CHAPITRE PREMIER
Seconde révolution. — Philippe et Alexandre.
Le théâtre change ; de la ressemblance des événements nous passons à celle des hommes. Jusqu'ici les tableaux se sont rapprochés par les siies, mais presque toujours les personnages ont différé. Maintenant, au contraire, les similitudes se montreront dans les groupes , les oppositions dans les fonds. Plus nous avancerons vers les temps de corruption, de lumières et de despotisme, plus nous retrouverons nos temps et nos mœurs. Souvent nous nous
a Voilà, certes, un des plus étranges chapitres de tout l'ouvrage, et peut-être un des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d'un écrivain : c'est une sorte d'orgie noire d'un cœur blessé, d'un esprit malade, d'une imagination qui reproduit les fantômes dont elle est obsédée; c'est du Rousseau, c'est du René, c'est du dégoût de tout, de l'ennui de tout. L'auteur s'y montre royaliste par désespoir de ne pouvoir être républicain, jugeant la république impossible; il déduit hardiment les causes d'une révolution devenue, selon lui . inévitable; et il attaque en même temps avec la même hardiesse cette révolution. Ne trouvant rien ni dans le passé ni dans le présent qui puisse le satisfaire, il en conclut qu'un gouvernement quelconque est un mal ; que la liberté civile (il veut dire politique) n'existe point; que tout se réduit à l'indépendance individuelle , d'oîi il part pour vous proposer de vous faire Sauvage. Il ne sait comment exprimer ce qu'il sent; il crée une langue nouvelle, il invente les mots les plus barbares, et détourne d'autres mots de leur acception naturelle. Assis sur le trépied, il est tourmenté par un mauvais génie : une seule chose lui reste au milieu de ce délire, le sentiment religieux.
J'avais entrepris de réfuter phrase à phrase ce chapitre, mais la plume m'est bientôt tombée des mains. Il m'a été impossible de me suivre moi-même à travers ce chaos : la folie des idées, la contradiction des sentiments, la fausseté des raisonnements, le néologisme, réduisaient tout' mon commentaire à des exclamation de douleur ou de pitié. J'Ai donc pensé qu'il valait mieux me condamner tout a la fois à la fin de ce chapitre, et faire, la corde au cou, amende honorable au bon sens. Mais, cette exécution achevée, je dois dire aussi, avec la même impartialité, qu'il y a dans ce chapitre insensé une inspiration, de quelque nature qu'elle soit, qu'on ne retrouve dans aucune autre partie de mes ouvrages. (IV. Éd.)
496 RÉVOLUTIONS ANQENNES.
croirons transportés dans nos sociétés, au milieu des grandes femmes et des pelils hommes, des philosophes et des tyrans ; des gens rongés de vices pousseront de grands cris de vertu ; de beaux livres sur la science de la liberté conduiront les peuples à l'esclavage : enfui nous allons nous revoir paruïi les deux tiers et demi de sots et le demi-tiers de fripons, dont nous sonanes sans cess« entourés ^.
Périelès avait pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon sa portée, lorsque la nécessité le forç;ut d'y paraiii-e, il s y préseniaii avec des idées communes et un cœur de glace. M;iis le soir, renfermé seciètement avec Aspasie et un petit nombre d'amis choisis, il leur découvrait ses opinions cachées, et un cœur de feu. Les sots s'aperçurent de son mépris pour eux , car les sots ont un tact singulier sur cet article , et rieirne les chagrine tant que l'indifférence du mépris, ils accusèrent donc la tendre amie de Périclés; celui-ci parvint à peine à la sauver par ses larmes. Et qui cepend.mt devait p^élendre plus que lui à la graiiiude de ses concitoyens? Il y complaît peu, ayant étudié les honmies. La reconnaissance est nulle chez le très nécessiteux, p;jrce que le sentiuient du premier be^oin absorbe tous les autres; elle existe quelqut fois comme vertu chez le mécanique pauvre, mais non indigent; elle se change en haine dans l'individu placé immédiatement un rang au-dessous du bienïaileur; elle pèse aux philosophes ; les courtisans 1 oublient. Il suit de là qu'il faut faire du bien au petit peuple par devoir, obliger l'artiste par satisfaction de cœur, n'avoir qu'une extrême politesse avec les classes mitoyennes, prêter seulement aux gens de leilres ce qu'ils peuvent exactement vous rendre, et ne donner aux grands que ce qu'on compie jeter par la fenêtre •».
A ces petites caricatures de nos sociétés se mêleront aussi nos jurandes scènes tragiques: la tyrannie, les proscriptions, les rois jugés et massacrés par les peuples, d'autres tombés du irône et réilnils à gai;ner leur vie du tiavail de leurs mains; enfin nos hideuses révolutions, eiiiourées du cortège de nos vices.
Expliquons le plan de cet?e partie.
On sent qu'il est impossible de suivre maintenant le cours régulier de Thisloire, ni même de s'attacher à de grands détails. Ce qui ncus reste à peindre des Grecs consiste en celte partie qui s'étend depuis repo(jue que nous avons traitée jusqu au règne de Philippe et d'Alexandre, où Athènes et Lacédémoue perdirent leur liberté, non de nom, mais de lait.
Dans cette période, qui, à la compter de l'année de la paix avec les Perses jusqu'à la bataille de Chéronée, renferme un espace de cent onze ans, nous saisirons seulement trois traits caraciéi islicpies : le renversement de la constitution et le règne des Trente Tyrans à Athènes , la chute de Denys le jeune à Syracuse, et, par extension, la condamnation d'Agis à Sparte. Nous verrons ainsi l'âge de corruption dans les trois principales villes grecques de l'ancien monde. Quant à la révolution même de Philippe, nous ne ferons que l'indiqi même
nous avons donné . pour abréger, à celte seconde partie le nom gétiéral de rcvolulion de Ptiilippe et d'Alexandre; elle lorme la seconde de cet Euai.
a Voilb mon siècle bien arrangé. (N. Éd.)
»> Singulier train d'idées! Celle inclination à la satire se manifeste cominuellern^nl dans V Essai. Il est visible, dans tous ces passages, que ce n'est qu'avec de j^rauds etïurls sur nioi-uiême que je parviens à éloullér ee penchant au dédain et à l'irunie.
On s'aperçoit, au reste, que je commençais déjà à écrire moins mal. ?ous le rapport de l'art, V Essai va se trouver à peu près de niveau avec mes ouvrages subséquents; il y restera cependant toujours, avec des idiotismes étrangers, quelque chose de foujiueux el de déclamatoire. (N. Ed.)