CHAPITRE LXV
Campagne de la 4* année de la soixante-quaiorzième olympiade » ( 480 avanl J.-C. ). — Campagne de 1793. — CoHsternatioa à Allièues et à Paris. — Bataille de Salamine. — Bataille de Maubeuge.
Tout étant disposé pour l'invasion préméditée, Xerxès lève son camp et s'avance vers 1 Allique, suivi de ses innombrables cohortes ^. — Cobourg, généralissime des forces combinées, marche de même sur la France. Dans les armées florissantes de la Perse et de l'Autriche on voyait briller également une foule de princes «. Les Alexandre, les Artémise, bs rois de Cilicie, de Tyr, de Sidon *; — les York, les Orange, les Saxe. Bien différtnies étaient les troupes opposées. Des citoyens obscurs, dont les noms mêmes avaient été jusqu'alors ignorés, commandaient d'autres citoyens pauvres et leurs égaux ^. Je ne ferai point le portrait de Thémisiocle et d'Aristide, qui sauvèrent alors la Grèce. Si j'avais eu des hommes à leur opposer dans mon siècle, je n'eusse pas écrit cet Essai.
Tout céda à la première impulsion des forces combinées. Les Theimopyles, Thèbes, Platée, Thespies, tombèrent devant les Perses *; — Valenciennes, Condé, leQuesnoi, devant les Autrichiens. Pour les premiers, il ne restait plus qu'à marcher sur l'Attique ; — pour les seconds, qu'à se jeter dans rintérieur la France.
Le trouble, la consternation, le désespoir qui régnaient alors à Aihènes et à Paris ne sauraient se peindre. Les frontières forcées, les étrangers prêts à pénétrer dans le cœur de l'Etat, des soulèvements dans plusieurs provinces, tout paraissait inévitablement perdu. Pour comble de maux , une division fatale d'opinions parmi les patriotes achevait d'éteindre jusqu au moindre rayon d'espérance. La mort d'Hippias à Marathon*, — la prise de Valenciennes, au nom de l'empereur, ne laissait plus aux royalistes de la Grec et de la France les moyens de douter des intentions des puissances coalisées. Tous les citoyens tombaient donc d'accord de la défense, mais personne ne s'entendait sur le mode. Les Lacédémoniens opinaient à se renfermer dans le Péloponèse^ ; un parti des Athéniens voulait qu'on défendît la ciié^, un autre qu'on mit toutes ses forces dans la marine^. L'ambition des particuliers venait à la traverse. Des hommes sans talents prétendaient à des places auxquelles les plus gi ands génies suflisaienl à peine * '^; Thémistocle écarta ses rivaux , détermina les citoyen^ à se porter sur leurs galères *°, et la patrie fut sauvée. — En France les avis étaient encore plus partagés. Chaque tête enfantait un projet et s'efforçait de le faire adopter aux autres. Ceux-ci ne voyaient de salut que dans les places fortifiées ; ceux-là parlaient de se retirer dans l'intérieur. Un plus grand nombre voulait que la république se précipitât en masse sur les alliés. Ce dernier plan parut le xûcillCur, et son adoption ramena la victoire.
1 Les jeux olympiques se célébrant dans l'élc, il en résultait qu'une campagne occupait chez les Grecs la fin d'une arinte civile et le commeiiccmenl de l'autre; [lar exempte, les trois derniers mois de la quatrième année de la soixante-quatorzième olympiade et les trois premiers de la soixante-quinzième, ainsi de suite. Je n'en marque qu'une pour abréger.
2 11 avait passé l'Hellesponl au commencemonl du priniem(>s de l'an 480 avant J.-C. Il séjourna un peu plus d'uu mois à Uoriscus. Aiiibi il put recummeucei* sa marche vers la iîa de mai.
• Je poursuis toujours mon dénombrement avec un sang-froid imperturbable ; je découvrirai bientôt ['invincible Timonet, de Carcasaonne, cic, (N. Éd.)
5 Herod., lib. VIII, cap. lxviii.
*> Bien : hors de mon système je retrouve la raison, (N. Éd.)
4 Hkrod., lib. VII, lib- VIII, cap. l.
5 Id., lib. VI, cap. cxiv.
6 Id., lib. vni, cap. XL; Isocrat.. p. KG.
7 HKiiOD., lib. VII, cap. cxLiii; Plu r., m Cim.
8 Ur.ROD., lib. VII, PLUi ., in Themiit.
9 PLUT., in Themiit.
*■ C'est ce qui arrive dans tous les temps, jusqu'au moment où le génie qui doit tout dominer paraisse. (N. Éd.)
to Plut., \n Themist.
Cependant les diversiiés de sentiments, non moins fatales à leur cause, frappaient les armées conquérantes d'imbécillité et de faiblesse. Xerxès, épouvanté du combat des Thormopyles. floi tait incert.iin de la conduite qu'il devait tenir *. Il apprenait qu une partie de la Grèce était assise tranquillement aux jeux olympiques* tandis qu'il ravageait leur contrée, et il ne savait qu'en croire*. Dans son conseil , le roi de Sidon se déclarait en faveur d'une aitaque immédiate sur les galères athéniennes*. Artémise, au contraire, représentait qu'eu tirant la guerre en longueur, les ennemis étaient infitilliblemmt perdus*. — Parmi h^s Auirichiens et leurs alliés, plusieurs maintenaient qu'il fallait s'emparer des villes frontières ; le duc d'York se rangeait de l'avis de marcher sur la capitale. Le sentinientde la reine d'Halicarnasse*, — celui du prince anglais, furent rejelés et les opinions contraires adoptées. Ainsi, par celle destinée qui dispose des einpires, des diverses mesures en délibération , I* s Grecs et les Français choisirent celles qui pouvaient seules les sauver ; les Perses et les Autrichiens celles qui devaient nécessairement les perdre '.
Aussitôt Xerxès se prépare à la célèbre action de Salamine. — Cobourg divise ses forces, bloque Miubeuge, et envoie les Anglais attaquer Dunkerque. I! se passait alors, sur la flotte réunie des Grecs, de ces grandes choses qui peignent les siècles, et qu'on ne retrouve qu'à des intervalles considérables dans l'histoire. La division s'était mise entre les généraux. Les Spartiites, toujours obstinés dans leurs projets, voulaient abandonner le détroit de Salamine, et se retirer sur les côtes du Péloponèse^. A celte mesure, qui eût perdu la patrie, Thémistocle s'opposait de tous ses efforts. Le général s'emporiant lève la canne sur l'Athénien : « Frappe, mais écoute, » lui crie le grand homme*, et sa magnanimité ramène Eurybiade à son opinion.
C'était la veille de ia bataille de Salamine *>. La nuit était obscure. Les cœurs, sur la petite flotte des Grecs, agités par tout ce qu'il y a de cher aux hommes,
» Hrrod., Mb vii,cap.ccx.
a Cttiiiine les Français aux lêtfs de leur capilnle, tandis qtic le priiic-de Coboiirs; prenait Va- |pnci«;nne.s. Ceci ne dcu-nil point ce que j'ai dit plus haut, ei est loiide sur la vérité de I lu,-loir<*. C'élaillecaiactfro des (îrecs (comme c'est celui des Français): plongés le matin dans le plus grand l rouble, à six heures du soir à la foire, et désespères de nouveau en eu sortant.
5 Hkhoi», lib. VIII, c;^p. XXVI
4 Id. ihid., cap. LXYIII.
5 Id., ibid.
« ld.,ibtd.
a Malgré le duc d'York et la reine d'Iîalicarnasse , la réflexion n'est pas indigne de l'histoire. (N. Éd.)
7 Hkroi)., lib. VIII. cap. LVI.
8 Plut., in Themist.
^ Je puis dir« aujourd'hui de Salamine ce que je disais en 1796 de Lexington : J'ai vu les champs dt Salamine. Qu'où me pardonne de citer ici un passage de {'Itinéraire :
« Vers les cinq heures du soir, nous arrivâmes à une plaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant. Un bras de mer long et étroit baigne celte plaine a,u midi, et lorme comme la corde de l'arc des montagnes; l'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d'une île élevée; l'extrémité orientale de cette ile s'a[>proche dun des promontoires du eonsiiii lit: on leuiarqueenttc ces deux points un étroit passage. Je résolus de m'arrêtera un village bâti sur une colline qui terminait au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parle.
«c On oislinguait dans la plaine les restes d'un aqueduc, et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une moisson nouvellement coupée ; nous descendîmes de cheval au pied du monticule, et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
« Tandis que j'étais à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua en i ahen. Il me conta tout de suite son histoire : il était d'Athènes, il s'occu[)ail à faiie du gou<lron avec les pins des nionis Géranif-ns ; il était l'ami de M. Fauvel, et cerlainement je verrais M. Fauvel. Je répondis que je ()ortaisdes lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet homme, dans l'espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j'étais environné, et sur les lieux où je me trouvais. Je savais bien quels étaient ces lieux ; mais un Athénien qui connaissait M. Fauvel devait être un excellent cicérone. Je le priai donc de in'expliquer un peu ce que je voyais, et de m'oricnler dans le pars, il mit la main sur son cœur, à la façon des Turcs, et s'inclina humblement : «iJ'ai entendu souvent, me répondit-il, « M. Fauvel expliquer tout cela; mais moi, je ne suis qu'un ignorant, et je ne sais pas si tout « cela est bien vrai. Vous voyez d'abord au levant, par-dessus le promontoire, la cime d'une
la liberté, l'amour, ramitié, la patrie, palpitaient sous un poids d'inquiétudes de désirs, de craintes, d'espérances. Aucun œil ne se ferma dans cette nuit critique, et < hacun veillait en silence les feux des galères ennemies. Tout à coup on entend le sillage d'un vaisseau qui se ghsse'^dans le calme des ténèbres. Il aborde à Salamine ; un homme se présente à Thémistocle : « Savez-vous, lui dit il, que vous ères enveloppés, et que les Perses font le tour de l'île pour vous fermer le passage ?» — « Je le sais, répond le général athénien ; cela s'exécute par mon avis *. » Aristide admira Thémistocle : celui-ci avait reconnu le plus juste des Grecs.
— La veille de l'attaque du camp dos Autrichiens, parJourdan, devant Maubeuge, fut un jour de crainte et (ianxiété. Jusque-là, les alliés victorieux n avaient trouve aucun obstacle, et les troupes françaises découragées ne rendaient presque plus de combat; cependaui le salut de la France tenait à celui de la forieresse assiégée. Celte place tombée entraînait la prise de plusieurs autres ; et les alliés, reunissant les forces qu'ils avaient eu l'imprudence de diviser, pénétraient sans opposition dans l'intérieur du pays, il fallait donc saisir le moment, et faire un dernier etfort pour arracher la patrie des mains des étrangers, ou s'ensevelir sous ses ruines.
Jourdan , le général français charge de cette importante expédition , est un froid militaire dont les talents, moins brillants que solides, n'ont été couronnés de succès que dans cette action importante et à Fleurus. Ayant tout disposé pour l'attaque, le soldat passa la nuit sous les armes, atteniianl, avec plus de crainte que d'espérance, le résultat de cette grande journée.
Du côlé des alliés , tout était joie et certitude. — Xerxès, assis sur un trône eleve pour contempler sa gloire , fait placer des soldats dans des îles adjacentes, ahn qu aucun Grec sauvé de la ruine de ses vaii-seaux ne puisse échapper a sa vengeance. — On comptait tellement sur la victoire i armi les nations coalisées contre la France, qu'a chaque instant on annonçait la priise de Dunkerque et de Maubeuge.
— Entre la côte orientale de l'île de Salamine '^ et le rivage occidental de l'Attique, se forme un déiroii en spirale, d'environ 40 stades ^ de long, et de 8* de large. L'extrémiié du déiroii se trouve presque fermée par le promontoire Trophée de l'île, qui se jette a travers les ilôts dans la forme d une lance. La première ligne des galères grecques s'éiendait depuis cette pointe au pttrt Phoron, qui lui correspond sur la côiedu continent oppose. La seconde ligne, parallèle a la première, se plaçait immediai.meni derrière, et aiubi succebsivcment des autres, en remontant (îans l'intérieur du détroit.
La première ii-ne des galères persanes, faisant face à celle des Grecs, se formait en demi-lune, depuis la même pointe Trophée jusqu'au port Phoron ; et les autres se rangeaient derrière, eu dehors du détroit. Non-seulement, par celte disposition, les i'ei ses perdaient i avantage du nombre*, mais encore leur
« montaj^ne t(Mite jaune; c'est le Telo-Vonni (le Hetii-Hvmette); l'île de l'autre côlé de ce bras a de mer, c'esl<:ol(>un; M. Fauvt'l l'appelle Salamine, etc.»
Le Grec aujourd'hui ne lait plus de goudron, a moins que ce ne soit pour les vaisseaux de Miaulis ou de Canaris. Colouri a repris pour lui le nom de Salamine. Il connaît mainlenant les monuments de sa race. Devenu antiquaire dans sa patrie, il a iouilié le champs de ses aïeux, déterré leur renommée, et retrouvé la statue de la Gloire. Pour creuser cette terre féconde, il n'a eu besoin que du fer d'une lance.
(N. ÉD
» Plut., tn Themist., in Arist.
Les Grecs étani prêts à se relirrr, Thémistocle en fil donner avis à Xerxès, qui s'empressa de Dloqucr les passages par où la flotte ennemie eût pu s'échapper. Ainsi les Grecs se virent obligé» de combattre dans ce lieu lavorable, ce qui leur procura la victoire. Aristide, en passant à Salamme, s'aperçut du mouvement que taisaient les galères persanes pour envelopper celles d'Eurybiade, et , ignorant le stratagème de Thémistocle, il donna avis du danger a celui-ci.
« c est ici que le défaut de caries se tait parlicuhérement sentir.
a bnviron deux lieues.
♦ Un peu plus d'un tiers de lieue.
• Ueboo., lib. viii, cap. LXi.
ordre de bataille se irouvait coupé * par la petite île Psyttalie, qui gît un peu au-dessous et en avant de l'embouchure du canal.
A l'aile gauche de l'arméfe navale des Perses étaient placés les Phœniciens, ayant en tête les Athéniens ^ ; à l'aile droite les Ioniens, qui devaient combalire les LacédémoFiiens, les Mégariens, les Eginètt;s ^. Ariabignès * avoit le coniinandement générai des galères médiques ; Eurybiade *, celui des vaisseaux des Grecs.
— Les Autrichiens , après avoir pris Valenciennes , s'avancèrent sur Maubeuge, dont ils formèrent aussitôt le blocus. Le prince de Cobourg, avec une armée d'observation, couvrait les troupes qui se préparaient à assiéger la forteresse.
— Xerxès ayant donné le signal de la bataille, les Athéniens attaquèrent avec impétuosité les Phœniciens qui leur étaient opposés. Le combat lut opiniâtre, et soutenu longtemps avec une égale valeur. M;ns enfin l'amiral persan, Ariabignès, s'élant élancé sur une galère ennemie, y demeura percé de coups *. Alors la confusion, augmentée par la multitude des vaisseaux que la position locale rendait inutile, devint générale chez les Mèdes'. Tout fuit devant les Grecs victorieux ; et la flotte innombrable du grand roi, qui, un moment auparavant, obscurcissait la mer, disparut devant le génie d'un peuple libre.
— A Maubeuge, les Français recouvrèrent ce brillant courage qu'ils avaient perdu depuis Genimapes. Ils se précipitèrent sur 1< s lignes ennemies, avec cette volubilité * qui dislingue leur première charge de celles de tous les autres peuples. Fossés, canons, baïonnettes, montagnes, fleuves, marais, rien ne les arrête. Ils se trouvent en mille Iteux à la fois, lis se multiidient comuje les soldais de la terre. Ils grimpent, ils sautent, ils courent. Vous les avez vus dans la plaine, et ils sont au haut du retranchement emporté •>.
Les Autrichiens soutinrent le choc avec leur valeur accoutumée. Ces braves soldats, qu'aucun revers ne peut désespérer, qui seraient bai lus vingt ans ffe suite, et qui se battraient la vingtième année comme la première , repoussèrent partout leurs nombreux assaillants. Mais le prince de Cobourg, jugeant une plus longue résistance inutile, abandonna sa position, et Maubeuge fut délivré. Bienlôt une colonne, commandée par Houchard, obligea les Anglais à lever le siège de Duukerque ; et les espérances de conquêies s'évanouiront pour cetie année.
C'est ainsi que la flotte persane , composée de diverses nations ; — l'armée autrichienne, formée de même de (iiff"érents peuples j ces coalisés, les uns traîtres^, les autres pusillanimes', ceux-ci craignant des succès qui refléteraient trop de gloire sur tel ou lel général ^°, telle ou telle nation ; toute celte masse indigeste d'alliés fut brisée à Salamine et à Maubeuge. — Le grand roi repassa dans une petite barque, en fugitif, celte même mer à laquelle il avait donné des chaînes ^* ; — Cobourg mit ses troupes en quartier d'hiver, et tous les partis, en attendant les évéiiemenis futurs d'une nouvelle campagne, eurent le temps de médiier sur l'inconstance de la fortune, et de déplorer leur folie.
» Dio-D., Iib.it,p.i5.
* Hhrod., lib. II, cap. lxxxiii.
3 Id., ibid., cap. XV.
* 11 ne paraît pas, d'après Hérodote et Diodore, que la flolle persane eût un amiral en chef. Mais Ariabignès, Irèr»; de Xerxès, semble avoir eu le commandement principal.
5 t>LUT, in Themist.
6 Herod,, lib. viii, cap. lxxx.
7 DlQD,llb.lI.
a Lisez vivacité, à moins que je n'aie voulu dire que l'attaque des Français est rapide comme la parole. (N. Éd.)
^ J'ai transporté quelque chose de cette peinture dans le combat des Francs dans Us Martyrs, (pj. é^.)
8 Hbrod., lib. yiii, cap. lxxxiv.
9 /rf.jiAid., cap. LXViii.
»o Jd., hb. IX, cap. LXVI, LXVIï, lxviii. >« id.f lib. viii, cap- cxv.