se
Ce dernier trait est d'une tendresse sublime.
Ce caractère de la poésie héroïque primitive est le même parmi
ous les peuples barbares ; il se retrouve chez l'Iroquois qui précéda
la société dans les forêts du Canada , comme chez le Grec redevenu
sauvage , qui survit à la société sur ces montagnes du Pinde où il n'est
resté que la muse armée. « Je ne crains pas la mort, disait l'Iroquois-,
diviser en trois brandies, la branche goUiique, la branche teutonique, et la branche Scandinave.
« Il ne reste d'autre monument des langues gothiques que la traduction de la Bible par Ulpbilas.
« Un plus ancien monument des langues teutoniques est un fragment épique conservé dans un manuscrit contenant le livre de la Sagesse et quelques autres traités religieux. Ce manuscrit, originaire de l'abbaye de Fulde , est maintenant à Cassel, où je l'ai vu. Dans l'intérieur de la couverture , une main inconnue avait tracé le fragment dont je parle, le tout du huitième siècle ou de la première moitié du neuvième *. Les personnages qui paraissent tous dans ce court morceau, ceux dont on parle, leur situation respective, et les événements auxquels il est fait allusion, tout cela appartient a ce grand cycle épique de l'ancienne poésie allemande, dont les IMebelungen et le Livre des Héros sont des refontes plus modernes Cette page du manuscrit de Cassel est donc le plus ancien et le plus curieux débris de ce cycle. Il nous intéresse a double titre, car ce monument germanique est pour nous un monument national. La langue dans laquelle ir est écrit est le haut allemand, dont l'idiome des Francs était un dialecte. Ce morceau faisait probablement partie de ces poèmes barbares et déjà très-aucuns au commencement du neuvième siècle que Charlemagne avait fait recueillir, et transcrits de sa propre main **.
«Ce fragment contient le récit d'une rencontre entre deux guerriers du cycle dontj'ai parlé : le vieil Hildebrand et son fils Hadebrand. Hildebrand est l'ami, le mentor du héros par excellence, de Théodoric. Selon la légende, et non pas selon l'histoire, Théodoric avait été forcé de laisser son royaume aux mains d'Herinaniic, qui, à l'instigation d'Odoacre , s'en était emparé. Le héros fugitif avait trouvé un asile chez le roi des Huns, Attila. Ainsi s'était groupé, d'une manière fabuleuse, le souvenir Ob ^es quatre noms histori(]iies restés contusément dans la mémoire des peuples. L'usurpu* Mir éiant moil, Tliéodo)ic revenait dans ses États avec le vieil Hildebrand, quand cui/'-ci lencontie son fils Hadebrand, qui était resté a Bern (Vérone). Us ne se connaissaient ni l'un ni l'autre. Ici commence le fragment dont le grand style rappelle l'école homérique. »
« J'ai oui dire que se provoquèrent dans une rencontre Hildebrand et Hadebrand, « le père et le (ils. Alors les héros arrangé; ent leur sarrau*** de guerre, se couvrirent « de leur vêlement de balailh;, et par-dessus ceignirent leurs glaives. Comme ils « lançaient les chevaux pour le combat, Hildebraid, (ils d'IIerebrand, parla: c'était « un homme noble, d'un éprit prudent. Il demanda brièvement qui était son père « parmi la race des hommes, ou: De «juelle l'amilie es-tu? Si tu me l'apprends, je te « donnerai un vêtement de guerre a triple (il; car je connais, ô guerrier! toute la « race des hommes,
« Hadebrand, (ils d'Hildebrand, répondit: Des hommes vieux et sages dans mon
• Grimm, Die beiden œlteslen deuttchen Gedichle. Cassel, 1812, p. 35.
** L'o[Mnion si souvent énoncée (|ue Charlemagne ne savait pas écrue pourrait bien être une fable. Voici ceqnetiit lie lui iu\ conlem|iorain : lltm barbara et anliquissiina carmina qnibus veterum aclns et bella canlabanlur scripsil memoriaeque mandavil. (Eginu., Vila Caroli Magni, cap xxix.)
*** Ce mol esl (l'ori;;ine {:;ermanique : il est ici employé dans le texte {saro). Je l'ai conservé, ne sachant comment le remplacer.
a je me ris des tourments. Que ne puis-je dévorer le cœur de mes « ennemis! »
c Mange , oiseau (c'est une tête qui parle à un aigle dans l'éner- « gique traduction de M. Fauriel)^ mange, oiseau, mange ma jeu-
« pays, qui maintenant sont morts, m'ont dit que mon père s'appelait Hildebrand : o je m'appelle Hadebrand. Un jour il s'* n alla vers l'est ; il fuyait la Laine d'Odoacre « (Otbacbr) ; il était avec Théodoric (Tbeolbricb) et un grand nombre de ses héros. « Il laissa seuls, dans son pays, sa jeune épouse, son flis encore petit, ses armes qui <f n'avaient plus de maître; il s'en alla du côié de l'est. D -puis, quand commencè- « rent les malheurs de mon cousin Théodoric, quand il fut un homme sans amis, « mon père ne voulut plus rester avec Odoacre. Mon père était connu des guerriers « vaillants; ce héros intrépide combattait toujours a la tête de l'armée; il aimait trop « a combattre, je ne pense pas qu'il soit encore en vie. — Seigneur des hommes, dit « HildebranJ, jamais du haut du ciel tu ne permettras un combat semblable entre « hommes du même sang. Alors il ôta un précieux bracelet d'or qui entourait son c bras et que le roi des Huns lui avait donné. Prends-le , dit-il a son fils, je te le c donne en présent. Hadebrand, fils d'Hildebrand , répondit ; C'est la lance a la « main, pointe contre pointe, qu'on doit recevoir de semblables présents. Vieux « Hun! tu es un mauvais compagnon; espion rusé, tu veux me tromper par tes a paroles, et moi je veux te jeter bas avec ma lance. Si vieux , peux-tu forger de o tels mensonges? Des hommes de mer , qui avaient navigué sur la mer des Vendes, « m'ont parlé d'un combat dans lequel a été tué Hildebrand , fils d'Herebrand. Hil- « debrand, fils d'Herebrand, dit : Je vois bien a ton armure i]ue tu ne sers aucun o chef illustre, et que dans ce royaume lu n'as rien fait de vaillant. Hélas! hélas! « Dieu puissant! quelle destinée est la mienne! J'ai erré hors de mon pays soixante « hivers et soixante étés. On me plaçait toujours "a la tête des combattants; dans a aucun fort on ne m'a mis le> chaînes aux pieds , et maintenant il faut que mon « propre enfant me pourfende avec s tn glaive, m'étende mort avec sa hache, ou que « je sois son meurtrier. Il peut t'airiver facilement, i ton bras te sert bien, que tu « ravisses a un homme de cœur son armure, que tu pilles son cadavre ; fais-le si tu « crois en avoir le droit, et que celui-là soit le plus infâme des hommes de l'Est qui o te détournerait de ce combat, dont tu as un si grand désir. Bons compagnons qui o nous regardez , jugez d-ins votre courage qui de nous deux auinu»d'hui peut se a vanter de mieux lancer un trait . qui saura se rendre mai»'' je deux armures. « Alors ils firent voler leurs javelots a pointes tranchanv.» , qui s'arrêtèrent dans « leurs boucliers; puis ils s'élancèrent l'un sur l'autre. Les haches de pierre réson-
« naienl Ils frappaient pesamment sur leurs blancs boucliers; leurs armures
a étaient ébranlées, mais leurs corps demeuraient immobiles »
« Ici s'arrête le fragment. Je cite les premiers vers du texte pour donner l'idée ùe l'allemand d'alors; on verra qu'il était beaucoup plus sonore que l'allemand J'aujourd'hui :
Ik gihorta tlial seggen, thaï sili urliettun anonmuolin Hildibrantenti Hathiibiant untar liiTiuuluem. Sunu falar uugo. Iro saro rilliuo, Garutiin se uo giithamun, giutur sih iro suertana, Ueiidos, uber rioga do si to «ieru hiltu ritum.
« Comme exemple de l'ancienne poésie Scandinave, je citerai le trait suivant, tiré de l'Edda. Ici nous trouverons autant de grandeur, mais moins de calme; plus de violence et de férocité, mais une férocité sublime. »
(Ici M. Ampère donne le chant de Gunar tel que je l'ai transporté dans mou récil, p. 428. j
o Voici , continue le savant traducteur, un échantillon de la langue Scandinave
ÉTUDFS HISTORIQUES. 431
« nesse-, repais-toi de ma bravoure ^ ton aile en deviendra grande « d'une aune, et ta serre d'un empan ^d
Les lois même étaient du domaine de la poésie. Un homme d'un rare talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingénieusement remarqué que les premières lignes du prologue de la loi salique semblent être le texte littéral d'une ancienne chanson 5 il les rend ainsi d'un style ferme et noble :
a La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte « sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, « noble et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singu- « lière, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la « foi catholique, libre d'hérésie -, lorsqu'elle était encore sous une « croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de « la science, selon la nature de ses qualités ^ désirant la justice, gar- « dant sa pitié ; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, € qui en ce temps commandaient chez elle
« Vive le Christ qui aime les Franks! Qu'il regarde leur royaume.... « Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, « secoua de sa tète le dur joug des Romains. »
La métaphore abondait dans les chants des scaldes : les fleuves sont la sueur de la terre et le sang des vallées, les flèches sont les filles de l'infortune, la hache est la main de l'homicide, l'herbe est la chevelure de la terre, la terre est ]e vaisseau qui flotte sur les âges, la mer est le champ des pirates, un vaisseau est leur patin ou le coursier des flots.
Les Scandinaves avaient déplus quelques poésies mythologiques. « Les déesses qui président aux combats, les belles Walkyries, étaient « à cheval , couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allons, « disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapis- « ses de verdure qui sont la demeure des dieux. »
Les premiers préceptes moraux étaient aussi confiés en vers à la
ancienne, dans laquelle existe ce morceau remarquable, commeen général tous ceux de l'Edda, par un caractère sombre el grand :
Hiarta skal méi* Havgaa
i liendi li^^ja
Blôlliiigl ôf briosli
Sourit baid-rilha
Saxi slillir-bcito
Svni lliio lliaiis.
Skaro llit'irliiarla
Hjalla ôr briôsli
Blolliuet (liai a bjotli langlho
Okbaro lor Gunar. »
* Chants populaires de la Grèce.
432 ÉTUDES flISTOîlIQTlES.
mémoire : « L'hôte qui vient chez vous a tes genoux froids, donnez- « lui du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bière . « l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe a leur âme. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume « du feu, la mort entre chez lui avant que ce feu soit éteint. Louez la « beauté du jour quand il sera fini. Ne vous fiez ni à la glace d'une a nuit, ni au serpent qui dort, ni au tronçon de l'épée , ni au champ « nouvellement semé. »
Enfin les Barbares connaissaient aussi les chants d'amour : « Je « me battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je « tuai leur jeune roi ; cependant une fille de Russie me méprise.
a Je sais faire huit exercices : je me tiens ferme à cheval, je nage, « je glisse sur des patins, je lance le javelot, je manie la rame -, cepen- « dant une fille de Russie me méprise K »
Plusieurs siècles après la conquête de l'empire romain, l'usage des hymnes guerriers continua -, les défaites amenaient des complaintes latines dont l'air est quelquefois noté dans les vieux manuscrits: Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle, qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du huitième, du neuvième et du dixième siècle 2. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. « J'ai connu un roi appelé le seigneur « Louis, qui servait Dieu de bon cœur, parce que Dieu le récompen- « sait.... Il saisit la lance et le bouclier , monta promptement à che- « val, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis^. » Personne n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons des Germains.
La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglais sur les Danois, et l'histoire de Norwége, l'apothéose d'un pirate du Danemark , tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion^.
Les nautoniers normands célébraient eux-mêmes leurs courses ; un d'entre eux disait : « Je suis né dans le haut pays de Norwége, a chez des peuples habiles à manier l'arc -, mais j'ai préféré hisser ma
» Les deux Edda, les Sagga, Worm., Lût. runic; Mallet, Hi^t. de Danem.
2 Voyez entre autres unecbarte de l'an 835.
3 lierum Gall, et Franc, script. y t. IX, p. 99.
* Voyez ces chants dans VJIist. de la conquête de l' Angleterre par les Normands, de M. A. Thierry, t. I, p. 131, de la 3' édil.
« voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque « parmi les écueils, loin du séjour des hommes. » Et ce scalde des mers avait raison, puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique.
Ces rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. « A la « bataille d'Hastings, » dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens de citer, « un Normand appelé Taillefer poussa son che- « val en avant du front de la bataille, et entonna le chant des « exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. « en chantant il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et « la recevait dans sa main droite ^ les Normands répétaient ces « refrains ou criaient : « Dieu aide ! Dieu aide ^ î »
Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue :
Taillefer, qui moult bien chantoit, Sur un cheval qui tost alloit, Devant eus alloit chantant De Karlemagne et de Rollant, Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent à Rainschevaux.
Cette ballade héroïque, qui se devrait retrouver dans le roman de Rolland et d'Olivier, de la bibliothèque des rois Charles V, VI et VII 2, fut encore chantée à la bataille de Poitiers.
Les poésies nationales des Barbares étaient accompagnées du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisaient résonner la corde de leur arc ^. La cithare ou la guitare était en usage dans les Gaules ^, et la harpe dans l'île des Rretons: il y avait trois choses qu'on ne pouvait saisir pour dettes chez un homme libre du pays de Galles: son cheval, son épée et sa harpe.
Dans quelles langues tous ces poëmes étaient-ils écrits ou chantés? Les principales étaient la langue celtique, la langue slave, les langues teutonique et Scandinave : il est difficile de savoir à quelle racine appartenait l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Romains n'entendait dans les entretiens des Franks et des Tartares que des croassements de corbeaux ^ ou des sons non articulés,
* Thierry, Hist. de taconquêfe de V inglcterre par les IVormandSy ... I, p. 213.
2 Dv Cange, voce CantHena Rollandi ; Mcm. de l' Ac, des inscripi., t. I, part. I, -p. 317 ; Jlist. lin. de la France, l. Vil, Averliss. p. 73. ^ DioD. Sic.
^ Pldt. in Demetr,
* JULIAN. Op.
sans aucun rapport avec la voix humaine * -, mais quand les Barbares triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maitre donnait à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec pureté dans la langue des Germains : « Je ris, dit le littérateur « puéril, en voyant un Barbare craindre devant vous défaire un « barbarisme dans sa langue 2. » Le quatrième canon du concile de Tours ordonne que chaque évêque traduira ses sermons latins en langue romane et tudesque 5. Louis le Débonnaire fit mettre la Bible en vers teutons. Nous savons, par Loup de Ferrières, que sous Charles le Chauve on envoyait les moines de Ferrières à Pruym pour se familiariser avec la langue germanique ^*. On fit connaître à la même époque les caractères dont les Normands se servaient pour garder la mémoire de leurs chansons ^ ces caractères s'appelaient runstabath\ ce sont des lettres runiques : on y joignit celles qu'Éthicus avait inventées auparavant, et dont saint Jérôme avait donné les signes.
La parole usitée dans les forêts est dès sa naissance une parole complète pour la poésie : sous le rapport des passions et des images, elle dégénère en se perfectionnant. L'homme perd en imagination ce qu'il gagne en intelligence-, enchaîné dans la sociabilité, l'esprit s'effraye d'une expression indépendante, et dépouille sa libre et fière allure. Il n'y a rien d'aussi vivant que le grec d'Homère, depuis longtemps passé avec Ulysse et Achille; ce ne sont pas les langues primitives qui sont mortes, c'est le génie qui n'est plus là pour les parkr et les entendre.
Quelques monuments des langues de nos ancêtres nous restent ; on est obligé d'avouer qu'elles étaient plus douces et plus harmonieuses dans leur âge héroïque qu'elles ne le sont aujourd'hui dans leur âge humain. L'évêque des Goths, Ulphilas, traduisit dans son idiome paternel, au quatrième siècle, les Évangiles : conservés jusqu'à nos jours, ils ont été imprimés avec des glossaires et de savantes recherches s. Si vous comparez le teutonique d'Ulphilas avec le teu-
' Necalîa voce notum, nisi quae humani serraonis imaginem assignabat. (Jor- IfAND., cap. XXIV," de Keb. Cet.)
2 iEslimari minime polesl, quanto mihi caeterisque sit risui, quoties audio quod te pracseiiti lormiclel facere linguai suaeBarbarus baibarismum. {Rer. Gall. et Franc, icript., 1. 1, p. 794.)
^ Concil. Gall.
* Lip. Fkr., ep. Lxxetxci.
^ Ulphilas, Gothische Bibel-Ueùersetzung, (Édit. de Jean Christ. Zabn, WeiS^ flenfels, 1805.)
tonique du serment de Charles et de Louis, tel que Nithapd ' nous l'a transrais, et avec le teutonique du chant de victoire de Louis, fils de Louis le Bègue 2, vous reconnaîtrez qu'à mesure que l'on descend vers l'allemand moderne, la prononciation devient plus rude et plus difficile. Les mots de l'idiome d'Ulphilas se terminent très-souvent par des voyelles, et surtout par la \oye\\e a : wisandona (existence), Gotha (Dieu), loaldiifuja (puissance), godamma (bon), etc. Ce gothique a beaucoup de rapport avec le Scandinave du fragment manuscrit de Fulde et du chant de Gunar, tiré de VEdda ^. On ne voit pas même, dans le fac simile du texte d'Ulphilas, les lettres qu'il fut, dit-on, obligé d'inventer pour rendre la prononciation de ses compatriotes ^ on y remarque seulement quelques ligatures grecques mêlées aux caractères latins, mais ne présentant pas dans leur agrégation le même pouvoir labial, lingual et guttural qu'elles expriment dans le grec.
D'après un passage d'Hérodote, un système assez plausible assigne aux peuples de la Finlande et de la Gothie une origine asiatique ; on ies fait descendre d'une colonie des Mèdes, et Ton a trouvé des analogies entre la langue des Perses et celle des Suédois et des Danois. Des noms propres surtout ont paru les mêmes dans les deux idiomes : le Gustaff ou Gtistaw des Suédois répond au Gustapse ou ffystaspe des Perses -, Olen, Olstanus, Ostanus, rois de Suède, portent les noms persans ô'Otanus, Olstanes et Ostanes. Gibert ^, à l'appui de son système (aujourd'hui étendu et reproduit), aurait pu remarquer que YEdda mentionne un peuple conquérant venu d'Asie dans les régions septentrionales de la Baltique. Le savant Robert Henri, ministre de la communion calviniste à Edimbourg, a enrichi son Jlistoire d'Angleterre de différents spécimen des dialectes bretons et anglo-saxons à différentes époques : le tableau placé à la fin de ce volume vous donnera une idée des langues que parlaient les destructeurs du monde romain.
Passons à la religion des Barbares. Les historiens nous disent que les Huns n'en avaient aucune ^ : nous voyons seulement qu'ils croyaient, comme los Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les peu-
* NiTHARDi fUst., lib. III, p. 227, in Rer. Gall. script., t. VII. 2 lier. Gall. script., t. IX, p. 99.
* Voyez plus haut, p. 428 et suiv., noie 2, ce chant et ce fragment.
* Mémoires pour servir à l'Hist. des Gaules, p. 241. ^ Siue lare, vel lege aut rilu siabili. (Amm. Marc.)
pies d'origine celtique , révéraient une épée nue fichée en terre ^ Les Gaulois avaient leur terrible Dis , père de la Nuit, auquel ils immolaient des vieillards sur le dolmin, ou la pierre druidique 2- les Germains adoraient la secrète horreur des forêts ^. Autant la religion de ceux-ci était simple , autant celle des Scandinaves était compliquée.
Le géant Ymer fut tué par les trois fils de Bore : Odin , Vil et Ve. La chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crâne le ciel ^. Le soleil ne savait pas alors où était son palais , la lune ignorait ses forces , et les étoiles ne connaissaient point la place qu'elles devaient occuper.
Un autre géant appelé Norv fut le père de la Nuit. La Nuit , mariée à un enfant de la famille des dieux , enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit furent placés dans le ciel , sur deux chars conduits par deux chevaux 5 Hrim-Fax ( crinière gelée ) conduit la Nuit ^ les gouttes de ses sueurs font la rosée : Skin-Fax (crinière lumineuse) mène le Jour 5. Sous chaque cheval se trouve une outre pleine d'air : c'est ce qui produit la fraîcheur du matin.
Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament : il est de trois couleurs, et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais génies , après avoir traversé les fleuves des enfers, passeront à cheval sur ce pont.
* Gladius barbarico ritu humi fîgitur nudus. (/d., lib. xxxi, cap. ix.)
2 Tertull. et AuGUST.
3 Tacit., de Mor. Germ,
4 Texte Scandinave :
Or ymis Iioldi
Var iôrp vm skavpvd,
En or svcja saer;
Traduction latine
En or liausi Iiimin.
Ex Ymeris carne
Terra creala est ;
Ex sanguine auleni mare;
Excranio anlem cœliim.
{Edda sœmunaar hinnt frôda, 58. Hafnia, 1787.)
Skin-Faxi (jiiba splendens) vocalur
Qui screnum Iraliil
Diem super liumanum genus.
Brim-Faxi ^jiiba pruinosus) vocalur
Quisingulas Italiit
Kocles super benefica numina.
De lupalis sUllare lacil guUas
Quovis mane,
Inde venit ros in convaUes.
(Edda, p. 8 et 9 .)
La cité des dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill ^ qui ombrage le monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.
Le dieu Thor est lils aîné d'Odin ^ Tyr est la divinité des victoires. Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke ^ • enchaîné avec difficulté par les dieux , il sort de sa bouche une écume qui devient la source du fleuve Vam (les vices).
Frigga est la principale des déesses guerrières , qui sont au nombre de douze : elles se nomment Walkyries : Gadur, Resta et Skulda (l'avenir) , la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les morts s.
Il y a dans le ciel une grande salle , le Valhalla , où les braves sont reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes ^ par chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se battre contre le loup ^. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser les os , et viennent ensuite dîner ensemble : ils boivent le lait de la chèvre Heidruna qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada s. Ce lait est de l'hydromel : on en remplit tous les jours une cruche assez large pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.
Des magiciens ou des fées , des prophétesses , des dieux défigurés empruntés de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de certains Barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de
» Subtus ab arbore Ygg-Drasilli.
Qui curret
Per aesculum Ygg-Drasilli.
2 Snor. Edda, fab. xxix.
3 /d., ibid.
* Quingenta ostiorum El ullra qiiadrasinla,
lia pulo in Valhalla esse:
Oclingeiili Einheriorum Exeiinlsioiul per unum ostium, Cuui contra lupum piignalum eunt.
[Edda sœmundar hinns fi ôda, p. 53.)
• Heidruna vocalur capra Qus slal supra aulam Odini
El pabulum sibi car -pli ex Loeradi ramis: Cralerera illa ((|uolnlie; impkbit Linquidi illius melunis.
Mou pulis est isle pulus deficere.
(Irf., ibid.) Voyez aussi MaUet, Introd. à l'Histoire de Danemark, et les Monuments de la mythologie des anciens Scanditiaves; pour servir de preuve k celte introducUoD, par le même auteur, ia-4°. Copenhague, 1766.
rhomme : est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux assemblés autour d'un sorcier sur leur mer solide , à l'entrée même de ce passage si longtemps cherché , qu'une éternelle barrière de glace fermait au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry ^ ?
De la religion des Barbares descendons à leurs gouvernements.
Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de républiques militaires dont les chefs étaient électifs , ou passagèrement héréditaires par l'effet de la tendresse , de la gloire, ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective : la souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme ^ souveraineté même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise , laissant dormir le droit à côté du fait.
La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la société civilisée : le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie tempérée, la république aristocratique on démocratique 2. Souvent même les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une comphcation et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection du roi et du chef de guerre , créaient deux autorités souveraines indépendantes l'une de l'autre : combinaison extraordinaire.
Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différaient en constitutions des peuples venus du nord de l'Europe : la cour d'Attila offrait le spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin , mais avec une différence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les Huns ; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane favorite d'Attila ; elle était couchée sur un divan \ ses suivantes brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La veuve de Bléda avait envoyé en présents aux ambassadeurs de belles esclaves.
Les Barbares , qui en raison de quelques usages particuliers ressemblaient aux Sauvages que j'ai vus au Nouveau-Monde, différaient d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons, dont le chef tout nu portait un chapeau bordé à trois cornes, servaient autrefois le gouverneur français du Canada : les pourrait-
* Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique.
2 Voyez, dans le to. Il de r/fi/j^rairc, le ^oî/afifee»i^rw^rique, gouvernement des
Sauvages.
on comparer à ces troupes de race slave ou germanique, auxiliaires des troupes romaines? Les Iroquois, au temps de leur plus grande prospérité , n'armaient pas plus de dix mille guerriers : les seuls Goths mettaient, comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de cinquante mille hommes à la solde des empereurs ^ dans le quatrième et dans le cinquième siècle les légions entières étaient composées de Barbares. Attila réunissait sous ses drapeaux sept cent mille combattants , ce qu'à peine serait en état de fournir aujourd'hui la nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi, dans les charges du palais et de l'empire , des Franks , des Goths , des Suèves , des Vandales : nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes , est le fait d'une société déjà poussée loin dans les arts industriels ^ prendre part aux affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion : l'état politique peut être très-avancé chez un peuple , et les individus de ce peuple conserver les habitudes de l'état de nature.
L'esclavage était connu chez toutes ces hordes ameutées contre le Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le premier pas de la civilisation : l'homme entièrement sauvage tue et mange ses prisonniers ^ ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre social qu'il leur laisse la vie afin de les employer à ses travaux.
La noblesse était connue des Barbares comme l'esclavage ; c'est pour avoir confondu l'espèce d'égalité militaire, qui naît de la fraternité d'armes , avec l'égalité des rangs , que l'on a pu douter d'un fait avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave et caucasien. Les Goths avaient leurs Ases ou demi dieux : deux familles dominaient toutes les autres , les Amali et les Baltes.
Le droit d'aînesse était ignoré de la plupart des Barbares j ce fut avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire adopter. Non-seulement le partage égal subsistait chez eux, mais quelquefois le dernier né d'entre les enfants, étant réputé le plus faible, obtenait un avantage dans la succession. «Lorsque les frères « ont partagé le bien de leur père , dit la loi gallique , le plus jeune « a la meilleure maison, les instruments de labourage, la chaudière « de son père, son couteau et sa cognée *. » Loin que l'esprit de cô
! Leg. fVall,, lib. u, cap. xvii.
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« qu'on appelle la loi salique fût en vigueur dans la véritable loi salique , la ligne maternelle était appelée avant la ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux. On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine d'homicide ^
Le gouvernement suivait la règle de la famille^ un roi, en mourant, partageait sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la ratification populaire : la loi politique n'était dans sa simplicité que la loi domestique.
Chez plusieurs tribus germaniques la possession était annale^ propriétaire de ce qu'on avait cultivé , le fonds , après la moisson , retournait à la communauté 2. Les Gaulois étendaient le pouvoir paternel jusque sur la vie de l'enfant -, les Germains ne disposaient que de sa liberté^. Au pays de Galles, le Pencénedlt ou chef du clan gouvernait toutes les familles ''*.
Les lois des Barbares, en les séparant de ce que le christianisme et le code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol des porcs, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens , depuis le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau , depuis le veau de lait jusqu'au taureau , depuis l'agneau de lait jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue , et de lui trop serrer le joug 5.
Le cheval est particulièrement protégé : celui qui a monté un cheval ou une jument sans la permission du maître est mis à l'amende de quinze ou trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank , d'un cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entraîne une forte composition 6. La chasse et la pêche ont leurs garants : il y a rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobés aux lacs
* On trouve une très-bonne note sur la succession de la Terre salique, art. y du titre LXii, dans la nouvelle traduction des lois des Franks, par M. J.-F.-A. Peyré. J'aime à rendre d'autant plus de justice à cet estimable auteur, qu'on a peu ou point parlé de son travail, auquel M. Isaml)i'rt a joint une préface. On ne saurait trop encourager ces études sérieuses, qui coûtent tant de peine et rapportent si peu de gloire.
2 Arva perannos mutant. (Tacit., de Alor. Germ., cap. xxvi.) ^ C/ESAP.., de /Jell. Gall.t lib. Vi, cap. XlX.
* Lcg. ff-'all., p. 164.
^ Il'id , lib. m, cap. ix.
* Lex ô'alic, lit. xxv. — Lex liip.t tit. XLil.
OÙ ils s'étaient pris , pour un faucon happé sur un arbre , pour le meurtre d'un cerf privé qui servait à embaucher les cerfs sauvages , pour l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur, pour le déterrement du gibier ou du poisson cachés , pour le larcin d'une barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont mises à l'abri par des dispositions spéciales^ veiller à la vie des forêts S c'était faire des lois pour la patrie.
L'association militaire, ou la responsabilité de la tribu et la solidarité de la famille , se retrouvent dans l'institution des cojurants ou compurgateurs : qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un crime , il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres , échapper à la pénalité s'il trouve un certain nombre de ses pairs pour jurer avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé était une femme, les compurgateurs devaient être femmes 2.
Le courage étant la première qualité du Barbare, toute injure qui en suppose le défaut est punie ^ ainsi , appeler un homme lepus , lièvre, ou concacatus , embrené, amène une composition de trois ou de six sous d'or ^ -, même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir jeté son bouclier en présence de l'ennemi.
La barbarie se montre tout entière dans la législation des blessures-, la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard : quatre dents cassées au devant de la bouche ne valent que six schillings ; mais une seule dent cassée auprès de ces quatre dents doit être payée quatre schillings-, l'ongle du pouce est estimé trois schillings, et une des membranes du nez le même prix K
La loi ripuaire s'exprime plus noblement : elle demande trente-six sous d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches ^ : elle veut qu'un ingénu paye dix-huit sous d'or pour la blessure d'un autre ingénu dont le sang aura coulé jusqu'à terre ^. Une blessure à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or s'il est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle, qu'il rende un son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de dis-
' Lex Salie, lit. viii. — Lex Rip., lit. LXViil.
2 Leg. Wall.
3 Lex Salie, tit. xxxii.
Renart se pense qu'il fera, Et coinmenl le chuticliiera.
( Roman du Renart apud Cang. gloss., voce Conca.)
* Lex anglo-fiaxonic., p. 7.
5 Si socundus digilus, unde sagiltatur. {Lex lUpuar., tit. v, art. xii.)
? Ui sauguis exeat, lerraua laugat. {Lex Aipuar., lit. ii, art. xii.)
tance '. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux parents du mort avec une composition -, il en est ainsi de la pièce de bois tombée sur un passant. Les Hébreux avaient des règlements semblables.
Et néanmoins ces lois , si violentes dans les choses qu'elles peignent , sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois : la peine de mort n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique et six fois dans la loi ripuaire 5 et , chose infiniment remarquable ! ce n'est jamais , un seul cas excepté , pour châtiment du meurtre : l'homicide n'entraîne point la peine capitale , tandis que le rapt, la prévarication , le renversement d'une charte , sont punis du dernier supplice ; encore pour tous ces crimes ou délits y a-t-il la ressource des cojurants.
La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide est un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme et n'a pas de quoi payer la composition , doit présenter douze cojurants , lesquels déclarent que le délinquant n'a rien ni dans la terre , ni hors la terre, au delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé entre chez lui , et prend de la terre aux quatre coins de sa maison -, il revient à la porte , se tient debout sur le seuil , le visage tourné vers l'intérieur du logis-, de la main gauche, il jette la terre par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père, sa mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de celte sœur, ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle 2. Cela fait , déchaussé et en chemise , il saule à l'aide d'une perche par-dessus la haie dont sa maison est entourée -, alors les trois parents de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui manque à la composition. Au défaut de parents maternels , les parents paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer jette à son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison , sur un parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la composition , le dcpiandeur oblige le défendeur meurtrier à comparaître à quatre audiences successives -, et enfin , si aucun des parents de ce dernier ne le veut rédimer, il est mis à mort : de vita componat.
De ces précautions mullipliécs pour sauver les jours d'un cou-
* Oscxinde exierit, quod, super viam duodecim peduin in sculo jaclum, sonavcril. [Ilnd., Ut. Lxx, an. i.)
2 Voila l'exemple de la préférence dans la ligue îiialiTMollc.
ÉTUDES mSTOîlIQUES. , ^^3
pable , il résulte que les Barbares traitaient la loi en tyrans et se prémunissaient contre elle -, ne faisant aucun cas de leur vie ni de celle des autres , ils regardaient comme un droit naturel de tuer ou d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvait être occis-, on 'en était quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent. Le Germain ne concevait pas qu'un être abstrait, .qu'une loi, pût verser son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme repoussait la peine de mort, comme dans la société achevée la raison de l'homme l'abolira : cette peine n'aura donc été établie qu'entre l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation , alors que la société n'avait plus l'indépendance du premier état, et n'avait pïis encore la perfection du second.
SECONDE PARTIE