CHAPITRE LXVII
Garopasjne de l'an 479 avant notre ère, 1" année de la soixante-quinzième olympiade.
— Campagne de 1794.— Bataille de Platée; — Bataille de Fleurus.— Succès et vices des Grecs,
— des Français. — Différentes paix. — Paix générale.
Tels étaient les généraux qni commandaient dans les campagnes mémorables dont nous retraçons l'histoire. Au retour de la saison favorable aux annes , les Perses et les Autrichiens reprirent le champ avec une nouvelle vigueur. Mardonius ravagea une seconde fois l'Allique^; — d^' son côté, le prince de Cobourg emporta Landrecies , et obtint plusieurs avantages. Mais bientôt la fortune changea de face. Pausanias, évitant de combattre dans la plaine, attira enfin les ennemis sur un terrain qui leur était défavorable. — Picbegru , en envahissant la Flandre maritime, obligea les alliés à aband<»nn ;r leurs conquêtes. Après des marches et des actions multipliées, les grandes armées gi'ecques et persanes, — françaises et autricliiennes, se rencoulrèrent au lieu marqué par la destinée.
La cause ordinaire des guerres est si méprisable, que le récit d'nne balaiPe, où viniit n)ille bêles féroces se déchirent pour les passions d'un homme, dég<^l^te et fatigue. Mais des citoyens s'ebranlant au moment de la charije, contre une horde de conquérants ; d'un côté, des fers, ou un anéanti.^sement politquc par un démembrement; de l'autre , la liberté et la patrie : si jamais tjuelqae chose de grand a mérité d'attirer les yeux des hommes, c'est sans doute un pareil spectacle. On le trouve à Platée et à Fleurus, mais en degrés d intérêt fori dififérenls. Les Français, sans mœurs, ayant signalé leur révolution par les crimi s les plus énormes, n'offrent pas le touchant tableau des Grecs innocents et pauvres, d'ailleurs infiniment plus exposés que les premiers. Athènes n'exisiait plus ; un camp sacré renfermait tout ce qui restait des fils, des pères, des dieux, de la patrie ; desséchée par le souffle stérile delà servitude, une terre indépendante ne promettait plus de subsistance en cas de revers. Mais les héros de Platée s'enibairassaient peu de l'avenir : prêts à faire un dernier sacrifice de sang à Jupiter Libérateur, qu'avaient-ds besoin de s'enquérir s'ils auraient pu vivre demain esclaves, lorsqu'ds étaient sûrs de mourir aujourd'hui libre:> **?
Au midi de la ville de Thèbes, en Béotie, s'étend une grande plaine, traversée dans son extrémité méridionale par l'Asopus, dont le cours se dirige d'occid( nt en orient, déclinant un degré nord. De l'auire côté du fleuve, la plaine continue, et va se terminer au pied du mont Cithéron, formant ainsi, entre la
« Herod., lib. VII, cap. CXL.
9! 1»LUT., in Arist.^ p. 328.
» Il fallait s'arrêter à ce trait, et supprimer la mauvaise phrase qui termine ce chapitre. (N. Éd.)
ô HEROD.,lib. IX, cap. III.
*> On ne dira pas, j'espère, en lisant cette page, que les émigrés détestaient ta liberté, qu'ils aimaient les étrangers, et qu'ils désiraient le démembrement de la France. Ici, plus de doa-quichotiisme par système, l'impartialité de l'historien est complète, le sentiment de la pairie même ne l'aveugle pas; et, tout en désirant le succès des Français, tout en applaudissant a ce succès, il représente leur cause comme moins, toudiante que celle des Grecs; ce qui était la vérité.
Quand je parle aujourd'hui avec amour des libertés publiqties , avec horreur de la servitude, j'en ai acquis le droit par ces pages écrites dans ma première jeunesse; mes ducifioes politiques ne se démentent pas un seul moment. (N. Éd.)
rivière et la montagne, wne étroite lisière d'environ douze stades * dan? sa plus grande largeur.
Les Perses, occupant la rive gauche de l'Asopus avec trois cent cinquante mille hommes, déployaient leur nombreuse cavalerie dans la plaine, ayant des retranchements sur leur front, Thèbes et un pavs libre sur leur derrière 2. Les troupes combinées des Ljcédémoniens , des Athéniens et des autres alliés , consistant en cent dix mille hommes dïnfanterie, campaient sur le penchant du Cilhéron. A peu près sur la même ligne on apercevait à l'ouest les ruines de la petite ville de Platée, et entre cette ville et le camp des Grecs se trouvait à moitié chemin la foniaine Gargaphie : de sorte que l'Asopus divisait les deux armées ennemies.
Il s'y fit deux mouvements avant l'action générale.
Pausanias, manquant d'eau dans son premier emplacement, fit défiler ses troupes par la lisière dont j'ai parlé, et prit une nouvelle position aux environs de la fontaine Gargaphie ^ Les Perses exécutèrent une marche parallèle sur le bord opposé du fleuve *. Le général lacédémonien , inquiété par l'ennemi , leva une seconde fois son camp, dans le dessein de se saisir d'une île formée à l'occident par deux branches de l'Asopus*; mais à peine avait-il atteint Platée, que Mardonius, ayant traversé la rivière, vint fondre sur lui avec toute sa cavalerie ^ Il fallut se formera la hâte ^ Les Lacédémoniens, composant l'aile droite, se trouvèrent opposés aux Perses et aux Saces. Les Athéniens, à Kaile gauche , eurent en tête les Grecs alliés de Xerxès. Le centre de l'armée , se trouvant rompu par des collines, n'avait pu se développer.
— Charleroi venait d'être emporté par les Français; mais on ignorait encore cette nouvelle dans le camp autrichien. Le prince de Cobourg , déterminé à secourir la place, et ayant reçu la veille un renfort de vingt mille Prussiens , s'avança le 26 juin (8 messidor) à trois heures du malin sur la Sambre. Son armée se montait à cent mille hommes. La droite se trouvait commandée par le prince d'Orange, la gauche, composée de Hollandais et d émigrés, par Beaulieu ; le prince de Lambesc était à la tête de la cavalerie. L'armée française se formait de la réunion de l'armée de la Moselle, des Ardennes et du Nord. Jourdan avait le commandement en chef®.
Enfin, le 3 de Boédromion *, deuxième année de la soixante-quinzième olympiade, et le 12 messidor de l'an m de la république *^, se levèrent : jours destinés par celui qui dispose des empires à renverçer les projets de l'ambition et à étonner les hommes.
Les combats muets des anciens , où de longs hurlements " s'élevaient par intervalles du milieu du silence de la mort, étaient peut-être aussi formidables que nos batailles rugissantes des détonations de la foudre. Le paysan du Cithéron, et celui d«;s rives de la Sambre, purent en contempler les diverses horreurs, et bénir en même teujps le sort qui les fit naître sous le chaume. Platée et Fleurus brillèrent de toutes les vertus guerrières. Là, le Perse, exposé sous un frêle bouclier aux armes des Lacédémoniens , brise de ses mains, avec le courage le plus intrépide, la pique dont il est percé *^. — Ici le grenadier hongrois assomme avec la crosse de son mousquet les Français qui se multiplient autour de lui *^. — Ailleurs lus Athéniens peuvent à peine surmonter leurs com-
» Friviron onze cents toises, a Hkkou , lib. IX, cap. xv; Plut., in Àrittid, 2 Hkkod , lib. IX, cap. XXII; DiOD., Iib. II. ^ Hkkod , lib. IX, cap. xxxii.
5 ld.,ibid., cap LI.
6 //., iOid.,ca\i. LVIII.
7 Id., ihid., cap. LVll.
8 Moniteur du 12 messidor (30 juin).
9 tu sepUinbre 471* avant J.-C.
«o 20 juin 1794. Je me sers des formes révolutionnaires pour conserver la vérité des eouleurSk >> DiuD.Jib II; PLUT.,tnilrt«r.; Hkrod., lib. IX, cap. Liii. »« Plut., in Aritt,, p. 329.
»5 Ce Irait de la bataille de Fleurus, que des officiers présents m'ont conté, s'est renouvelé plu- Sieurs lois dans la guerre préseale, entre autres à Gemmapes, où les grenadiers hongrois, maa-
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patriotes qui combattent dans les rangs ennemis*. — Les émigrés opposent aux soldats de Robespierre une valeur indomptée. La fortune enfin se déclare, Mardonius tombe au premier rang ^. Ses troupes plient, sont enfoncées, poursuivies dans leur camp, où on les égorge '. — Le prince de Cobourg, se reformant sous le feu*de l'ennemi, se dispose à retourner à la charge, lorsqu'il apprend que Charleroi a capitulé, et il fait sonner la retraite. Deux cent mille* Perses tombèrent à Platée, — une multitude d'Autrichiens et de Français , à Fleurus ; et les Grecs et les Français perdent leurs venus sur le même champ où ils obtiennent la victoire.
Depuis ce moment , l'ambition des conquêtes et la soif de l'or remplacèrent l'enthousiasme de la liberté. Les Grecs, conduits par d'autres généraux , non moins célèbres que les premiers *, parcoururent les rivages de l'Asie, de l'Afrique, de l'Europe, brûlant, pillant, détruisant tout sur leur passage, levant des contributions forcées, et faisant vivre leurs armées à discrétion chez les nations vaincues. — Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur l'incendie de l'Italie, les réquisitions, les spoliations des temples ; les ravages des Français dans le Brabani, en Allemagne, en Hollande, etc. J'ai dit ailleurs quelle fut la conséquence d'une telle conduite pour la Grèce. Le peuple d'Athènes, volage et cruel , qui s'étaii le plus distingué dans ces conpab es excès, s'attira d'abord la guerre des alliés, et finit par succomber dans celle du Péloponèse.
Depuis la bataille de Platée jusqu'à la pacification générale, il s'écoula trente années. Mais, dans cet intervalle, les différents coalisés avaient traité partiellement avec le vainqueur. Les Carthagirjois commencèrent*, la Macédoine suivit; ensuite^ les îles voisines, et différents Etais. Les uns se raclieièrent à force d'argent ®, d'autres furent contraints de se déclarer contre les Perses *. Ceci nous retrace la Prusse, l'Espagne, les petits princes d'Italie et d'Allemagne. Enfin, Artaxerxès '°, fatigué d'une guerre inutile, s'abaissa à deujander la paix en suppliant. Voici les coiidiiîons qu'on daigna lui dicter: 1^ que ses galères armées ne pourraient naviguer dans les mers de la Grèce; 2° que ses troupes ne s'approcheraient jamais à plus do trois jours de marche des côtes de l'Asie mineure ; 3* qu'enfin les villes ioniennes seraient déclarées indépendantes ". Puisque les Perses avajent eu la folie d'entreprendre la guerre , ils devaient la soutenir noblement, n'eût-ce été que pour obtenir des conditions moins honteuses. Ce traité d'Artaxerxès fut le coup mortel qui livra l'empire de Cyrus à Alexandre. Il en arriva au grand roi comme à plusieurs souverains de l'Europe actuelle : il conclut, par lassitude, une paix ignominieuse au moment où il aurait pu en comm;»nder une en vainqueur. Les Grecs n'étaient déjà plus les Grecs de Platée. On ne parlait plus à Athènes que de la conquête de l'Egypte, de Carihage , de la Sicile : agrandir la république , amener toutes les puissances enchaînées à ses pieds, était la seule idée qui demeurât en posses-
quant de cartouches, assommaient avec une espèce de rage les Français qui fourmillaient dans les retroiichemenls.
1 HKRon., Iib. IX, cap. lxvii.
« Id., ibid, cap. Lxx.
3 /rf., ibid., cap. LXVII; DIOD , lib. ii, p. 25.
4 Justin., lib. ii, cap. xiv.
Arlabaze emmena quarante mille hommes : des cinquante mille Grecs aiixinaires, qui tinrent peu, excepté les Béotiens, je suppose que quarante mille échappèrent; tout le reste de l'armée, à l'exception de trois mille soldats, périt, disent les historiens. Or, celte armée était originairement de trois cent cinquante mille hommes , et même de six cent mille hommes , si nous en croyons Diodore. Ainsi mon calcul est modéré II est certain que les batailles étaient infiniment plus meurtrières avant Tinveiîtion de la poudre-
5 Ce paragraphe n'étant qu'une espèce Je répétition de ce que j'ai dit ailleurs, je le laisse sans citation. Les autres généraux dont il est parlé ici sont Cimon, qui conquit la presqu'île de Thrace; et Myronidès, qui s'empara de la Phocide et de la Béolie, etc.
6 An 480 avaiii J.-C.
7 Probablement après la bataille de Platée et la défaite complète des Perses, an 479 avant J.-C.
8 Tels que Thasos, Scyros, etc.
9 Les villes de Carie et de Lycie. (Vid. Plct., in Cim.; THUCYD., lib. I; DlOD., lib. u.) >o H avait succédé à Xerxès, assassiné.
1* DiOD , lib. XII, p. 74.
sion des esprits *. — Ainsi, nous avons vu les Français ne savoir plus où fixer les limiies de lour empire. Le Rhin , durant un moment, leur olîrait uuo frontière trop resserrée. Lorsque Aii)ènes se flaila de conquérir le luunAle, le jour qui devait Ja livrer à Lysander était venu ^.
Ainsi passa ce fléau terrible, né de la révolution ré(Hil>li raidie <ie la Grèce. 'Depuis la première invasion des Perses^, s<ius Darius, lan 490 avant notre jère, jusqu'à l'époque du traité de paix sous Arlaxerxès, l'an 449, même chronologie, il éleaiiil ses ravageai daiis une période d.' quarani'j et une années. Jamais guerre (de même que la présente) ne cominciiça avec, de plus ilaileuses jçspéiances de succès^ et ue finit par de plus grands revers.