CHAPITRE X
Expédition de Dion. — Fuite de Denys. — Troubles à Syracuse.
Dion, dépouillé de ses biens, et blessé au cœur par le divorce de son épouse, que Denys avait donnée en mariage à l'un de ses favoris, résolut d'arracher la Sicile à la tyrannie ^ Il se mit en mer avec deux vaisseaux et huit cents hommes* pour attaquer un prince qui possédait des escadres et des armées* : mais il comptait sur les vices du roi de Syracuse et sur l'inconstance du peuple : il ne s'était pas trompa
ï PLUT., in Dion,
3 Id.y ibid.
3 PLAT., Epist. VII ; Plut., in Dion.
4D10D ,lib vi.pag. 413.
6 Mais denys était alors sans finances, grande cause des révolutions *. On trouvera dans cet Eisai trois ou quatre ciiapilres où il y a quelques reclierclies sur le syslèine comparé des finances des anciens et des modernes. Ce sujet est obscur et m'a donné beaucoup de travail, ayant suivi pas à pas, autant que le sujet me l'a permis, l'état des impôts, des prêts, des opéralions fiscales, depuis les premiers temps de l'histoire jusqu'à nos jours. On verra qu'il n'est pas improbable que les lettres de change ne fussent connues des anciens, et qu'en cela, comme en toute autre chose, notre supériorité n'est pas considérable. Quant au papier-monnaie, nous n'avons guère de quoi nous vanter, son usage a toujours été calamiteux lia France en présente un grand exemple; l'Amérique avait été désolée auparavant par ce fléau. En 177d, le congrès décréta l'émission de bills de crédit pour la somme de deux millions de dollars, qui devaient être retirés graduellement de la circulation par des taxes, le premier reirait étant fixé au 31 novembre 1779. Plusieurs autres émissions suivirent ;el au mois de lévrier 1776 il y avait déjà pour vingt millions de dollars en bills dans les Etals -Unis.
L'enthousiasme du peuple les soutint pendant quelque temps en paix: mais enfin, l'intérêt l'emportant sur le patriotisme, ils commencèrent à perdre. Le congrès continuant à multiplier le papier, la somme totale s'éleva bientôt à deux cents millions de dollars. Outre cette masse énorme, chaque Etat avait encore ses bills particuliers, comme les départements de France leurs petits assignats. En 1779, les bills perdant vingl-sept et vmgt-huit pour un, le congrès voulut avoir recours à un expédient que la Convention a employé depuis dans l'opération de ses mandats : c'était de remplacer l'ancien papier par un nouveau. I.e premier devait être briilé progr^-ssivement, tandis que le second aurait été émis dans la proportion de vingt à un avec l'autre ; en sorte que les deux cents millions de dollars en bills conlinenlals se seraient trouvés rachetés par dix millions. L'opération était trop fallacieuse pour réussir, et le papier continua de tomber de plus en plus. Alors le congrès mit en usage, poiu* soutenir ses bills, tous les moyens dont se sont servis les révolutionnaires français pour supporter leurs assignats. Il fixa un ma'ximum au prix des denrées, à celui des journées d'ouvrier. Les dettes contractées en argent furent déclarées payables en papier ; d'autres lois forçaient le marchand à recevoir les bills à leur valeur nominale, de vendre au même taux pour du papier que pour de l'argent ; les biens des royalistes furent mi» à l'encan. L'effet de ces mesures coërcltives fut de créer la disette, de ruiner les propriétaires, et de répandre l'imnioralilé. Il fallut bientôt rappeler ces décrets, et les bdis, perdant quatre cents pour un en 1781, cessèrent enfin de circuler.
Ainsi s'opéra la banqueroute. C'est une chose extraordinaire, mais prouvée, que la chute d'un papier-monnaie n'a jamais opéré de grands mouvements dans un Etat : on en voit plusieurs raisons. A la première émission d'un papier, il a ordinairement toute sa valeur. Celui qui le reçoit alors, loin d'éprouver une perle, assez souvent y fait un gain. Lorsque le discrédit commence, te billet a changé de mam; le capitaliste qui l'a reçu à perte le passe à un autre avec cette même perle ; et le papier continue ainsi de circuler, pris et rendu au prix du change
* On a généralement cru , quand j'ai parlé de finances à la tribune , ou quand j'ai mieux fait pour mon pays, quanti je me suis tu sur des opérations désastreuses; on a généralement cru que je commençais, comme tant d'autres, mon éducation financière : on s'est trompé : cette note de VEssai et plusieurs passages de ce même ouvrage le prouveront. L'étude et la langue des finances me sont familières depuis longtemps ; j'en avais pris le goût en Angleterre. Kn arrivant aux affaires dans mon pays, je n'étais étranger à aucune partie eseutielle des devoirs que j'avais à remplir. Je ne sais si j'aurais été un bon ministre des finances, mais j'aurais pu avoir du moins cette ressemblance avec M. Pitt : l'Etat eût peut-être été obligé de faire les frais de mon enterrement. La maison de ce grand ministre était dans un complet désordre, tout le monde le volait, et il ne pouvait parvenir à régler les mémoires de sa blanchisseuse : je suis plus fort que tout cela. (N. Ed.)
Tout réussit: Denys se trouvait absent, les Syracusains se soulevèrent. Dion entra dans la cité, et proclama le rétablissement de la république*. Le tyran, accouru au bruit de cette nouvelle, hasarda une action où il fut défait. Après plusieurs pourparlers, il se relira en Italie, laissant la citadelle, dont il avait eu le bonheur de s'emparer, enire les mains de son fils*.
Cependant la division régnait dans la ville. Les uns soutenaient Dion , leur libérateur : les autres s'attachaient à Héraclide, qui proposait des mesures populaires'. Celui-ci l'emporte, et Dion, poursuivi par les plus ingrats de tous les hommes, est obligé de se retirer avec un petit nombre d'amis fidèles, au milieu d'une populace furieuse, prête à le déchirer*.
Ce grand patriote avait à peine abandonné Syracuse, quels parti de Denys, toujours bloqué dans la citadelle, fait une vigoureuse sortie, force b^s lignes des assiégeants, et les citoyens épouvantés députent humblement vers Dion, qui a la magnanimité de revenir à leur secours^.
Il s'avançait au milieu delà nuit vers la capitale, lorsqu'il reçoit tout à coup des courriers qui lui apportent Tordre de se retirer de nouveau. Les soldais de Denys étaient rentrés dans la citadelle; le peuple, toujours lâche, avait repris son audace ; et le parti d'Héraclide, s'étant saisi des portes de la ville, comptait en disputer rentrée à la troupe de Dion ^.
Cependant un bruit sourd vient, roulant de proche en proche. Bientôt des cris affreux se font eniendre. Des hurlements confus, des sons aigus, entrecoupés de grands silences, durant lesquels on distingue quelque voix lamentable et solitaire, comme d'un homme égorgé dans une rue écartée; enfin, tout l'elTroyable murmure d'une ville en insurrection et en proie à l'ennemi, monte à la fois dans les airs^.
Un incendie général vient éclairer les horreurs de celte nuit, que le pinceau seul de Virgilt!^ pourrait rendre. Les teintes scarlatines et mouvantes du ciel annoncent à Dion, encore loin dans la campagne®, l'embrasement de la patrie. Un messager arrive à la hâte; il apprend aux soldats du philosophe guerrier que la garnison de lu citadelle a fait une seconde sortie; qu'elle égorge lemmes, enfatjis, vieillards; qu'elle a mis le feu à la ville; que le parti même d'Héraclide sollicite Dion de précipiter sa marche , et d'étouffer dans le danger commun tout ressentiment des injures passées ^°.
Dion ne balance plus. Il entre dans Syracuse avec sa petite troupe de héros, aux acclamaiions des citoyens prosternés à ses pieds, qui le regardaient non comme un homme, mais comme un dieu, après leur ingratitude. Le philosophe patriote s'avançait dans les rues à travers mille dangers, sur les cadavres des habitants massacrés, à la réverbération des flammes, entre des murs rouges et crevassés, tantôt plongé dans des tourbillons de fumée et de cendres brûlantes, tantôt exposé à la chute des toits et des charpentes embrasées qui croulaient de toutes parts autour de lui".
lors de la négociation ; en sorte que la diminution est insensible d'un individu à l'autre. Il n'y a à souffrir considérablement que pour le créancier et celui entre les mains duquel le papier eipire. Quant à l'Ktat, les fortunes ayant seulement changé de mains, il s'y trouve la même quantité de propriétaires qu'auparavant, et l'équilibre cit conservé.
» Plut , in Dion.
a Id., ibid.
3 /rf., ibid'
* Id., ibid.
5 Id., ibid.; DIOD. SIC, lib. XVI.
6 Flut., in Dion.
7 Id.y ibid.
8 La description que les historiens nous ont laissée de l'embrasement de Syracuse a tant de traits de ressemblance avec celui de Troie décrit, par Virgile qu'il ne me paraît pas impossible que ce poète, dont on connaît d'ailleurs la vérité, et qui, ayant passé une partie de sa vie à la vue de la Sicile, devait s'en rappeler sans mse l'histoire, n'aii emprunté plusieurs choses de cet événement pour le second chant de son Enéide ; à moins qu'on ne suppose que les lustorieus qui ont écrit après lui n'aient eux-mêmes imité l'épique lalin.
9 A environ deux lieues.
»o Plut., in Dion.
»» Id., ibid.
Il parvint enfin à la citadelle, où les troupes du tyran s'étaient rangées en baiaille. 11 les aliaqiic, les force de se renlernier dans lewr repaire, d où elles nesorliieiit plus que pour remeilre la place, pàrcapilulalion, entre les mains des ciioyens de Syracuse *.
Dion, ayant rétabli le c:ilrne dans sa pairie, ne jouît pas longtemps du fruit de J^es travaux^. Il péril assassiné^, aj.rès s'être lui même rendu coupable d'un assassinat. Callippe, le meurtrier, fut à sontour chassé par le fièie de Denys . et Denys lui-même, soriani de sa retraite après dix ans d'inteirègue, remonta sur le trône*.
Piaton connut mieux que Dion les hommes de son sièele. Il lui prédit qu'il ne cnu'^erail que des maux, sans réussir*. C'est une g! nJe folie que de vouloir donner la liberté républicaine à un peuple qui n'a plus de vertu. Vous le traînez de malheur en malheur, de tyran en tyran, sans lui procurer l'indépendance. Il me semble qu'il existe un gouvernement particulier, pour ainsi dire nalurel à chaqu»' âge d'une nation : la iiberté entière aux Sauvages, la république; royale aux pasteurs , la démocratie dans 1 "âge des vei tns sociales , l'arisiocraiie d;ins le rtlâehement des mœurs, la monarchie dans i âg* du luxe, le despotisme dans la corruption. Il suit de là que, lorsque vous voiiUz donner à un p» uple la constiit tionqui ne lui est pas propre, vous l'agitez sans parvenir à voire but, et il retourne tôt ou turd au régime qui lui convi. nt, par la seule iorce des cho>es ^. Voilà pourquoi tant de prétendues républiques se transforment tout à coup en monarchies sans qu on en sache bl«'n la raison : de tel principe, telle con éijueme; de telles mœurs, tels gouvernements. Si des hommes vicieux bouleversent un Etat, que.s que soient d'ailleurs leurs prétextes, il en résulte le Uct)poii&me : les tyrans sont les remords des révolutions des méchants.