‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 186 sur 239 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

Sujets et réflexions détachées.

Après avoir parcouru un ouvrnge, il nous reste ordinairement une mullitude dépensées confuses et de réflexions incohérentes; les unes immédiatement liées au sujet du livre, les autres s'étmdanl au delà, et seulement formées par association. Je vais présenter ici cet eff'et naturel d'une première lecture, en rapportant mes idées détachées, telles que je les jetai sans ordre sur le papier, après avoir revu moi-même l'esquisse de mon travail. Je n'y ajouterai que ces nuances nécessaires pour diviser des couleurs trop heurtées. 11 n'y a point d'ailleurs de perception si brusque dont on ne découvre la connexion intermédiaire avec une précédente, en y réfléchissant un peu ; et c'est quelquefois une élude très-instructive de rechercher les passages secrets par oij on arrive lout à coup d'une idée à une autre totaleuient opposée.

Lorsque, pour la première fois, je conçus le plan de ce livre, je revis les classiques, qui m'introduisaient aux révolutions de la Grèce. A chaque page une mer de réflexions, de rapports nouveaux, s'ouvrait devant moi. Etant parvenu à crayonner l'ébauche de la révolution décrite dans ce premier livre de VEssai,\ii commençai à voiries objets un peu moins troubles, surtout lorsque j'eus examiné le côté de l'influence de cette révolution : partie toute nouvelle dans Thistoire et à laquelle je ne sache pas que personne ait encore songé. Elaguant une multitude de pensées secondes, je jetai sur le papier les notes suivantes, qui forment une espèce de résultat des vériiés générales, qu'on peut tirer de la révolution républicaine de la Grèce.

Est-il une liberté civile? J'en doute. Les Grecs furent-ils plus heureux , furent-ils meilleurs après leur révolution? Non. Leurs maux changèrent de valeur nominale, la valeur intrinsèque resta la même.

Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles des États, on sent quelque chose qui échappe; un je ne sais quoi , caché je ne sais où, et

* Cette récapitulation des influences de la révolution populaire de la Grèce parait assez raisonnable quand on la voit dépouillée du cortège des comparaisons entre les temps et les hommes. (N. Éd.)

»> Il y a un côté vrai à ces réflexions ; mais lorsqu'on place la révolution particulière de la France dans le mouvement de l'ordre social, dans la révolution générale qui s'opère visiblement parmi l'espèce humaine, ce n'est voir ni d'assez haut ni d'assez loin que de réduire la révolution française au seul fait du sacrifice d'un roi légi* time et de rétablissement d'une usurpation. (N. Ëd.)

*9i RÉVOLUTIONS ANCIENNES.

ce je ne sais quoi paraît être la raison efficiente de toutes les révolutions. Celte raison secrète est d'autant plus inquiétante, qu'on ne p^ut l'apercevoir 4ans l'homme de la société. Mais l'homme de !a société n'a-t-il pas commencé par être l'honifue de la nature? C'est donc celui-ci quii faut interroger. Ce principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude, particulière à notre cœur qui nous fait nous dégoûter également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de révolution en révolution jusqu'au dernier siècle? Et cette inquiétude, d'où vient -elle à son tour? Je n'en sais rien : peut-être de la con>cieuce d'Orne auire vie ; peut-être d'une aspiration secrète vers la Divinité. Quelle que soil son origine, elie existe chez tous les peuples. On la rencontre chez le Sauvage et o'ans nos sociétés. Elle s'augmente buiiout paries mauvaises mœurs, et bouleverse les empires.

J'en trouve une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution. Ces causes ont différé totalement de celles des troubles politi<iues de !a Gn'ce, au siècle de Solon. On ne voit pas que les Athéniens fussent ircs-malhpureux ou très (orrompus alors. Mais nous, qu'étions-nous au moral dans l'année 1789? Pouvions-nous espérer échappera une destruction épouvantable? Je ne parlerai point du gouvernement: je remarque seulement que, p:>riout on un petit nombre d'hommes réunit, pendant de longues années, ie pouvoir et les richesses, quels que soient d'ailleurs la naissance de ces gouvernants, plébéienne ou patricienne, le manteau dont ils se couvrent, républicain ou monarchique, ils doivent nécessairement se corrompre, dans la même progression qu'ils s'éloignciit du premier terme de b ur institution. Chaque homme alors a ses vices, plus les vices de ceux qui l'ont précédé : la cour de France avait treize cents ans d'anti(|uité.

Un monarque laible et amateur de son peuple élnit aisément trompé par des ministres ificapables ou méchants. L'intrigue faisait et défaisait chaque jour des hommes d'Etat; et ces ministres éphémères, qui apportaient dans le gouvernement leur ineptie et leurs cœurs, y apportaient encore la haine de ceux qui les avaient précédés. De lace changement continuel de systèmes, de projets, de vues: ces nains politiques étaient suivis d'une nuée faméli^iue de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens, de maîtresses. Tous ce> êtres d'un mouient se hâtaient de sucer le sang du misérable, et s'abîmaient bientôt devant une autre génération d'insectes, aussi fugitive et dévorante que la première.

Tandis que les folies et les imbécillités du gouvernement exaspéraient l'esprit du peuple, les désordres de l'ordre moral étaient montés à leur comble, et commençaient à attaquer l'ordre social d'une manière effrayante. Les célibataires avaient augnienié dans une proportion démesurée, et étaient devenus communs, même parmi les dernières classes. Ces hommes isolés, et par conséquent égoïstes , cherchaient à remplir le vide de leur vie en troublant les familles des autres. Malheur à nn Etat où les citoyens cherchent leur félicité hors de la morale et des plus doux sentiments de la nature ! Si , d'un côlé, les célii)at;ures se multipliaient, de l'autre les gens mariés avaient adopté des idées pour le moins aussi destructibles de la société. Le principe du petit nombre d'enfants était presque généralement n çu dans les villes en France ; chez quelques-uns par misère, chez le plus grau I nombie par mauvaises mœurs. Un père et une mère ne voulaient pas saci ifier les aisances de 1 1 vie à l'éducation d'une nombreuse famille, et l'on couvrait cet amour de soi des apparences de la philosophie. Pourquoi créer des êtres malheureux? disaien les uns : pourquoi taire des gueux? s'écriaient les autres. Je jette un voile sui d'autres motifs secrets de cette dépravation. Je ne dirai rien des femmes : meilleui-es que nous, elles n'ont que la faiblesse d'être ce que nous voulons qu'elles soient; la faute esta nous.

Si CCS mœurs affectaient la soclé'é en général, ellos influaient encore davantage sur chacun de ses membres en pai ticulier. L'homme qui n(i trouvait plus son bonheur dans l'union d'une famille, qui souvent se déhait même du doux nom de père, s'accoutumait à se former une félicité indépendante des autres. Kejeté du sein de la nature par les mœurs de son siècle , il se renfermait

dans un dur égoïstne, qui flétrit jusqu'à la racine de la vertu. Pour comble de maux , eu perdant, le bonheur sur la terre , des bourreaux philosophes lui avaient enlevé l'espérance d'une meilleure vie. Dans celle situation , se trouvant seul liu milieu de l'univers, n';iyant à dévorer qu'un cœur vide et solitaire, qui n'avait jnmais senti un autre cœur battre conlre lui. faul-il s'étonnor que k: Fiançuisïùt pi et à embrasser le premier taulome qui lui moinrait un univers nouveau ?

On s'écTÎera qu'il est absurde de renrésenier le peuple «eia France comme isolé et malheureux; qu'il était nombreux, ilotissanl, etc. Lj populaliou qui semble détruire mon assertion est une preuve pour elle, car elle n'éiait réelle que dans \es campagnes, parce qu'il y existait encore des mœurs; or, on sait assez que ce ne sont pas les paysans qui ont fait la révolution. Quant à ta se* coude objection , il n'est pas question de ce que la naiion semblait être, mais de ce qu'elle éiaitréellemeut.Ceux qui ne voient dans un Etat que des voilures, des gi andes villes , des troupes , de l'éclat et du bruit , ont raison de penser que la France était heureuse. Mais cwtx qui croient que 1;» grande question du bonheur est le plus près possible de la nature; que plus on s'en écarte , plus on lombe dans 1 infortune; qu'alors on a beau avoir le sourire sur les lèvres devant les hommes, le cœur, en dépit des plaisirs factices, est agité, triste, consumé dans le secret de la vie : dans ce cas, on ne peui disconvenir que ce mécontentement général de soi-même, qui augmente l'inquiétude secrète dont j'ai pailé; que ce sentiment de malaise que chaque individu porte avec soi , ne soient, dans un peuple, l'élat le plus propre à une révolution.

Eh bien ! c'elaii au moment que le corps politique, tout maculé des taches de la corruption, tombait en une dissolution générale, qu'une race d lionimes, se levant tout à coup, se met , dans son vertige, à sonner l'heure de Sparte et d'Atliènes. Au même moment, un cri de liberté se fait entendre ; le vieux Jupiter, réveillé d un sommeil de quinze cents ans, dans la poussière d'Olympie, s'éionnede se trouver à Sainie-Gcneviève ; on coiffe la têie du badaud de Paris du bonnet du citoyen de la Laconie ; et tout corrompu , tout vicieux qu'il est, poussant de force le petit Français dans les grandes venus lacédémonienues, on le contraint à jouer le Panialon aux y^ux de l'Europe, dans celte mascarade d'Arlequin.

O grands politiques, qui , prenant la raison inverse de Lycurgue, prétendez établir la déniociaiie chez un peuple , à Tépoque même où toutes les nations retournent par la n^tture des choses à la monarchie, je veux dire à l'époque de la corruption ! 0 Fameux philosophes, qui croyez que la liberté existe au civil, qui prêterez le nombre cinq à l'unilé, et qtii pensez qu'on est plus heureux sous la canaille du faubourg Saint-Antoine que sous celle des bureaux <leVer- Suilles ! — Mais que fdl.ui-il donc faite? Je l'ignore. Toui ce que je sais, c'est que, puisque vous aviez la fureur de détruire, il fallait au moins rebâtir un éditice propre à loger des Français, et surtout vous garder de l'enthousiasme des insiituiions étrangères. Le danger de limitation est terrible. Ce qui est bon pour un peuple est rarement bon p'iur un autre. Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie telle que je l'ai souvent rêvée, comme le p!us sublime des gouvernements eu théorie; et moi au>si j'ai vécu citoyen de riialie ei de la Gièce; peut-être mes opinions actuellt s ne sont-elles que le iriomphe de ma raison sur mon penchant. Mais prétendre former des rc publiques pariout, et en dépit de tous les obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, une méchanceté d ins celle de quelques-uns.

J'ai réfléchi lonsfiemps sur co sujet : je ne hais point une constitution plus: qu'une autre, considérée abstrailemenl. Prise en ce qui me regarde comme individu, elles me sont toutes parfaitement indifférentes ; mes mœurs sont de la solitude et non des hommes. Eh ! malheureux, nous nous tounuenlons pour un gouvernement parfait, et nous sommes vicieux! bon, et nous sommes méchants! Nous nous agitons aujourd'hui pour un vain système, et nous ne serons plus demain! Des soixante années qu^'. le ciel peut-être nous destine à traîner sur ce globe, nous en dépenserons vingt à naiuc, et vingt à mourir, cl

la moitié des vingt autres s'évanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misères inhérentes à notre nature d'homme ne remplissent pas assez ce court espace, sansy ajouter des maux d'opinion?Est-ce un instinct indéterminé un vide iniérieur que nous ne saurions remplir, qui nous tourmente? Je l'ai aussi sentie, celle soif vague de quelque chose. Elle m'a traîné dans les solitudes miieites de l'Amérique, et dans hs villes bruyantes de l'Europe ; je me suis enfoncé pour la satisfaire dans l'épaisseur des forêts du Canada, et dans la foule qui inonde nos jardins et nos temples. Que de fois ellt*m'a contraint de sortir. des spectacles de nos cités, pour aller voir le soleil se coucher au loin sur quelque site sauvage ; que de fois, échappé à la société des hommes, y me suis tenu immobile sur une grève soliioire à contempler durant des heures, avec celte même inquiétude, le tableau philosophique de la mer! Elle m'a fail suivre autour de leurs palais, dans leurs chasses pompeuses, ces rois qui laissent après eux une longue renommée; et j'ai aimé, avec elle encore, à m'asseoir en silence à la porte de la hutte hospitalière, près du Sauvage qui passe inconnu dans la vie, comme les fleuves sans nom de ses déserts. Homme, si c'est ta destinée de porter partout un cœur miné d'un désir inconnu ; si c'est là ta maladie, une ressource le reste. Que les sciences, ces filles du ciel, viennent remplir le vide fatal qui te conduira tôt ou tard à ta perle. Le calme des nuits t'appelle. Vois ces millions d'astres élincelanis, suspendus de toutes parts sur la tête ; cherche , sur les pas de Newton , les lois cachées qui promènent magr»ifiquement ces globes de feu à travers l'azur céleste; ou si la Divinité touche ton âme, médite en l'adorant sur cet Elre incompréhensible qui remplit de sou immensité ces espaces sans bornes. Ces éludes sont-elles trop sublimes pour ton géuie, ou serais- tu assez misérable pour ne point espérer dans ce Père des affligés qui consolera ceux qui pleurent ? Il est d'autres occupations aussi aimables et n»oius profondes. Au lien de l'eniretenir des liuines sociales, observe les paisibles générations, les douces sympathies, et lesamours du règne le plus charmant de la nature. Alors tu ne connaîtras que des plaisirs. Tu auras du moins cet avantage, que chaque malin tu retrouveras les plantes chéries ; dans le monde, que d'amis (mt pressé le soir un ami sur leur cœur, et ne l'ont plus trouvé à leur réveil ! Nous sommes ici-bas comme au spectacle : si nous détournons un moment la tête, le coup de sifflet part, les palais enchantés s'évanouissent ; et lorsque nous ramenons les yeux sur la scène, nous n'apercevons plus que des déserts et des acteurs inconnus.

Mais quelles que puissent être nos occupations , soit que nous vieillissions dans l'atelier du manœuvre, ou dans le cabinet du philosophe, rappelons-nous que c'est en vain que nous prétendons être politiquement libres. Indépendance individuelle, voilà le cri intérieur qui nous poursuit. Ecoulons la voix de la conscience. Que nous dit-elle, selon la nature? «Sois libre.» Selon la société: « Kègue. » Que si on le nie, on ment. Ne rougissons point, parce que j'arrache d'une main hardie le voile dont nous cherchions à nous couvrir à nos propres yeux. La liberté civile n'est qu'un songe, un sentiment factice que nous n'avons poinl, qui n'habite point dans noti-e sein : apprenons à nous élever à la hauteur de la vérité, et à mépriser les sentences de l'étroite sagesse des hommes. On nous insultera peut-être, parce qu'on ne nous entendra pas ; ks gens de bien nous accuseront de principes dangereux, parce que nous aurons été les chercher ju^qu au fond de leur âme, où ils se croyaient en sùreié, et que nous saurons exposer à la vue tonte la petite machine de leur cœur. Rions des clameurs de la foule, contents de savoir que, tandis que nous ne retournerons pas à la vie du Sauvage, nous dépendrons toujours d un homme. El qu'importe alors que nous soyons dévorés par une cour, par m» directoire, par une assemblée du peuple ?

Nous nous apercevons C(>ntinuellement que nous nous trompons; que l'heure qui snccèile accuse presque toujours l'heure pa^sée d'erreur ; et nous irions déchirer et nous-mêmes et nos semblables, pour l'opinion fugitive du matin , avec laquelle le soir ne nous retrouvera plus! Tout gouvernement est un mal , tout gouvernement est un joug: mais n'allons pas en conclure qu'il faille le

briser. Puisque c'est notre sort que d'être esclaves, supportons noire chr^îne sans nous plaindre ; sachons en composer les anneaux de rois ou de iribuns selon les temps et surtout selon nos mœurs. Et soyons sûrs, quoi qu'on en publie, qu'il vaut mieux obéir à un de nos compatriotes riche et éclairé, qu'à une multitude ignorante, qui nous accablera de tous les maux.

Et vous, ô mes concitoyens! vous, qui gouvernez celle patrie toujours si chère à mon cœur, réfléchissez; voyez s'il est dans toute l'Europe une nation digne de b démocratie! Rendez le bonheur à la France, en la rendant à la monarchie^ où la force des choses vous entraîne. Mais si vous persistez dans vos chimères, ne vous abusez pas. Vous ne réussirez jamais par le modérantisme. Allons, exécrables bourreaux , en horreur à vos compatriotes, en horreur à toute la terre, reprenez le système des Jacobins, tirez de leurs loges vos guillotines sanglantes; et, faisant rouler les têtes autour de vous, essayez d'établir, dans la France déserte, votre affreuse république, comme la Patience de Shakespeare^ « assise sur un monument^ et souriant à la Douleur ^! »

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