‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 193 sur 239 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Abolition de la tyrannie. — Rétablissennent de l'ancienne constitation.

Celait une maxime du peuple libre de Sparte, de soutenir partout la tyrannie. Si le principe n'est pas généreux, du moins est-il naturel. Nous cherchons à êire heureux, mais nous ne pouvons souffrir le bonheur dans nos voisins. Les hommes resseniblt'ut à ces enfants avides qui , non contents de leurs pi"oprès hochets, veulent encore saisir ceiix des autres ^. Les Lucédémoniens volèrent au secours des Trente, Lysander bloqua le Pirée^; c'en était fait des énngr'és athéniens, lorsque les passions humaines vinrent les sauver et rendre la p:iix à leur patrie.

Pausanias , roi de Sparie , jaloux de la gloire de Lysander , eut l'adresse de se faire envoyer à Athènes avec une armée. Il livra un combat pour la forme à Thra-^ynule, et en uiénie temps l'invita sous main à députer à Sparte quelquesuns de ses amis.

Ceux-ci y conclurent un traité par lequel la tyrmnie fut abolie, et l'ancien gouvernement rétabli dans sa première forme. Celte heureuse nouvtl'e étant apportée à Athènes, les parties se récon«ilièrent; et Tiirasybule . après avoir ofl'eri un sacrilice à Minerve, termina ainsi le discours qu il adressait à Tancienne faction des Trente et des Dix: a Pourquoi voulez-vous nous conuDander, citoyens? Valez-vous mieux que nous? Avons-nous, quoique pauvi'es, convoité vos biens ? et ne comniîles-vous pas mille crimes pour nous dépouiller des nôtres?.... Je ne veuxpoiiii rapprit r le p;issé, mais apprmez de nous que souvent l'oppr imé a plus de toi et de venu que l'oppresseur. »

Les Trente et les Dix. reiiiés àEleusine, voulurent encore lever des troupes pour se rétablir. Un tyr'an d;iiis l'inrpuissance est un tigre muselé qui n'en devient que plus féroce. On marcha à ces ndsérables. Ils furent massircrts dans une enti evue. Ceux qui les avaient suivis firent un accommodeineui avec les vainqueurs, et une sage amnibiie ferma toutes les plaies de l'Eiat ^

CHAPlTPiE VIII.

Un mot sur les émigrés.

Je me suis fait une question en écrivant le règne des Trent<^. Pourquoi élêvet-oii Thrasybule aux nues ? et pourquoi ravale-i-on les émigrés français au plus bas degré? Le cas est rigouriMisement le même. Les fugiiiis des deux pays, foicés à s'exiler par la persét ution, prirent les armes sur des terres étrangères en faveur de l'ancienne ronsiilution de leur patrie. Les mots ne sauraient dénaturer les choses : que les pteniiers se battissent pour la démocratie, les seconds pour la monarchie, le fait reste le même en soi. Ces diff renées d'opinions sur des objets seuiblabies naissent de nos passions : nous jugeons le pabsé selon la justice, le présent selon uos intérêts.

Les émigrés français, comme toute chose en temps de révolution, ont de violents deiracieuis et de chauds partisans. Pour les uns, ce sont des scélé-

a Lisez les Cinq-Mille. (N. Éd.)

» Xenoph., UUt. Grœc, lib. II.

•> Qui avait ou me donner une idée aussi abominable de la nature humaine?

(N. ÉD.) * Xc:moph.

3 Id., ibid,

rats, le rebut et la honte de leur nation : pour les autres, des hommes vertueux et braves, la fleur et l'honneur du peuple français. Cela rappelle le portrait des Chinois et des Nègres : tout bons, ou tout méchants. Si l'on convient qu'un grand seigneur peut être un fripon , qu'un royaliste peut être un malhonnête homme, cela ne sufiii pas actuellement : un ci-devant gentilhomme est de nécessité un scélérat. Et pourquoi? Parce qu'un de ses ancêtres , qui vivait du temps du roi Dagobert, pouvait obliger ses vassaux à faire taire les grenouilles de l'étang voisin lorsque sa femme était en couche.

Un bon étranger, au coin de son feu, dans un pays bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il s'est couché le soir, en possession de sa fortune, la porte bien fermée , des amis au dedans et la sûreté au dehors, prononce, en buvant un verre devin , que les émigrés français ont tort, et qu'on ne doit jamais quitter sa pairie : et ce bon étranger raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne ne le persécute ; il peut se promener où il veut sans crainte d'être insulté, même assassiné: on n'incendie point sa demeure, on ne le chasse point comme une bête féroce, le tout parce qu'il s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avait le droit de s'asNCoir dans tel banc d'une église, avec deux ou trois arlequins en livrée derrière lui ^. Certes, dis-je, cet étranger pense qu'on a tort de quitier son pays.

C'est au malheur à ju?er du malheur. Le cœur gros«ier de la prospérité ne peut comprendre les sentiments délicats de l'infortune. Nous nous croyons lorts au jour de la félicité ; nous nous écrions : « Si nous étions dans celte position, nous ferions comme ceci, nous agirions de cette manière. » L'adversité vientelle, nous sentons bientôt notre faiblesse, et, avec des larmes amères, nous nous rappelons les vaines forlànteries et les paroles frivoles du temps du bonheur.

Si l'on considère sans passion ce que les émigrés ont souffert en France, quel est l'homme, maintenant heurenx, qui, mettant la main sur sou cœur, ose dire : «Je n'eusse pas fait comme eux? »

La persécution commença en même temps dans toutes les parties de la France ; et qu'on ne ci oie pas que Topinioti eu (ûi la cause. Eussiez-vous été le meilleur patriote, le démocrate le plus extravagant, il suffisait que vous portassiez un nom connu pour être noble, pour être persécuté , brûlé , lanterné : témoin les Lameih et tant d'autres, dont les propriétés furent dévastées, quoique révolutionnaires et de la majorité de l'asseniblée constituante.

Des. troupes de sauvages, excitées par d'autres sauvages, sortirent de leur antre. Un malheureux gentilhomme, dans sa maison de campagne, voyait tour à tour accourir les paysans effrayés : « Monsieur, on sonne le tocsin ; monsieur, les voici ; monsieur, ils ont résolu de vous tuer; monsieur, fuyez, fuyez, ou vous êtes perdu !... » Au milieu de la nuit, réveilles par des cris de feu et de meurtre, si ces infortunés, échappés à travers mille périls de leurs châteaux réduits en cendres, voulaient, avec leurs épouses et leurs enfants à demi nus, se retirer dans les villes voisines, ils étaient reçus avec les cris de mort : « A la lanterne, l'aristocrate!» Aussitôt la municipalité en ruban rouge, et à la tête de la populace, venait, dans une visite solennelle, examiner s'ils n'avaient point d'armes. Que malheureusement un vieux couteau de chasse rouillé, un pistolet sans batterie, se trouvassent en leur possession , les vociférations de traîtres, de conspirateurs, de scélérats, retentissaient de toutes parts. Ici on les traînait à la Maison commune , pour rendre compte de prétendus discours contre le peuple ; là, pour avoir entendu la messe, selon la foi de leurs pères; ailleurs, on les surchargeait de taxes arbitraires, par d'inlames décrets qui les obligeaient de payer sur le pied de leurs anciennes rentes, tandis que d'autres décrets, en aboIi^sant ces rentes mêmes, ne leur avaient quelquefois rien

• Je ne sais si cette manière de défendre mes compagnons d'infortune leur plaisait beaucoup. (N« Ed.)

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laissé : taxes qui souvent surpassaient le revenu de la terre entière*, tant ils étaient absurdes ei méchants !

Dans l'abandon général et la persécution attachée à leurs pas , il restait aux geniilshotnnies une ressource : la capitale. Là, perdus dans la foule, ils espéraient échapper par leur petitesse, contents de dévorer en paix , dans quelque coin obscur, le triste morceau de pain qui leur restait : il n'en fut pas ainsi.

11 semble que Ton fit tout ce que Ton put pour les forcer à s'expatrier, et plusieurs pensent que c'était urt plan de l'assemblée pour s'emparer de leurs biens. Ces victimes dévouées étaient obligées de quitter Paris dans un certain temps donné. Le matin ils voyaient leur hôtel marqué de rouge ou de noir, signe de meurtre ou d'incendie. Ce lut alors qu'ils se trouvèrent dans une position si horrible, que j'essayerais en vain de la peindre. Où aller? où fuir? où se cacher ? Réduits à la plus profonde misère, encore pleins de l'amour de )a patrie, on les vit à pied, sur les grands chemins, retourner dans les villes de province, où , plus connus, ils éprouvèrent tout ce qu'une haine raffinée peut faire souffrir. D'autres rentrèrent dans les ruines de leurs châteaux dévastés par la flamme. Ils y furent saisis et assassinés; quelques-uns, rôtis, comme sous le roi Jean, à la vue de leur famille ; plusieurs y virent leurs épouses violées avec la plus inhumaine barbarie. En vain les malheureux gentilshommes qui survécurent criaient : Nous sommes patriotes, nous vous cédons nos biens, notre vêtement, noire demeure ; on insultait à leurs cris, on redoublait de rage : le désespoir les prit , et ils émigrèrent.

Voilà une partie des raisons sans réplique de l'émigration. Qui serait assez absurde pour se laisser prendre aux déclamations des révolutionnaires, qui joignent la moquerie à la férocité, en condamnant des misérables sur un principe qu'ils ne leur ont pas permis de suivre ? Vous m'assassinez, et vous m'appelez un traître si je crie ! Vous mettez le feu à ma maison , et vous me condamnez à mort parce que je me sauve par la fenêtre ? Et quel droit avez-vous de me punir comme déserteur? Laissant un moment à part votre barbarie, ne m'avez-vous pas, par des décrets multipliés, rendu incapable de toutes fonctions? Ne m'avez- vous pas condamné à la plus parfaite inactivité sous les peines les plus sévères? Et vous osez dire que la patrie avait besoin de moi ! Grand Dieu » quand la pudeur est perdue jusqu'à cet excès, tout raisonnement est inutile Comme le philosophe dont parle Jean-Jacques, nous nous bouchons les oreilles de peur d'entendre le cri de l'humanité, et nous argumentons.

Mais c'est dans cette conduite même que je découvre la vraie raison qui Dous force à calomnier les énugrés. Nous avons été cruels envers eux; ils sont malheureux , et leur misère nous est à charge. Quand les hommes ont commis ou veulent commettre une injustice, ils commencent par accuser la victime : lorsqu'on jetait des enfants dans le bûcher à Carthage , on faisait battre les tambours et sonneries trompettes. Lorsqu'on m'a dit : Tel se plaint violemment de vous , j'en ai toujours conclu que ce tel méditait de me faire quelque mal , ou que je lui avais fait du bien ^.

CHAPlTf\E IX.

Denys le Jeune.

D'autres scènes nous appellent à Syracuse. Après avoir considéré longtemps des républiques, nous allons examiner des monarchies. Au reste , ce sont les

» Ceci est arrivé à la mère de l'auteur. Pour payer les taxes de 1791, elle fut obligée d'ajouter au revenu de la terre taxée six mille livres de sa poche.

> Ces sentiments de misanthropie sont ici plus excusables. Il faut dire, pour être juste, que toute l'émigration ne fut pas produite par la violence, comme je l'avance ici ; qu'une grande partie de celte émigration fut volontaire. La noblesse de province surtout, et les officiers de l'armée, émigrèrent par le plus noble sentiment d'honneur, et pour se réunir sous le drapeau blanc qu'avaient emporté leurs princes légiiimes. Quel Français fût resté dans ses foyers lorsqu'on lui envoyait une quenouille? En défendant les émigrés , je ne défendais ma cause que sous le rapport de la fidélité

mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes vertus qne nous retrouverons sous des ap|ie!lationsdifféreiiles. Le bandeau royal , celui de l;i religion , le bonnet de la liberté , peuvent déformer plus ou moins la tête des hommes, mais le cœur reste loujouis le même.

Tandis que la tyrannie s était glissée à Athènes, elle avait aussi levé l'étendard en Sicile. Tranquille po sesseur d'une autorité usurpée par la ruse, Denys l'Ancien soutint trente-huit années sa puissance par des vices et des vertus : avec les premiers il extermina ses enneiais; avec les secondes il rendit son joug supportable* : en cela, comme Auguste, il proscrivit et régna.

A sa mort , son fils le remplaça sur le trône. Espi it médiocre , il ne se distinguait de la foule que par l'habit qu'il portait et le rang oîi le sort l'avait fait naître. De même que plusieurs autres princes du monde ancien et du monde moderne, c'était un bon et aimable jeune homme, qui savait caresser une femme, boire du Chio, rire agré.tblenieni, et qui croyait qu'il suflisail de s'appeler Denys et de ne faire de mal à p(jrbonne pour être à la tête d'une nation ^.

Denys eût trouvé très-doux de jouer ainsi le roi à Syracuse; et peut-être les peuples l'auraient-ils souffert: car, après tout , il importe peu qui nous gouverne *. Malheureusement le nouveau prince avait un oncle philosophe *.

Dion commit une grande erreur: il méconnut le génie de Denys. Amant de

et des souffrances, car mes opinions politiques n'étaient point représentées par celles de l'émigration. (N. Ed.)

» Dion., lib. Xl-XV ; Plut., in Moral.-, id., in Dion.

« UiDD., lib. XVi, p. 410; Pldï., in Dion., in Timol.; AtheN., lib. X, p. 436; PLAT., Epi$L VII.

* Je veux dire que tout gouvernement dans ce bas-monde est unechose détestable, et que la perleciion serait de vivre pèle mêle, sans aucune forme de gouvernement, «es chapitres sont bien plus difficiles à coinballre et à réftiterque k s chapitres de la première partie, et ils sont bien plus daiigt;reux que tontes les niaiseries •antireligieuses de YEnsai. Me croyant près de mourir, ayant pris les hommes en horreur par les crimes révolutionnaires, n'estimant point ce qui avait précédé la irévolutioo , n'aimant point ce qui l'avait suivie, mes opinions intérieures allaient .tout droit à l'anarchie et a la destruction de la société. Dans ma verve satirique, je n'épargnais pas plus les moits que les vivants, les anciens que les modernes, et je vais troubler les, cendres de Pompée et de César, de Cicéron et de Brutus. (N. Éd.)

5 II faut bien se donner de garde, en lisant riiistoire ancienne, de tomber dans l'enlhous asnie. Il y a toujours beaucoup à rabattre des idées exallées que iioun nous taisons des Grecs et des Romains. Dion était sans doute un grand homme; mais, au ra[»|)ort de l'Iaton même, il avait beaucoup de défauts. Voici comme Ciréion parle de Pomper dans ses lettres à Allicus :« Tuus autem ille amicus, nos, ut ostendit, admodum diligil, amideclilur, amat, aperte laudal ; occulte, sed ila ut perspicuum sit, invidet nihil come, niliil simplex, niliilev rots TroAtTwoïs honestum (in ivb. quaB sunt reip.), nihil illustre, niliil lorte, niliil liberum. » Et c'est ce même homme pour lequel le même Ciceron a eci il l'oraison Pro lege Manilia\ VA ce fameux Brutus, ce vertueux régicide, vraisemblablement assassin de son père, dont Plutanjue et tant d'auU-es nous ont laissé de si magnifiques éloges ! Brutus avait prête de l'argent aux h .bitauls de 8alamiiie, et il veut que Cicéron lorce ces malheureux citoyens de payer l'intéi êl de celte somme à quatre pour cent par mois, tandis que les plus grands usuriers, dit l'oialeur romain, qui est juslemenl révolté de la pro(>osilion, secimtenlentd'un pour cent! Brutus met dans sessollicilali(»ns, au sujet de celte alTaire, toute la chaleur et l'aigrrur d'un mallKUinélf homme, jusque-là qu'il cht-n lie à faire nommer à la prélecture un misérable qui avait tenu assièges pour dettes, avec un parti

: de cavalerie, les sénateurs de Salamine, dont Irois cents étaient morts de lairn; et Krutus espère qu'une seconde exécution militaire lui fera obtenir son argent, «c Je suis fâché, ajoute Cicéron, de trouver votre ami (Brutus) si différent de ce (|ue je le croyais. » C'est dans ces mêmes lelliesde Cicéron à Allicus qu'on lit celle anecdote fort peu connue, et qui mérite t»ieiide l'être, le trait est d'autant plus odieux, que Biulus réclamait cet argent au uo:u de deux de ses amis, quoiqu'il lui appartînt réellement.

Quant au bon Cicéron lui-même, ses propies ouvrages, et sa vie écrite par Plut;irque, nous font assez connaître ses faiblesses il est amusant de voir de quel air César lui écrivait au sujet des guerres civiles . «i Mon cher Cicepon, lui mande le tyran, restez tranquille ; un bon citoyen comme vous ne doit se mêler de rien. »» El le pauvre Cicéron se désole « Eh ! que deviendrais- ■ie, mon cher Allicus, si j'allais être arrêté avec mes licteurs! Ah! grands Deux ! on débite les plus mauvaises nouvelles! Sij'élais à ma maison deTusculum! Mais je veux me retirer dans une Ile de la Grèce. Antoine ne le voudra pas. Oue faire? etc » El il écrit une l>elle teUre

"à Antoine, qui arrive dans une I tiére avec trois comédiennes ; ensuite il prononce les Philippiques, et Antoine monlre la malheureuse lettre. Pour ce qui est de César, U ne se cachait point

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la philosophie, il sMmaginîi que chacun devait en avoir le goût comme lui. En voiilani forcer 1^ lynui de Sicile à s'élever au-dessus des bornes que la nature lui avait prescrites, il ne fil que lui mettre mille idées indigestes dans la tête, et peut-être lui donner des vices dont les semences n'éiaient pas dans son cœur. Savoir bien juger d'un homme , du Imgage qu'il faut lui parler . est un art extrêmement dilhcile. Un esprit d'un ordre supérieur est trop porté à supposer dans les autres les qualités qu'il se trouve, et va se communi(|uant sans cesse, sans s'apercevoir qu'il n'est pas entendu. C'est une nécessité absolue pour 1 homme de génie de sacrifier à la sottise; quelqu'un me disait qu'il se voy;iit prodigieusement reclieiché delà société, parce qu'il était toujours plus nul que son voisin ^.

La réputation de Platon s'étendait alors dans toute la Grèce. Dion persuada à Denys d attirer le philosophe en Sicile*. Celui ci, api es quelques dilïicultés, consentit à venir donn«r<les leçons au jeune prince^. Bientôt la course transforma en une académie; Denys, du soir au matin, argumentait du meilleur et du pire des gouvernements^ , mais il se lassa enfin de déraisonner sur ce qu'il ne comprenait pas. Les courtisans murmurèi eut ; les soldats ne se souciaient pas beaucoup dumonde (f idées^ , et la vertu philosophique était trop chaste pour le tyran. Dion lut exilé, et Platon le rejoignit peu de temps après en Grèce ^.

Le mor.'ïliste eut à peine quitté Syracuse , que Denys brûla du désir de le fc^ voir Dans les rois les désirs sont des besoins. C tie fois-ci il fallut (pie les philosophes de la Grande-Grèce engageassent , pour sûreté , leur parole au vieillard de l'Académie. 11 y a je ne sais quoi d'aimable et de touchant dans cet intérêt de tout le corps des sages en un de leurs membres: h>rsque Jean- Jacques fuy lit de pays en pays •*, peu importait aux savants de la France, de l'Angleterie* et de Ihalie.

Platon de retour auprès du tyran, voulut obtenir de lui le rappel de Dion'. Non-seulement Denys se montra inexorable, mais, sous un prétexte tiivole,

de ses vices. La proclamation de son collègue Bibnius :«6ithynicam reginam, eique regem aatea i'uis;>e cordi, uunc esse regnum ; » el tes vers des soldais :

Gallias Caesar subegit, Nicomcdes Cssarem : Ecce Caesar nunc triiimplial qui ^^ub«'git GalliaS; INicomedes non triumpiiat, quae subegit Caesarem, apprennent asspz les désordres de la reine de BUIiynie. Auguste, après avoir proscrit ses concitoyens dans sa jeunesse, et obligé le père et le tils à mourir de la main l'un de l'autre, se taisait amener dans sa vu-iliesse les jeunes vierges de ses Etais. Voilà les grands hommes de Ritme. Je ne parle ni des Néron, ni des Tibère. Il [>araîl cependant singulier que Suétone n'ait pas rappoi té ce que Tacite nous apprend du commerce incestueux d'Agi ippine el de son fils, lui qui était si curieux de pareilit-s anecdotes.

^ Je traite le public comme mon camarade ; je le prends par le bras ; je lui raconte familièrement ce que quelqu'un m'a dit ou ne m'a cas dit. Il est impossible d'être plus à l'aise. (N. Éo.)

» Plut , in Dion.

^ Jd., ibid.

3 Plat., Epist. vu, tom. iii.

4 Plut., in T/m., pag.29.

5 Plut., in Dion. ; Plat.. Epist III

*» Les prétendues persécutions éprouvées parRousseau étaient pour la plus grande partie dans sa tête. 11 lut condamné, il est vrai, pour quelques-uns de ses ouvrages; mais plusieurs autres écrivains dans le même cas se moquaient d'une condamnaiioa qui ne faisait qu'accroître leur renommée, et dont la plus grande rigueur se réduisait à prononcer quelques jours d'airèlsau château de Vincennes. Je ne veux pas dire qu'on n'avait pas eu grand tort de décréter Rousseau de prise de corps : j'aime trop la liberté individuelle et la liberté de la pensée pour ne pas en revendiquer les droits; mais je dis qu'il ne faut rien exagérer, et qu'il n'est pas juste de donner lie nom de proscription^ d'exil^ à ce qui n'avait dans le toad rien de ce caractère odieux.

(N ÉD

6 n y aurait de l'injustice à oublier que Hume donna l'hospitalité à Jean-Jacques ; qu'il iroura dans le duc de Porlland la protection d'un viécèneet les lumières de la philosophie ^eofia que S. M. Britannique eile-nième accorda une pension honorable à l'illustre rélugié.

7 PL AT. f Epist. y II.

confisqua les biens de celui-ci, que jusqu'alors il avait respectés*. Le philosophe, piqué de Tinjusiice qu'on faisait à son ami , demanda la permission de se retirer ; il Tobtint avec beaucoup de peine ^. Le prince, demeuré seul avec ses vices et ses courtisans, se replongea dans les excès du dt^spidisme et de la débauche. La mesure des maux du peuple monta à son comble, et l'heure de la vengeance approchait.

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