‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 2 sur 239 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

« Soiivenez-voiis, pour ne pas per(^re de vue le train « du monde, qu'à celle époque {la chute de l'empire

t( romain) il y avait

<( des historiens qui fouillaient comme moi les archives « du passé au milieu des ruines du présent; qui écri- « valent les annales des anciennes revohilions au bruit « des révolutions nouvelles ; eux et moi prenant pour « table, dans rédiiice croulant , la pierre tombée à nos u pieds, en attendant celle qui devait écraser nos tèles.» {Elude sjxiéme, seconde partie.)

Je ne voudrais pas , pour ce qui m(^ reste à vivre , recommencer les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la violence que je me suis faite ; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes, lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette? J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma porte; en vain je lui criais : « Attendez, je vais à vous ; » elle passait au bruit du canon, en emportant trois générations de lois.

Et que le temps concorde heureusemeni av( c la nnture même de ces Etudes! On abnl les croix, on poursuit les prêtres ; et il est question de croix et de prêiresà toutes les pages de mon récit : ou bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le plus de recherches, de soins et d'années, celui où j'ai peut-éire remue le plus d'idées et de faits, paraît lorsqu il ne peut trouver de lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va s'enfoncer sous l'amas des décombres qui le suivront. Quand une société se compose et se décompose ; quand il y va de l'existence de chacun et de tous ; quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin, de

Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l'Église, des Goihs; des Huns, des Vandales, des Francs, deClovis, de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV ! 11 s'agit bien du naufrage de l'ancien inonde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne! N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d'esprit, que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce radotage no tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n'aurais pas été obligé de contracter des engagements qui s'achèvent de remplir dans d( s circonstances doublement déplorables pour moi. Je ne puis suspendre une publication ' dont je ne suis pas le maître; il faut donc couronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve; grâce à Dieu, elle est à son terme : je n ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines, et à mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse.

Après ces plaintes bien naturelles, et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consoler. J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques : j'ai commencé ma carrière politique avec la Restauration, je la finis avec la Restaurai ion. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignes de mon existence n'ont point fléchi : si, comme tous les hommes, je n'ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu'on le pardonne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se fonde la société m'ont été chers et sacrés ; on me rendra cette justice de reconnaître qu'un amour sincère de la liberté respire dans mes ouvrages, que j'ai été passionné pour l'honneur et la gloire de ma patrie ; que, sans envie, ]e n'ai jamais refusé mon admiration nux talents dans quelque parti qu'ils se soient trouvés. Me seraiacje laissé trop emporter a l'ardeur de la polémique? Je m'en repens, et je rends justice aux qualités que je pourrais avoir méconnues : je veux quitter le monde en ami.

Hérodote commence son histoire par déclarer les motifs qui la lui ont fait entreprendre; Tacite explique les raisons qui lui ont mis la plume à la main. Sans avoir les talents de ces historiens , je puis imiter leur exemple; je puis dire, comme Héiodoie, que j'écris pour la gloire de ma pntrie. et parce qrre j'ai vu les maux des hommes. Plus libre que Tuciie, je n'aime ni ne crains les tyrans. Désormais isolé sur la terre, n'attendant i ien de mes travaux , je me trouve dans la position la plus favorable à l'indépendance de l'écrivain , puisque j'habite déjà avec les générations dont j'ai évoqué les ombres.

* Celle de la dernière livraison de la première édition de ses OEuvres complètes. Lef....)

Les sociétés anciennes périssent ; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles : lois, mœurs, usages, coutumes, opinions, principes même, tout est changé. Une grande révolution est accomplie , une grande révolution se prépare : la France doit recomposer ses annales, pour les mettre en rapport avec les progrès de l'intelligence. Dans cette nécessité d'une reconstruction sur un nouveau plan , où faut-il chercher des martériaux? Quels sont les travaux exécutés avant notre temps? Qu'y a-t-il à louer ou à blâmer dans les écrivains de l'ancienne école historique? La nouvelle école doit-elle être entièrement suivie, et quels sont les auteurs les plus remarquables de cette école? Tout est-il vrai dans les théories religieuses, philosophiques et politiques du moment? Voilà ce que je me propose d'examiner dans cette préface. Je travaillais depuis bien des années à une histoire de France dont ces Études ne présenteront que l'exposition, les vues générales et les débris. Ma vie manque à mon ouvrage : sur la route où le temps m'arrête, je montre de la main aux jeunes voyugeurs les pierres que j'avais entassées, le sol et le site où je voulais l3àtir mon édifice.

Origine commune des peuples de l'Europe. — Documents et historiens étrangers à consulter pour l'iiisioire de France.

Les anciens avaient conçu l'histoire autrement que nous : ils la regardaient comme un simple enseignement, et , sous ce rapf)ori, Aristoie la place dans un rang inférieur à la poésie. Ils attachaient peu d'importance à la vérité matérielle ; pouvu qu'il y eût un fait vrai ou faux à raconter, que ce fait offrît un grand spectacle ou une leçon de morale et de politique , cela leur suffisait. Délivrés de ces immenses lectures sous lesquelles l'imagination et la mémoire sont également écrasées , ils avaient peu de documents à consulter ; leurs citations ne sont presque rien, et quand ils renvoient à une autorité, c'est presque toujours sans indication précise. Hérodote se contente de dire dans son premier livre, Clio, qu'il écrit d'après les historiens de Perse et de Phœnicie ; dans son second livre , Euterpe^ il parle d'après les prêtres égyptiens qui lui ont lu leurs Annales, Il reproduit un vers de VIliadey un passage de V Odyssée, un fragment d'Eschyle : il ne faut pus plus d'autorités à Hérodote, ni à ses auditeurs des jeux Olympiques. Thucydide n'a pas une seule citation : il mentionne seulement quelques chants populaires.

Tite-Live ne s'appuie jamais d'un texte : des auteurs, des historiens rapportent / c'est sa manière de procéder. Dans sa troisième Décade, il rappelle les dires de Cintius Alimentus, prisonnier d'Annibal, et de Cœlius et Valérius sur la guerre Punique.

Dans Tacite les autorités sont moins rares, quoique encore bien peu nombreuses; on n'en compte que treize de nominales : ce sont, dans le premier livre des Annales^ Pline, historien des guerres de Germanie; dans le quatrième livre, les Mémoires d'Agrippine, mère de Néron, ouvrage dont on ne saurait trop déplorer la perte ; dans le treizième livre, Fabius Rusticus, Plirie i'historien, et Chivius ; dans le

quatorzième, Clavius; dans le quinzième, Pline. Dans le troisième livre des Histoires, Tacite nomme Messala et PJine, et renvoie à des Mémoires qu'il avait entre les mains ; dans le quatrième livre, il s'en réfère aux i*rêtres égyptiens; dans les Mœurs des Germains , il écrit un vers de Virgile en l'altérant. Souvent il dit : « Les historiens de ces temps racontent : » Temporum illorum scriptores prodlderint ; il explique son système en déclarant qu'il ne rapporte le nom des auteurs que lorsqu'ils dillerent entre eux. Ainsi deux citations vagues dans Hérodote, pas une dans Thucydide, deux ou trois dnns Tite-Live, et treize dans 1 aciic. foi ment tout hi corps des autorités de ces historiens. Quelques biOi;raphes, comme Suétone et Plularque surtout, ont lu un peu plus de Mémoires; mais les nombi euses citations sont laissées aux contpilaleurs, comme Pline le naturaliste, Athénée, Macrobe, et saint Clément d'Alexandrie dans ses Stromates,

Les annalistes de l'antiquité ne faisaient point entrer dans leurs récits le tableau des différentes branches de l'administration : les sciences, Ips arts, l'érlucatiou publique, étaient rejeiés du domaine de l'histoire ; Clio maicliaii légèrement, débarrassée du pesant bagage qu'elle traîne aujourd'hui oprès elle. Souvent l'historien n'était qu'un voyageur racontant ce qu'il avait vu. Maintenant l'histoire est une encyclopédie; il y laut tout faire entrer, depuis l'astronomie jusqu'à la chimie; depuis l'art du financier jusqu'à celui du manufacturier; depuis la connaissance du peii Ire, du sculpteur et de l'architecte, jusqu à la science de l'économiste; depnis leiude des lois ecclésiastiques, civiles et criminelles, jusqu'à celle des lois politiques. L'historien moderne se laisse-t-il aller au récit d'une scène de mœurs et de passions, la gabelle survient au beau milieu; un autre impôt réclame; la guerre, la navigation, le commerce, accourent. Comment les armes étaient-elles faites alors? D'où tirait-on les bois de construction? Combien valait la livre de poivre? Tout est perdu si l'auteur n'a pas remarqué que l'année commençait à Pâques et qu'il l'ait datée du 1®*^ janvier. Comment voulez-vous qu'on s'assure en sa parole, s'il s'est trompé de page dans une citation, ou s'il a mal coté l'édition? La société demeure inconnue si l'on ignore la couyeurdu haut-dc-chausses du roi et le prix du marc d'argent. Cet historien doit savoir non-seulement ce qui se passe dans sa patrie , mais encore dans les contrées voisines ; et parmi ces détails il faut qu'une idée philosophique soit présente à sa pensée et lui serve de guide. Voilà les inconvénients de l'histoire moderne : ils sont tels qu'ils nous empêcheront peut-être d'avoir jamais des historiens comme Thucydide, Tite-Live et Tacite; mais on ne peut éviter ces inconvénients, et force est de s'y soumettre.

L'écrivain appelé à nous peindre un jour un grand tableau de notre histoire ne se bornera pas à la recherche des sources d'où sortent immédiaiement les Franks et les Français; il étudiera les premiers siècles des sociétés qui environnent la France : parce que les jeunes peuples de diverses contrées, comme les enfants de divers pays, ont enire eux la ressemblance commune que leur donne la nature, et parce que ces

peuples , nés d'un petit nombre de familles alliées , conservent dans leur adolescence l'empreinte des traits maternels.

Qualre espèces de documents renferment l'histoire entière des nations dans l'ordre successif de leur âge : les poésies, les lois, les chroniques contenant les faits généraux , les mémoires peignant les mœurs et la vie privée. Les hommes chantent d'abord ; ils écrivent ensuite.

J\ous n'avons plus les Bardits que fit recueillir Charlemagne ; il ne nous reste qu'une ode en l'honneur de la victoire que Louis, fils de Louir le Bègue, remporta en 881 sur les Normands; mais le moine de Saint- Gall et Ermold le Noir ont tout à fait écrit dans le goût de la chanson germanique.

La mythologie et les poésies Scandinaves ; les Edda et les Sagas; les chants des Scaldes, que nous ont conservés Snorron , Saxon le Grammairien, Adam de Brème elles chroniques anglo-saxonnes; lesNibelungs, quoique d'une date plus récente, suppléent à nos pertes : on verra l'usage que j'en ai fait en essayant de tracer l'histoire des mœurs barbares. Quant à ce qui concerne les langues, les évangiles goths d'Ulphilas sont un trésor.

Pour le midi de la France, M. Raynouard à réhabilité l'ancienne langue romane, et, en publiant les poésies écrites ou chantées dans cette langue, il a rendu un service important.

M. Fauriel, à qui nous devons la belle traduction des chants populaires de la Grèce , doit montrer, dans la formation de la langue romane , les traces des trois plus anciennes langues de la Gaule , encore parlées aujourd'hui, l'une en Ecosse, l'autre dans le pays de Galles et la Basse-Bretagne, la troisième chez les Busqués. Il a remarqué un poëme sur les guerres des Arabes d'Espagne et des chrétiens de l'Occitanie, dont le héros est un prince aquitain nommé Walther : ne seraitce point Waiffre? Plusieurs chants remémorent les rébellions de divers chefs du midi de la France contre les monarques carlovingiens : cela sert de plus en plus à prouver que les hostilités de Charles le Martel, de Pépin et de Charlemagne , contre les princes d'Aquitaine , eurent pour cause une inimitié de race, les descendants des Mérovingiens régnant au delà de la Loire. On nous fait espérer que M. Fauriel s'occupe d'une histoire des Barbares dans les provinces méridionales de la France : le sujet serait digne de son rare savoir et de ses talents.

Il ne faut pas s'en tenir aux lois salique , ripuaire et gombette pour l'étude des lois barbares ; on doit considérer comme chapitres d'un même code national les lois lombardes, allemandes, bavaroises^ russes (celles-ci ne sont que le droit suédois), anglo-saxonnes et galliques : avec les dernières on peut reconstruire plusieurs parties du primitif édifice gaulois. Toutes ces lois ont été imprimées ou séparément oui dans les différents recueils des historiens de la France , de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre. Le père Canciani recueillit à Venise,, en 1781, Barbarum leges antiquœ , en cinq volumes in-fol.; excellente collection qui devrait être dans nos bibliothèques ; on y trouve la traduction italienne des Assises du royaume de Jérusalem et

divers morceaux inédits. On assure que nous aurons bientôt \es> Assises entières publiées sur le manuscrit retrouvé, avec les traductions grecque-barbare, et italienne , de 1^90. L'Académie des inscriptions s'en occupe.

La collation des deux textes de la loi salique , dont il existe dix-huit ou viu'^^t manuscriis connus, collation faite par M. Wiarda, est estimable- il sera bon d'y avoir égard. Mais Bignon reste toujours docteur en cette matière, comme Baluze est à jamais l'homme des Ca^itulaires et des Formules.

Après les poésies et les lois, on ne consultera pas sans fruit, pour les six premiers siècles des temps barbares, les historiens de la Rusî^ie, de la Pologne, de la Suède et de l'Allemagne, quoique en général ils aient écrit après les nôtres.

Le plus ancien annaliste russe est un moine de Kioff, Nestor. La monarchie russe fut fondée vers le milieu du neuvième siècle : Kioff, depuis l'an 882, en devint la première capitale. A la fin du dixième siècle, Kioff et toute la vieille Russie embrassèrent le christianisme. Nestor rédigea en slavon son ouvrage vers l'an 1073. Cet ouvrage a été traduit en allemand par Schercr, et commenté par Schloezer : il n'en existe aucune traduction française ou latine. Quelques notes tirées de Nestor se trouvent seulement dans la traduction française de l'bistoire de Karemsine. Nestor a imité Constantin, Cedren, Zonare et autres écrivains de la Byzatitine ; il a transporté dans son texte plusieurs passages de ces écrivains ; il nous a conservé in extenso deux documeiits précieux de l'histoire de la Russie, les traités de paix d'Olez et d'I gor avec la cour de Constantinople. Les Grecs eux-mêmes ne connaissaient pas l'existence de ces deux pièces, car elles sont de l'époque la plus stérile de leurs annales, de l'an 813 à l'an 959.

La chronique de Nestor finit à l'année 1096. Nestor reste, d'après l'opinion de Shloezer, la première, l'unique source, au moins la source principale pour l'histoire du Nord Scandinave et finois; jusqu'à lui ces contrées étaient, pour les historiens, terra incognita. Dans un des continuateurs de Nestor, on remarque le plus ancien code des lois russes, nommé la Vérité russe ou le Droit russe; il est tiré des lois Scandinaves. Les premiers souverains de la Russie vinrent de la Scandinavie, appelés qu'ils furent par la volonté des peuplades russes. Pour se convaincre que le Droit russe est d'origine Scandinave, il suffit de le comparer avec la législation suédoise, dont les fragments les plus authentiques ont été conservés. Un ouvrage assez rare aujourd'hui , imprimé k Abo ou à Upsal (^De jure Sveonum Gothorumque vetusto^y offre le texte original du droit russe, et souvent on ne peut comprendre le texte russe qu'à l'aiiie du texte suédois.

Un travail à consulter sur les historiens et la littérature slavo-russe est celui de Kohi, Introductio ad histor. litterar. slav.

Les historiens des autres peuples d'origine slave sont venus plus tard que Nestor, et même plus tard que son premier coD^inuaicurj car

Nestor a écrit entre l'an 1056 et l'an 1116; et l'historien de Prague, Cosme, est mort l'an 1125.

Martin Gallus, annaliste de Pologne, doit être placé de 1109 à 11S6. Helmold, dont l'ouvrage sert de source à l'histoire des peuples du moyen âge de l'Allemagne, et surtout à celle des Slaves, a écrit à Lubeck, vers l'an 1170, Chronica Slavorum,

Adam de Bremeri est presque contemporain de Nestor ; il est utile pour l'histoire du Dnnemarck. Un autre annaliste aussi consciencieux que Nestor, et de quelques années plus ancien que lui (mon l'année 1018 ), est Difmar, évèque de Mersebourg ; il a écrit touchant l'Allemagne.

Tous les documents de l'histoire de la Germanie se trouveront réunis dans le Recueil des histoiiens allemands, que publie en Hanovre le savant Paeitz sous les auspices du baron de Steiu. M. Paertz a visité le cabinet de nos Chartres, et il a fouillé dans les archives du Vatican pour l'histoire du moyeu âge de l' Allemagne.

Le premier volume in-fulio de ce Recueil a été publié , le second et le troisième doivent bientôt paraître. Ce Recueil rendra inutiles ceux connus jusqu'à présent sous la dénomination de Scriptores rerum germanicarwn. Reste à savoir pourtant si l'on se pourra passer de la collection de Leibnitz, de Scriptores rerum hrunsvicensium. Leibnitz, génie universel, a pressenti l'importance de son travail pour la mythologie des Shives et des Germains, et même pour la langue de ces peuples; dans une de ses préfaces on trouve, sur l'histoire du moyen âge, des idées que les appréciateurs modernes de ces temps n'ont fait souvent que reproduire sous d'autres formes.

\JIIistoire de Suède, de Dalen, est une compilation assez complète, mais peu critique ; celle de Rùhs est la plus estimée. Le nouveau Recueil, dont deux volumes ont déjà paru, est de Geyer. On a deux forts in-folio de Lagerbi ing, composés de matériaux historiques et législatifs sur la Suède.

lu' Histoire de DanemarcJk, de Mallet, n'est pas à négliger. L'introduction relative à la mythologie et aux poésies du Nord est intéressante, quoique depuis ou ait (ait des progrès dans la langue et des découvertes dans les fables Scandinaves.

Saxo Grammaticus est le Nestor du Danemarck, comme Snorron est l'Hérodote du Nord : ce pays possède aussi un recueil de Scriptores,

Quant à \ Histoire de Pologne, outre Martin Gallus, ou trouve Vincent Kadlubeck, évêque de Cracovie, mort en 1223. L'évêque Dlugosh compila les annales de son pays, vers le milieu et la fin du quinzième siècle, empruntant ses récits, comme il l'avoue lui-même, aux traditions populaires.

Par ordre de Nicolas P"" on procède en Russie à la réunion des documents slaves et autres titres de ce vaste empire. La Lusace et la Bavière commencent des collections. La société formée à Francfort s'occupe sans relâche de la découverte et de la publication des diplômes et papiers nationaux de l'Allemagne.

Telles sont les richesses que nous offre le Nord de l'Europe. Toutefois n'abusons pas, comme on est trop enclin à le faire, des orii-ines Scandinaves, slaves eitudesques. Il semble aujourd'hui que toute notre histoire soit en Allemagne, qu'on ne trouve que là nos antiquités et les hommes qui les ont connues. Les quarante ans de notre révolutioa ont interrompu les études en France, taudis qu'elles ont continué dans les universités germaniques ; les Allemands ont regagné sur nous une partie du temps que nous avions gagné sur eux ; mais si, pour le droit, la philologie et la philosophie, ils nous devancent à l'heure qu'il est, ils sont encore loin d'être arrivés en histoire au point où nous nous trouvions lorsque nos troubles ont éclaté.

Rendons justice aux savants de l'Allemagne , mais sachons que les peuples septentrionaux sont, comme peuples, plus jeunes que nous de plusieurs siècles ; que nos chartes remontent beaucoup plus haut que les leurs ; que les immenses travaux des bénédictins de Sahit-Maur et de Saint-Vannes ont commencé bien avant les travaux historiques des professeurs de Gœttingue, diéna, de Bonn, de Dresde, de Weimar, de Brunswick, de Berlin, de Vienne, de Presbourg, etc.; que les érudits français, supérieurs par la clarté et la précision aux érudits d'ou- Ire-Rhin, les surpassent encore par la solidité et l'universalité des recherches. Les Allemands ne l'emportent véritablement sur nous que dans la codification : encore les grands légistes, Cujas, Domat , Dumoulin, Pothier, sont-ils Français. Nos voisins ont sur les origines des nations barbares quelques notions particulières qu'ils doivent aux langues parlées en Dalmatie, en Hongrie, en Servie, en Bohême, en Pologne, etc.; mais un esprit sain ne doit pas attacher trop d'importance à ces études qui finissent par dégénérer dans une métaphysique de grammaire, laquelle paraît d'autant plus merveilleuse qu'elle est plus noyée dans les brouillards.

Que par l'élude du sanscrit et des différents dialectes indien, thibélain, chinois, tartare, on parvienne à dresser des formules au moyen desquelles on découvre le mécanisme général du langage humain, philosophiquement parlant, ce sera un progrès considéiable delà science; mais, Imtoriquement parlant, il est douteux qu'il en résulte beaucoup de lumières. Au système des origines communes par les racines du lofjos, on opposera toujours avec succès le synchronisme ou la spontanéité du verbe comme de la pensée, dans divers temps et dans divers pays.

Si nous passons de l'Allemagne à l'Angleterre, il n'est pas sans profit de parcourir les poésies anglo-saxonnes, galliques, écossaises, irlandaises, alin de prendre un sentiment général de l'enfance d'une société barbaie ; mais il ne les faudrait pas convertir en preuves, car la vanité canionale a tellement mêlé les chants faits après coup aux chants originaux, qu'on les peut à peine distinguer.

Quant aux lois, j'ai déjà dit qu'il était bon de consulter les lois anglosaxonnes et gaUi(iues. Les Actes de Rymer, continués par Robert Sanderson, sont un bon recueil; mais ils ne commencent qu'à l'ao 1101,

sautent tout à coup de Tan 1103 à l'an 11*37, et continuent de la sorte avec des lacunes de dix, quinze et vingt ans, jusqu'au treizième siècle, où les chartes se multiplient. Ce recueil, tout important qu'il soit, est fort inférieur à celui des ordonnances de nos rois et autres collections qui doivent faire suite à ces ordonnances; les matières y sont mêlées et incohérentes; elles ne sont point précédées de ces admirables préfaces dont les de Laurière, les Secousse, les Vilevault, les Bréquigny, ont enrichi leur travail, et qui sont des traités complets du Droit français. Le Clerc et Rapin ont pourtant donné, dans le dixième volume des Actes de Rymer, un abrégé historique sec , mais utile , des vingt volumes de l'édition de Londres de 17/i5.

Dans les historiens primitifs de l'Angleterre, l'annaliste français peut glaner avec succès les trois Gildas^ X Histoire ecclésiastique de Bède, et, dans les bas siècles, les chroniqueurs, poètes ou prosateurs de la race normande. Les traductions anglo-saxonnes faites du latin, par Alfred le Grand, les lois de ce prince publiées par Guillaume Lombard, son Testament avec les notes de Manning, apprennent quelques faits curieux. Dans sa traduction aiiglo-saxonne d'Orose, Alfred a inséré deux périples Scandinaves de la Baltique, du Norwégien Other et du Danois Wulfstan : c'est ce qu'il y a de plus authentique touchant cette mer intérieure, au bord de laquelle étaient cantonnés ces Barbares qui devaient aller conquérir les habitants civilisés des rivages de la Méditerranée.

Il existe plusieurs recueils des historiens anglais, mais sans ordre; ils se répètent aussi, parce que, dans ce pays de liberté, le gouvernement ne fait rien et les particuliers font tout. 11 faut joindre à la collection d'Heidelberg (1587) la collection de Francfort (1601) et les dix auteurs du recueil de Selden (Londres, 1652) ; on aura alors à peu près tout ce qui est relatif mix mœurs communes de l'Angleterre et de la France. La réunion des anciens historiens anglais, écossais, irlandais et normands deCamden ne vaut pas sa Hrilanniœ Descriptio ; c'est celle-là qu'il faut étudier pour les origines romaines et barbares. Le génie des Normands, lié si intimement au nôtre , se décèle surtout dans le Doomsdayhook : ce document , d'un prix inestimable, a été imprimé en 1783, par ordre du parlement d'Angleterre. On le compléterait en consultant le pouillé général du clergé d'Angleterre et du pays de Galles, auquel Edouard II fit travailler en 1291; le manuscrit de ce pouillé est aux bibliothèques d'Oxford. La principauté de Galles, les comtés de Norlhumberland , de Cumberland, de Westmoreland et de Durham manquent au Doomsdayhook : celle statistique offre le détail des terres cultivées, habitées ou désertes de l'Angleterre, le nombre des habitants libres ou serfs, et jusqu'à celui des troupeaux et des ruches d'abeilles. Dans le Doomsdayhook , sont grossièrement dessinées les villes et les abbayes.

11 ne faut pas négliger de consulter les cartes du moyen âge; elles sont utiles non-seulement pour la géographie historique , mais encore parce qu'à l'aide des noms propres de lieu on retrouve des origines de

peuples. Dans le périple de Wulfsian, par exemple, l'île de Bornholm est appelée Burgendaland, et dans l'ouvrage historique de Snorron, Eehns-Krinfjla , on voit que les Scandinaves disaient Borgundarho/m : voilà la pairie des Burgundes ou Bourguignons. £n ne pressant pas trop ces indications, on en lire un bon parti ; mais il ne faudrait pas, comme plusieurs auteurs allemands, se figurer qu'une tribu de Franks prit le nom de Salii parce qu'elle campait sur les bords de la Saale en Fianconie. Le gouvernement anglais a employé à Rome le savant Marini à la collection des lettres des papes et des autres pièces relatives à l'histoire de la Grande-Bretagne depuis l'an 1216.

Le Portugal et l'Espagne fournissent d'autres espèces de documents. Les langues qu'on parlait dans le midi de la Gaule, avant que ces langues eussent été envahies par le picard ouïe français wollon, étaient parlées dans la Catalogne, le long du cours de l'Èbre, et se répandaient derrière les Basques par les vallées des Astures, jusque dans les Lusitanies. Les poèmes primitifs du Cid et les romances de la même époque, les anciennes lois maritimes de Barcelone, le récit de l'expédition de la grande compagnie catalane en Morée, doivent êire lus la plume à la main par l'historien français; il trouvera aujourd'hui de nouveaux éclaircissements dans les Antiquités du Droit maritime , savant ouvrage de M. Pardessus, et dans la Chronique en grec-barbare des guerres des Français en Romanie et en Morée, publiée par M. Buchon, à qui l'on doit de si utiles éditions.

Alphonse 1", roi de Castille, surnommé le Sage, a laissé en vieux espngijol un corps de législation bon à consulter, Alphonse remonte souvent aux lois premières ; il y a i:n ton de candeur et de vertu dans l'exposé de ses institutions, qui rend ce roi de Castille un digne contemporain de saint Louis.

Parmi les chroniqueurs espagnols, Idacc doit être recherché pour la peiiiiure des mœurs des Suèves et des Goths, et pour celle des ravages de ces peuples dans les Espagnes et les Gaules ; mnis il y a plus à prendre dans Isidore de Séville, postérieur à Idace d'environ cent cinquante ans. 11 faut lire pariicnlièrcmcni dans Isidore la fin de sa C/ironique, depuis l'an 500 de Jésus-Chrisl , <on Histoire des Rois goths, vandales et suèves, son livre des Êtymo/ogies, sa Règle pour les moines de l'Andalousie, et ses ouvrages de grammaiie. Dans la collection des historiens espagnols en quatre volumes in-folio, l'ordre chronoloiiique des auteurs n'a point été suivi ; parmi les bruts matériaux de l'histoire d'Espagne, gît le travail des écrivains modernes, et en particulier VJIistoria de rébus hispanicis de ALiriana. Les preniieis livres de cette histoire sont excellents, suitoul dons la traduction espagnole. Il y a deux cents pages à parcourir dans les Antiquités lusitaniemies de Resend.

En descendant de l'Espagne à l'Italie, on retrouve la civilisation qui ne périt jamais sur la terre natale des Romains. Néanmoins, le royaume d'Odoacre, cilui des Goths, celui des Lombards, ont laissé des documents où l'on reconnaît la trace des Barbares. Les collections de Mu-

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ratori offrent seules une large moisson. Mais nous avons négligé d'ouvrir, lorsque nous le pouvions, deux sources, l'Escurial et le Vatican , dont l'abondance aurait renouvelé une partie de l'histoire moderne. Qu'on en juge par un fait presque entièrement ignoré : il est d'usage de tenir un registre secret sur lequel est inscrit, heure par heure, tout ce que dit, fait et ordonne un pape pendant la durée de son pontificat. Quel trésor qu'un pareil journal î

Archives françaises.

Parlons de ce qui nous appartient et indiquons nos propres richesses. Rendons d'abord un éclatant hommage à cette école de bénédiciins que rien ne remplacera jamais. Si je n'étais maintenant un étranger sur le sol qui m'a vu naître; si j'avais le droit de proposer quelque those, j'oserais solliciter le rétablissement d'un ordre qui si bien mérité des lettres. Je voudrais voir revivre la congrégaiion de Saint-Maur et de Saint-Vannes dans l'abbatial de Saint-Denis, à l'ombre de l'église de Dagobert, auprès de ces tombeaux dont les cendres ont été jetées au vent au moment où Ton dispersait la poussière du Trésor des Chartres : il ne fallait aux enfants d une liberté sans loi, et conséquemment sans mère, que des bibliothèques et des sépulcres vides.

Des entreprises littéraires qui doivent durer des siècles demandaient une société d'hommes consacrés à la solitude , dégagés des embarras matériels de l'existence, nourrissant au milieu d'eux les jeunes élèves héritiers de leur robe et de leur savoir. Ces doctes générations , enchaînées au pied des autels , abdiquaient à ces autels les passions du monde, renfermaient avec candeur toute leur vie dans leurs études , semblables à ces ouvriers ensevelis au fond des mines d'or, qui envoient à la terre des richesses dont ils ne jouiiont pas. Gloire à ces Mabiilon, à ces Monifaucon, à ces Mariène, à ces Ruinart, à ces Bouquet, à ces d'Achery, à ces Vaissète, àces Lobineau, à ces Calmet, à ces Ceiilier, à ces Labat, à ces Clémencet, et à leurs révérends confrères, dont les œuvres sont encore l'intarissable fontaine où nous puisons tous tant que nous sommes, nous qui affectons de les dédaigner î II n'y a pas de frère lai, déterrant dans un obituaire le diplôme poudreux que !ui indiquait dom Bouquet ou dom Mabiilon, qui ne fût mille fois plus instruit que la plupart de ceux qui s'avisent aujourd'hui, comme moi, d'écrire sur l'histoire, de mesurer du haut de leur ignorance ces larges cervelles qui embrassaient tout, ces espèces de contemporains des Pères de l'Eglise, ces hommes du passé gothique et des vieilles abbayes, qui semblaient avoir écrit eux-mêmes les chartes qu'ils déchiiïraient. Où en est la collection des historiens de France ? Que sont devenus tant d'autres travaux gigantesques? Qui achèvera ces monuments autour desquels on n'aperçoit plus que les restes vermoulus des échafauds où les ouvriers ont disparu?

:. Les bénédictins n'étaient pas le seul corps savant qui s'occupât de nos antiquités; dans les autres sociétés religieuses ils avaient des émules et desrivaux. On doit aux jésuites la collection des Hagiographes, laquelle

a pris son nom deTérudit qui l'a commencée. Le père Hardouin , mon compatriote, ignorait-il quelque chose? esprit un peu singulier toutefois. Le père Labbe doit être noté pour avoir fourni le plan et la liste des auteurs de la Collection de la Byzantine , et pour avoir publié les huit premiers volumes de l'édition des Conciles. Le père Petau est devenu l'oracle de la chronologie. Le père Sirmond a mis au jour la Notice des dignités des Gaules et les ouvrages de Sidoine Apollinaire, etc., etc.

Les prêtres de l'Oratoire comptent dans leur ordre Charles leCointe, auteur des Annales ecclesiastici Francorum, continuées par Gérard Dubois et par Julien Loriot, ses confrères. Nous devons à Jacques le Long la Bibliothèque historique de la France, corrigée et augmentée par Fevret de Foniette, etc., etc.

La magistrature parlementaire, le chancelier à sa tête, était ellemême un corps lettré qui commandait des travaux et ne dédaignait pas d'y porter la main. On le verra quand j'indiquerai les manuscrits à consulter et les entreprises arrêtées par l'action révolutionnaire.

L'Académie des inscriptions travaillait de son côté aux fouilles de nos anciens monuments : je n'ai pas compté dans ses Mémoires moins de deux cent cinquante-sept articles sur tous les points litigieux de notre archéologie. On trouve les membres de cette illustre académie chaigés de la direction de plusieurs grands travaux qui s'exécutaient avec le toncoui s des lumières de diverses sociétés, sous le patronage du gouvernement. Plus heureuse que la congrégation de Saint-Maur, l'Académie des inscriptions existe encore; elle voit encore à sa tête ses chefs vénérables, les Dacier, les Sacy, les Quatremère de Quincy, savants de race, comme les Bignon, les Valois, les Sainte-Marthe, et dont les confrères continuent d'être parmi nous les fidèles interprètes de l'antiquité.

Auprès de ces trois grands corps des bénédictins, des magistrats et des académiciens, se trouvaient des hommes isolés, comme les du Cange, h s Bergier, les Lebœuf, les Bullet, les Decamps et tant d'autres : leurs dissertations consciencieuses ont jeté la plus vive lumière sur les points obscurs de nos origines. Il est inutile d'indiquer ce qu'il faut choisir dans ces auteurs. Quel puits de science que du Cange ! on en est presque épouvanté.

Je recommande surtout à nos historiens futurs une lecture sérieuse des conciles, des annales particulières des provinces, et des coutumes de ces provinces, tant latines que gauloises : c'est là qu'avec les Vies di s saints pour les huit premiers siècles de notre monarchie, se trouve la véritable histoire de France.

Et néanmoins, ces matériaux imprimés, dont le nombre écrase l'imagination, ne sont quune partie des documents à consulter. Les Archives, le Cabinet ou le Trésor des Chartres, les rôles et les registres du parlement, les manuscrits de la bibliothèque publique et des autres bibliothèques, doivent appeler l'attention. Ce n'est pas tout que de chercher les faits dans des éditions commodes, il faut voir, de ses propres yeux,

PRÉFACE. il

ce qu'on peut nommer la physionomie des temps , les diplômes que la main de Charlemagne et de saint Louis ont touchés, la forme extérieure des chartes , le papyrus , le parchemin , l'encre , l'écriture , les sceaux, les vignettes ; il faut enfin manier les siècles et respirer leur poussière. Alors, comme un voyageur à des régions inconnues, on revient avec son journal écrit sur les lieux, et un portefeuille rempli de dessins d'après nature.

Dans une noie substantielle, M. Chnmpollion-Figeac a donné des renseignements que je me lais un devoir de reproduire.

« On se proposa, il y a déjà longtemps, de réunir en une seule col- « leclion générale tous les documents authentiques relatifs à l'histoire « de France. Colbert et d' A guesseau jetèrent les premiers londements « de cette collection. L'établissement , en 1759 , du Depot de lea glslatiofi, assemblage méthodique de toutes les lois du royaume, « qui fut porté à plus de trois cent mille pièces, et qui doit exister en- « core, soit à la Chancellerie, soit aux Archives royales, amenait, « comme une de ses dépendances naturelles, la réunion de tous les « monuments historiques qu'il était possible de découvrir, et Louis XV « ordonna cette réunion en 1762, sous le ministère de M. Berlin. Des « arrêts du conseil, 8 octobre 1763et 18 janvier 176/i, réglèrent l'ordre « du travail, celui des dépenses, appelèrent le zèle et le concours de « tous les savants vers ce grand but d'utilité publique ; établirent, en « 1779, des conférences très-propres à régulariser tant d'honorables ef- « forts, les excitèrent de plus en plus par de nouvelles dispositions ajou- « tées aux précédentes, en 1781, sous le ministère de M. de Maurepas, « et augmentèrent, en 1783, par l'influence de M. d'Ormesson,les fonds « destinés aux dépenses du cabinet. M. de Galonné proposa, en 1785, « de nouveaux moyens d'émulation qui furent généralement utiles, et « le clergé s'y associa en 1786, en ajoutant aux fonds accordés par le « roi un supplément pris sur les dépenses qu'il afiectait à l'histoire de « l'Église. Les états des provinces imitèrent ce généreux exemple : les « ordres de M. de Galonné procurèrent, en 1787, le concours de tous « les intendants ; et l'organisation du travail , sagement centralisée « dans les mains de l'historiographe de France, Moreau, sous l'autorité « du ministère, rendit tous ces efforts propices et fructueux. Les « hommes instruits de tous les pays recherchaient l'honneur d'y con- « courir ; le roi honorait leur empressement, et récompensait leurs « plus notables services par des grâces de tout genre. La congréga- « lion de Saint-Maur et celle de Saint-Vannes avaient échelonné leurs « plus habiles ouvriers sur tous les points de la France où quelque re- « cherche était à faire. Les documents arrivaient en abondance, tout « semblait assurer la prochaine publication du Rymer français, mieux « conçu, i)lus utile que celui d'Angleterre ; un arrêt du conseil, du 10 « octobre 1788, assurait de plus en plus ce précieux résultat à l'histoire « de France, et l'impression du premier volume, contenant les in- « strumenls de la première race, avançait rapidement, quand la révo- « lulion survint. Un décret du 14 aotàt 1790 ordonna le transport de

« tous les documents historiques à la Bibliothèque royale : bientôt on a querella, et on supprima ensuite les fonds spéciaux qui leur étaient « affectés, et il fallut oublier, durant trente-six ans, ces vénérables ai^ « chives de la monarchie française.

« Les travaux des Baluze, du Cange, Dupuy, d^Achery, Martène et « Mabilion, avaient assez prouvé qu'il existait, hors du Trésor des « Chartres de la couronne, une foule de documents d'un grand intérêt, « quelquefois d'une grande importance, pour l'histoire et le droit pu- « blic du royaume. On comprit dès lors Umsuffisance relative des deux « grands ouvrages entrepris par ordre du roi, le recueil des ordon- « nances et celui des historiens de France. Ce dernier, d'après son « plan sagement conçu, était purement historique, n'admettait pas les « actes d'administration générale émanés de l'autorité royale, et le « premier n'embrassait que les ordonnances des rois de la troisième « race. Il y avait donc, malgré les Capitulaires de Baluze, des lacunes « immenses pour les temps écoulés depuis l'origine de la monarchie « jusqu'à l'avénemeni des Capétiens. Elles ne pouvaient être comblées « que par cette foule de charies et d'actes de toute espèce déposés, ou « plus généralement oubliés, dans les nombreux chartriers des villes, « des églises, des monastères, des compagnies judiciaires et des gran- « des maisons. 11 s'agissait de reconstruire par leur témoignage les « annales véridiques et complètes de la France, et, par une réunion en « un dépôt commun, de créer un centre perpétuel pour toutes lesre- « cherches ordonnées par le gouvernement ou entreprises par des « particuliers.

« Ce plan n'effraya point, par son étendue, ceux qui l'avaient conçu, « ni l'autorité qui devait en assurer l'accomplissement. Mais le travail « sur les chartes et les diplômes de l'histoire de France comprenait « deux parties disiinctes, quoique étroitement liées entre elles : 1" la « table générale des chartes imprimées; M. de Bréquigny fut chargé « de la rédiger, et il en publia trois volumes in-folio, commençant par « une lettre du pape Pie I^^ à l'évêque de Vienne, qu'on croit de l'an- « née l/i2 ou bien 166, et finissant avec le règne de Louis Vil en 1179 : « l'impression du quatrième volume fut inîerrompuc à la page 568, nr- « rivant à l'année 1213 ; quelques recueils des bonnes feuilles ont été « conservés ; 2° la réunion la plus nombreuse possible, soit de chartes « originales, publiées ou inédites, soii de copies fidèles de toutes les « charics et autres instrumenis historiques et non publiés ; on y joignit « les inventaires d'un grand nombre de chartriers ou d'archives, plu- « sieurs carlulaires et le dépouillement de ceux de la Bibliothèque du « roi, des terriers, des collections de pièces formées par des particu- « tiers, des porteleuilles laissés par des savants, dont les travaux « étaient analogues à la nature du dépôt, enfin quelques ouvrages mate nuscriis intéressant l'histoire de France, et qu'on ne négligea jamais « de sauver de la dispersion : tel est le magnifique manuscrit sur vélin, « contenant le procès de Jeanne d'Arc, ei connu sous le nom de 3Ia « nuscrit de d'Urfé.

« Le but final de l'enlreprise était arrêté, dès scn origine même, « dans la pensée de ceux qui la dirigeaient ; mais pour atteindre ce « but, outre tout leur zèle et toutes leurs lumières, il leur fallait le se- « cours du temps, et ce secours leur manqua. On avait fait pressentir « que la collection générale de ces diplômes pourrait un jour être pu- « bliée en entier; le roi en avait donné l'espérance au monde savant en « 1782, et, quelques années après, le premier volume de la Collection « des Chartres et les deux volumes des Lettres du pape Innocent III « (le plus habile jurisconsulte de son siècle, et qui n'eut pas moins d'in- « fluence sur les affaires de la France que sur celles des autres États « de la chrétienté) étaient déjà sous p! esse, le premier par les soins de « M. de Bréquigny, et les deux autres par ceux de M. du Theil, qui « en avait recueilli à Rome tous les matériaux. Le dépôt lui-même pre- « «ait une consistance qui accroissait son utilité; il devenait le centre « de ces grands travaux historiques qui seront un éternel honneur pour « les lettres françaises , et de précieux modèles pour tous les peuples « jaloux de leur propre renommée. On y venait puiser à la fois pour le « Recueil des Ordonnances, le Recueil des Historiens de France, l'Art « de vérifier les dates, et la nouvelle Collection des Conciles; époque « à jamais mémorable de notre histoire littéraire, oii, sous la même « protection, et par le seul effet de la munificence royale, les presses <{ françaises produisaient à la fois ces quatre grandes collections, dont « le mérite égalait l'étendue, et en même temps la Gallia christiana, « la Collection des Chai très, les Lettres historiques des papes, la « Table chronologique des chartes imprimées, l'histoire littéraire de la « France et les histoires particulières des provinces par les bénédic- « lins, le Glossaire français de Sainte-Palaye et Mouchet, le Froissart « complet de M. Dacier, les Notices et Extraits des Manuscrits, et les « Mémoires de l'Académie des belles-lettres, qui ont fondé et propagé « dans le monde savant les plus solides principes de l'érudition clas- « sique. Ces prospérités littéraires étaient dans tout leur éclat en 1789, « et en 1791 il ne restait que le douloureux souvenir de tant de glo- « rieuses entreprises. »

M. Cliampollion parle de l'interruption de ces travaux, mais il ne dit pas quelle en fut la cause immédiate; je le vais dire :

Le 10 juin 1792, Condorcet monta à la tribune de l'Assemblée nationale , et prononça ce discours :

« C'est aujourd'hui 1 anniversaire de ce jour mémorable où TAssem- « blée constituante, en détruisant la noblesse, a mis la dernière maia « à l'édifice de l'égalité politique. Attentifs à imiter un si bel exemple, « vous l'avez poursuivie jusque da-ns les dépôts qui servent de refuge à « son incorrigible vaniié. C'est aujourd'hui que, dans la capitale, la « Raison brûle au pied de la statue de Louis XIV ces immenses vo- « lûmes qui attestaient la vanité de cette caste. D'autres vestiges en « subsistent encore dans les bibliothèques publiques, dans les cham- « bres des comptes, dans les chapitres à preuve et dans les maisons « des généalogistes. Il faut envelopper ces dépôts dans une destruc-

« tion commune. Vous ne ferez point garder aux dépens de la nation « ce ridicule espoir qui semble menacer Tégalité. Il s'agit de com- « battre la plus ridicule, mais la plus incurable de toutes les passions. « En ce moment même elle médite encore le projet de deux chambres « ou d'une distinction de grands propriétaires, si favorable à ces « hommes qui ne cachent plus combien l'égalité pèse à leur nullité perce sonnelle.

« Je propose, en conséquence, de décréter que tous les départements « sont autorises à brûler les titres qui se trouvent dans les divers « dépôts. »

L'Assemblée, après avoir décrété l'urgence, adopte à l'unanimité le projet de Condorcet, qui venait de dire, dans les dernières phrases de son discours, tout ce qu'on répète aujourd'hui : nous en sommes à la parodie.

Le 22 février 1793, il fut ordonné de hrûler sur laplacedes Piques trois cent quarante-sept volumes et trente-neuf hottes.

Condorcet, malgré tous ses soins, ne se tint pas si fort assuré de l'égalité qu'il ne s'en précautionnât d'une bonne dose dans le poison qu'il portait habituellement sur lui.

En 1793, le ministre Rolland écrivit aux conservateurs de la Bibliothèque pour leur enjoindre de livrer les manuscriis : ils répondirent qu'ils étaient prêts à obéir, mais ils prirent la liberté de faire observer humblement qu'il fallait aussi détruire Y Art de vérifier les dates^ et le Dictionnaire de Moréri, comme empoisonnés d'un grand nombre d'articles pareils à ceux dont on voulait, avec tant de raison, purger la terre. Plus tard, le comité de salut public décréta que les armes de France seraient enlevées de dessus les livres de la Bibliothèque ; on passa un marché avec un vandale pour cette entreprise, qui devait coûter un million cinq cent trente mille francs. L'écu de France était taillé à l'aide d'un emporte-pièce, et remplacé par un morceau de maroquin. Quand les armes se trouvaient appliquées sur une feuille du volume, on coupait cette feuille. Ne pourrait-on pas aujourd'hui reprendre cette belle opération?

Le Cabinet des médailles fut dénoncé : les médailles d'or et d'argent devaient être portées à la Monnaie pour y être fondues. L'abbé Barthélémy s'adressa à Aumont, ami de Danton , qui fit casser le décret. Danton ne faisait fondre que les hommes. Un comédien ambulant, ensuite garde-magasin, sollicita la place de conservateur des manuscrits; interrogé s'il pourrait les lire, il répondit : « Sans doute ; j'en ai lait. » De précieux manuscrits lurent vendus à la livre aux épiciers; d'autres, envoyés à Metz, servirent à faire des gargousses. On chargea nos canons avec notre vieille gloire : tous les coups portèrent , et elle fit éclater notre gloire nouvelle.

La république aristocratique du Directoire procéda d'une autre manière que la république démocratique de la Convention : elle ordonna de corriger dans Racine, Bossuet et Massillon, tout ce qui sentait la religion et la royauté. Des hommes de mérite se consa-

PRÉFACE. 2t

crèrent à ces élucubrations philosophiques : le travail sur Racine fut achevé, je ne sais par qui.

Il se peut que nous n'ayons pas aujourd'hui la stupide fureur d'uu sage de la Convention, ni la naïve animosité d'un citoyen du Directoire; mais aimons-nous mieux ce qui fut? Irions-nous même jusqu'à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine, qui aurait pu faire quelque chose, si Boileau ne lui eût gâté le goût et s'il fût né de notre temps? Il avait des dispositions.

Et pourtant, puisque nous ne sommes plus touchés que des seuls fails, nous devrions reconnaître que le passé est un fait, un fait que rien ne peut détruire, tandis que l'avenir, à nous si cher, n'existe pas. Il est pour un peuple des millions de millions d'avenirs possibles ; de tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n'est rien , qu'est-ce que l'avenir, sinon une ombre au bord du Lélhé , qui n'apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.

De l'édition commencée des Catalogues des Charires et de l'impression de ces Chartres, épîtres et documents, il n'est échappé, comme on vient de le lire dans la notice de M. Champollion, que quelques exemplaires; le reste a été mis au pilon. Les volumes imprimés, publiés par Bréquigny et de la Porte du Theil, Diplomata, Chartœ, Epistolœ et alia Documenta ad res francicas spectantia , sont précédés de prolégomènes où l'histoire de l'entreprise est racontée, et où l'on irouve ce qu'il est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ces volumes.

Les preuves matérielles de la fausseté d'un acte sont assez faciles à distinguer quand on a un peu étudié la calligraphie ; les bénédictins ont donné sur cela de bonnes règles; mais il y a des évidences internes d'après lesquelles les jeunes annalistes se doivent aussi décider. Par exemple, il ne nous reste que six diplômes royaux de Khlovigh; et, sur ces six diplômes, un seul est intégralement authentique. Comparez le style et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous lisez au bas de l'acte de la fondation du monastère de Saint-Pierre-le-Vif, à Sens : Ego Chlodoveus, in Dei nomine, rex Francorum, manu propria signavi et suscripsi; comme si Khlovigh parlait latin, écrivait en latin, signait en latin, en défigurant son nom par l'orthographe latine ! Après cette prétendue signature, viennent les signatures aussi inci oyables de Khlotilde, des quatre fils du roi, de sa fille, de l'archevêque de Reims, etc.

Le diplôme authentique est une lettre dictée, adressée à Euspice et à Maximin : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy, et tout ce qui est du domaine royal entre la Loire et le Loiret. Cette lettre commence ainsi : Chlodoveus^ Francoriim, rex^ vir inluster, et finit par ces mots : ita fiât ut ego Chlodoveus volui. Au-dessous on lit seulement : Eusebius episcopus confirmavi. Voilà le maître : un évêque truchement traduit ses ordres. Voilà le Frank dans toute la simplicité salique \ fiât : ego volui.

Le Glossaire de Sainte-Palaye et Bréquigny, continué par Mouchetj

se compose de cinquante-six volumes in-folio, dont deux seuls sont imprimés : on n'a sauvé de l'édition que trois exemplaires ; le reste est en manuscrit. Chaque volume contient de quatre à cinq cents colonnes, et depuis quaire cents jusquà huit cents articles; c'est un répertoire composé sur le plan du Glossaire latin de du Cange, et du Glossaire du Droit français de de Laurière ; il traduit souvent les articles du premier, en y ajoutant. Le moyen âge tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.

Ces rois de France, qui nous maintenaient dans une ignorance crasse, afin de nous mieux opprimer ; ces rois qui auraient dû naître tous à la fois de nos jours, pour apprendre à mépriser eux ei leurs siècles, avaient cependant la manie de favoriser les lettres. L'idée de ces grandes collections de diplômes leur était venue de bonne heure, on ne sait trop pourquoi. Montagu , secrétaire et trésorier des Chartres sous Charles V, avait commencé, ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques; il nous apprend que ses prédécesseurs avaient été obligés d'abandonner leurs investigations , faute d'argent pour les suivre. Henri II ordonna d'ouvrir le Trésor des Chartres à Jean du Tillet. Ce greffier du parlement, l'homme le plus versé dans nos antiquités qui ait jamais paru, avait conçu dans presque toutes ses parties le vaste plau accompli sous les rois Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, avec l'appui du gouvernement, l'encouragement du clergé, et les veilles des grands corps lettrés de la France.

« Ayant à très-grand labeur et dépense, dit du Tillet au roi, com- « puisé l'infiniié des registres de votre parlement, recherché les li- « brairies et titres de plusieurs églises , j'entreprins dresser, par « forme d'iiistoires et ordre des règnes, toutes les querelles de cette « troisième lignée régnante avec ses voisins, les domaines de la cou- « ronne par pj ovinces, les lois et ordonnances depuis la salique, par « volumes et règnes et par recueils séparés, ce qui concerne les per- « sonnes et maisons royales, et la forme ancienne du gouvernement « des trois états, et ordre de justice dudit royaume, avec les changece ments y survenus. »

Du Tillet met à la suite de ses recueils des inventaires et des Chartres, comme preuves et éclaircissements. Un exemple montrera son exactitude : « Promesse de Éléonor, royne d'Angleterre, de faire hommage « au roy Philippe des duchés de Guyenne et comté de Poitou, en juillet « 113^. Au Trésor, layette Anglia C, et sac non coté. »

Ces inventaires de du Tillet sont le modèle des catalogues modernes des Chartres.

Après du Tillet, Pierre Pithou et Marquart Freher formèrent le plan d'une collection des historiens de France , plan que commença à exécuter Andi é Duchesne, justement surnommé le père de notre histoire; son fils François continua son ouvrage, qui devait avoir quatorze volumes, et dont cinq sont imprimés. Colbert confia à une assemblée de savants le soin de poursuivre cette entreprise. Ces savants n'étaient rieii moins que le Cointe, du Gange, Wion d'Hérouval, Adrien de Va-

lois, Jean Gallois et Baluze. Du Gange proposa une autre distribution que celle de Duchesne , avec Tinsertion des pièces nouvellement découvertes.

L'archevêque de Pteims, Charles-Maurice le Tellier, reprit le projet sous le patronage de Louvois, son frère, ei voulut charger doin Mabiilon de la direction des travaux. Le chancelier d'Aguesseau, en 1717, forma deux sociétés de gens de lettres , pour s'occuper du recueil de Duchesne. On a un Plan de du Gange, des Remarques de l'abbé Gallois, un Mémoire de l'abbé des Thuileries, des Observations de l'abbé Grand ; lesquels Plan, Remarques, Mémoires et Obseï vations, ont puissamment contribué à la confection des Rerum gallicarum et francicarumScriplores de dom Bouquet. Lancelot, Lebœuf, Secousse, Gilbert, Foncemagne, Sainte-Palaye, conféraient de ces recherches chez M. d'Argenson, chez le chancelier de Lamoignon, ou chez M. de Malesherbes , son fils ; suite de noms , à compter depuis André Duchesne , que nous pouvons opposer aux noms les plus illustres de l'Europe.

Désirons qu'un temps vienne, et que ce temps soit prochain, où ces grands desseins, étouffés par la barbarie révolutionnaire, seront repris, où l'on achèvera de cataloguer ces manusci its de la Bibliothèque (je ne sais plus si je dois dire royale ou nationale), qui gisent misérablement inconnus. On y pourrait rencontrer non-seulement des documents de l'antiquité franke, mais des ouvrages de l'antiquité grecque et latine. Des auteurs que nous n'avons plus, ou que nous avons mutilés, se voyaient encore iiux dixième, onzième et douzième siècles : un Tacite, un Tite-Live, un Ménandr e, uu Sophocle, ont peut-être échappé aux Condorcet du moyen âge. Désirons qu'on améliore le sort des homnies honorables qui veillent aux dépôts de la science, qui succombent sous le poids d'un travail qu'accroissent chaque jour, en se multipliant, et les livres et les lecteurs. Désirons qu'on augmente le nombre des élèves •'de l'École des Chartres. Quand les Dacier et les Vanpraët, qnimd les autres vénérables savants qui nous restent, auront passé de ces tombeaux des temps appelés bibliothèques, à leur propre tombeau , qui déchiffrera nos annales? La patrie des Mabillon subira-t-elle la honte d'aller chercher en Allemagne des interprètes de nos diplômes? Faudra-t-il qu'un GhampoUion germanique vienne lire sur nos monuments la langue de nos pères, morte pour nous? Désirons enfm qu'on ne s'obstine pas à agrandir le bâtiment de la Biblioihèque sur le terrain où elle existe aujourd'hui, et qu'on adopie le beau plan d un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre ^ ce sont là les derniers vœux d'un Français.

Écrivains de l'histoire générale et de l'histoire critique de France, avant

la révolution.

Les jugements sont trop durs aujourd'hui à l'égard des écrivains qui ont travaillé à nos annales avant la révolution. Supposons que notre hibtoire générale fut à composer; qu'il la fallût tirer des manuscrits ou

même des documents imprimés ; qu'il en fallût débrouiller la chronologie, discuter les faits, établir les règnes : je soutiens que, malgré notre science innée et tout notre savoir acquis, nous n'en mettrions pas trois volumes debout. Combien d'entre nous pourraient déchiffrer une ligne des Chartres originales, combien les pourraient lire, même à l'aide des alphabets^ des spechnen et des fac-similé insérés dans la Re diplo- 'tnatica de Mabillon et ailleurs? Nous sommes trop impatients d'étaler nos pensées; nous dédaignons trop nos devanciers pour nous abaisser au modeste rôle de bouquineurs de cartulaires. Si nous lisions, nous aurions moins de temps pour écrire, et quel larcin fait à la postérité î Quelque soit notre juste orgueil, oserai-je supplier notre supériorité de ne pas briser trop vite les béquilles sur lesquelles elle se traîne les ailes ployées? Quand avec des dates bien correctes, des faits bien exacts, imprimés en beau français dans un caractère bien lisible, nous composons à notre aise des histoires nouvelles, sachons quelque gré à ces esprits obscurs, aux travaux desquels il nous suffît de coudre les lambeaux de notre génie, pour ébahir l'admirant univers.

Du Haillon, Belieforest, de Serres et Dupleix ont travaillé sur l'histoire générale de France. Du Haillan sait beaucoup et des choses curieuses; il a de la fougue; son indépendance nobiliaire est amusante. Dans sa dédicace à Henri IV il dit : « Je n'ai point voulu faire le flat- « teur ni le courtisan, mais l'historien véritable ; j'ai voulu peindre les « traits les plus difformes ainsi que les plus beaux, et parler hardiment

« et librement de tout J'ai impugné plusieurs points qui sont de la

« commune opirnon des hommes, comme la venue de Pharamond es « Gaules, l'insiiiuiion de la loi salique , etc. »

Belieforest est diffus, mais sa compilation des anciennes chroniques met sur la voie de plusieurs raretés. Du Haillan le critiqua dans une de ses préfaces. « Je ne suis pas de ces hardis et ignorants écrivains qui « enfantent tous les jours des livres et qui en font ùe grosses forêts. » { Allusion au nomi^^le Belieforest. ) ^

Jean de Serres était protestant. Il est infidèle dans ses citations, fautif dans sa chronologie : son style est chargé de figures outrées et de métaphores. De Serres était savant néanmoins : Pasquier et d'Aubigné l'ont repris avec aigreui*.

Dupleix procède avec méthode ; c'est le premier historien français , avec Viguier, qui ait coté en marge ses autorités. Avant le chef-d'œuvre d'Adrien de Valois, Dupleix n'avait été surpassé dans l'histoire des deux premières races que par Fauchet.

Je ne parle pas de d'Aubigné, bien qu'il en valût la peine, parce qu*il s'est renfermé, ainsi que de Thou , dans une période particulière ; la même raison me fait omettre Jean le Laboureur : personne n'a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.

Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale, nous trouvons Mézeray, Varillas, Cordemoy, Legendre, Daniel, Velly, Villarel et Garnier.

On n'écrira jamais mieux quelques parties de notre histoir e que

Mézeray n'en a écrit quelques règnes. Son Abrégé est supérieur à sa grande Histoire, quoiqu'on n'y retrouve pas quelques-uns de ses discours débités à la manière de Corneille. Les Vies des reines sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché a Mézeray, la plupart de ses erreurs ont été redressées par l'abbé le Laboureur, Launoy, Dirois et le pèreGrifïet. Mézeray avait été frondeur; rien de plus libre que ses jugements: c'est dommage que son exécuteur testamentaire ait jeté au feu son Histoire de la Maltôte, Amelot de la Houssaye dit que Mézeray a laissé dans ses éciits une assez vive image de l'ancienne liberté. Ménage reproche à cet auteur de n'avoir pas de phrases. C est Mézeray qui a dit : Sous la fin de la deuxième race le royaume était tettu selon les lois des fiefs, se gouvernant comme un grai^d fief plutôt que comme une tnonarchie. Tout ce qu'on a rabâché depuis sur les temps féodaux n'est que le commentaire de cet aperçu de génie.

Louis de Cordemoy publia, en l'achevant, {''Histoire de France qu'avait écrite Géraud de Cordemoy, son père. Cordemoy était, comme Bossuet, grand cartésien ; son travail exact esi le premier ou l'on sente la présence de la méthode philosophique.

L'abbé le Gendre fit entier dans l'histoire générale la peinture des mœurs et des coutumes j heureuse innovation qui ouvrait une nouvelle route à l'histoire. Le Gendre, llatieur de Louis le Grand dans ses Essais sur le règne de ce roi, juge franchement tout le reste.

Varillas est fort décrie pour son ronianesque ; il n'est pas cependant aussi menteur qu'on l'a dit. Versé dans la lecture des originaux, il avait même perdu la vue à cette lecture; mais il a la plus singulière manie qu'on puisse imaginer : il transporte les actes d'un personnage à un autre, quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents; j'en pourrais citer des exemples curieuji.

Après le père Daniel, l'histoire militaire de la France n'est plus à faire. Enfin, sans parler de V Abrégé chronologique trop vanté du président Hénault, et des Essais historiques trop décriés de Voltaire, le long travail de Velly, de Villaret et Garnier est d'un grand prix. Ce n'était pas sans doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains, mais le génie, qui en a? si ce n'est dans notre siècle où il court les rues en sortant du maillot, comme un poussin qui brise sa coquille. Au défaut de ce premier don du ciel, qui nous était exclusivement réservé, on trouve dans les historiens que je viens de nommer une consciencieuse lecture, des pages nettement écrites, des Jugements sains. Ces historiens se trompent , il est vrai , sur la physionomie des siècles, encore pas toujours.

Quant aux deux premières races, il le faut avouer, Velly est quelquefois ridicule ; mais il peignait à la manière de son temps. Khlovigh, dans nos annales anté-révolutionnairos, ressemble à Louis XIV, et Louis XIV à Hugues Capet. On avait dans la tête le type d'une grave monarchie, toujours la même, marchant carrément avec trois ordres et un parlement en robe longue: de là cette monotonie de récits, cette

uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générDle insipide. Les historiens étaient alors des hommes de cabinet, qui n'avaient jamais vu et manié les affaires.

Mais si nous apercevons les fai(s sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule force de notre intelligence. Nous venons après la monarchie tombée ; nous toisons à terre le colosse brisé, nous lui trouvons des proportions différentes de celles qu'il paraissait avoir lorsqu'il était debout. Placés à un autre point de la perspective, nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le simple résultat des événements, le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur qui foule aux pieds les ruines de Thèbes est-il l'Égyptien qui demeurait sous une des cent portes de la cité de Pharaon ?

Ce qui nous blesse aujourd'hui stirtout, en lisant notre histoire passée, c'est de ne pas nous y renconirer. La France est devenue républicaine et plébéienne, de royale et aristocratique qu'elle était. Avec l'esprit d'égalité qui nous maîtrise, la présence exclusive de quelques nobles dans nos fastes nous irrite ; nous nous demandons si nous ne valons pas mieux que ces gens-là, si nos pères n'ont point compté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devrait nous calmer. Qui d'entre nous survivra à son temps? Savons-nous comment s'appelaient ces milliers de soldats qui ont g^gné les sirandes batailles de l'armée populaire? Ils sont tombés aux yeux de leurs camarades, morts un moment après à leur côté. Des généraux, qui peut-être n'eurent aucune part au succès, sont devenus les illégitimes héritiers de ces obscurs enfants de l'honneur et de la gloire. Une nation n'a qu'un nom ; les individus, plébéiens ou patriciens, ne sont eux-mêmes connus que par quelques-uns d'enire eux, jouets ou favoris de la fortune.

Sous le rapport des libertés , une observation analogue se présente. Les historiens du dix-septième siècle ne les pouvaient pas comprendre comme nous; ils ne manquaient ni d impartialité , ni d'indépendance, ni de courage ; mais ils n'avaient pas ces notions générales des choses que le temps et la révolution ont développées. L'histoire fait des progrès dont sont privées quelques autres parties de l'intelligence lettrée. La langue, quand elle a atteint sa maturité, demeure en cet état ou se gâte. On peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux : la poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle est écrite et chantée. Mais l'hi-toire, sans se corrompre, change de caractère avec les âges , parce qu'elle se compose des faits acquis et des vérités trouvées, parce qu'elle réforme ses jugements par ses expériences, parce qu'étant le reflet des mœurs et des opinions de l'homme, elle est susceptilile du perfectionnement même de l'espèce humaine. Au physique, la société, avec les découvertes modernes, n'est plus la société sans ces découvertes : au moral, celte société, avec les idées agrandies telles qu'elles le sont de nos jours, n'est plus la société sans ces idées : le Nil à sa source n'est pas le Nil à son embouchure. En un mot, les historiens du dix-neuvième siècle n'ont rien créé; seulement ils ont uss

monde nouveau sous les yeux, et ce monde nouveau leur sert d'ëcheîle rectifiée pour mesurer l'ancien monde.

Toute justice ainsi rendue aux hommes de mérite qui ont traiiéde notre histoire générale avant la révolution, je dirai avec la même impartialité qu'il ne les faut pas prendre pour guides. On ne se peut dispenser de recourir aux originaux, car ces écrivains les lisaient autrement que nous et dans un autre esprit : ils n'y cherchaient pas les choses que nous y cherchons, ils ne les voyaient même pas; ils rejeiai^Mi précisément ce que nous recueillons. Ils ne choisissaient, par exemple, dans les ouvrages des Pères de l'Église, que ce qui concerne le dogme et la doctrine du rhrislianisme : les mœuis, les usages, les idées ne leur paraissaient d'aucune importance. Une histoire nouvelle tout entière est cachée dans les écrits des Pères ; ces Études en indiqueront la route. Nous ne savons rien sur la civilisation grecque et romaine des cinquième, sixième et septième siècles, ni sur la barbarie des destructeurs du monde romain, que par les écrivains ecclésiastiques de celte époque.

A l'égard de nos propres monuments, des découvertes de même nature sont à faire. Avant la révolution, on n'interrogeait les manuscrits que relativement aux prêtres, aux nobles et aux rois. Nous, nous ne nous enquérons que de ce qui regarde les peuples et les transformations sociales : or ceci est resté enseveli dans les Chartres.

Les écrivains anté-révolulionnaires de l'histoire critique de France sont si nombreux qu'il est impossible de les indiquer tous; quelquesuns seulement doivent être signalés comme chefs d'écolo.

\J Histoire de létahlissement de la Monarchie française dans les Gaules est un ocvrage sulide, souvent attaqué, jamais renversé, pas même par Montesquieu, qui d'ailleurs a su peu de choses sur les Franks. On vole l'abbé Dubos sans avouer le larcin ; il serait plus loyal d'en convenir.

Il en arrive de même à l'abbé de Gau' cy : sa petite Dissertation sur l'état des personnes en France sous la première et la seconde race^ dissertation couronnée par l'Académie des inscriptions, est d'une méthode, d'une clarté et d'un savoir rares. Ce qu'on écrit aujourd'hui sur le même sujet est en partie dérobé à l'excellent travail de Gourcy : on a raison de ne pas refaire une besogne si bien faite , mais il faudrait en avertir, pour laisser la louange à qui de droit. Il y a des hommes qui sont ainsi en possession de servir de moniteurs aux autres : Pagi sei a l'éternel flambeau des fastes consulaires ; Tillemont est le guide le plus sûr des faits et des dates pour l'histoire des empereurs; Gibbon se colle à lui; il se fourvoie et tombe quand l'ouvrage de Tillemont finit; Saint-Marc a débrouillé le chaos des affaires italiennes du cinquième au douzième siècle. On ne mentionne point son Abrégé chronologique quand on s'occupe de cette période de l'histoire : ce serait justice cependant; d'autant mieux que l'on commet beaucoup de fautes quand on ne suit plus Saint-Marc, qui lui-même a suivi Sigonius et Muratori.

Les Observations de l'abbé de IVÎably sont écrites d'un ton d'arrogance et de fatuité qui les ferait prendre pour l'ouvrage de quelques capacités du jour, si la maigreur n'y remplaçait l'enflure. Sous cette superbe, on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées, une grande prétention à la force de tête, le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs : il y a peu de mots en effet et encore moins de choses. Lisez dans cet auteur gourmé quelques passages sur la transfusion des propriétés ; ils sont bons. -

''^Boulainvilliers a bien senti la nature aristocratique de l'ancienne constitution française, mais il est absurde sur la noblesse : il n'a pas d'ailleurs assez de lecture pour que son instruction dédommage du vice de son système.

De ces détails il résulte que deux écoles historiques sont à distinguer avant l'époque de la révolution : l'école du dix-septième siècle et l'école du dix-huitième siècle; l'une érudite et religieuse , l'autre critique et philosophique : dans la première , les bénédictins rassemblaient les faits, et Bossuet les proclamait à la terre; dans la seconde, les encyclopédistes critiquaient les faits, et Voltaire les livrait aux disputes du monde. L'Angleterre fondait auprès de nous son école exacte, plus dégagée que la nôtre des préjugés antireligieux. Notre école moderne du dix-neuvième siècle peut être appelée l'école politique ; elle est philosophique aussi, mais autrement que celle du dix-huitième siècle: parlons-en.

École historique moderne de la Franco.

L'école moderne se divise en deux systèmes principaux : dans le premier, l'histoire doit être écrite sans réflexions ; elle doit consister dans le simple narré des événements et dans la peinture des mœurs ; elle doit présenter un tableau naïf, varié, rempli d'épisodes, laissant chaque lecteur, selon la natuie de son esprit, libre de tirer les conséquences des principes et de dégager les vérités générales des vérités particulières. C'e^t ce qu'on appelle l'hisioire deseripSive, par opposition à l'histoire philosophique du dernier siècle.

Dans le second système, il faut rnconier les faits généraux, en supprimant une partie des détails, substituer l'histoire de l'espèce à celle de l'individu, rester impassible devant le vice et la venu comme devant les catastrophes les plus tragiques. C'est l'histoire fataliste ou le fatalisme appli(iué à l'histoire.

Je vais exposer mes doutes sur ces doux systèmes.

L'histoire descriotive, poussée à ses dernières limites, ne rentré-telle pas irop dans la nature du mémoire? La pensée philosophique, employée avec sobriété, n'est-elle pas nécessaire pour donner à l'histoire sa gravité, pour lui faiie prononcer les arrêts qui sont du ressort de son dernier et suprême tribunal? Au degré de civilisation où nous sommes arrivés, l'histoire de \ espèce peut-elle disparaître entièi ement de l'histoire de Xindividu ? Les vérités éternelles, bases de la société

humaine, doivent-elles se perdre dans des tableaux qui ne représentent que des mœurs privées?

II y a dans l'homme deux hommes : l'homme de son siècle, l'homme de tous les siècles; le grand peintre doit surtout s'attacher à la ressemblance de ce dernier. Peut-être aujourd'hui met-on trop de prix à la ressemblance, et, pour ainsi dire, à la calque de la physionomie de chaque époque. Il est possible que, dans l'histoire comme dans les arts, nous représentions mieux qu'on ne le faisait jadis les costumes, les intérieurs, tout le matériel de la société; mais une figure de Raphaël, avec des fonds négligés et de flagrants anachronismes , n'efface-t-elle pas ces perfections du second ordre ? Lorsqu'on jouait les personnages de Racine avec les perruques à la Louis XIV, les spectateurs n'étaient ni moins ravis ni moins touchés. Pourquoi ? parce qu'on voyait Vhomme au lieu des hommes.

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûte tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, M'en a fait sous son nom verser la Champmeslé.

M. de Rarante s'est élevé au-dessus de ces difficultés par la supériorité de son talent, et parce qu'il n'a pas tout à fait caché V espèce; mais je crains qu'il n'ait égaré ses imitateurs.

Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'histoire descriptive ; l'histoire n'est point un ouvnige de philosophie, c'est un tableau; il faut joindre à la narration la représeniaiion de l'objet, c'est-à-dire qu'il faut à la fois dessiner et peindre ; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions, principale en use de l'altération des faits. Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l'égalité, de la religion, de tous les piincipes poliliqu.es , nous appliquons cette règle à l'ancien ordre de choses , nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n'avaient pas même l'idée. Rien n'éiait si mal que nous le pensons ; le prêtre , le noble , le bourgeois , le vassal avaient d'autres notions du juste et de l'injuste que les nôtres : c'était un autre monde, un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent, mais qui ne manquait ni de grandeur ni de force, témoin ses actes et sa durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la société de ce moment, qiii nous semble supérieure (et qui l'est en effet sur beaucoup de points) à l'ancienne société, ne paraîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous paraît la société deux ou trois siècles avant nous? Nous réjouirions -nous dans le tombeau d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux? Ce qu'il y a de bon, de sincère dans l'histoire descriptive, c'est qu'elle dit les temps tels qu'ils sont.

L'autre système historique moderne, le système fataliste, a, selon moi, de bien plus graves inconvénients , parce qu'il sépare la morale de l'action humaine ; sous ce rapport , j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains de talent qui l'ont adopté.

Je dirai seulement ici que le système qui bannit Vindividu pour ne s'occuper que de ïespèce tombe dans l'excès opposé au système de l'histoire descriptive. Annuler totalement Vindividu, ne lui donner que la position d'un chiffre, lequel vient dans la série d'un nombre, c'est lui contester la valeur absolue qu'il possède , indépendamment de sa valeur relative. De même qu'un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle; et si un homme est le représentant des idées du temps, plus souvent aussi le temps est le représentant des idées de Thomnie.

Le second système de l'histoire moderne a son côté vrai comme le premier. Il est certain qu'on ne peut omettre aujourd hui l'histoire de Vespèce; qu'il y a réellement des révolutions inévitables parce qu'elles sont accomplies dans les esprits avant d'être réalisées au dehors; que l'histoire de \' humanité, de la sociélé générale, de la civilisation universelle, ne doit pas être masquée par 1 histoire de \ individualité sociale, par les événements particuliers à un siècle et à un pays. La perfection serait de marier les trois systèmes : l'histoire philosophique, l'histoire particulière, l'histoire générale; d'admettre les réflexions, les tableaux, les grands résultats de la civilisation , en rejetant des trois systèmes ce qu'ils ont d'exclusif et de sophistique.

Au surplus, s'il est bon d'avoir quelques principes arrêtés en prenant la plume, c'est selon moi une question oiseuse de demander comment l'histoire doit être écrite : chaque historien l'écrit d'après son propre génie: l'un raconte bien, l'autre peint mieux ; celui-ci est sentencieux, celui-là indifférent ou pathétique, incrédule ou religieux : toute manière est bonne, pourvu qu'elle soit vraie. Réunir la gravité de l'histoire à l'intérêt du mémoire, être à la fois Thucydide et Plularque, Tacite et Suétone, Bossuet et Froissart, et asseoir les fondements de son travail sur les principes généraux de l'école moderne , quelle merveille ! Mais à qui le ciel a-t-il jamais départi cet ensemble de talents dont un seul suffirait à la gloire de plusieurs hommes? Chacun écrira donc comme il voit, comme il sent ; vous ne pouvez exiger de 1 historien que la connaissance des laits, l'impartialité des jugements, et le style, s'il peut

École historique de rAUemagne. — Philosophie de l'histoire. — L'hîstoire en

Angleterre et en Italie.

Auprès de nous, tandis que nous fondions notre école politique, l'Allemagne établissait ses nouvelles doctrines et nous devançait dans les hautes régions de l'intelligence : elle faisait entrer la philosophie dans l'histoire, non cette philosophie du dix-huitième siècle, qui consistait à rendre des arrêts moraux ou antireligieux, mais cette philosophie qui lient à l'essence des êtres; qui, pénétrant l'enveloppe du monde sensible , cherche s'il n'y a point sous celle enveloppe quelque chose de plus réel, de plus vivant, cause des phénomènes sociaux.

Découvrir les lois qui régissent l'espèce humaine; prendre pour base d'opérations les trois ou quatre grandes traditions répandues chez tous

les peuples de la terre ; reconstruire la société sur ces traditions , de !a même manière qu'on restaure un monument d'après ses ruines ; suivre le développement des idées et des institutions chez cette société; signaler ses transformations ; s'enquérir de l'histoire s'il n'existe pas dans l'humanité quelque mouvement naturel , lequel , se manifestant à des époques fixes dans des positions données, peut faire prédire le retour de telle ou telle révolution, comme on annonce la réapparition des comètes dont les courbes ont été calculées : ce sont là d'immensesintérêts. Qu'est-ce que l'homme? d'où vient-il? où va-t-il? qu'est-il venu faire ici-bas? quelles sont ses destinées? Les archives du monde fournisseni-elles des réponses à ces questions? Trouve-t-on à chaque origine nationale un âge religieux? de cet âge passe-t-on à un âge héroïque? de cet âge héroïque à un âge social? de cet âge social à un âge proprement dit humain ? de cet âge humain à un âge philosophique? Y a-t-il un Homère qui chante en tout pays, dans difféi entes langues, au berceau de tous les peuples? L'Allemagne se divise sur ces questions eu deux partis : le pai ti philosophique-historique , et le parti historique.

Le parti philosophique-historique, à la tête duquel se met M. Hegel, prétend que l'âme universelle se manifeste dans l'humanité par quaîre modes : l'un substantiel, identique, immobile; on le trouve dans rOrient : l'autre individuel, varié, actif; on le voit dans la Grèce : le troisième se composant des deux premiers dans une lutte perpétuelle ; il était à Rome : le quatrième sortant de la lutte du troisième pour harmonier ce qui était divers ; il existe dans les nations d'origine germanique.

Ainsi l'Orient, la Grèce , Rome , la Germanie, offrent les quatre formes et les quati e principes historiques de la société. Chaque grande masse dépeuples, placée dans ces catégories géographiques , lire de ses positions diverses la nature de son génie, le caractère de ses lois , le genre des événements de sa vie sociale.

Le parti historique s'en tient aux seuls faits et rejette toute formule philosophique. M. Niebuhr, son illustre chef, dont le monde lettré déplore la perte récente, a composé l'histoire romaine qui précéda Rome; mais il n'a pas reconstruit son monument cyclopéen autour d'une idée. M. de Savigny, qui suit l'histoire du droit romain depuis son âge poétique jusqu'à l'âge philosophique où nous sommes parvenus , ne cherche point le principe abstrait qui semble avoir donné à ce droit une sorte d'éternité.

L'école philosophique-historique de nos voisins procède, comme on le voit, par synthèse^ et l'école purement historique par Vanalyse. Ce sont les deux méthodes natui ellement applicables à Vidée et à la forme. L'école philosophique soutient que l'esprit humain crée les faits ; l'école historique dit que le fait met en mouvement l'esprit humain : cette dernière école reconnaît encore un enchaînement provideniiel dans l'ordre des événements. Ces deux écoles prennent en Allemagne le nom de système rationnel et de système supernaiurel.

De concert avec les deux écoles historiques , marchent deux 'écoles théologiques qui s'unissent aux deux premières selon leurs diverses affinilés. Ces écoles théologiques sont chrétiennes; mais l'une fait sortir le clirislianisme de la raison pure, l'autre de la révélation. Dans ce pays où les hautes études sont poussées si loin, il ne vient à la pensée de personne que l'absence de l'idée chrétienne dans la société soit une preuve des progrès de la civilisation.

Les Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, par Herder, sont trop célèbres pour ne les pas rappeler ici. Un passage de l'iniroduciion de M. Quinet suffira pour les faire connaître.

« L'histoire, dans son commencement comme dans sa fin, est le spec- « tacle de la liberté, la protestation du genre humain contre le monde « qui l'enchaîne, le triomphe de l'infini sur le fini , l'affranchissement « de l'esprit , le règne de l'ame : le jour où la liberté manquerait au « monde serait celui où l'histoire s'arrêterait. Poussé par une main « invisible , non-seulement le genre humain a brisé le sceau de l'uni- « vers et tenté une carrière inconnue jusque-là , mais il triomphe de « lui-même, se dérobe à ses propres voies, et changeant incessamment « de formes et d'idoles, chaque effort atteste que l'univers l'embarrasse « et le gêne. En vain l'Orient, qui s'endort sur la foi de ses symboles, « croit-il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves ; sur le rite vage opposé s'élève un peuple enfant qui se fera un jouet de sesénig- « mes et l'étouffera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-l- « elle tout absorbé pour tout dévorer; au milieu de ce silence de « l'empire, est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce « bruit sorti des forêts du Nord , et qui n'est ni le frémissement des « feuilles, ni le cri de i'aigle, ni le mugissement desbètes sauvages? « Ainsi, caplit dans les bornes du monde, l'infini s'agite pour en sorte tir ; et l'humanité qui l'a recueilli, saisie comme d unwertige, s'en va, « en présence de l'univers entier, cheminant de ruines en ruines sans « trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé, plein d'ennui, loin de « ses loyers ; parti de l'Inde avant le jour, à peine s'esi-il reposé dans « l'enceinte de Babylone, qu'il brise Babylone ^ et, restant sans abri, if « s'enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d'Egypte. Un « siècle, une heure , et il brise Palmyre , Ecbatane et Memphis , et , « toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli, il quitte les Lydiens « pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Etrusques « pour les Romains, les Romains pour les Goies, les Gètes.... Mais que « sais-je ce qui va suivre! Quelle aveugle précipitation ! Qui le presse? « Comment ne craint-il pas de défaillir avant 1 arrivée? Ah! si dans « l'antique épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes « d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous dira quand finiront les aven- « tui es de cet étrange voyageur, et quand il verra de loin fumer les « toits de son Iihaque?

« Ainsi, nous touchons aux premières limites de l'histoire. Nous « quittons les phéuomènes physiques pour entrer dans le dédale des « révolutions qui marquent la vie de l'humanité. Adieu ces douces et

« paisibles retraites, ce repos immuable, cette fraîcheur et cette inno- « cence dans les tableaux ; l'air que nous allons respirer est dévorant, « le terrain que nous foulons aux pieds est souillé de sang, les objets « y vacillent dans une éiern( lie instabilité : où reposer mes yeux? Le « moindre grain de sable battu des vents a en lui plus d'éléments de « durée que la fortune de Rome ou de Sparte. Dans tel réduit solitaire « je connais tel petit ruisseau dont le doux murmure, le cours sinueux « et les vivantes harmonies, surpassent en antiquité les souvenirs de « Nestor et les annales de Babylone. Aujourd'hui, comme aux jours de « Pline et de Colunielle, la jacinthe se plaît dans les Gaules, la perven- « che en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance ; et pendant « qu'autour d'elles Us villes ont changé de maîtres et de nom, que plu- « sieurs sont rentrées dans le néant, que les civilisations se sont choi( quées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges, et « se sont succédé l'une à 1 autre jusqu'à nous, fraîches et riantes comme « aux jours des batailles.

« Cette permanence du monde matériel ne doit-elle donc ici qu'ex- « citer de vains regrets, et cette masse imposante n'est-elle là que pour « mieux faire sentir ce qu'il y a d'éphémère et de tumultueux dans la « succession des civilisations? A Dieu ne plaise! Tout au contraire, elle « se réfléchit dans le système entier des actions humaines, et les mar- « que d'un profond caractère de paix et de sérénité. Quand il a été « établi que les vicissitudes de l'histoire ne naissent pas d'un vain ca- « price des volontés , mais qu'elles ont leurs fondements dans les en- « trailles mêmes de l'univers, qu'elles en sont le résultat le plus élevé, « et que c'était une condition du monde que nous voyons de faire naî- « ire à telle époque telle forme de civilisation, tel mouvement de proie gression ; que ces divet s phénomènes entrent en rapport avec le doit maine entier de la nature et participent de son caractère, ainsi que « toute autre espèce de production terrestre ; les actions humaines se « présentent alors comme un nouveau règne, qui a ses harmonies, ses n contrastes et sa sphère déterminés. »

Ainsi s'exprime Herder par la voix de son éloquent interprète.

Au surplus, ces nobles systèmes appliqués à 1 histoire ne sont pas aussi nouveaux qu'ils le paraissent. Un homme, patiemment endormi pendant un siècle et demi dans la poussière, vient de ressusciter pour réclamer sa gloire ajournée ; il avait devancé son temps ; quand l'ère des idées qu'il représentait est arri>ée, elles ont été frapper à sa tombe et le réveiller : je veux parler de Vice.

Dans son ouvrage de la Science nouvelle, Vice, laissant décote l'histoire particulière des peuples, posa les fondements de l'histoire générale de l'espèce humaine.

« Tracer l'histoire universelle éternelle, » dit M. Michelet dans sa traduction abrégée et son analyse précise et bien sentie du système de Vico, K tracer l'histoire universelle éiernelle qui se produit dans le « temps sous la forme des histoires particulières; décrire le cercle idéal

« dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet delà Science nouvelle f « elle est tout à la fois la philosophie et l'histoire de l'humanité.

« Elle tire son unité de la religion, principe producteur et conserva- « teur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie naturelle, « la Science nouvelle est une théologie sociale, une démonstration « historique de la Providence, une histoire des décrets par lesquels, à « l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a gouverné la grande « cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin plaisir en ce corps « mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des nations, si varié « de caractères , de temps et de lieux , dans l'uniformité des idées di- « vines?»

Selon Vico, les fondyteurs de la société furent les géants ou les cyclopes. Les géants étaient sans lois et sans Dieu : le tonnerre gronda ; ils s'effrayèrent ; ils reconnurent une puissance supérieure à la leur ; origine de l'idolâtrie, née de la crédulité et non de l'imposture. L'idolâtrie lut nécessaire au monde, dit Vico ; elle dompta , par les terreurs de la religion, l'orgueil de la force; elle prépara, par la religion des sens, la religion de la raison et ensuite celle de la foi. Ce fut là le premier âge, âge poétique de la société ; à cette époque toutes les lois étaient religieuses. Vico, pour se débarrasser des questions théologiques, met à part le peuple de Dieu comme seul dépositaire de la vraie tradition, et raisonne librement sur tout le reste.

Avec la religion commence la société; les premiers pères de famille deviennent les premiers prêties, les premiers rois, les patriarche» (pères et princes.)

Ce gouvernement de famille est cruel, absolu; le père a le droit de vie et de mon sur ses enfants, do même que sa vie et sa mort sont soumises au Dieu qui l'a créé, et qu'il a entendu dans le bruit de la foudre. Delà les sacrifices humains, les rites, les cérémonies religieuses ; loi primitive de l'espèce humaine, loi qui se prolongea jusque dans le droit civil, successeur de cette première loi.

Bientôt des Sauvages, qui étaient restés dans la promiscuité des biens et des femmes et dans l'anarcliie qui en était la suite, se réfugièrent aux autels dos /cr/*, sur les hauteurs où les premières familles s'étaient rassemblées sous le gouvernement des pères de famille ou des héros.

Ces réfugiés devinrent les esclaves de leurs défenseurs; ils ne jouirent d'aucune prérogative des héros , et particulièrement du mariage religieux ou solennel qui fonda la société domestique; mais les réfugiés se multiplièrent, et voulurent une paît des ferres qu'ils cultivaient. Partout où les héros ne furent pas assez puissants pour conserver la totalité des biens, ils cédèrent, à ceitaines conditions, des terres à leurs "anciens esclaves. Telle fut la première loi agraire, l'origine des clientèles et des fiefs.

Alors commença la cité. Les pères de famille devinrent la classe des nobles^ des patriciens ; les réfugiés composèrent la classe des plébéiens, compagnons^ clients, vassaux : ils n'avaient aucuns droits

politiques; ils ne possédaient que la jouissance des terres concédées parles nobles.

Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement ; elles étaient guerrières dans leur essence. Les habitants de ces cités, brigands ou pirates au dehors^ étaient éternellement divisés au dedans.

Peu à peu ces sociétés aristoci aiiques se transforment, par l'accroissement de la partie démocratique, en républiques populaires. Les Étais populaires se corrompent ; le peuple, qui dabord n'avait réclamé que l'égalité, veut dominer à son tour. L'anarchie survient, et force le peuple à s'abriter sous la domination d un seul. Le besoin de l'ordre fonde la monarchie, comme le besoin de liberté avait fondé l'aristocratie, et le besoin d égalité la démocratie.

« Si la monaichie n arrête pas la corruption du peuple, ce peuple, « dit Vico, devient esclave d'une nation meilleure qui le soumet par les « armes et le sauve en le soumettant, car ce sont deux lois naturelles : « Qui ne peut se gouverner obéira, et aux meilleurs l'empire du « monde. » Maxime contestable.

La partie vraiment neuve du système de Vico est relie où il fait entrer l'histoire du droit civil dans l'histoire du droit politique. Il avait dirigé ses études de ce côlé; ses premiers essais de jurisprudence etd'étymologie latine sont, à tout prendre, ses meilleurs ouvrages. Il démontre que la jurisprudence varie selon la forme des gouvernements, lesquels eux-mêmes sont nés des mœurs ; il observe que la première loi de la société, loi d'abord toute religieuse, pénétra et se prolongea dans l'ordre civil à travers les révolutions et les transformations politiques. Nul n'avait vu avant lui que si la jurisprudence des Romains était entourée de solennités et de mystères, c'est qu'elle découlait de l'antique droit religieux, et que ces mystères n'étaient point une imposture, un moyen de pouvoir inventé par les prêtres et par les nobles. A Rome, les actes appelés par excellence actes légitimes étaient accompagnés de rites sacrés : pour que les mariages et les testaments fussent dits justes^ c'est-à-dire supposant les droits de l'ordre politique le plus élevé, il fallait qu'ils eussent été légalisés par des cérémonies saintes.

Cette bdle remarque de Vico se peut appliquer à notre société même : le christianisme qui la fonda à part, au milieu de la société païenne de Rome et delà Grèce, ou ( hez les peuples barbares, la soumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne lurent solennels €t légitimes parmi les fidèles qu'autant qu'ils furent chrétiennement autorisés; le baptême fit de plus une chose sohnnelle et légitime de la naissance, comme l'extrème-onclion consacra la mort. Les sept sacrements de 1 Eglise furent des actes civils de la première société chrétienne.

Tel est le système de Vico, système où il faut reconnaître un homme d'un grand entendement, mais un homme donùné par l'imagination, et qui mêle à des vérités nouvelles des jeux d'esprit que ne peuvent approuver l'histoire, la raison et la saine logique. Ses idées sur l'idolâirie, utile selon lui aux hommes , sont iusoutenables : quand il fait

d'Hercule, d'Hermès, d'Homère, d'Ésope, deRomulus, non des individus, mais un type idéal des mœurs et des idées d'une époque , il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de l'esprit humain; Le Sauvage personnifie les arbres, les fleurs, les rochers; mais il n'o/legorise ])2iS le temps. Lorsque Vico dit que les hommes reprirent la taille anié-diluvienne en j edevenant sauvages après le déluge , il va contre la bonne physique : l'homme dans l'état bestial, comme tous les animaux, est chélif; c'est la société pour les hommes, et la domesticité pour les animaux capables d'éducation , qui développe la plus grande nature.

Vico tranche < ncore trop légèrement la question sur la parole humaine; il suppose qu'elle se perdit après le liéluge, et qu'il y eut une époque de mutisme pour le genre hum:iin , qui, ce c^s arrivé, n'aurait plus été qu'une espèce de famille de singes. Le v( rbe a-t- il été donné à l'homme avec la pensée? Est- il né d'elle comme le fruit sort de la fleur? La parole, au contraire, est-elle révélée ? Immense question que Vico a résolue d'un trait de plume, et que la rigueur de l'hisloii e ne permet pas d'adopter comme un fait incontestable.

De nus jours un écrivain français a renouvelé, en l'améliorant, une partie du système de ViCO. La philosophie de M. Bailanche est une Ihéosophie chrétienne. Selon cette philosophie, une h-i providentielle générale gouverne l'ensemble des destinées humaines , depuis le cominencem( nt jusqu'à la fin. Cette loi générale n'est autre chose que le développement de deux dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation, dogmes qui se retrouvent dans toutes les traditioîis générales de l'humanité, et qui sont le christianisme même. Le vif sentiment de ces deux dogmes produit une psychologie qui explique les facultés humaines en reruiant compte de la nature intime de l'homme, et qui se révèle dans la coniexture des langues anciennes. L'homme, durant sa laborieuse carrière, ch( rche sans repos sa route de la déchéance à la réhabilitation, pour arriver à l'unité perdue.

M. Bailanche a voulu faire pénétrer le i;éiîie historique dans la région qui a précédé l'histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de l'humanité antérieurs aux temps historiqu- s.

Il a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l'histoire romaine à une synthèse, laquelle est en même temps une trilogii> poétique et une psychologie de l'humanité.

Je ne puis mieux achever de faire connaître la Palingénésie sociale qu'en empruntant ce passage d'un excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, homme dont l'esprit est marqué d'un de ces caractères distincts qui se font reconnaître à l'instant dans l'ordre littéraire ou politique ' ;

* Cet extrait a paru dans le Journal des Débats du 27 juin 1830. M. Desmniis.<;eanx de Givré, aUaché a mon ambassade à Londres, était mon second secrétaire d'ambassade k Rome. De tons les jeunes diplomates, c'est le seul qui ail donné sa démission lorsque M. de Polignac fut chargé du portefeuille des affaires étrangères; il se relira avec moi et malgré moi. Il désirait reprendre du service après l< s journées de juillet; on lui a préféré des hommes tout à fait nouveaux dans la carrière, ou qui

« Interrogeant tour à tour les livres saints, les poésies primitives, « riiistoire, M. Ballanche a déduit de leurs réponses concordantes une « analogie parfaite entre le principe révélé et le principe rationnel; et « c'est là toute la pensée palinqénésique. Il croit que la loi qui préu si de aux progrès de l'humanité, soit qu'on la coniemple dans la « s])hèie religieuse, soit qu'on l'étudié dans la sphère philosophique, « est une. Le titre à inscrire sur le frontispice de ses œuvres com- « plètes pour en annoncer l'idée fondamentale pourrait donc être « celui-ci : Identité du dogme de la déchéance et de la réhahili- « tation du genre humain avec la loi philosophique de la perfec-^ « tibilité.

« Les Écritures nous montrent un Aomm^ succombant dans l'épreuve « de l'obéissance, puis initié, par sa chute même, à la connaissance du « bien et du mal, et, pins tard, rachetant sa faute par le sang d'une « victime innocente et volontaire. Cet homme des Écritures, c'est à la « fois Adam, le peuple juif et le genre humain. Le fils de Dieu, venant « sur la terre pour y mourir, offre une triple expiation. Par Marie, sa « mère, il est le fils d'Adam, le fils de David, le fils de l'Homme^ « c'est-à-dire l'enfant du premier pécheur , l'enfant du peuple choisi, « l'enfant du genre humain. Il y a Aomq^ en un sens mystique, identité « entre un homme, une nation, et l'humanité tout entière. Pour ces « trois unités vivantes, d'une nature semblable , quoique d'un ordre « différent, il y a trois degrés nécessaires avant d'arriver à la perfec- <( tion dont le salut dépend, à savoir : l'épieuve, l'initiation, l'expiation.

« Eh bien î partout dans les croyances des peuples, partout dans les « chants des poètes, partout dans les souvenirs de l'histoire, le mythe « chrétien se reproduit.

« Aux temps fabuleux, Prométhée ravit la flamme du ciel : initié au « secret des dieux, il expie sa témérité dans les tourments. Aux temps « héroïques, Orphée, initiatenr des peuples, perd une seconde fois £u- « rydice, parce (ju'il a voulu surprendre le ^ecret des enfers. Aux lemps « historiques, Brutus, après avoir consulté l'oracle, affranchit le patri- « ciat de l'autorité des rois, et le sang généi eux de Lucrèce coule pour « l'expiation. Plus tard, c'est Virginie sacrifiée par son père, pure vic- « lime, dont la mort consacre l'émancipation de la plèbe, c'est-à-dire « l'initiaiion d'un peuple à la liberté. Dans ces faits, choisis au hasard « entre mille autres faits analogues, l'épreuve à subir, l'énigme à de- « viner, et le sacrifice d'une vie innocente , ces trois grands traits du « mythe chrétien, sont partout reconnaissables.

« Rechercher, restaurer, rapprocher ces lambeaux défigurés d'une « idée à la fois une et triple, n'a été que la partie matérielle d'un grand « travail, la tâche de l'érudition et de la science; mais avoir appliqué « aux phénomènes de la vie des nations le dogme chrétien ; avoir

n'avaient d'autre mérite que d'avoir été placés auprès des ambassadeurs les plus opposés aux libertés constitutionnelles delà France. Notre corps diplomatique n'était vraiment pas assez riche (et je le connais à fond) pour se passer des services d'un bomme comme M. de Givré , quand il voulait bien faire le sacrifice de s'attacher k un ministère aussi déplorable.

« retrouvé dans chaque peuple l'homme dont parle TÉcriture ; voilà « l'inspiration religieuse, et en même temps la pensée philosophique. » L'histoire vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelli^^ences mais celles mêmes qui se plaisent aux lectures faciles trouveront un charme paiiiculier dans la Palingénésie sociale de M. Ballanche. U" style éléi;ant et harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semble que l'on voit tous les secrets de la conscience calme et sereine de l'auteur, comme à la tranquille et mystérieuse lumière de son imagination. Ce génie théosophique ne nous laisse rien à envier à l'Allemagne et à l'Italie. Je ne sais si Vico, Her(ier et M. Ballanche, en appliquant leurs formules à l'histoire, ne confondent pas un peu des sujets et des genres divers; mais certainement ils agrandissent l'homme : il est bon que l'historien ait une haute iflee de l'espèce humaine, afm d'écrire avec plus de noblesse de ses droits et de ses

libertés.

Tandis que le mouvement des esprits dans la France et l'Allemagne s'accroissait, la Grande-Bretagne demeurait stiuionnaite. L'école d'Edimbourg a fait avancer les études philosophiques : les Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart ont été traduites par M. Jouffroy, jeune professeur qui commence à baitre en ruine, avec une logique claire et puissante, des systèmes dont l'esprit du jour est infatué. Mais, sous les rapports historiques, comme l'Angleterre jouit depuis longtemps de franchises considérables ; comme elle s'est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité, sa paix et sa gloire, ses écrivains n'ont point été conduits à considérer les laits dans le but d'un meilleur avenir. La liberté aristocratique, qui jusqu'ici a dominé les libertés royales et populaires à Westminster, a jeté les idées dans un moule uniforme di ni elles n'ont point cherché à se dégager; cela se remarque jusque dans les écrivains économistes delà Grande-Bretagne; ils envisagent l'impôt, le erédit, la propriété de tous genres , dans le sens des institutions actuelles de leur pays.

Mais, par l'influence croissante de l'industrie , par l'importation des principes du continent, il se forme actuellement dans les trois royaumes unis une classe d'iiommes dont les idées ne sont plus anglaises : on les distingue très-bien, ces idées, à leur couleur, dans les livres, dans les discours à la chambre des lords, à la chambre des communes ; tôt ou tard elles renverseront la consiilulion de 1688. Le premier pas dans cette route a été 1 émancipation de l'Irlande catholique, le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Angleterre aura ses révolutions, et son histoire se renouvellera.

Ln ces derniers temps \ Histoire à' Angleterre par le docteur Lingard s'est fait remarquei"; elle ne dispense point de lire les historiens des deux anciennes écoles wigh et tory. Il y a eu grand scandale lorsqu'on a vu un prêtre catholique anglais trouver Charles 1" coupable, et ne blâmer que la forme dans l'exécution de ce prince.

L'Angleterre n'était pas riche en mémoires; ils commencent à s'y multiplier. M. Hallam me semble avoir mieux réussi dans son Histoire

constitutionnelle d'Angleterre que dans son Europe au moyen âge. Le Génie de l'Italie était sorti de son vieux temple au bruit de la commotion eui opéenne. Maintenant ce Génie est retourné à ses ruines; lieux de franchise pour les grandeurs tombées, la gloire persécutée et les talents malheureux. U Histoire des États-Unis par Botta ne peut être répudiée par la patrie des Villani, des Bentivoglio, des Giannone, des Davila, des Guicciardini et des Machiavel. Pour l'histoire ancienne, les Italiens seront toujours nos maîtres , parce qu'ils en sont euxmêmes la suite, et qu'ils sont familiarisés avec sa langue et ses monuments.

J'écrivais que le Génie de l'Italie était retourné à ses ruines , il me saisit la main et me force à me rétracter.

Auteurs français qui ont écrit l'histoire depuis la révolution. — Mémoires , traductions et publications. — Théâtre. — Roman historique. — Poésie. — Écrivains fondateurs de notre nouvelle école historique.

De l'examen des principes de 1 école moderne historique considérée dans ses systèmes, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, je passe à l'examen des historiens de cette école parmi nous.

Les écrivains français qui se sont occupés de l'histoire depuis la révolution ont pris des roules opposées-, les uns sont restés hdèies aux traditions de l'ancienne école, les autres se sont attachés à l'école nouvelle descriptive et fataliste.

M. Villemain, qui tient par le bon goût du style à l'ancienne école et par les idées à la nouvelle , nous a donné une histoire complète de Cromwell. Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d'art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d'un immense intérêt occupe maintenant l'auieur. A en juger par les fragments de la Fie de Grégoire Fil dont j'ai eu le bonheur d'entendre la lecture , le public peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis longtemps. Au surplus, je cite souvent les travaux de M. Villemain dans ces Éludes, et, pour ne point me répéter, j'abrège ici des éloges que l'on retrouvera ailleurs.

M. Daunou appartenait à celte congrégation religieuse d'où sont sortis les Lecointe et les Lelong; il n'a point démenti sa docte origine : c'est un des plus savants continateurs de \Hisioire littéraire de la France. Dans ses divers mémoires, on trouve à s'instruire. Il faut être en garde contre ce qu'il dit des souverains ponlifes, lorsqu'il juge un pape du dixième siècle d'après les idées du dix-huitième. M. Daunou paraît peu favorable à la moderne école.

M. de Saint-Martin, qui suit aussi les vieilles traces, a jeté par sa connaissance de la langue arménienne une vive lumière sur l'histoire des Perses.

Dans la Théorie du pouvoir civil et religieux^ de M. de Bonald, il y a eu du génie; mais c'est une chose qui fait peine de reconnaître combien les idées de celte théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle

rapidité le temps nous entraîne ! L'ouvrage de M. de Bonald est comme ces pyramides , palais de la mort, qui ne servent au navigateur sur le Nil qu'à mesurer le chemin qu'il a fait avec les flols.

Je ne sais comment classer M. Dulaurej il fut connu avant, pendant et après la révolution. Ses Descriptions des curiosités et des enviro7is de Paris; ses Singularités historiques; son Histoire cî^itique de la noblesse, sont remplies de faits curieusement choisis. Toutefois c'est de la satire historique et non de l'histoire : on peut toujours montrer l'envers d'une société. Il faut lire de M. Dulaure son Supplément aux crimes de l'ancien comité du gouvernement, imprimé en 1795.

Malte-Brun, dans sa Géographie, a touché avec une grande sagacité et beaucoup d'instruction quelques origines barbares.

Le travail de M. de Montlosier sur la féodalité est rempli d'idées neuves, exprimées dans un style indépendant qui sent son moyen âge; Si les anciens seigneurs des donjons avaient su faire avec une plume autre chose qu'une croix, ils auraient écrit comme cela, mais ils n auraient pas vu si loin.

M. Lacretelle a tracé l'hisioire de nos jours avec raison, clarté, énergie, il a pris le noble parti de la vertu contre le crime; il déteste de la révolution tout ce qui n'est pas la liberté. Lui-même acteur dans les scènes révolutionnaires, il a bravé dans les rues de Paris les mitraillades d'un pouvoir plus heureux que celui qui vient d'expirer. On trouve aujourd'hui beaucoup d'hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages, et quelquefois un tome (pas trop gros), d'une manière fort distinguée ; mais des hommes capables de composer et de coordonner un ouvi âge étendu, d'embrasser un système, de le soutenir avec art et intérêt pendant le cours de plusieurs volumes, il y en a très-peu : cela demande une force de judiciaire, une longueur d'haleine , une abondance de diction, une faculté d'application, qui diminuent tous les jours. La brochure et l'article de journal semblent être devenus la mesure et la borne de noti e esprit.

L'ouvrage de M. Lemonley sur Louis XIV présente le règne de ce prince sous un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait à propos de cet ouvrage une observation nécessaire en parlant du règne du grand roi.

M. Mazure a laissé une histoire écrite avec négligence, mais elle a chauiié, sous plusieurs rapports, ce que nous savions de Jacques II , et du rôle que joua Louis XIV dans la catastrophe du prince anglais. On n a pas rendu assez de justice à M. Mazure. On puise dans son travail des renseignements qu'on ne trouve que là, et dont ou cache ou Ton tait la source.

Une femme qui n'a point de rivale nous a donné, dans les Considé" ratioîts sur les principaux événements de la révolution française^ une idée de ce qu'elle aurait pu faire si elle eiit appliqué son esprit à l'histoire. Les Considérations sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand l'auteur, parlant de l'abaissement du tiers état sous l'ancienne monarchie, le montre au moaieat de rouverture

des étals généraux , et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons « alors! » jamais cilalion ne fut plus éloquente. Mais madame de Staël abhorre les tyrans, et tout oppresseur de la liberté, si grand qu'il soit, ne trouve en elle aucune sympathie.

Il faut lire dans les Considérations ce qu'elle raconte de Mirabeau : « Tribun par calcul, aristocrate par goîit, qui, en parlant de Coligny, (( ajoutait : Qui, par parenthèse^ était mon cousin^ tant il cherchait « l'occasion de rappeler qu il était bon gentilhomme. — Après ma mort, « disait-il encore, les factieux se partageront les lambeaux de la mo- « narchie. )> Madame de Staël termine de la sorte ces intéressants récits de Mirabeau : « Je me reproche d'exprimer ainsi des regrets pour « un caractère peu digrie d'estime; mais tant d'esprit est si rare, et il « est malheureusement si probable qu'on ne verra rien de pareil dans « le cours de sa vie , qu'on ne peut s empêcher de soupirer lorsque la « mort ferme ses portes d'airain sur un homme naguère si éloquent, si « animé, enfin si fortement en possession de la vie. »

Ces réflexions s'appliquent à madame de Staël elle-même en changeant les premiers mots, ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne s€ reprochera jamais ^exprimer des regrets pour le caractère de cette femme illustre; il n'y eut rien de plus digne que ce caracière. La noble indépendance de madame de Staël lui valut l'exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Buonaparte apprit, et Buonaparte aurait dû le savoir, que le génie est le seul roi qu'on n'enchaîne pas à un char de triomphe.

Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent éminent de madame de Staël, à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : « On vit cet homme, qui avait signé pendant plus d'une « année un nombre inouï d'arrêts de mort, couché tout sanglant sur la « table même où il apposai^son nom à ses sentences funestes. Sa mà- « choire était brisée d'un coup de pistolet : il ne pouvait pas même « parler pour se défendre, lui qui avait tant parlé pour proscrire ! »

On ne saurait trop déplorer la fin prématurée de madame de Staël : son talent croissait, son style s'épurait; à mesure que sa jeunesse pesait moins sur sa vie , sa pensée se dégageait de son enveloppe et prenait plus d'immortalité.

Sous le titre modeste : Du sacre des rois de France et des rapports de cette cérémoiiie avec la constitution de F Etat, aux différents âges de la monarchie, M. Clausel de Coussergues a écrit un volume qui restera : les amateurs de la clarté et des faits bien classés sans préa tention et sans ver biage y trouveront à se satisfaire.

M. Fiévée a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : Des Opinions et des Intérêts, beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux sur notre histoire.

J'ai parlé ailleurs de \ Histoire des Croisades,- je me contenterai de dinî ici que les traductions et les extraits des annalistes des croisades, tant orientaux qu'occidentaux, ajoutés comme preuves aux nouvelles éditions, sont un recueil extrêmement recommandable. M. Michaud

s'est placé dans son Histoire; il est allé, dernier croisé, à ce tombeau où je croyais avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin.

h Histoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sobieski^ de M. Salvandy, est un ouvrage grave bien composé. « Ce fut Sobieski, « dit rhistorien, dont le bras redoutable posa la borne que la domina- « tion des Osmanlis ne devait plus franchir. Ce fut devant ses victoires « que cette dernière invasion des Barbares, jusque-là toujours indomp- « table et menaçante, vint briser sa furie : elle n'a fait depuis lors que

« reiirer ses flots

« Soldat et prince, tous ses jours s'écoulèrent dans le pei pétuel sacri- « fice de ses penchants, de ses affections, de sa fortune, de sa vie, aux « intérêts de la Pologne. Lui seul semblait, champion infatigable, (( occupé à la défendre ; ses efforts pour lui conserver des lois et des « frontières tiennent du prodige. Cette passion domina le cours entier « de son existence. Il réussit à dompter les ennemis qui tenaient la *( république des Jagellons pressée et envahie de toutes parts , plus « facilement qu'à vaincre ceux qu'elle portait dans son sein. Ensuite il (( expira; et, ce puissant soutien abattu, la Pologne mit en quelque <( sorte aussi le pied dans la tombe. Elle ne devait plus, sous les suc- « cesscurs de Jeon lîl, qu'achever de mourir. »

Ce noble style se soutient pendant tout l'ouvrage ; l'auteur a soin de remarquer l'influence que la France du dix-septième siècle exerçait sur les destinées de l'Europe : comme si tous les grands hommes devaient alors venir de la cour du grand roi, Sobieski avait été mousquetaire de la maison militaire de Louis XIV. VHiatoire de tanarchie de Pologne^ par Rulhières, fait pour ainsi dire suîle à l'histoire de M. Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments ni l'appendicedeM. Ferrand, ni celui que M. Daunou a sul)siitué au travail de M. Ferrand ; mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. de Pradt.

VHiatoire des Frariçais des divers e'tatSy par M. Monleil, suppose de grandes recherches. M. Monteil est, avec M. Capefigue, du petit nombre de ces jewnes savants qui n'écrivent aujourd'hui qu'après avoir lu ; ils eussent été de dignes disciples de l'école bénédictine. Mais ]\I. Monteil a été égaré par le goût du siècle et par le funeste exemple qu'a donné l'abbé Barthélémy : la forme romanesque dans laquelle l'auteur de VHistoire des Français a enveloppé ses études leur porte dommage ; on doit l'engager, au nom de son propre savoir et de son véritable mérite, à la faire disparaître dans les futures éditions de son ouvrage.

Le succès qu'a obtenu Y Histoire de la campagne de Russie est une preuve qu'on n'a pas besoin, pour intéresser le lecteur, de se placer dans un système. Des récils animés, un coloris brillant, des scènes mises sous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie, voilà ce qui est de toutes les écoles, et ce qui fera vivre l'ouvrage de M. de Sép;ur.

Les Fie* des capitaines français au moyen âge, par M. Mazas, ne

peuvent être passées sous silence. L'auteur n'a voulu raconter que l'exacte vérité ; il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherche sur les bruyères de ma pauvre patrie les traces de du Guesclin. Je me souviens avoir commencé mes premières études dans le coUéi^e obscur de l'obscure petite ville où reposait le cœur du bon connétable ; j'étudiais un peu de latin, de grec et d'hébreu auprès de ce cœur qui n'avait jamais parlé que français : c'est une langue que le mien n'a pas oubliée, M. Mazas croit avoir retrouvé le point du passage d'Edouard lïl à Blanque-Taque sur la Somme. J'aurais désiré qu'il eût dit si le gué est encore praticable, ou s'il se trouve perdu dans la mer, vis-à-vis le Crotoy, comme ou le pense généralement.

J'oublie sans doute, et à mon grand déplaisir, beaucoup d'écrivains qui mériteraient que je rappelasse leurs ouvrages ; mais les bornes d'une préface ne me permettent pas de m'étendre Le public reproduira les noms qui échappent à ma mémoire et à la justice que je désirerais leur rendre.

Le temps où nous vivons a dû nécessairement fournir de nombreux matériaux aux m^'moires. 11 n'y a personne qui ne soit devenu, au moins pendant vingt-quatre heures, un personnage, et qui ne se croie obligé de rendre compte au monde de l'influence qu'il a exercée sur l'univers. Tous ceux qui ont sauté de la loge du portier dans l'antichambre, qui se sont glissés de l'antichambre dans le salon, qui ont rampé du salon dans le cabinet du ministre ; tous ceux qui ont écouté aux portes, ont à dire comment ils ont reçu dans l'estomac l'outrage qui avait un autre but. Les admirations à la suite , les mendicités dorées, les vertueuses trahisons, les égalités portant plaque, ordre ou couleurs de laquais, les libertés attachées au cordon de la sonnette, ont à faire resplendir leur loyauté , leur honneur, leur indépendance. Celui-ci se croit obligé de raconter comment, tout pénétré des dernières marques de la confiance de son maître, tout chaud de ses embrassements, il a juré obéissance à un autre maître: il vous fera entendre qu'il n'a trahi que pour trahir mieux; celui-là vous expliquera comment il approuvait tout haut ce qu'il détestait tout bas, ou comment il poussait aux ruines sous lesquelles il n'a pas eu le courage de se faire écraser. A ces mémoires tristement véritables, viennent se joindre les mémoires plus tristement faux ; fabrique où la vie d'un homme est vendue à l'aune, où l'ouvrier, pour prix d'un dîner frugal, jette de la boue au visage de la renommée qu'on a livrée à sa faim.

On se console pourtant en trouvant dans ce chaos de bassesse et d'ignominie quelques écrits consciencieux, dont les auteurs s'attachent à reproduire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit être considéré comme de précieux renseignements historiques; MM. de Las Cases et Gourgaud doivent être crus qnand ils parlent du prisonnier de Sainte-Hélène.

Non-seulement M. Carrel a publié \ Histoire de la contre-re'vo-

lution en Angleterre sous Charles II et Jacques II, histoire écrite avec cette mâle simplicité qui plaît avant tout; mais, en rendant compte de divers ouvrages sur l'Espagne, il a donné lui-même une notice hors de pair. On y trouve une manière ferme, une allui e décidée, quelque chose de franc et de courageux dans le style, des observations écrites à la lueur du feu du bivouac et des étoiles d'un ciel ennemi, entre le combat du soir et celui qui recommencera à la diane. « La nar^ « ration d'un brave expérimenté, dit Gaspard de ïavannes, est Hif- « férente des contes de celui qui na jamais eu les mains ensau" « glanlées de ses fiers ennetnis sur les plaines armées. » On sent dans M. Carrel une opinion fixe qui ne l'empêche pas de comprendre l'opinion qu'il n'a pas, et d'être juste envers tous. Si le simple soldat sans instruction, sans moyen de fixer ses pensées, est intéressant dans les récits des assauts qu'il a livrés, des pays quil a battus, l'homme d'éducation et de mérite, devenu soldat volontaire pour une cause dont il s'est passionné, a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s'adresse. Qu'on se figure un Français errant sur les montagnes d'Espagne , allant demander aux pasteurs dont il croit défendre la liberté une hospitalité guerrière ; dans cette intimité d'une vie d'aventures et de périls, il surprendra le secret des mœurs et mettra sous vos yeux une société qu'au( un autre historien ne vous aurait pu montrer. J'ai traversé l'Espagne, j'ai rencontré ces Arabes chiétiens auxquels la liberté politique est si indilTcrente, parce qu'ils jouissent de l'indépendance individuelle, et je n'ai retrouvé le peuple que j'ai vu que dans le récit de M. Carrel.

L'auteur trace rapidement le tableau de la guerre de Catalogne en 1823 ; il représente le courage de Mina, et la marche de cet habile chef dans les montagnes. Nous tous qui, dispersés par les orages de notre patrie, avons porté le havresac et le mousquet en défense de notre propre opinion pour des causes ( tranueres, nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette histoire si bien contée et qui semble être la nôtre.

« Les passions qui ont lait la guerre d'Espigne, dit M. Carrel , sont « maintenant assez effacées pour qu'on puisse se promettre d'inspirer « quelque intérêt en montrant, au milieu des montagnes de la Cntalo- « gne, sous l'ancien uniforme français, des soldats de tomes les na- « tiens ralliés à l'ascendant d'un grand caracière, marchant où il les « menait, soulfrant et se battant saits espoir d'ètie loués ni de rien « changer, quoi ou'ils fissent, à l'état désespéré de leurcaus^^, n'ayant « d'autre perspective qu'une fin misérable au milieu d'un pays S'>ule\é « contre eux, ou la mort des esplanades s'ils échappaient a celle du <c champ de bataille. Telle lut pendant de longs jours la situation de « ceux qui, |.ariis de Barcelone peu de temps avant la capitulation de « cette place, allèrent succomber avec Pachiaroiti devant Eiguieres , « après quarante-huit heures d'un combat dont l'acharnement prouva « que c'étaient des Français qui combattaient de part et d'autre. Ce « combat devait linir par l'extermination du dernier de ceux qui, au

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« milieu de l'Europe de 1823, avaient osé mettre la flamme tricolore « au bout de leurs lances et rattacher à leur shako la cocarde de Fleu- « rus et de Zurich.... Ce n'est rien que la destinée de quelques hommes « dans de tels événements; mais combien d'aulres événements il avait « fallu pour que ces hommes de toutes les parties de l'Europe se ren- « contrassent, anciens soldats du même capitaine, venus dans un pays « qu'ils ne connaissaient pas, défendre une cause qui se trouvait être « la leur î... Les choses, dans leurs continuelles et fatales transfor- « mations, n entraînent point avec elles toutes les intelligences; « elles ne domptent point tous les caractères avec une égale faci- « li(e\ elles ne prennent pas tnéme soin de tous les intérêts; c'est ce « qu il faut comprendre, et pardonner quelque chose aux protestait tions qui s'élèvent en faveur du passé. Quand une époque est fi' « îiie, le moule est hrisé, et il suffit à la Providence qu'il ne se « puisse refaire; mais des déhris restés à terre, il en est quelque- « fois de beaux à contem^pler. )>

J'ai souligné ces dernières lignes : l'homme quia pu les écrire a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi en la Providence , qui respectent la religion du passé, et qui ont aussi les yeux attachés sur des débris.

Au surplus, les temps où nous vivons sont si fort des temps historiques, qu'ils impriment leur sceau sur tous les genres de travail. On traduit les anciennes chroniques, on publie les vieux manuscrits. On doit à M. Guizot la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle. Je ne sais si des traductions de nos annales latines, tout en favorisant l'histoii e, ne nuiront pas à l'historien ; il est à craindre qu'en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables, nous ne nous trouvions inondés de Tite-Live et de Thucydide aux gages de quelque libraire. 11 n'en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux : on ne saurait trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donné le texte des Annales du Hainaut, par Jacques de Guise II faut remercier M. Buchon de l'édition de son Froissart et de celle de ses autres chroniques. M. Crap( let, M. Pluquei, IVL Méon, M. Barrière, ont montré leur dévouement à la science : le premier a publié V Histoire du châtelain de Coucy, le second le roman de Rou, le troisième le roman de Renart, le quatrième les Mémoires de Loménie. Ces mémoires contiennent des anecdotes i^ur les derniers moments de Mazarin; ils achèvent de faire connaître les peisonnages que M. le maïquis de Saint-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheui dans son Histoire de la Fronde.

Tout prend aujourd'hui la f(»rme de l'histoire, polémique, théâtre, roman, poésie. Si nous avons le Richelieu, de M. Victor Hugo, nous saurons ce qu'un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L Ecosse voit renaître le moyen âge dans les célèbres inventions de Walter Scoit. Le Nouveau-Monde, qui n'a d'autres antiquités que ses forêts, ses Sauvages, et sa liberté vieille

comme la terre, a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces nnliquite's; iVous n'avons point failli en ce nouveau genre de littérature : une foule d'hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l'histoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux, mais deux s'offrent en ce moment même à ma mémoire : l'un, de M. Mérimée, représente les mœurs à l'époque de la Saint-Barthélémy; Tautre , de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difficile la tâche de l'historien. Au treizième siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque, qui marcha de pair avec elle; de notre temps la véritable histoire auia son histoire fictive, qui la fera disparaître dans son éclat, ou la suivra comme son ombie.

Sous le simple titre de chansonnier ^ un homme est devenu un des plus grands poêles que la France ait produits ; avec un génie qui tient de la Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a vouhi, comme Tacite écrivait :

Vous avez vu tomber la gloire Chprcliez au-dessus des ornj;rs

D'un Ilion trop insulté, Tant de Français morts à propos,

Qui prit l'autel de la Victoire Qui, se dérobant aux oulra^rs,

Pour l'aulel de la Liberté. Ont au ciel porté leurs <lrapeaux.

Vingt nations ont poussé de Tliersite Pour conjurer la foudre qu'on irrite.

Jusqu'en nos murs le char injurieux. Unissez-vous à tous ces demi-dieux :

Ah ! sans rcgiets, mon âme, partez vite; Ah ! sans regrets, mon âme, parlez vile, etc.

En souriant, remontez dans les cieux.

Un conquérant, dans sa fortune altière.

Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois-

Le poète n'est peut-être pas tout à fait aussi heureux qnand il chante les rois sur leur trône, à moins que ce ne soit le roi d'Yveiot. En général M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant, et dont le malheur fait grandir les ailes.

Les fondaieui s de notre école moderne historique réclament à présent toute notre allention.

J'ai déjà dit que M. de Barante avait créé l'école descriptive. J'ai rendu compte au public de V histoire des ducs de tiourgogne ; on trouvera mon opinion consignée dans le neuvième volume de ces OEuvrcs complètes. Aujourd'hui, en parcourant sa carrière nouvelle, peu importent sans doute à M. de Barante des éloges littéraires ; qu'il me soit permis de regretter cetie Histoire du /Parlement (\\\'\\ wons promettait. Peut-être h\ continuera-t-il, si jamais il est enlevé aux affaires : les lettres sont l'espérance pour entrer dans la vie, le repos pour en sortir.

MM. Thicrs et Mignet sont les chefs do l'école fataliste; MM. Thierry, Guizot et Sismondi, les grands réformateurs de notre histoire générale : je m'arrête d'abord à ces derniers.

Lu joignant, pour les faits, l'histoire d'Adi ien de Vnlois aux observations de MM. Thierry, Guizot et Sismondi, il n'y a presque plus rien à dire touchant la première et la seconde race de nos rois.

Les Lettres de M. Thierry sur Vhistoire de France ^ ouvrage excellent, rendent à un temps défiguré par notre ancienne école son véritable caractère. M. Thierry, comme tous les hommes doués de conscience, d'un talent vrai et progressif, a corrigé ce qui lui a paru doiueux. dans les premières éditions de sa belle et savante Histoire de la conquête de l'Angleterre, et dans ses Lettres sur l'Histoire de France» Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées, l'expérience est \'^nue réviser des jugemenis un peu absolus. On ne saurait trop déplorer l'excès de travail qui a privé M. Thierry de la vue. Espérons qu'il dictera longtemps à ses amis, pour ses admirateurs (au nombre desquels je demande la première place) , ies pages de nos annales : l'histoire aura son Homère comme la poésie. Je retrouverai encore l'occasion depailer de M. Thierry dans cette préface, de même que j'ai été heureux de le citer et de m appuyer de son autorité dans ces Etudes historiques.

Le Cours d'histoire de M. Guizot, en ce qui concerne la seconde race, est d'un haut mérite. On peut ne pas convenir, avec le docte professeur, de quelques détails ; mais il a aperçu, avec une raison éclaii ée, les causes générales de la uecomposition et de la recomposition de l'ordre social aux iuiiiième et neuvième siècles. Il a aussi de curieuses h^çons sur la litléraiure civile et religieuse, et une foule de chosesjusies, bien observées, et écrites avec impartialité. M. Guizot est remplacé dans sa chaire par un des jeunes écrivains de noti e époque, qui s'annonce avec le plus d'éclat à la France, M. baint-Marc Giraidin : tant cette France est inépuisable en talents !

M. Sismondi, connu par son Histoire des répuhHques italiennes , est un étranger de mérite qui s'est consacré avec un dévouement honorable pour nous à notre histoire. Trop préoccupé, peut-être, des idées modernes, il a trop juge le passé d'après le présent : un peu d'humeur philosophique, bien naturelle sans doute, lui a fait traiter sévèrement quelques hommes et quelques règnes ; mais il a vu , un des premiers, le parti que les peuples pouvaient tirer même de leurs crimes. Les éiucubrations de ce savant annaliste doivent être lues avec précaution, mais étudiées avec fruit.

D'accord avec les écrivains que je viens de nommer, sur presque tous les faits qu'ils ont redressés dans nos historiens de l'ancienne école, tels que la ressemblance que ces historiens établissaient entre les Franks et les Français, le prétendu affranchissement des communes par Louis le Gros, etc., il y a pourtant quelques points où je suis forcé de différer de ces malires.

L'inexorable histoire repousse les systèmes les plus ingénieux, lorsqu'ils ne sont pas appuyés sur des documents authentiques.

On parle comme de la plus grande découverte de l'école moderne d'une seconde invasion des Franks, c'est-à-dire d'une invasion des Franks d'Austrasie dans le royaume des Franks de Neuslrie; invasion qui serait devenue la cause de l'élévation de la seconde race.

Pour avancer une pareille nouveauté , il faut , ce me semble , autre

chose que des conjectures. Produit-on des passages inédits, des Chartres, des diplômes inconnus jusqu'ici? Non; rien de positif n'est cité au soutien d'une assertion dont les preuves changeraient les trois premiers siècles de notre histoire. On est réduit à chercher sur quelle appai ence de véi iié est appuyé un fait dont touies h s chroniques devraient retentir. Quoi ! une seconde invasion des Franks aurait été tout à coup découverte au dix-neuvième siècle, sans que personne en eût entendu parler auparavant? Ni les bénédictins, ni les savants de l'Académie des inscriptions, ni des hommes comme du ïillet , Duchesne , Baluze, Bignon, Adrien de Valois, ni tous les historiens de France, quelle qu'ail été la diversité de leurs opinions et de leurs doctrines; ni des critiques tels que Scaliger, du Plessis, Bullet, Bayle, Secousse, Gibert, Fréret, Lebœuf ; ni des publicistes tels que Bodin, JVlably, Montesquieu, n'auraient rien vu? Cela seul me ferait douter, moi qui ne puis avoir aucune assurance en mes lumières. Il y a cependant trente ans que je lis, la plume à la main, les documents de notre histoire, et je n'ai aperçu aucune trace de l'é. énement qui aurait produit une si grande révolution.

Toujours prêt à reconnaître la supériorité des autres et ma propre faiblesse, cédant peut-être trop vite aux conseils et aux critiques , je me suis débattu contre moi-même, afin de me convaincre d'une chose que les iaitsme déniaient. Peppin de Héristal, duc d'Auslrasie, conduisant l'armée austrasienne, défait Thierry III , roi de Neusirie, et s'empare de toute l'autorité sous le nom de Maiie du palais, vers l'an 690. Est-ce cela qu'on aurait qualifié de seconde invasion des Franks?

Mais depuis l'établissement des Franks dans les Gaules, depuis Khlovigh jusqu'à Peppin, chef de la seconde race, les royaumes des Franks avaient été sans cesse en hostilité les uns contre les autres; effet inévitable du partage de la succession royale, qui se reproduisit sous les descendants de Charlemagne. Ainsi s'étaient formés et avaient disparu tour à tour les royaumes de Metz, de Soissons, d'Orléans, de Paris, de Bourgogne, d'Aquitaine. J'ai bien peur qu'on n'ait pris pour une nouvelle invasion des Franks une guerre civile de plus entre les tribus frankes.

Il ne me paraît pas démontré davantage que les Franks d'Auslrasie fussent plus nombreux, et eussent mieux conservé le caractère salique que les Franks neustriens. Les Franks de la Neustrie ne s'étendaient guère outre Loire; le pays au delà de ce fleuve reconnaissait à peine leur autorité, et ils étaient obligés d'y porter leurs armes : M. Thierry lui-même cite un exemple des ravages passagers qu'ils y commettaient. Qu'avaient, pour le courage et les mœurs des Franks, les cités galloromaines situées entre la Somme, la Seine et la Loire, de plus amollissant que celles qui couvraient les rives de la Meuse, de la Moselle et du Rhin? Paris était un misérable village, tandis que Cologne, Trêves, Mayence, Spire, Strasbourg, Worms, étaient des cités fameuses par les monuments dont leurs anciens maîtres les avaient ornées. D'après

M. Guizot, les Franks devinrent propriétaires plus promptement dans l'Austrasie que dans la Neuslric; c'est là que l'on trouve, selon lui, les plus considérables de ces habitations qui devinrent des châteaux. La remarque est juste ; mais ces chatt aux n'étaient pas 1 ouvrage des Friuiks. Les derniers empereurs avaient permis aux sujets et aux citoyens romains de foriiiier leurs demeures particulières; les habitations fortiiiées de l'Austrasie n'étaient que des propriétés anciennement données au>; vétérans iégionnaircs chargés de la défense des rives du Kiiiri, de la Mouse et de la Moselle , d'où leur était \tenu le nom de fiipuaitcs. Les Franks neustriens n'étaient ni plus énervés ni moins braves que leurs compatriotes; on n'aperçoit en histoire aucur.e différence entre un Frank de Soissons, de l*aris et d'Orléans, et un Frank de Metz, deMayence et de Cologne. Ce furent des Fianks neuslriens comme des Franks auslrasicns qui vainquirent les Arabes à Tours et les Saxons en G rmanie, sous les Teppin ei sous Charles le ^Jariel. Les rois ou chefs de la Neustrie paria ent le langage germanique, comme Icsrors ou chefs de l'Austrasie; leurs peuples seuls diiïéraient de langage.

Remarquez enfin que Charles, duc de îa Basse-Lorraine, oncle de Louis V, ayant fait houîmai^c à l'empereur Otaon de son duciié, fut déclaré indigne de régner sur les Franks; et Charles était de la race de Charlemagno. Ce se: ait donc les Franks austrasiens qui auraient reuié la race qu'ils avaient élevée sur le pavois; ils auraient choisi un roi parmi les Franks neuslriens vaincus, pour ie meure àla place d'un chef sorti de Franks austrasiens vainqueurs.

Tels sont mes doutes; ils expliqueront pourquoi, en admettant relativement aux deux premières races ia plupart des opinions de l'école moderne, j'ai rejeté la seconde invasica des iranks. Je suis persuadé que les hommes habiles dont je ne partage pas sur ce point le sentiment examineront eux-mêmes de plus près un fait dune nati^re si grave. Peut-être à leur tour me rei>roclieroni"ils nies hardiesses quand ils me verront hésiter sur la si Vinification que l'on donne au nom frank^ ne me tenir pas bien assuré qu'il y ait eu jamais une /igue de peuples germaniques connue sous le nom de Franks , à cause même de leur confédération.

Passons aux écrivains de l'école moderne du système fataliste.

Deux de ces écrivains altnent particulièrement l'attention : unis entre eux du triple lien de Famitié, de l'opinion et du talent, ils se sont partagé le récit des fastes révolutioîiiiaires. M . Mignet a n sserré dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers a étendu dans de plus larges limites. On trouve dans le premier une foule de traits tels que ceux-ci : « Les révolutions qr.i empioieiii beaucoup de chefs « ne se donnent qu'à un seul. » — En révolution tout dépend d'un « premier refus et d'une première lutte. Pour qu'une innovation soit « pacifique, il faut qu'elle ne soit pas contestée ; car alors, au lieu de <( réformateurs sages et modérés, on n'a plus que des réformateurs « extrêmes et inflexibles.... D'une main ils combattent pour défendre

« leur domination j de l'aulre ils fondent leur système pour la conso- « lider. »

Le portrait de Danton est supérieurement tracé : « Danton, dit l'au-

« teiir, était un révolutionnaire gigantesque Danton, qu'on a

« nommé le Mirabeau de la populace, avait de la ressemblance avec

« ce tribun des hautes classes Ce puissant démagogue offrait un

« mélange de vices et de qualités contraires. Quoiqu'il se fût vendu à « la cour, il n était p is pouriant vil, car il est des caractères qui relè-

« vent jusqu'à la bassesse Une révolution à ses yeux était un jeu

« où le vainqueur, s'il en avait besoin, gagnait la vie du vaincu. » La lutte de Robespierre contre Camille Desmoulins et Danton est représentée avec un grand intérêt, et 1 historien entremêle son récit des discours et des paroles de ces hommes de sang. Danton, au moment de périr, pesait ainsi ses destins : « J'aime mieux être guillotiné que guil- « lotineur ; ma vie n'en vaut pas la peine, et l'humanité m'ennuie. » On lui conseillait de pariir : « Partir i est-ce qu'on emporte sa pairie à « la semelle de son boulier ? » Enfermé dans le cachot qu'avait occupé Hébert, il disait : « C'est à pareille époque que j'ai fait instituer le tri- « bunal révolutionnaire; j'en demande pardon à Dieu et aux hgmmes; (( mais ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de 1 humanité. » Interrogé par le président Dumas, il répondit : « Je suis Danton; j'ai trente-cinq u ans; ma démesure sera bientôt le néant. » Condamné, il s'écria: « J'entraîne Robespieire, Robespierre me suit. » Ici la terreur a passé dans le récit de l'historien.

L'auteur, parlant de la mort de Robespierre, dit : « Il faut, homme « de faction, qu'on périsse par les echaïauds, comme les conquérants « parla guerre. » C'est 1 éloquence appliquée a la raison.

M. Mignet a tracé une esquisse vigoureuse; M. ïhiers a peint le tableau. Je meitrai particulièrement sous' h s yeux de mes lecteurs la mon de Mirabeau et celle de Louis XVI, d'autant plus que l'auteur, n'ayant pas à représenter des personnages plébéiens, objets de ses prédilections, admire pourtant : la vérité de sa conscieace et de son talent l'emportiî en lui sur la séduction de son système. Je sens moi-même que, si j avais à parler comme historien de Âlirabeau et de Louis XVI, je serais plus sévère que M. Thiers r je demanderais si tous le^ vices du premier étaient ceux d un grand politi(]ue, si toutes les vertus du second étaient celles d'un grand roi. « Mirabeau, dit l'auteur, et l'on ne <c saurait mieux dire, Mirabeau, dans celte occasion, frappa surtout « par son audace; jamais peui-êtie il n'avaii plus impérieusement « subjugue l'assemblée. Mais sa fm approchait, et c'étaient là ses der-

« niers triomphes '. . . .

« La philosophie et la gaieté se partagèrent ses derniers instants. Pâle, a et les yeux profondement ci eusés, il paraissait tout différent à la tritt biine, et souvent il était saisi de défaillances subites. Les excès de « plaisir ei de travail, les émotions xle la tribune, avaient usé en peu

« de temps cette existence si forte

« Une dernière fois il prit la parole à cinq reprises différentes, il sortit

« épuisé, el ne reparut pins. Le lit de mort le reçut et ne le rendit « qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on n'appelât pas de « médecins ; néanmoins on lui désobéit ; ils trouvèrent la mort qui « s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds : la tête fut la der- « nière atteinte, comme si la nature avait voulu laisser briller son génie « jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de « sa demeure,, et encombrait toutes les issues dans le plus profond

« silence •

« Mirabeau fit ouvrir ses fenêtres : Mon ami, dit-il à Cabanis, je « mourrai aujourd'hui : il ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, « qu'à- se couronner de fleurs, qu'à s'environner de musique, afin d'en- « trer paisiblement dans le sommeil éternel. Des douleurs poignantes « interrompaient de temps en temps ces discours si nobles et si cal- « mes.. Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner des souffran- « ces inutiles. En disant cela, il demande de l'opium avec instance. « Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée. « Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui « persuadant qu'elle contient de l'opium. Il la saisit, avale le breuvage « qu'il croit mortel, et paraît salistait. Un instant après il expire. C'é~

« tait le 20 avril 1791

« L'assemblée interrompt ses tî avaux , un deuil général est ordonné , « des funérailles magnifiques sont proparéos. On demande quelques « dépuiés. Nous irons tous, s'écrièrent-ils. L'église de Sainte-Geue- « viève est érigée en Panthéon, avec celte inscription, qui n'est plus à « l'instant où je raronte ces faits :

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